[Dans le mufle des Vosges] 36. Le lac

LE LAC

Quand pointe la lumière au bout du tunnel, on se prend à chérir l’obscurité.

(temps de lecture : 6 minutes)

Joué / écrit le 19/10/2020

Le jeu principal utilisé : Inflorenza, héroïsme, martyre et décadence dans l’enfer forestier de Millevaux + Écheveuille, un jeu de rôle tout en un pour s’égarer dans l’infini des forêts de Millevaux en solitaire comme à plusieurs.

N.B. : Les personnages et les faits sont fictifs.

Le projet : Dans le mufle des Vosges, un roman-feuilleton Millevaux et une expédition d’exorcisme dans le terroir de l’apocalypse

Précision : ces feuilletons sont des premiers jets, donc beaucoup de coquilles demeurent. Merci pour votre compréhension.

Avertissement : contenu sensible (voir détail après l’image)

50505758426_1bc8901065_z.jpg
neoproton, cc-by-nc, sur flickr

Contenu sensible : suspicion de suicide

Passage précédent :

35.Millevosges
Les dés sont tellement cruels ! (temps de lecture : 6 mn)

L’histoire :

49962840662_ed8c384ea0_q.jpg
Hexerei im zwielicht der finsternis, par Aghast, une messe noire dark ambient aux accents de sorcellerie menée par la voix spectrale d’une incantatrice droite venue des forêts limbiques.

La Sœur Marie-des-Eaux tomba malade. On craint d’abord qu’elle ait contracté la peste à son tour, mais c’était autre chose, un de ces mille maux qu’on contracte dans la forêt, hors de la taxonomie des apothicaires et autres faiseurs de potions. En l’occurence, il souffrait d’une sorte de langueur qui lui consumait toutes ses forces.

La bête indomptable que la Madeleine avait connu s’effaça pour laisser place à un animal chétif, qui fondait en larmes. Alors que ses blessures physiques s’acheminaient vers la guérison, il continuait à se traîner sur une branche, ne se lavait plus, ne priait plus, et parlait de plus en plus dans le vague, à Euphrasie, à Champo, à son amant horla, à la Sœur Jacqueline, à la Madone à la Kalach, à Raymond son petit frère… tous les habitants de son passé dont l’existence semblait de plus en plus douteuse à mesure qu’il les ruminait.

La Madeleine, qu’il avait fallu pousser au cul jusqu’à présent, endossait maintenant à elle toute seule la recherche du lac et les soins au novice.

Le temps se distendait.

C’est au cœur d’une de ces nuits blanchâtres, quand la Madeleine traînait son fardeau de novice à la recherche d’un nouvel abri dans les bois, qu’ils virent Agathe.

La petite était en tenue de communiante, un cierge à la main, comme la première fois. Elle marchait sur les sentes, ses pieds ne faisaient aucun bruit dans les feuilles mortes, elle suivait le renard. La bête se retourna vers eux, du sang s’écoulait de son crâne. Agathe avait des yeux sans pupilles et un sourire d’eucharistie.

Au-dessus de leurs têtes, dans les branches et dans le ciel sans couleur, des cierges. Des centaines.

Le renard et la fillette avançaient, tout en les attendant.

La Madeleine siffla : « Ça y est, je sens qu’on est sur le bonne voie. Il faut qu’on les suive. »

La Sœur Marie-des-Eaux s’affala sur un tronc : « C’est un piège… Il faut… rebrousser chemin… Retourner aux Voivres…
– Le désespoir vous fait dire n’importe quoi. On ne sait même pas quand retourner aux Voivres. Et je n’y retournerai pas de toute façon. Plus jamais je ne retournerai dans le giron des Soubise. »

Les yeux du novice étaient injectés de sang noir.
« Alors nous n’avons plus aucune chance… Il n’y a personne pour nous aider ici. Le Vieux et les hommes sont partis. Il n’y a plus que les spectres.
– Il y a moi et vous qui êtes devenu à ma charge, et tant que j’aurai un souffle, je continuerai à chercher l’issue. Il est temps que je vous déleste de moi car je vous porte malheur, comme j’ai porté malheur à Benoît, à Hippolyte, et à mon autre enfant.
– Alors… Allez-y seule. Moi, je reste là.
– Alors oui ! J’irai seule ! J’ai perdu foi en vous, Marie, j’ai perdu foi en l’humanité, alors je n’ai plus que ce chemin. Voilà, j’ai tout abandonné et je t’abandonne à ton tour. Mais je veux que tu continues à te battre. Ton identité vient de ton histoire, si tu veux choisir qui tu es, choisis ton histoire. »

Le visage du novice avait la teinte des sentiments pourris. Il regarda à peine la fermière qui emboîtait le pas à la fillette et son renard sous la voûte étoilée des bougies en lévitation.

Il s’affaissa dans l’humus entre les racines, son cerveau s’agglutinait dans une purée de souvenirs. Sa tête hochait de gauche à droite, la bouche pleine d’écume. La vermine lui courait dessus.

« Et l’Homme… qui survivra à la chute…

à la chute

son esprit… chutera

à l’intérieur… de lui-même

de lui-même

de lui même

… Sa mémoire ….

… Babylone ….

Son esprit chutera

Babylone spirituelle….

s’effondrera… drera

oubliera….

tout ce qui lui était cher

… l’odeur de l’amandier

… le rire de son enfant…

… et ses péchés…

Amen…

Au nom du Vieux…

Jésus-Cuit tout bouillant…

Et l’Esprit Chou

Pour les siècles…

et les siècles…

et des siècles… »

Une silhouette se balançait au-dessus de lui. C’était enfin le Diable, il venait le chercher ! Ses vêtements et ses cheveux étaient roussis, sa peau portait des brûlures. Ses yeux parlaient de traumatisme.

Il lui tendit la main.

« Marie, enfin je vous retrouve ! »

C’était…

Le Père Benoît !

« Quand la poutre est tombée devant moi, je suis passé par la crypte, et elle communiquait avec les souterrains de Xertigny… J’ai débouché dans la forêt et depuis tout ce temps, je vous cherchais. Mais où est Madeleine ?
– Partie… par là… »

Le sang du prêtre ne fit qu’un tour. Sans lui demander son avis, il jeta le novice sur son dos, et il courut vers la piste encore fraîche.

C’est alors qu’ils aperçurent l’orée, et les miroitements sans fin d’une grande surface d’eau.

Ils y étaient donc arrivés.

Toute à la joie de retrouver la Madeleine, il se posait mille questions. Il se demandait quel chemin de vie elle emprunterait dans ce refuge, quelle vie elle se réinventerait après la maternité. Il se voyait même… lui proposer de rester auprès d’elle.

25736966762_1a4db8bd05_o.jpg
An Eternity of Solitude, par Sorrow Plagues, du black metal dépressif et shoegaze, avec un piano cristallin et un chant black éthéré et lointain, un souffle atmosphérique et forestier.

Mais quand ils arrivèrent sur la berge, il stoppa net dans son élan.

L’étendue bruissait d’un souffle calme. Des troncs glissaient à sa surface. Des lanières de branches et de feuilles s’accumulaient sur la rive.

Deux personnes sur la berge. Léonie, la mère d’Agathe, l’air grave, le vent dans les cheveux, son fusil sur l’épaule.

Et l’homme aux ronces, un air de témoin peint sur le visage.

Agathe et le renard étaient sur une barque, en direction d’un tourbillon.

« Madeleine ? Où est Madeleine ? » demanda le Père Benoît.

« Elle est partie. », répondit Léonie.

« Où ça ? Où ça ? »

Léonie pointa les rides de l’eau.

Le Père Benoît s’enfonça à pleine soutane dans le bord turbide du lac. Il voulait la rejoindre.

La Sœur Marie-des-Eaux se laissa tomber sur un rocher crépi de mousse. Quelque chose tout au fond de lui criait qu’il fallait empêcher le prêtre de couler, mais son corps refusait de l’écouter.

Benoît en était à mi-poitrine. Il fouillait parmi les algues.

« Madeleine ! Madeleine ! »

La barque d’Agathe avait disparu dans le tourbillon, sans que ça émeuve sa mère. Cela faisait partie du cycle.

Le prêtre continuait son avancée, son col prenait l’eau, et pour autant une force mentale le retenait en arrière ; tiraillé entre Marie et Madeleine.

Les doigts du novice tremblèrent. Les genoux agités de soubresauts. La mâchoire serrée. Se lever, tendre vers, retenir. Des ordres profonds que son âme cherchait à faire parvenir à ses membres. Être là, dans ce lieu-vortex où tout s’explique et se conclut. Et ne rien pouvoir faire.

Moins qu’un animal. Sans voix et sans volonté.

Le desespoir pour dernière palette émotionnelle.

La pourriture de toute empathie.

Qu’il aille au Diable…

Le Père Benoit avait la tête sous l’eau. Il cherchait la Madeleine des yeux, à travers la chevelure du maquis sous-marin, il l’appelait, des bulles, il boit la tasse.

Sur la berge, une carcasse se traîne, coude après coude, mètre après mètre, elle appelle sans sortir de son.

Il croit voir quelque chose, des étoiles éclatent à la périphérie de son regard, il se sent léger, la douleur des brûlures a disparu. Du bruit s’étale au-dessus de lui.

« Aidez-moooooi nooom de Vieux ! »

Et une demi-douzaine de tentacules, ou de branches, s’emparent de lui et le tirent, il se débat pour se soustraire à ce horla, mais la chose est plus forte que lui et le remonte hors de l’eau !

Il reconnaît Léonie et l’homme aux ronces, les manches trempées.

Et la Sœur Marie-des-Eaux, qui crache ses poumons :

« Imbécile… »

Lexique :

Le lexique est maintenant centralisé dans un article mis à jour à chaque épisode.

Décompte de mots (pour le récit) :
Pour cet épisode : 1446
Total :  67177

Système d’écriture

Retrouvez ici mon système d’écriture. Je le mets à jour au fur et à mesure.

Feuilles de personnages / Objectifs des PNJ :

Voir cet article

Épisode suivant :

37. Les Abysses
Trouver la sortie du purgatoire est au prix de cette visite ! (temps de lecture : 9 mn)

3 commentaires sur “[Dans le mufle des Vosges] 36. Le lac

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s