[Dans le mufle des Vosges] 27. L’inatteignable lumière du pardon

L’INATTEIGNABLE LUMIÈRE DU PARDON

Dans les forêts limbiques, la vie marche aux côtés de la mort, et même les plus lourds passés remontent à la surface.

(temps de lecture : 7 minutes)

Joué / écrit le 25/05/2020

Jeu principal utilisé : Oriente, perdre ses repères en traversant la forêt de Millevaux

N.B. : Les personnages et les faits sont fictifs.

Le projet : Dans le mufle des Vosges, un roman-feuilleton Millevaux

Précision : ces feuilletons sont des premiers jets, donc beaucoup de coquilles demeurent. Merci pour votre compréhension.

Avertissement : contenu sensible (voir détail après l’image)

538px-thumbnail.jpg
    Internet Archive Book Images, domaine public

Contenu sensible : décapitation

Passage précédent :

26. Éternel raccourci
L’expédition se voit contrainte de passer par les forêts limbiques. En terre d’horreur, de culpabilité et de vertige.

L’histoire :

30144735742_40295b166c_q.jpg
What has become of the one i love ?, par Yseulde, du post-americana lunaire et lo-fi pour un feu de camp introspectif à l’infini.

La presque-nuit sombrait. Ils accostèrent un temps auprès d’une ruine blafarde comme des ossements. Il n’y avait plus qu’un mur et l’escalier de la cave, où l’Euphrasie s’aventura malgré les râleries du Père Benoît.

« J’y ai trouvé des kémotes, on va pouvoir manger. »

Le feu ne réchauffait pas, et n’éclairait pas. Les pommes de terres avaient le goût de souvenirs fades. On ne s’attarda pas, bivouaquer était une mauvaise idée.

Les ténèbres accroissaient en pression sur leurs têtes à mesure qu’ils descendaient dans les forêts limbiques. L’obscurité se faisait totale, la lanterne n’y perçait rien. Pourtant, l’Euphrasie insistait pour qu’on avance. Tout arrêt était un risque de mort ou de traumatisme.

Alors, ça trébuchait dans les racines, ça clabaudait dans les fossés. L’un tombait que l’autre relevait. On avait grand-peur de lâcher la Sœur Marie-des-Eaux. C’était une longue apnée sans lumière.

« Les forêts limbiques, c’est le domaine des morts, des souvenirs et des rêves. On peut y faire des sauts quand on est bien entraîné et qu’on a le cœur bien accroché, souffla le Père Benoît au milieu du silence abyssal.

Mais on ne peut pas s’y promener. Reconnaissez que vous ne savez pas plus que nous où nous allons. Vous avez joué, vous nous avez perdus.
– Chut. »

Il y eut comme un soleil de minuit. Une boule de clarté au milieu des troncs et des ramures, qui avançait. L’Euphrasie leur intima sans mot de suivre la phosphorescence et ils s’éxécutèrent. Pas le choix, à nouveau.

Ils marchèrent dans la direction du fanal qui se balançait entre les aulnes. L’orbe oscillait et les faisait tortiller, ils constataient aux dernier moment que les fûts blancs étaient à moitié immergés, un pas de travers et c’était le plongeon.

Quand enfin, ils atteignirent la source de lumière, ils sentirent tout un soulagement dans leur corps, suivi d’acouphènes.  C’était un homme en robe de moine qui leur tournait le dos.

« Merci monsieur, de nous avoir guidés à l’abri. », fit le Père Benoît.

L’homme se retourna.

Ils furent si stupéfaits de son apparence qu’ils le laissèrent les observer un instant, puis s’enfoncer dans les crevasses des sentiers. Il avait une tête chenue où un anneau de barbe équilibrait le vide de la tonsure. C’était son visage qui irradiait de la sorte. Et il le portait dans ses mains.

« Saint-Denis. », murmura le prêtre.

Ils avaient échoué auprès d’un moulin à eau vermoulu jusqu’à la corde, épave au milieu des bois sur la rivière stygienne. Des rochers flottaient à la surface ainsi que des ventres de poisson. La Madeleine identifia le Pont des Fées, ruine d’un édifice construit par le petit peuple au-dessus du Coney.

Une tarare trônait à l’abandon sur les tapis de mousse de la cour, où nichaient des engoulevents, oiseaux sinistres au plumage d’écorce et au cri de cercueil pourri.

L’Euphrasie décréta qu’on pourrait tenter une pause ici.
« J’aime pas ces bêtes, elles têtent les chèvres et les tarissent, objecta la Madeleine.
– Qu’importe ? Tout est tari maintenant, de toute manière.
– Nous sommes en danger de perdre la mémoire. Je vais faire quelques passes. Tout est lié.
– Tout est lié, répondirent le Père Benoît et la Sœur Marie-des-Eaux qui connaissaient le salut mémoriel. Le novice avait ouvert des yeux comme des soucoupes. Il comprenait enfin pourquoi la chiffonnière le troublait autant.
– Je m’appelle Euphrasie Pierron et voici mon histoire : je récupère des chiffons pour en faire des robes que je revends. Des robes chargées d’espoir et de promesses, des robes qui portent tout un passé. Je vous guide à travers les forêts pour un peu d’argent et parce que je vous aime. Tout est lié. »
Elle mit sa main en crochet, chaude et serra celle du novice, froide. Une énergie passa de l’une à l’autre, réminiscente.
 » Je m’appelle Sœur Marie-des-Eaux et voici mon histoire : le son de l’eau courante me rassure. Cela m’évoque la vie et la pureté qui continuent à se trouver un chemin, malgré tout. Tout est lié.
– Je m’appelle Père Benoît et voici mon histoire : mon frère est décédé lors de son entraînement à l’exorcisme dans les forêts limbiques. Quand je l’ai retrouvé, il était mort depuis longtemps et les escargots mangeaient son visage. Je n’ai plus du tout été le même depuis. Tout est lié. »

Il fixa la Madeleine avec ardeur, l’air de dire : « J’en ai donné gros, à ton tour. »

« Je m’appelle Madeleine Soubise et voici mon histoire : j’ai profité que j’étais dénouée et j’ai poussé ton père dans la fosse à purin, mon petit. J’ai pas commis de péché puisqu’on voudrait me le reprocher. J’ai juste débarrassé la terre d’un blasphème. Mais maintenant le grand-père et la Mère Truie en ont après nous, c’est sûr. Et j’ai pas le sentiment qu’on ait mis assez de champ entre eux et nous. Tout est lié.
– Je m’appelle Po… po… po… Hippolyte Soubise et ma part de quiche me manque.

« J’ai une autre question, c’est important de vous la poser. Vous rappelez-vous vous de la raison du voyage ?
– Mettre la Madeleine et l’Hippolyte à l’abri à Xertigny, clarifia le Père Benoît.
– Tenter de vous faire confiance, ajouter la Madeleine.
– Essayer d’oublier papa, fit l’Hippolyte.
– Fuir mes responsabilités, termina la Sœur Marie-des-Eaux. Jacqueline avait plus que jamais besoin de moi, et je l’ai abandonnée. Je l’ai abandonnée aux mains de celle qui abusait d’elle. »

Ils dormirent ensuite quelques heures, enterrés vivants sous des tombereaux de nuit.

10 d’Opprobre
Saint-Ghislain
Jour du Tournesol dans le Calendrier Républicain

30315006495_59357b98a3_q.jpg
Arrow and Orb, par Bad Braids, un chant féminin folk, intime et wiccan.

Le Père Benoît sentait une main fouiller dans les replis de sa chair, il se sentait enfant.
« Debout, fit l’Euphrasie.
– Hein ? Quoi ? Il est encore nuit brune ! Je croyais qu’on était en sécurité ici.
– Vous devriez savoir que les bénédictions ne durent guère plus longtemps qu’un signe de croix. Il est temps de lever l’ancre. »

Et donc ils reprirent leur pélérinage, foulant des pieds la terre saprophyte, fumier de mort, cimetière à ciel ouvert des êtres et des choses. Au loin, à travers des couches et des couches de maquis et de vallées, vibrait le brame du cerf, en vagues mugissantes annonçant le pinâcle du rut, cri de vie aux accents de râle.

Dans ce monde sans couleur, le brun de la nuit n’était plus qu’une nuance, une crémation, un fauvisme au cours d’une marche qui n’était plus qu’instinct, puisqu’à trébucher dans le passé, il n’y avait plus nulle part où aller.

L’Euphrasie les intima de s’arrêter car on s’était trop enfoncé en territoire inconnu. Les arbres étaient grêlés de schrapnels et des mines bossuaient le ventre de la terre, carcasses rondes aux antennes tendues, noirs coléoptères de mort. La Sœur Marie-des-Eaux exigea qu’on avance, la Madeleine et la Père Benoît resserrèrent leur étreinte sur lui, refusant.
« Lâchez-moi, ou je vous plante !, fit-il, toutes griffes et opinel dehors. »

Il s’effondra dans l’humus, et rampa au milieu du champ de mines. Cela ne pouvait que deux endroits, pour deux êtres chers à son cœur. Douaumont… ou la Ligne Maginot.

Emergeant de derrière un aulne, elle parut. Plus jeune que dans son souvenir. Un foulard lui couvrant la tête et une kalachnikov en bandoulière. Les mains tendues et le visage serein.

« La Madone ! La Madone à la Kalach ! Ainsi tu es revenue ! Ne me laisse plus ! J’ai besoin de ta lumière. »

Elle lui souriait alors qu’enfin traîné jusqu’à elle, il lui baisait les mains et les pieds.

« Je sais à quel point elle compte pour toi, dit l’Euphrasie d’une voix tremblante. Mais on peut pas l’emmener avec nous.
– Quoi ? Non !
– On… On peut pas emmener les morts.
– Repoussez-là comme vous l’avez fait avec le spectre de Champo, ordonna le Père Benoît.
– Je peux pas. Champo, c’était facile parce qu’il avait le même abandon que son modèle. Mais contre les autres, je suis pas forte assez. » Et la face de la Frazie était si blême de peur qu’elle les aurait aussi bien éclairés que la tête de Saint-Denis.

Marie mettait les doigts dans les plaies de la Madone.  Il s’y aggrippait, pleurant toute les larmes de son corps, alors que le Père Benoît le tirait de force en arrière, le crucifix autour du cou, braillant des imprécations pour que la Madone ne les suivit pas.

Il attendit qu’ils soient bien éloignés pour sermonner le novice :
« Vous me devez une fière chandelle. Vous n’aviez rien à espérer de ce fantôme du passé.
– Je me passerai de vos commentaires. Ne croyez pas que j’ai oublié. Je me rappelle bien à qui je dois la mort de ma maîtresse. Je me rappelle bien à qui je dois d’avoir été intégré de force dans les ordres, puis dans l’exorcisme. Et je ne vous ai pas pardonné. La Madone était porteuse de liberté et ça, vous ne pouviez pas le supporter. »

Lexique :

Le lexique est maintenant centralisé dans un article mis à jour à chaque épisode.

Décompte de mots (pour le récit) :
Pour cet épisode : 1576
Total :  52513

Système d’écriture

Retrouvez ici mon système d’écriture. Je le mets à jour au fur et à mesure.

Feuilles de personnages / Objectifs des PNJ :

Voir cet article

[Dans le mufle des Vosges] 26. Éternel raccourci

ÉTERNEL RACCOURCI

L’expédition se voit contrainte de passer par les forêts limbiques. En terre d’horreur, de culpabilité et de vertige.

(temps de lecture : 6 minutes)

Joué / écrit le 18/05/20

Jeu principal utilisé : Oriente, perdre ses repères en traversant la forêt de Millevaux

N.B. : Les personnages et les faits sont fictifs.

Le projet : Dans le mufle des Vosges, un roman-feuilleton Millevaux

Précision : ces feuilletons sont des premiers jets, donc beaucoup de coquilles demeurent. Merci pour votre compréhension.

Avertissement : contenu sensible (voir détail après l’image)

49800581187_9efdb88f64_z.jpg
Sergei F, cc-by, sur flickr

Contenu sensible : mort d’enfants

Passage précédent :

25. Nos fantômes
Pour ce nouvel épisode et jusqu’à la fin, on ferme le capot pour se concentrer sur l’histoire.

L’histoire :

26544148585_cac637658c_o.jpg
Ausserwelt, par Year of No Light, départ pour l’île des morts à bord d’un post-hardcore sans parole.

La route reprit, on traînait à moitié le Polyte, ses sabots laissaient des pistes dans le péteuillot et les feuilles mortes. Balancé sur son brancard, la Sœur Marie-des-Eaux se laissait aller à une rêverie entrecoupée de saillies traumatiques. Il voyait, de loin en loin, l’Euphrasie se retourner vers eux, couverte d’épanchements et de coulures, et son regard de plumes noires semblait toujours dardé vers lui. La chiffonnière était-elle un être humain ? Elle semblait être comme cette Augure dont lui avait parlé Champo, appartenir à un autre règne. Elle dont les yeux pénètraient comme des couteaux pour extraire de lui la substance de son être, leur avait bien fait comprendre qu’elle en savait long sur eux, mais elle savait plus encore, qu’elle cachait. A quel prix avait-elle arraché de la forêt et des hommes tous ces mystères ?

Ils arrivèrent sur un point culminant toute la canopée : Noirmont. Saignant sur l’horizon où se noyait un soleil mou, la pluie s’étendait de tous côtés, en mer verticale, on la voyait baver sur Plombières, sur le Val d’Ajol, sur Bains-les-Bains, et enfin, sur Xertigny, dont on voyait à peine le clocher. La grimpette sur cette colline les rassura : ils n’étaient pas perdu comme tout semblait le faire accroire. Mais le panorama les mit aussi devant l’évidence qu’ils n’étaient pas plus proches de leur destination qu’au départ : cherchant à éviter des dangers dont pour le coup la présence ne fut jamais confirmée, la chiffonnière les avait fait progresser en colimaçon, tant et si bien qu’à vol d’oiseau ils avaient plutôt reculé qu’avancé. L’ambiance générale était encore plus morose que le ciel, et le coup d’œil sur les Vosges en majesté n’avait rien de rassurant : partout on voyait l’emprise des arbres, totale. Aucun chemin en vue qu’on eut pu emprunter s’il eût fallu se passer des indications de leur guide.

La chiffonnière leur fit hâter le pas. Elle voulait qu’on trouve un abri pour la nuit, consciente qu’ils ne supporteraient pas d’autres bivouacs à la belle étoile. Le Polyte suivait sans entrain. Son nez coulait comme une fontaine, et ses « atchi » ponctuaient la marche. Il était misérable à voir, les yeux rouges, ne prenant même plus la peine d’éviter les branches qu’on lâchait sur son passage. Ce n’était plus que reniflement et toux à couvrir le bruit de l’averse. Et puis, il manquait jamais de fourrer ses sabots dans les trous d’eaux, il était puisé jusqu’aux genoux, il tremblait comme une feuille, claquait des dents. Mais c’était un miracle qu’un rhume se fût déclaré aussi tard : il annonçait les maladies pulmonaires qui les attendait tous si on continuait sous cette drache de tous les diables.

C’est à partir de ce moment que l’attitude de la Frazie s’infléchit, et que les choses devinrent de plus en plus étranges. Elle cessa de masquer son inquiétude, et leur fit redescendre la vallée, toujours s’éloignant de Xertigny selon les dires de la Madeleine. Les bois étaient devenus des marécages, il fallait prendre gare à chaque ornière qui pouvait dissimuler un bourbier. C’est toute une tribu de nez morveux que la chiffonnière conduisit à l’église Sainte-Marie-des-Aulnouzes du Molieu. Le Père Benoît fut soufflé par le spectacle. L’édifice, presque une basilique, au milieu de rien, de la profondeur païenne des Vosges. Certes, son architecture respirait la simplicité, mais sa taille la faisait dépasser les arbres qui avaient depuis longtemps bouffé tout le reste du village, et le lierre entortillé autour du clocher n’enlevait rien à sa majesté. A l’intérieur, c’était ronces, taillis et flaques, mais les vitraux étaient en bon état et le lichen donnait à la nef un air de fossile magistrale. La statue de la Vierge Marie, en gloire, en assomption, consacrait l’endroit comme un lieu saint, un lieu habité.

« Ainsi donc ce sera notre gîte pour la nuit ?, s’enquit le prêtre.
– Non. C’est juste un passage. Le Polyte a chopé un sale rhûme et on va tous y passer les uns après les autres si on persiste à affronter les vannes du ciel.
– Qu’est-ce que vous allez faire ? Vous avez trouvé une écluse ?
– A peu près. Dans cette église, il y a une entrée pour les forêts limbiques. »

Elle s’arrêta au pied de la statue de Marie, toute garnie de champignons. Elle marquait ses effets, et lisait dans les visages qu’on comprenait bien la gravité de la situation.

« Là-bas, je peux toujours vous guider et au moins, nous serons au sec. Mais il s’y trouve un danger contre lequel je ne peux rien. Les horlas. Pourrez-vous m’aider ? »

Les trois adultes hochèrent de la tête. Ainsi donc c’était d’accord, puisqu’on n’avait pas d’autre choix.

La chiffonnière descella la plaque sous la statue, révélant un tunnel de terre encombré de racines, où se tordaient des lombrics gros comme des orvets.

« Marie nous protège mais ne nous préserve pas. On va devoir abandonner derrière nous le brancard et ma hotte. Et l’entrée correspond à l’un des pires souvenirs de la première personne à franchir le seuil.
– Whoit, je me dévoue., fit la Madeleine.
– Nânni, vas-y pas, maman !
– Chut. Nous aussi, on doit faire notre part. »

Elle s’arc-bouta dans le terrier. La glaise lui collait partout, les vers glissaient sur ses croûtes. Elle soufflait, derrière ça poussait pour l’aider. La température chuta comme si on était rendu dans le cercueil du monde. Enfin, elle put mettre le nez dehors. Son haleine faisait un panache. Pourtant, c’était un souvenir d’été. Elle le comprend à la végétation présente, des graminées, des coquelicots, des chardons à la lisière des bosquets. Les prairies sont grasses, leur foin bon à prendre. Il y a une faucheuse attelée au tracteur du Nono Elie. Tout est en noir et blanc, impossible de douter qu’on est… ailleurs. Pourtant, une impression de familiarité lui tord les tripes. Elle n’a aucun reste de ce souvenir, sinon une terreur à vomir. Père Benoît pointe le bout de son nez. La Madeleine dit : « Il faut que je cherche quelqu’un… que je cherche quelqu’un, c’est important ! Le prêtre prend ça tout à fait au sérieux, mais d’abord il doit tirer la Sœur Marie-des-Eaux. Le regard de la fermière parcourt la prairie en arc-de-cercle. Elle voudrait pouvoir percer la réalité, quitte à s’en faire sauter la cervelle. Les arbres creux, les buissons, les premières bottes de foin, il y a des dizaines de cachettes.
« Montrez-vous ! Montrez-vous ! Je sais que vous devez pas rester cachés ! »
Elle voit son mari, le fils Soubise, monter dans le tracteur qu’il a dû emprunter pour l’occasion.
Le novice a été traîné à l’intérieur du souvenir, la Frazie suit et elle tire le Polyte en jurant, il veut pas venir le fichu baudet.

La Madeleine voit une chose blanche dépasser de sous les rideaux de la faucheuse. Elle comprend. Elle comprend qu’elle n’aura pas le temps. Alors elle gueule à la Frazie :
 » Non, faites pas monter le Polyte ! ‘Faut pas qu’y voit ça !
– Sâprée bourrique, puisque j’ai dit qu’on a pas le choix ! Il doit venir avec nous, ça vaudra toujours mieux ! » Et la chiffonnière tire de toutes ses forces.
Alors la Madeleine s’empare du corps du Polyte, faut dire qu’il pèse presque rien. Et elle court avec sous le bras, lui bouchant les yeux. « Maman, qu’est-ce qui se passe ?
– T’occupes ! »

Elle court vers la forêt, le plus loin possible du spectacle.

Par réflexe, l’Euphrasie et le Père Benoît empoignent la Sœur Marie-des-Eaux et courent à sa suite. Mais les deux exorcistes cèdent à la tentation ; ils regardent dans leur dos. La Frazie n’en fait rien, elle sait déjà ce qui va se passer, ce qui s’est passé.

Sous la jupe de la faucheuse, y’a deux gamins, qui jouaient à cache-cache.

Et le tracteur démarre !

Ils courent, ils courent, à travers la forêt polaire, avec derrière eux le bruit de la machine qui déchire.

On peut pas dire que la Frazie les guide encore, elle se contente de suivre la Madeleine, qui instinctivement avait repris le chemin de la maison, mais rapidement les racines et les troncs ont absorbé celui-ci, il n’y a plus que la forêt, étrangère, noire, blanche, dans un crépuscule qui apporte sa lumière, car ici, dans les forêts limbiques, le jour est la nuit et la nuit et le jour.

Au bivouac, la Madeleine était en pleurs, fondue. Le Polyte comprenait pas trop ce qui s’était passé.

Mais le Père Benoît avait bien tout compris, et il fixait la fermière avec ces yeux des prêtres qui ont failli au vœu d’indulgence.

Il lui murmura, à cette victime pour qui ils avaient tout sacrifié, à cette marricide qui ne voulait pas aller à confesse :
 » C’étaient vos autres enfants, n’est-ce pas ? Ils étaient sous votre surveillance. Ils ne pouvaient compter que sur vous et vous les avez laissés tomber. »

Lexique :

Le lexique est maintenant centralisé dans un article mis à jour à chaque épisode.

Décompte de mots (pour le récit) :
Pour cet épisode : 1563
Total :  50937

Système d’écriture

Retrouvez ici mon système d’écriture. Je le mets à jour au fur et à mesure.

Feuilles de personnages / Objectifs des PNJ :

Voir cet article

Épisode suivant :

27. L’inatteignable lumière du pardon
Dans les forêts limbiques, la vie marche aux côtés de la mort, et même les plus lourds passés remontent à la surface.

I’m only human : j’ai joué à Millevaux avec une intelligence artificielle

I’M ONLY HUMAN

Un essai de faire du jeu de rôle solo avec une IA dans le contexte post-apocalyptique forestier de Millevaux. Préparez-vous à un voyage dans la vallée de l’étrange, dans un travail interprétatif profond et dans le vertige psychologique.

Le jeu : AI Dungeon, une IA de jeu de rôle textuel (vous écrivez du texte libre et elle réagit).

7467188132_dbd338fd42_c.jpg
Jonathan Stampf, cc-by-nc-nd

(temps de lecture : 9 minutes pour le commentaire de partie en français + 9 minutes pour la retranscription de partie en anglais

Commentaire de partie :

Voici un retour d’expérience sur ce qui, à défaut d’être le futur du jeu de rôle, en est une nouvelle branche diablement intéressante.

AI Dungeon est une intelligence artificielle qui a été nourrie avec des jeux de rôles informatiques textuels (en tout cas, elle est présentée comme une IA de jeu de rôle textuel). Il est possible que d’autre matériel ait été utilisé pour la nourrir (des romans ? des bases de jeu de rôle sur table ?), mais l’équipe de conception n’explique pas trop quel matériel a été utilisé.

Concrètement, l’IA vous propose une expérience de jeu de rôle textuel. Vous choisissez un setting (j’ai choisi « apocalyptic ») puis un archétype de personnage (j’ai choisi « courrier »), vous dites comme s’appelle votre personnage, et ensuite l’IA vous brosse une situation de départ, vous précisant deux items de votre équipement (j’avais un sac de lettres et un pistolet) et un contexte déclencheur (je devais livrer le courrier de Boston à Charleston, le voyage était décrit comme dangereux mais il était précisé que je connaissais bien la route).

Ensuite, vous devez répondre à la question « What do you do ? ». En théorie, il est conseillé de répondre un verbe d’action (par exemple « attack the orcs » ou « you attack the orcs ») mais en pratique, on peut taper un peu ce qu’on veut, et l’IA s’adapte.

Vous l’avez compris : cette IA est littéralement un MJ virtuel pour du jeu de rôle solo.

C’est typiquement l’expérience dont j’aurais rêvé dans ma jeunesse. Je souffre un peu de n’avoir aujourd’hui qu’une réaction vaguement blasée maintenant que ce rêve est devenu réalité, mais heureusement j’ai quand même ressenti assez d’enthousiasme pour avoir envie de vous relater mon vécu.

J’ai d’abord joué une mini-partie en « apocalyptic » où je jouais un « survivor », puis j’ai recommencé une nouvelle partie avec un objectif précis : tenter de jouer dans l’univers de Millevaux. Cela n’était pas gagné de base, l’IA ne proposant que des univers très génériques, mais vous me connaissez, je tente toujours de tout contaminer avec Millevaux, donc j’y suis allé quand même, et figurez-vous que le résultat a été inattendu, mais concluant !

J’aurais voulu que cette IA puisse me servir d’assistant virtuel dans mes roleplay solos (par exemple pour mon roman-jdr solo « Dans le mufle des Vosges »), je ne suis pas certain que ça fonctionne à moins d’une gymnastique mentale de ma part, en revanche pour jouer un stand-alone c’est clairement motivant.

La première chose que j’apprécie est que le gameplay est purement textuel. On n’a pas de caractéristiques, de points de vie et visiblement il n’y aucun lancers de dés comme on peut en voir dans la majorité des livres dont vous êtes le héros. Entre nous et l’IA, il n’y a que la langue.

Cela a un peu les défauts de ses qualités, car on sent que l’IA est en mode « yesman » : elle a tendance à accepter toutes nos propositions. On veut tuer un PNJ ? Pas de souci, on le tue. L’IA va juste appliquer des conséquences (par exemple, la milice vous arrête). Cela laisse un sentiment d’absence de résistance qu’il faudra surmonter dans un premier temps : il vaut mieux se mettre dans l’état d’esprit « jouer pour voir ce qui va se passer. »

Je ne sais pas si j’ai appris grand chose à cette IA, mais elle m’en a appris beaucoup sur ce qu’est le jeu de rôle. Elle chamboule nos présupposés. En remplaçant le MJ par une machine, on ne sait plus ce qui est acceptable de ce qui ne l’est pas. Quand un MJ vous répond, vous partez du principe que sa réponse est presque toujours logique. Quand une machine vous répond, a fortiori cette IA qui reste quand même sacrément buguée (en tout cas, elle ne tient pas le test de Turing 5 minutes), on se demande toujours si sa réponse a un intérêt ou une pertinence narrative et ludique. C’est là où se rend compte que l’indulgence qu’on a envers les opérateurs humains (on pense par défaut que leurs réponses ont du sens) est un gros huilant pour le roleplay. Cette IA remet en cause d’autres présupposés du gameplay rôliste. Ainsi, vers la fin du jeu (la suite jouée avec un autre joueur), l’IA annonce qu’un PNJ important se fait abattre derrière nous. L’IA fait ensuite une ellipse au lendemain ! Ce genre de rupture hyper brutale était un plaisir à jouer, ça nous obligeait à revoir tous nos réflexes.

J’ai dit qu’en théorie on ne devait répondre qu’avec des verbes d’action, mais dans la pratique on peut écrire ce qu’on veut. On peut écrire les pensées de notre personnage, ses lignes de dialogue, et surtout on peut aussi écrire ce qu’on veut concernant le décor et les figurants, et la machine va valider par défaut avant de renchérir. Par ailleurs, la machine n’hésite pas (à la manière de certains livres dont vous êtes le héros) à prendre le contrôle sur votre personnage, écrivant ses lignes de dialogue ou décrivant certaines de ses actions.
Personnellement, j’ai beaucoup aimé ce brouillage des pistes en matière de partage de la narration, je le pense pour être la principale force de cette expérience, et c’est notamment une partie de cela qui m’a permis de « déplacer » le contexte de jeu à Millevaux.

Je l’ai déjà dit, l’IA n’est pas sans défaut, et c’est bien normal, c’est une IA faible, de surcroît développée par une petite équipe (6 personnes à ma connaissance). Elle peine clairement à comprendre nos requêtes et à les réincorporer et y répondre avec fidélité et logique. Le fait que le jeu soit en anglais et que ma maîtrise de cette langue est plus qu’approximative a aussi beaucoup joué. Par exemple, je parle à un moment de prendre le premier tour de garde (take the first guard’s turn) puis de laisser un PNJ prendre le deuxième tour de garde. Peu après, l’IA me dit… que je rencontre le troisième garde ! (« The next day you arrive at the town of Charleston. The third guard is already there, he looks very old and weak. »)

Je ne veux pas faire le procès de l’IA, je n’ai aucune idée de son niveau de performance en comparaison avec les autres IA sur le marché, à ma connaissance c’est la seule IA rôliste, elle a donc le très grand mérite d’exister (si vous en connaissez d’autres, merci de me le faire savoir !). Pointer ses défauts me sert juste à vous expliquer le contexte et aussi à vous montrer comment j’ai exploité ces défauts pour en tirer une expérience intéressante.

Par exemple, il semblerait que l’IA fasse mal la différence entre votre personnage et les figurants, et je pense que la langue anglaise n’arrange rien (polysémie de « you », de « they »…). Ceci a donné lieu à la scène la plus forte de mon roleplay. Alors que je suis poursuivi par des mutants cannibales, j’escalade le portail de la cité de Maysville et rencontre une jeune fille de 10 ans, Marjory Delaqua. Elle me tient des propos étranges, alors je l’interroge plus avant, je lui demande qui elle est. Elle me répond qu’elle livre le courrier. Exactement comme mon personnage ! S’il y avait un MJ, et que le premier PNJ avec qui je dialogue avait la même profession insolite que mon personnage, je n’y verrais pas une coïncidence mais une malice pour créer du lien.

J’ai conçu une ambition folle, qui était d’intégrer cette expérience dans l’univers de Millevaux. L’IA fournit les bases en offrant de jouer dans un contexte apocalyptique, je me suis alors demandé si je pouvais nourrir l’IA avec l’univers de Millevaux. Mon premier essai a consister à lui copier-coller des extraits du lore de Millevaux tirés de la version anglaise d’Inflorenza. Mais ça n’a pas été concluant : l’IA y répondait soit en me donnant des conseils de lecture de romans post-apocalyptiques, soit en buguant totalement (commentaires étranges, écriture en idéogrammes…). J’ai donc changé mon fusil d’épaules et j’ai tâché d’injecter l’univers de Millevaux dans mon roleplay, réponse après réponse. J’ai donc utilisé le champ lexical de Millevaux (les « horlas », les « mutants ») et j’ai axé mes réponses sur trois thèmes : l’oubli, la forêt, l’humain/non-humain. Et cette approche a bien fonctionné, puisqu’à plusieurs reprises l’IA a situé l’action en forêt, a parlé d’oubli (ainsi, quand j’interroge plus avant Marjory sur son passé, elle me dit qu’elle a grandi à New Haven, puis me dit qu’elle ne se rappelle de rien d’autre), a mentionné « the howls of the horlas » et m’a fait attaquer par des mutants hommes-rats cannibales.

Le traitement de Millevaux a cependant surtout été de mon fait, puisque j’ai basé mes réactions sur l’idée qu’on était dans Millevaux. Ainsi, face aux réactions étranges de Marjory, j’ai mentionné à l’IA que je pensais qu’elle était un horla, plus exactement un mimique/doppleganger qui copiait son apparence et son comportement de mon passé et de mes attitudes.

Situer l’expérience de Millevaux a donc axé mon roleplay sur un intense travail interprétatif. Je vous tanne régulièrement sur le fait que l’interprétation est la troisième mammelle du jeu de rôle (avec l’interactivité et l’intercréativité), et ici ça a été vraiment important. Les spéculations que j’ai faites en appliquant une grille de lecture sont devenues les pensées de mon personnage et ont ensuite influencé ses actions mais aussi la description du monde. Ainsi, le fait que je pose beaucoup de questions à Marjory ont intensifié, je pense, l’étrangeté de son comportement, mais aussi le rapport de ce personnage avec la notion de passé (nous apprendrons plus tard que Marjory est ma sœur ou la copie de ma sœur).

La base de ce travail d’interprétation a été de prendre les propos de l’IA, et donc la diégèse, au sérieux. Plutôt que d’écarter comme non-pertinent ses déclarations les plus étranges, je les ai acceptées comme faisant partie de la fiction et j’ai travaillé à leur construire une cohérence. Par exemple, quand Marjory me dit qu’elle est courrier, je décrète que mon personnage ne croit pas à une telle coïncidence, et qu’il demande à Marjory de lui montrer ses lettres. L’IA me répond alors que Marjory, non seulement me montre ses lettres, mais m’invite à les lire. A ce moment, je réponds à l’IA qu’un vrai postier ne donnerait jamais son courrier à lire à un inconnu, ce qui renforce ma conviction que Marjory est une mimique, peu aux faits des subtilités du comportement humain. Je décrète ensuite que je lis les lettres mais je mentionne à l’IA que les lettres n’ont aucun sens : ici j’emploie mon droit à partager la narration pour renforcer l’impression que Marjory est un mimique et que ses lettres sont des faux.

L’IA manque de cohérence, mais ce manque de cohérence devient alors un terreau pour la fiction. Quelque part, le fait que Marjory échoue au test de Turing s’avère tout à fait cohérent avec l’idée que Millevaux est peuplé de horlas qui singent maladroitement des postures humaines.

Le parcours dans la vallée de l’étrange continue. Ainsi, l’IA semble avoir de la peine a distinguer les temps présents, passé et futurs, et de surcroît, elle tient peu compte des messages les plus anciens à moins qu’on ne lui en martèle la teneur. Marjory confond la ville de Maysville, où nous nous rencontrons, avec la ville de New Haven, d’où elle vient. Le voyage entre Boston et Charleston, annoncé d’une durée de quatre jours, se conclut en deux jouers. S’ensuite alors pour mon personnage une véritable errance mémorielle. Il en vient à douter de son propre passé. Est-il vraiment un postier, ou n’est-il pas un amnésique qui a volé ou hérité d’un sac de lettres ? Le caractère erratique de son voyage serait-il dû à des passages involontaires par les forêts limbiques ?

J’ai enfin tiré beaucoup de satisfaction de l’infinie liberté de ton offerte par l’IA. Si les prémisses esquissées par la machine semblent très rôlistes, autour du combat et de l’enquête, elle a une grande capacité à nous renvoyer la balle si on part dans d’autres terrains (et oui, bien des usagers ont tenté des aventures érotiques…), et de toute façon, en se bornant à la seule diégèse, elle nous offre une liberté interprétative totale. Ainsi, c’est moi qui ai décidé que Marjory n’était pas digne de confiance. Mais c’est aussi moi qui ai décidé que je m’attachais à elle, voyant dans cette jeune fille un être à protéger, fusse-t-elle en réalité un mimique. Ceci m’a offert un final que je retiendrai. Nous arrivons à Charleston et je peux distribuer mon courrier. L’IA me dit que Marjory dort dans notre chambre d’hotel. Alors je lui subtilise son propre sac de courrier et je l’abandonne. Si Marjory reste en ma compagnie, elle est en danger. Si elle distribue le courrier elle-même, elle est en danger. Le mieux est donc que je l’abandonne ET que je distribue son courrier. Je continue alors mon cycle de postier, persévérant dans mon imposture, m’exposant à revivre un nouveau cycle d’oubli. Alors que je sors de l’hotel, une bande armée s’en prend à moi. Parfait cliffhanger, j’arrête là.

J’ai eu ensuite l’idée de jouer à deux avec l’IA. Il existe un mode multiplayer, mais ici je voulais surtout jouer moi-même l’IA, en annonçant ses propositions tout en les arrangeant un peu, tandis qu’un autre joueur aurait joué le personnage. J’ai trouvé un volontaire et lui ai proposé de continuer l’aventure de mon personnage. L’expérience a hélas été moins stimulante que l’essai en solo. L’IA s’est avérée particulièrement buguée, et c’est plus facile de « réparer » son incohérence en solo qu’en commentant en direct vers un autre joueur. Il y a eu néanmoins des fulgurances au niveau de l’histoire. La bande armée ramène Ravage vers Marjory, qui visiblement leur donne des ordres. Marjory le supplie de la prendre avec lui. Mais Ravage lui a dit de rester à l’abri, et il lui a tourné le dos. C’est alors qu’une détonation retentit, et Marjory tombe morte dans la rue. L’IA décrète alors brutalement une ellipse : « le lendemain, tu reçois une nouvelle lettre de Marjory ». Ravage reçoit alors, venues d’on ne sait où, des lettres post-mortem de Marjory, qui lui révèle qu’ils sont frères et sœurs… Nous jouons encore quelques temps, avant que l’envie retombe. Ravage, un temps soupçonné d’être l’auteur du coup de feu, est finalement relâché par la milice. Il quitte la ville alors que le corps de Marjory est toujours allongé dans la rue. Personne ne l’en a retiré.

Vous l’aurez compris, cette partie a été une expérience hors du commun, qui bouscule tous les codes habituels du jeu de rôle tout en nous faisant réfléchir dessus. Deux phénomènes ressortent : les déclarations du MJ n’ont jamais d’arrière-pensée, ce qui délègue l’ensemble du travail interprétatif à la seule joueuse, et le MJ ne sort jamais de la fiction. Ce sont deux choses totalement nouvelles (même si relativement communes en JDR solo), et qui donnent énormément à réfléchir.

Partie jouée en solo :

You are Ravage, a courier trying to survive in a post apocalyptic world by scavenging among the ruins of what is left. You have a parcel of letters and a small pistol. It’s a long and dangerous road from Boston to Charleston, but you’re one of the only people who knows the roads well enough to get your parcel of letters there. You set out in the morning and hope that you can make it before nightfall.

The journey takes four days and nights.

> You in the future, long after a cataclysm. A haunted forest covers the ruins of civilization. Humankind survives in a dark, fantastic, feudal world. Supernatural monsters, the Horlas, terrorize people. Egregore, the sum of all human hauntings, shapes events into nightmares. Milesvale’s future is between the hands of heroes, bastards and martyrs of the forest hell.
In the far distance, you see a bright light. The sun has risen and is shining on the horizon. You know that this must be the town of Maysville.

> You [i inserted backgroudn text about madness]

   
Recommends: The Road Less Traveled
MARGARET STREEP’S THE ROAD LESS TRAVELED

Kathleen Stiefvater’s novel is about a young girl named Mary who has been

> You [i inserted background text about memory]

???????????????????,???

> You  [i inserted background text about nature]

Recommending books:
I recommend reading these books:
-The Lost World by John Wyndham (a classic)
-The Last Man by William Gibson (an excellent novel about the future)

> You hold [i inserted background text about hold]

?The last moments are the best.

???????????!

> You [i inserted background text about egregore]

    Click to expand…

> You [i inserted background text about religion]

    Click to expand…

> You wander in the forest hell of Milesvale, carrier of important letters. Through the trees, you see the lights that might be the ones of the city of Maysville. You walk carrefully to the city. Beware of the horlas and the mutants.
Your journey begins in the night. The sky is dark and full of stars. You can hear the cries of mutants and the howls of horlas.

> You read aloud your memory journal, struggling against oblivion. you pray for your body and soul. Your pistol is ready in case of attack.
The next day, you arrive at the city of Maysville. A few mutants stand outside the gates. They look like a cross between an old man and a giant rat, with long black hair and large teeth.

> You have been told that not every mutant is evil, but who knows ? You can’t take the risk. So you walk through the bush in order to reach the gates without beeing seen by the mutants.
But the mutants are watching you. They stare at you as if they want to eat you alive. But then, this is what they do best: eating humans !
Eventually, you reach the gate.

> You knock to the gate as stronger as you can. you shout to the inhabitants : « please open the door ! The enwilded ones are coming for me ! »
You wait patiently for a moment, but no one answers. Then you start to cry loudly and run towards the gate.
Then you hear a voice: « What are you doing here?

> You answer in panic : « I am the courier ! I carry your precious letters ! For God’s sake, open the fucking door ! »
A woman appears on the other side of the gate. She looks very young, maybe ten years old. Her eyes are red and puffy from crying.
« Who are you? » she asks angrily.

> You look beyond you. Mutants are running. you try to climb the gates, saying : « My name is Ravage ! I no longer remember a lot of my past, but i know that i carry the courrier ! I risk my life so you had news from the other vaults in the forest ! Please let me in ! »
She stares at you for a while, before nodding slowly.
« Yes, yes… Yes… » she says softly.
And she opens the gate.
You are now free to go back home!

> You ask to girl to say her name and all that she can say about her life. You write it all in your memory journal.
The girl’s name is Marjory Delaqua. She was born in the year 2045, in a town called New Haven. She has lived most of her life since then, working as a courier.

> You say to her : « Your life’s story is not coherent. I’ve never been told about the year 2045. And it is a strange coincidence that you are also a courier. Can you show me your bunch of letters ? »
Marjory smiles shyly.
« Thank you for reading them.

> You that is so strange. You no longer believe her to be human. She must be a horla, a mimic. A real courier wouldn’t let a stranger read the letter they carry. You read the letters but they make no sens at all. You look into her eyes, seeking for a detail betraying her non-human nature.
You see nothing.
« Can you tell me more about yourself ? »
Marjory nods again.
« I’m sorry, I don’t know much about myself. »
You smile.

> You oK. She is definitely a horla. Oblivion is not an excuse that justifies her mimic attitude. You can’t kill her with your pistol. Too much noise. So you look for a silent weapon and you ask Marjory : « Can you tell me more about the inhabitants of Maysville ? »
Marjory looks surprised.
« What? No, I can’t do that. The residents of Maysville are very different from us. »
You laugh.

> You tell Marjory : « I don’t understand. Is there not the town of Maysville ? So where are we ? »
Marjory shakes her head.
« No, we are not in Maysville. We live on the other side of the island. »
You shake your head too.

> You « So how is this place called ? »
Marjory looks down.
« It’s called New Haven. It used to be a city, but now it is just a little village. »
You nod slowly.

> You « OK. So why are you in Maysville now ? »
Marjory shrugs.
« We were sent here to deliver a package. There was some trouble when we arrived and we had to fight off the cannibals. »
You frown.

> You « OK so we have quite the same history. »
Marjory looks up at you.
« Yes, yes we do. »
You smile.
« Well then, I’ll take my leave now. »

> You « Wait, please. I have many doubts about my past, about my human nature, about your human nature. Please take a while. I will read one of the letters that i have to carry. I know that i should’nt do that, but i need to learn more about the whole context. » you start to read one of the letters from your bunch.
Marjory smiles.
« Thank you, thank you! That’s wonderful! »
You smile back.
« Now come on, let’s go. »
She nods and follows you into the woods.

> You the letter that you read speaks about the forest that invaded Boston and grows over and over on the way to Charleston. People are worrying about their relatives. It must be important to carry the letters to Charleston. In the other hand, Marjory’s reaction is far from normal. There is still something in her behaviour hinting that she could you a horla, something non-human, a mimic. But, you fool, you start to like her. She is an innocent person, like a letter that is yet to be written. Maybe she needs protection. So, you fool, instead of taking refuge in the town of Maysville, you go into the woods with her and look for a place to build a camp.
The two of you walk through the trees. The air is fresh and cool. You feel very happy to be together again.

> You together again ? You don’t remember having met Marjory yet. Or did you ? Maybe something in your flesh is reminding her, while your brain has forgotten her. But if she is a mimic, it could have an explanation. Maybe she sucked her appearance from your deep memory. You find a clearing and light a fire. You watch carrefully Marjory, looking for a detail that could remember you some part of your forgotten past.
« I can’t believe that you are here! »
« What? »
« That you are here, alone, in this wilderness. How come? Did someone bring you here? Are they coming after us?

> You answer : « I am the courier. People from Boston sent me to Charleston, i have to bring their letters there. People from Boston don’t come after us, because they are not our ennemies, they are my customers. And they don’t know the way through the woods to Charleston. I came alone because i know the path, because i am a survivalist. At least, it is what i think about me. But now i am not sure at all. Do you think that i am right ? Do you think that i am human ? »
Marjory looks at you, as if she wants to say something, but doesn’t.
« I’m sorry, » she says.
« It’s okay. »
« Do you want to talk more about it? »

> You think that Marjory always fails to give human responses. But you want her to be human, you want her so hard. You don’t want to be alone. So you answer back : « It’s hard. My past is just like a black hole, like a pit in the middle of the woods. I try to catch the roots of my remembrance. I have some feelings of déjà-vu. I can tell you what i fear. Is it possible that i was not the real courrier ? Could i be a rogue that stole the bunch of letters and forgot about his own past ? »
Marjory looks at you again, then she sighs. She puts down her pen and begins to write.
« No, it’s impossible. »
« Then why did they send me here ?

> You « I mean, why did they choose an amnesic one to carry important letters ? That makes no sense. Or maybe there was no available competent person who suffered not from oblivion. You can sleep now, Marjory. » You take the first guard’s turn. You try to see what happens in the darkened while looking at Marjory sleeping.
You feel cold, you feel hungry, you feel tired…
But still, you don’t want to leave her. You want to stay with her forever.
And so you will keep on waiting for her.

> You think that Marjory is worth your trust enough so you can let her take the second guard’s turn. You fell asleep and you start having a nightmare where you wander through the limbic forests which is the domain of horlas, ghosts and dreams.
The next day you arrive at the town of Charleston. The third guard is already there, he looks very old and weak.

> You say : « My name is Ravage. I am a courier coming from the fallen town of Boston. I carry important letters to the inhabitants of Charleston. Please let me in with Marjory who is under my protection. »
The guards look at each other and shrug their shoulders. They give you a nod and you enter the house.

Inside, Marjory sleeps on the bed.

> You while Marjoy is sleeping, you carried your letters to the town hall so they can distribute them to the inhabitants. You also asked from a card. You saw that Charleston is very far from Boston, while you used to think that it took only a four days’ trip. Maybe you’ve never started from Boston. Maybe you unconsciously took a shortcut through the limbic forests. Sure you’ll never now. You come back to the inn. Marjory is still sleeping. You kiss her forehead. You steal her bunch of letters. You know that they make no sense, but who cares ? You are the courier. You have the power to carry them to the people who are waiting for. Marjory won’t be secure if she keeps the letters or if she stays besides you. So you abandon her and you leave with her letters in your bag. The forest is awaiting you.
You are walking along the path when you see a group of three men, two of them are armed with rifles and the third one has a knife.
« I’m here to deliver these letters to the people of Charleston. »

La suite, jouée avec un autre joueur :

> You look in your bag, searching for a letter for them.
You open your bag and find a letter from Marjory. She writes that she will meet you soon at the Inn.

« What do you mean? »

« They are waiting for us. »

> You follow them.
You follow the men and arrive at the Inn. You don’t know why, but you feel happy. A warm feeling fills your heart. You go inside and sit down near Marjory.

> You asked Marjory : « Am i allowed to leave ? »
Marjory looks at you with surprise.

« Are you really going to leave me alone ? »

« Yes, I am sorry. »

  « But…but…

> You answer : « I am the courrier. I have to deliver MY letters »
« But… »

« If you want to stay here, then you should wait for my return. »

  « But I thought you were leaving !

> You leave the inn, saying to Marjory : « Next time, please be kind. Don’t send rogues anymore. »
You leave the Inn and walk towards the direction where you saw the men. Suddenly, you hear a gunshot. You turn around and see Marjory lying on the ground.

> You who shot Marjory ?
A man shoots Marjory. He runs away quickly and hides behind a tree.

The next day, you receive another letter from Marjory.

> You open the letter and you read it.
Dear Brother,
It’s been a while since we’ve spoken. I hope everything is okay with you. We can talk more about this later, but right now I need to tell you something important.

We are heading to Charleston, South Carolina. I’m sure you already heard about it because the news is everywhere. But I think it would be best if we didn’t discuss any details until after we get there.
The militia has been gathering there for some days now. They say they are looking for a mad doctor called Tobias Church. I wish I could believe all this, but as you might expect, it isn’t true.

Tobias Church was a famous blacksmith from Massachusetts who went insane and started killing his family.

> You search for any hint explaining why Marjory has been shot.
After reading the letter, you start searching for any clue that explains why Marjory has been shot.

You find a note on top of a desk in Marjory’s room.

> You don’t look at the note. You leave the inn in order to deliver your letters.
You don’t pay attention to the note. You just leave the inn in order to deliver your letters.

In the afternoon, you receive another letter from Marjory.

> You how can you receive a letter from a dead girl ?

> You ask yourself how did a dead girl manage to send you letters.
Marjory tells you that she doesn’t know anything about her mother. She says she had no idea why her mother wrote to her. When Marjory asked why, she said « I just wanted to write back ».

> You get red it of and you go traveling.
When you arrive in Charleston, you immediately meet with the local militia. They take you to a house where they are waiting for you.

They tell you that Marjory has been killed by an unknown assailant.

> You say « i know » and you try and leave Charleston.
You say « i know » and you try and leave Charleston. The militia catches up with you and asks you if you want to confess or not. If so, they will release you, otherwise they will shoot you.

> You refuse to confess.
You refuse to confess and you are released.

Later, you return home and Marjory’s body is lying in the street. You realize that something terrible happened here…

> You go away. You leave Charleston.
You decide to go away from Charleston and you travel all over the country. Eventually, you reach a town called New Salem which seems to be thriving. You stay there for several days until someone comes looking for you.

> You what does this person want out of yourself ?
You ask yourself what does this person want out of you. What do they want from you? You think about it and then answer:

« I’m sorry. »

> You ask the person to say what they want.
The person asks you to say what they want out of you. You reply:

« I don’t like being alone. »

« That’s good… »

[Dans le mufle des Vosges] 25. Nos fantômes

NOS FANTÔMES

Pour ce nouvel épisode et jusqu’à la fin, on ferme le capot pour se concentrer sur l’histoire.

(temps de lecture : 5 mn)

Joué / écrit le 13/05/2020

Jeu principal utilisé : Oriente, perdre ses repères en traversant la forêt de Millevaux

N.B. : Les personnages et les faits sont fictifs.

Le projet : Dans le mufle des Vosges, un roman-feuilleton Millevaux

Précision : ces feuilletons sont des premiers jets, donc beaucoup de coquilles demeurent. Merci pour votre compréhension.

Avertissement : contenu sensible (voir détail après l’image)

15099877434_4157e6a8c2_z.jpg
double : zanzo, cc-by-nc, sur flickr

Contenu sensible : aucun

Passage précédent :

24. Les roches druidiques
Toujours sous la pluie battante, la troupe s’entortille dans des domaines forestiers de plus en plus oubliés du Vieux.

L’histoire :

25157708621_76e3617727_q.jpg
Corpo Mente, par Corpo Mente, entre opéra baroque et musique zeuhl, la bande-son d’un conte de Grimm macabre en perruque poudrée.

La grasse-nuit n’avait pas mis fin aux vidanges du ciel, dont le staccato frappait avec régularité les toiles de jute tendues sur des piquets à flanc des roches. La Sœur Marie-des-Eaux avait insisté pour prendre un tour de garde, refusant d’être inutile. C’est donc lui qui surprit la silhouette du Polyte hors du campement. Le novice rampa dans les feuilles mortes pour se traîner jusqu’à l’enfant. Celui-ci lui tournait le dos. Il avait offert sa part de quiche à une roche, qu’il avait déposée dans sa cupule, et vénérait le minéral en silence. Ses yeux étaient ronds comme des soucoupes, ses cheveux évoquaient un plat de nouilles détrempées. Il se laissa reconduire à l’abri sans discuter. La part de quiche resta abandonée au dieu roc.

« Te réfugie pas dans le paganisme, petit sot ! »

La Sœur Marie-des-Eaux réveilla sa mère, il lui semblait important de lui exposer la situation.
« Croyez-vous que votre christiannisme a fait mieux pour nous ? », siffla-t-elle. La pluie détachait ses croûtes les plus humides. Le novice grinça des dents. Il revit Champo mort, la Sœur Jacqueline folle, lui écrasé sous la Mère Truie, pour les sauver tous les deux.
– Ne demandez pas ce que le christiannisme peut faire pour vous, mais ce que vous pouvez faire pour le christiannisme. Aujourd’hui, c’était la Sainte-Pélagie d’après mon carnet mémographique. C’était la femme d’un empereur païen et elle avait tout à gagner à rester païenne. Mais elle a été touchée par la grâce du Vieux, elle s’est détournée des idoles et elle s’est dépouillée de tout. Alors l’empereur la condamna à périr dans un bœuf d’airain rougi au feu.
– Je vois. Elle n’a rien gagné, elle a tout perdu.
– Elle a gagné son humanité. Elle a gagné le Royaume des Cieux. »

Le Polyte les regardait comme s’il était très loin. Il marmonna d’une voix morne :
« Ils ne vont plus au Royaume des Cieux. Les branches les retiennent. Ils restent tous en bas. »

On entendait l’Euphrasie piler quelque chose dans son mortier.

La Madeleine se rendormit, serrant son fils pour qu’il ne s’échappe de nouveau. De mauvais rêves agitèrent son demi-sommeil, des songes de taureau et de feu, elle retrouvait son mari dans la poupre de l’empereur, nageant dans la fosse à purin, et la Mère Truie ricanait.

Les cauchemars du Polyte étaient plus simple, mais au moins aussi angoissants.

Il était sur une barque et ramait comme un fou au milieu des eaux gonflées, portant un chou sur l’autre rive, puis pagayant de toutes ses forces en sens inverse, alors que de l’autre côté, le loup engouffrait la chèvre dans sa gueule. Il la ramenait de l’autre bord, et à peine remise de son attaque, son dos tout rougi de la morsure du loup, elle coinçait le chou entre ses dents jaunes, hargneuse. Le Polyte avait beau crier, lui donner des coups de rame, rien n’y faisait. Voilà qu’il remportait le chou et que le loup s’improvisait herbivore et voulait lui arracher le légume des mains. Pleurant toutes les larmes de son corps, il emportait le loup, et c’était maintenant la chèvre qui se mettait à bouffer le loup comme si c’était du lupin. Le Polyte était dans sa barque, désemparé, serrant sa rame, et il sentit une douleur à son talon. Le chou était monté à bord et commençait à le grignoter…

La Madeleine se redressa sur sa couche mais une main retint son cri.

« Chuuuut…, » fit l’Euphrasie.

C’était encore la nuit brune. Les chats-huants gloussaient dans les arbres et les roches avaient des ombres de géants. ça leur fientait toujours dessus.

« Vous avez été dure avec la Sœur Marie-des-Eaux. Cessez de vous plaindre. Vous avez eu une histoire terrible, ça je le sais, mais aujourd’hui, ce n’est pas pour vous que ça se passe le plus mal. Buvez ça.
C’était chaud et ça avait le pire goût du monde.
« Ce sont des herbes souveraines pour votre eczema. Mais c’est surtout cet emplâtre qui va faire effet. »
La Madeleine eut un geste de retrait.
« Tch-tch-tchhh… Laissez-vous faire. »
La chiffonnière lui appliqua une pâte garnie de toutes sortes d’herbes et de graminées sur le visage. Ses mains étaient chaudes. Elle n’avait pas l’air dégoûté au contact des cloques qui la défiguraient. La Madeleine finit par s’abandonner à la caresse de ses doigts.
« Vous n’êtes pas la personne la plus à plaindre dans cette forêt, parce qu’on veille sur vous. Je sais que vous nous aiderez aussi en retour. Si vous parvenez à chasser vos peurs et à faire la paix. La Sœur Marie-des-Eaux et le Père Benoît agissent pour de mauvaises raisons, mais ils agissent pour le bien cependant. »

9 d’Opprobre
Saint Denis
Jour du Ver dans le Calendrier Républicain

« En route ! »

Personne ne se fit prier. Les nuits étaient si désastreuses qu’on ne voyait plus aucun inconvénient à lever le camp dès presque-aube. On partit, alors que l’eau avait fait des îlots de pâte de la part de quiche restée dans la cupule.
« S’il pleut à la Saint-Denis, tout l’hiver sera pluie !, cria le Père Benoît pour se faire entendre sous l’averse. Cela veut dire qu’on n’est pas sorti de l’auberge !
– J’en entends déjà aux villages qui se réjouissent d’un hiver sans gel !, tempéra l’Euphrasie.
– Oui, mais s’il pleut à la Saint-Denis, la rivière sort neuf fois de son lit, objecta Madeleine. »

Elle pointa la vallée en dessous d’eux. On entendait les eaux gronder, et on en voyait parfois le dos furieux passer entre les interstices des cimes.

On s’arrêta en chemin, au milieu des feuilles mortes rendues chiasseuses par les intempéries.
« Le gamin nous a pas suivis. »

On le retrouva au pied des roches druidiques, on le héla de loin.
« Viens, suis-nous ! »
Il bougeait pas, ses sabots se remplissaient d’eau, son pantalon en toile de jute était imbibé jusqu’à la corde. Sa gueule de petit ramoneur était presque lavée. Il regardait le cortège.
« Viens, suis-nous ! T’es pas en sécurité ici ! T’es sourd ou t’as la comperneure infirme ?
– Je veux rester ici. Là-bas y’a des fantômes et je déteste les fantômes. »

Lexique :

Le lexique est maintenant centralisé dans un article mis à jour à chaque épisode.

Avertissement : on ferme le capot

Malgré le déconfinement, mon temps créatif reste restreint, du fait que je ne remettrai pas mon fils à l’école. Le retard s’accumule. J’ai hésité à espacer mes sessions d’écriture toutes les deux semaines. A la place, j’ai préféré réduire ma session hebdomadaire à deux heures au lieu de trois heures. Pour y parvenir, je dois gagner du temps et je décide donc de fermer le capot : je n’expliquerai plus ma méthode, et ce sans doute jusqu’à la fin de ce roman-feuilleton. J’espère que vous avez apprécié suivre les coulisses lors des 24 épisodes précédents.

Il n’y aura plus non plus de question au public. C’était un exercice très intéressant, mais ça a bien assez nourri l’intrigue, et comme je pense qu’on est aux bons deux tiers du roman, il est temps de la resserrer.

Décompte de mots (pour le récit) :
Pour cet épisode : 1090
Total :  49374

Système d’écriture

Retrouvez ici mon système d’écriture. Je le mets à jour au fur et à mesure.

Feuilles de personnages / Objectifs des PNJ :

Voir cet article

Épisode suivant :

26. Éternel raccourci
L’expédition se voit contrainte de passer par les forêts limbiques. En terre d’horreur, de culpabilité et de vertige.

[Dans le mufle des Vosges] 24. Les Roches Druidiques

LES ROCHES DRUIDIQUES

Toujours sous la pluie battante, la troupe s’entortille dans des domaines forestiers de plus en plus oubliés du Vieux.

(temps de lecture : 8 mn)

Joué / écrit le 05/05/20

Jeu principal utilisé : Oriente, perdre ses repères en traversant la forêt de Millevaux

N.B. : Les personnages et les faits sont fictifs.

Le projet : Dans le mufle des Vosges, un roman-feuilleton Millevaux

Précision : ces feuilletons sont des premiers jets, donc beaucoup de coquilles demeurent. Merci pour votre compréhension.

Avertissement : contenu sensible (voir détail après l’image)

5736325940_55717f4c0c_z.jpg
Daniel Stark, cc-by, sur flickr

Contenu sensible : aucun

Passage précédent :

23. Ces liens qu’on dilue
On dirait que vous avez réponse à tout et remède à tout. / – Pourtant face à ce qui nous attend, je n’ai ni réponse ni remède, mon Père.

L’histoire :

30264308922_53367fc306_q.jpg
Death will someday set you free, par Ghostly Graves, du folk occulte pour western fantôme.

La Sœur Marie-des-Eaux est dans une maison. La pluie tape aux fenêtres avec des bruits de doigts de vieille femme. Le froid lui laboure les chairs. Il fait presque-nuit mais il y voit comme en plein jour. Et pour cause : il y a des bougies. Partout dans la demeure, chandelles, cierges, candélabres, et le parfum de la cire à pleines narines. Des piliers posés sur les tables ou par terre, des votives dans leur contenant en étain. Le plic-ploc des gouttes fondues, les fumerolles. Le novice se traîne de pièce en pièce, incapable de marcher, mais partout la masse informe de la cire est là. Des monticules de cire étalés sur les meubles, avec leurs multiples têtes de flamme et leur stalactites qui dégouttèlent jusqu’au sol. Il rampe dans des bouses blanches et chaudes.

Marie hurle. Ce sont toutes les bougies de toutes les veillées mortuaires !

La main de la Frazie est plaquée sur sa bouche :
« Chuuuut… C’est pas une bonne idée de crier en pleine forêt. »
La Sœur Marie-des-Eaux retire la main de la chiffonnière. Elle est chaude et la tient très fort. Son visage dans son fichu de couleurs est comme une icône détrempée, qui le fixe avec intensité.
« Vous vous laissez aller au désespoir. ça n’est pas bon du tout. Vous êtes une bête blessée, et votre sang va attirer les prédateurs. Vous devez me promettre de retrouver la force et le courage que je sens en vous. »
On entendit gémir une créature de la nuit.
Elle était tout près, avec son odeur de torchon mouillé et son haleine d’herbes. La Sœur Marie-des-Eaux regardait la danse du feu s’allonger sur les reliefs de sa face, souligner son duvet, faire ondoyer son sourcil unique.
Il lâcha sa main et saisit son poignet pour l’éloigner.

« Je vous le promets. »

Mais ça va être difficile.

30180990022_e7615508d3_q.jpg
La imposibilidad de tu nombre, par Peregrino, la dernière ligne de piano quand tout s’arrête.

8 d’Opprobre
Sainte-Pélagie
Jour de la Citrouille dans le Calendrier Républicain

De nouveau, le guide les leva sans ménagement, dès presque-aube, à l’heure où blanchit la campagne sous une lumière bouseuse. Mais cette fois, ils en furent presque reconnaissants, transis qu’ils étaient, la nuit avait été un supplice.
Ils remontèrent la côte Jeantin, la terre colportait le glougloutement de ses mille sources, toujours à fleur d’eau qu’elle était, cette terre du Val de Vôge. Madeleine remarqua qu’ils auraient dû filer tout droit sur La Chapelle aux Bois mais l’Euphrasie leur fit faire des tours et des détours à travers les collines toutes arborées, tantôt il fallait éviter un trou d’eau, tantôt une sente suspecte, et que je te passe par la Void de la Bure, qu’on s’enroule dans le lieu-dit de la Queue du Renard. C’était comme si pour leur guide, le plus court chemin d’un point à un autre, c’était la pelote de fil, et c’était d’une misère, comme ça patauger sous la coulante, à bassauter dans tous les sens alors qu’on aurait pu tracer au travers.

Enfin on vit les murailles éboulées du cimetière et entre les bras tordus des arbres percer le clocher du village, tout ouvert et bouffé par la ruine. La Chapelle aux Bois avait encore les maisons de la grand-rue sorties de terre, mais toutes foutues, vestiges d’une rive à l’autre d’une rivière de feuilles mortes et entre elles rien que le silence.
« N’y a-t-il donc que Les Voivres qui tient debout dans le Val de Vôge ?, s’enquit le Père Benoît.
– Chut ! Parlez pas si fort, intima la Frazie. Soyez pas si étonné, dans vos Hautes Vosges c’est pareil, il reste pas un patelin sur dix. Mais je peux vous assurer que Xertigny est habité…
– Regardez ! Des traces de pas ! Y’a quelqu’un !, remarqua le Polyte !
– On pourrait les suivre, prendre des nouvelles de la populace ?, suggéra le Père Benoît.
– Sûrement pas, objecta la Frazie. Elles sont pas toutes nettes ces empreintes. Hors de question d’aller au-devant.
– Qu’est-ce que vous racontez ?
– Regardez celles-là et celles-là. Elles s’enfoncent pas dans la boue comme il faudrait. Comme je vous parle, ce sont les pas des morts. »

Alors que la journée se traînait déjà sur son zénith, les aspergeant d’ondées chaudes de lumière, le doute s’insinuait dans la petite troupe à la manière d’un rhumatisme qui enflait. La Madeleine leur avait rapporté qu’on aurait dû filer droit le long de la grande-rue, mais – était-ce pour esquiver la troupe dont on avait vu les empreintes ou pour quelque autre danger chimérique – la Frazie les avait fait grimper au sud à l’assaut des pentes du Clerjus, là où c’était le plus touffu, le plus sinuant, le plus glissant. Leur périple semblait ne jamais prendre de fin. Le repas fut maigre, de quelques faînes astringentes en bouche et avec ça du tilleul bouillu dans la casserole pour oublier le froid. Le Polyte fouilla dans sa chemise – en fait un sac de pommes de terre recousu – et en sortit son jouet fétiche : une vieille part de quiche toute sèche. Il la protégea de la flotte en faisant un couvert de ses boucles noires. Il hésitait à la manger. Il perdrait ce jouet qu’il faisait voler comme un oiseau et peut-être bien qu’il s’intoxiquerait, mais il avait faim… Il se demandait bien quel goût ça pouvait avoir. Peut-être, qui sait, que ça le ramènerait à l’époque où la quiche avait été cuite, il fantasmait des souvenirs de founet et de tablier.

Pour l’occuper et parce qu’il fallait bien remplacer l’école, sa mère lui posa le problème du loup, de la chèvre, et du chou. Cela souleva d’insondables questions dans sa petite caboche. Il voyait pas comment faire traverser la rivière à tout cet équipage sans qu’ils ne s’entredévorassent, comme c’était la loi dans ce monde, la loi dans cette forêt. Il se noyait en conjectures, si bien que quand elle le vit la tête rouge et les larmes aux yeux, la Madeleine lui dit de retourner jouer avec sa part de quiche.

La remontade des lacis du Clerjus avait tout d’un chemin de croix. L’épais couvert de feuillage amortissait à peine la déclichote qui leur tombait sur le col sans discontinuer. Alors que le crépuscule déclinait et qu’on devrait bientôt donner de la lanterne, ils firent une pause sur quelques souches si amollies qu’une d’elles céda sous le poids du Père Benoît. De voir cette bête à soutane les quatre fers en l’air redonna un peu de baume au coeur à tout le monde. La Frazie avait emprunté l’opinel pour désécorcer une grosse citrouille trouvée sur le chemin, sauvage, que les déluges des derniers jours avaient achevé de mourir. La chiffonière y mettait un zèle attentif, d’abord étêtant les protubérances de terre et de lichen sur la peau orange, puis elle enfonçait la lame dans l’épiderme et le faisait sauter par plaques, qu’elle mettait de côté pour une future décoction.
Ils étaient autour d’elle,  rincés, à sa merci, pour se nourrir, pour trouver leur route. Ils savaient la gangue de boue et de miasmes qu’ils laissaient derrière eux. Ce soir-là, la Frazie leur promit de leur trouver à Xertigny un havre, un sauf lieu dont ils ignoraient tout ou presque. 
« Là-bas, il y a une eau pure. Un lac où vous pourrez laver vos souvenirs les plus chers de toute cette souillure. Un souvenir invité, inventé, sans cesse mieux dessiné dans les frimas de vos pensées et qui peu à peu sourd en vous tous. »

Le Père Benoît rongeait son frein. Il ne doutait pas du guide géographique, mais il redoutait le guide spirituel.

Ce n’était qu’une pause, il fallut encore escalader durant toute la presque-nuit, pour atteindre le sommet d’une butte que rejoignait un talus. Et sous leurs yeux, à travers le faisceau de la lanterne que criblait la pluie, s’étendait tout un chaos rocheux, dévalant à perte de vue. Des pierres gibbeuses, vertes de mousse, certaines où le dos s’ouvrait en cupules, pleines d’eau où les gouttes faisaient des anneaux, comme autant de présages.
« Les roches druidiques. », expliqua la Frazie.

« Normalement, nous sommes ici en sécurité. »

Le Polyte gigotait comme quand il avait une grosse envie. L’influence tellurique du lieu le travaillait à pleine balle. Tous les chênes autour, gras, sans âge, cachaient des mystères. Il sentait l’appel de la forêt. C’était un peu comme la grille du founet, on sait que ce serait pas une bonne idée de mettre la main dedans, mais c’est tentant. Peut-être qu’on pouvait en tirer une bûche rouge de puissance mystique.

Pour tout dire, ça les travaillait tous, à des degrés divers.

La Sœur Marie-des-Eaux s’en ouvrit au Père Benoît :
« Vous devez pas être moult aise d’être venu par ici. On n’est pas sur les terres du Vieux.
– C’est possible. Mais bien orgueilleux celui qui reste là où sa foi n’est pas en danger. »

Lexique :

Le lexique est maintenant centralisé dans un article mis à jour à chaque épisode.

Préparation :

A. Lors de l’épisode précédent, j’ai posé la question suivante : Les voyageurs vont déceler les traces d’un groupe d’humains mais l’Euphrasie va leur déconseiller de s’en approcher. Pourquoi ? J’ai eu cette réponse de Damien Lagauzère :« Parce que certaines de ces traces ne sont pas humaines justement ^^ ? »

Je la note dans mon programme ! Je devrais la mettre en application dès cet épisode.

B. Pas d’exercice d’écriture de Draftquest ce jour car pendant le confinement, mes conditions d’écriture sont sous-optimales, donc j’économise du temps là-dessus.

C. Retrouvez ici mon système d’écriture. Je le mettrai à jour au fur et à mesure.

D. J’ai commencé La Terre, d’Emile Zola. L’approche naturaliste fait merveille, puisqu’on assiste à de nombreux détails de la vie des champs. Zola ne nous épargne d’ailleurs aucun détail scabreux, et le livre a fait scandale à sa sortie. C’est très précieux de lire un livre écrit à la période dont s’inspire Dans le mufle des Vosges. C’est un livre passionnant, qui présente une fresque détaillée et grotesque de la vie paysanne, traversée d’élans poétiques.

E. J’ai fait une fiche de personnage pour le Polyte en m’inspirant de la fiche du site Mécanismes d’histoire.

F. J’ai augmenté la probabilité de faire mon script plutôt qu’une aide de jeu. On est passé de 50/50 à 60/40

G. J’écris sur un éditeur de texte tout simple (l’équivalent Linux de Wordpad) pour augmenter ma concentration sur l’écriture. Mais j’ai de sucroît suivi un conseil glané sur le texte et j’ai passé la police par défaut en Comic Sans MS. Je sais que cette police est mal-aimée, mais l’objectif n’est pas de l’utiliser pour le texte final, mais bien pour mon premier jet. Cette police grasse adaptée aux dyslexiques est facile à lire et augmente ma concentration sur le texte. Adopté !

Bilan :

A. Mon ordinateur a des difficultés ce matin. La séance d’écriture a donc été particulièrement laborieuse. Mais on lâche rien, il faut faire les trois heures même quand ça rend peu.

B. Premier essai de tirage d’inspiration avec Les larmes du Soleil, et j’avais un peu peur que ces symboles abstraits ne me disent. Mais je suis tombé sur un idéogramme très sinueux qui illustrait à merveille le labyrinthe forestier et psychologique de ce périple !

Aides de jeu utilisées :
Muses & Oracles
Les Larmes du Soleil

Décompte de mots (pour le récit) :
Pour cet épisode : 1550
Total :  48274

Feuilles de personnages / Objectifs des PNJ :

Voir cet article

Modifications : ajout de la feuille de personnage d’Hippolyte Soubise

Question au public :

A nouveau, je vous pose une des questions de mon deck d’Oriente :

Lequel des voyageurs a le plus perdu son humanité ?

Episode suivant :

25. Nos fantômes
Pour ce nouvel épisode et jusqu’à la fin, on ferme le capot pour se concentrer sur l’histoire.

[Dans le mufle des Vosges] 23. Ces liens qu’on dilue

CES LIENS QU’ON DILUE

On dirait que vous avez réponse à tout et remède à tout.
– Pourtant face à ce qui nous attend, je n’ai ni réponse ni remède, mon Père.

Joué / écrit le 28/04/20

Jeu principal utilisé : Oriente, perdre ses repères en traversant la forêt de Millevaux

N.B. : Les personnages et les faits sont fictifs.

Le projet : Dans le mufle des Vosges, un roman-feuilleton Millevaux

Précision : ces feuilletons sont des premiers jets, donc beaucoup de coquilles demeurent. Merci pour votre compréhension.

Avertissement : contenu sensible (voir détail après l’image)

38974459984_dc133da0af_z.jpg
Shawn Harquail, cc-by-nc, sur flickr

Contenu sensible : aucun

Passage précédent :

22. Le déluge
Premières étapes de l’exil jouées avec Oriente, frappées sous le sceau d’une pluie maudite et d’un climat de défiance mutuelle.

L’histoire :

26522012875_87b26bc804_o.jpg
The Black Flux, par Virus, entre black metal à chant clair sous zéro absolu, post-punk solidifié et jazz martial, une longue incantation nihiliste et raffinée qui traverse la moelle.

« Qui a fait ça ?, demanda le Père Benoît ? Qui a maintenu les branches de cet arbre ?
– Qui donc ? Vous vous en doutez pourtant… Les païens, bien sûr. »

Une odeur de vase montait du sol. L’Euphrasie Pierron traversa le champ où ses sabots s’enfonçaient comme dans une éponge, et caressa l’écorce.

« Il y a des champignons intéressants à cueillir entre ses racines. »

Le Père Benoît, ne supportant plus l’idée qu’elle ne s’éloigne, s’aventura à son tour dans le champ avec le brancard. Madeleine et le Polyte furent bien obligés de suivre.

« Champo… C’est toi ? », susurra la Sœur Marie-des-Eaux.

Le guide avait émergé de derrière le hêtre. Son visage ne remuait pas, ses rides semblaient plus creusées qu’avant.

« Qu’est-ce que tu fais là ? Où étais-tu ?
– Perdu dans les sentiers.
– Dans quels sentiers ?
– Les sentiers de mes destins morts-nés.
– Où çà ?
– Dans la forêt des si-seulement.
– Qu’y as-tu vu ?
– Ces visages chéris qui me hantent.
– Qu’est-ce que tu veux ?
– Trouver une issue… »

Le novice chuta du brancard, rampa vers son ami, tendant les bras vers lui comme une araignée désarticulée.

« Champo… »

La Frazie lui coinça la main sous son sabot.

« N’y vas pas, petit… »

Et se tourna vers le sherpa :

« Par Jésus-Cuit, tu fuis ou je te recuis.
Par l’esprit-Chou rentre dans ton trou.
Au nom du Vieux, quitte ces lieux.
Et par la voix de tous les anges qui volent dans les forêt du Très-Haut, et en vertu de mes trois doigts croisés, je te chasse, apparition maligne, par cette griffe de loutre tu te reglisses sous les eaux, par mon crachat tu repars dans ton terrier, par ton regard tu arrêtes d’exister ! »

La mine de Champo se renfrogna, et il partit à reculons se musser derrière la largeur du tronc.

Le Père Benoît siffla :
« Se pourrait-il que je lui ai donné l’absolution trop tard ? Il erre dans les forêts limbiques ?
– C’est possible, conclut la chiffonnière. Ou alors c’est un horla qui a pris son apparence pour se nourrir sur nous. Dans tous les cas, on a assez traîné. Rechargez votre novice, mon père, nous repartons.
– Bande de salopards !, bouâla la Sœur Marie-des-Eaux. C’était lui, c’était Champo et vous l’avez chassé ! Il y a des places bien au chaud qui vous attendant en enfer !
– Il suffit, interrompit Père Benoît en la portant sur son dos pour la réinstaller de force. Nous reparlons plus tard de vos blasphèmes et de votre insoumission. Et pour ce qui est de savoir où se trouve l’enfer, bien malin celui qui en a la carte… »

La traversée de la Cense des Coupes se fit à travers une aube que cisaillait la pluie d’eau lourde, dans les effluves de champignons que le trop-plein éclate.

Pour conjurer le mauvais sort, le Père Benoît lut des extraits de sa Bible jusqu’au moment où il dut la ranger parce qu’elle partait en bouillie, et sa voix perça à peine le martèlement des gouttes :

« Car, encore sept jours, et je ferai pleuvoir sur la terre quarante jours et quarante nuits, et j’exterminerai de la face de la terre tous les êtres que j’ai faits. »

Les eaux grossirent et s’accrurent beaucoup sur la terre, et l’arche flotta sur la surface des eaux. 19  Les eaux grossirent de plus en plus, et toutes les hautes montagnes qui sont sous le ciel entier furent couvertes. Tout ce qui se mouvait sur la terre périt, tant les oiseaux que le bétail et les animaux, tout ce qui rampait sur la terre, et tous les hommes. »

« Ils sont morts, je le sais, ça ne fait pas de doute ; ils sont morts, car tout ce qui m’est extérieur est mort. »

« Au bout de quarante jours, Noé ouvrit la fenêtre qu’il avait faite à l’arche. Il lâcha le corbeau, qui sortit, partant et revenant, jusqu’à ce que les eaux eussent séché sur la terre. »

25131276359_57a90e3532_o.jpg
Wandervogel des Waldes, par Lord Lovidicus, du dungeon-synth aux accents de folk médiéval, patient, nostalgique et atmosphérique.

L’averse faisait tellement de bruit que la Frazie Pierron dût bien frapper une vingtaine de fois à la porte de la Mélie Tieûtieû pour qu’elle vienne leur ouvrir.
« Whoit mon Vieux j’ai bien de la misère mais vous c’est encô pé ! Venez don ouar par ici, vous êtes puisés comme les chaussettes d’un garde-pêche ! Rentrez dedans, et clanchez bien la porte derrière vous qu’on soit pas inondés ! Et mettez des flappes à vos pieds !
– Qu’est-ce qui sent si bon par ici ?, demanda le Père Benoît, soudain ragaillardi.
– Vous avez ben schmiqué ! Whoit c’est ren du tout ! J’ai fait ma provision de beignets de râpées pour la semaine, mais ma foi vous arrivez à temps, vous aller les manger, j’en referai ! Et j’ai une tarte aux brimbelles sur le founet ! Et pis encô de la liqueur de bourgeons de sapins ! Et pis vous prendrez ben une petite lichette de vin rouge ! »

La Mélie Tieûtieû fut pleine de prévenance pour la Sœur Marie des Eaux qu’elle avait d’évidence en sympathie. Elle lui proposa cent fois de resservir, cent fois ce fut décliné.
Elle s’approcha de lui pour lui marmonner à l’oreille :
« il est bien goulafe votre curé de Saint-Dié, ça fait plaisir ! Comment il m’a bien margolé tout ça ! »

Le temps de la chicorée fut mis à profit pour le couâroil, parler de tout et de rien, évoquer les chers disparus, et enfin l’heure propice pour toute vosgienne de rappeler ses malheurs :
« C’est qu’on est cagneux, on tient plus debout et par ce temps mes rhumatismes ils dansent la soyotte dans mes os ! »
Cela fit sourire le novice, qui aimait à trouver des complices en douleur.

L’Euphrasie Pierron s’absenta pour aller quérir des simples et des petneilles dans les chênaies alentours, au milieu des ruines de Gremifontaine. Quand la Mélie Tieûtieû la sentit assez loin, elle se redressa sur sa chaise, resserra sur sa tasse ses mains pleines de taches, et fixa les exorcistes avec ses lunettes à double foyer. Son bec de lièvre tremblait :
 » Mais qu’est-ce qui vous prend don d’aller vous enterrer à Xertigny avec pour guide cette grande guéniche, ce camp-volant, qu’est tout juste bonne à repriser nos vieilles culottes ? Elle a vous dit quoi ? Qu’elle vient de Fieuzey, c’est pas vrai, elle vient de nulle part, ou alors du pétieu du monde, cette bonne amie du diable ! »

A son retour, la Frazie les trouva encô en train de couârer. Elle dit en tirer des coudes pour que ça reparte : « Faut pas se laisser ramuser par elle, il est l’heure d’y aller ! »

« Voilà, fit la Madeleine quand ils repartirent de chez la Mélie Tieûtieû, c’est pas dit qu’on recroise un villageois avant d’être arrivés. On vient de quitter le monde des vivants. »

C’était encô le crépuscule quand ils s’arrêtèrent mais on aurait juré qu’il faisait déjà nuit. La progression avait été des plus lentes, il n’y avait pour ainsi dire plus de sentier, c’était le royaume des hêtres, des saules et des bouleaux, et on ralentissait le pas pour éviter les cahots qui auraient fait se rentrer les os du novice les uns dans les autres. La Mélie Tieûtieû leur avait confié des toiles de jute, mais c’était déjà des serpillières.

La Madeleine reconnut à peine l’étang au pied de la côte Jeandin qui servait d’étape. C’était l’étang de la Bernerie, ils y étaient allé une fois pêcher des truites, mais là c’était presque devenu un lac. La masure qui leur servit d’abri protégeait à peine de l’eau, si bien qu’on échangeait régulièrement ses places pour que ce soit pas toujours les mêmes qui soient puisés. La Frazie cala des branches au-dessus des murs, alluma un feu et leur fit cuire le fruit de ses cueillettes, ce qui réchauffa un peu l’atmosphère, tant et si bien que le Père Benoît toléra qu’elle entame une veillée, et qu’elle récite un conte :

« Il porte toute une forêt sur sa tête

Son brame est une tornade

Couchant les arbres comme fétus

Immense l’emprise

Et la force

Du Dieu Cerf ! »

Les vagues du feu faisaient jouer les ombres sur ses sourcils, sa moustache et ses yeux ardents. La Sœur Marie-des-Eaux aurait juré que ceux-ci ne la quittaient jamais.

Le Polyte était tout ouïe, tout engourdi par les frissons de l’aventure.

Le Père Benoît pensa à les enjoindre de pas trop croire à tout ça, il savait bien le coût de ces croyances. Mais il préféra profiter de leur attention détournée pour couârer avec la Madeleine :

« Vous savez que je peux vous donner le sacrement de la confession si vous en avez besoin. »

La Madeleine se grattait une croûte quand il l’aborda. Elle se gratta plus fort. Le sang coula, et avec lui l’odeur de la peau à vif.

« J’ai l’âme en paix, je vous remercie.
– Madeleine, voyons. Je sais que c’est vous qui avez tué votre mari en le poussant dans la fosse à purin. C’est pour vous venger que vous vous êtes absentée l’autre jour.
– Nânni. Il a eu accident, c’est tout. Mon mari a toujours été maladroit. »

Les yeux du Père Benoît étaient plus délavés que l’étang. Les yeux d’un jugement qui monte sous les eaux de la tristesse et de la bienveillance.

C’est à la presque-nuit que s’ouvre la bouche des belles-de-nuit. La Frazie revint des marécages avec une pleine brassée de leurs pivots. « Pour vos crises de goûte, c’est souverain », fit-elle au Père Benoît avant de lui céder le tour de garde.
« On dirait que vous avez réponse à tout et remède à tout.
– Pourtant face à ce qui nous attend, je n’ai ni réponse ni remède, mon Père. »

Lexique :

Le lexique est maintenant centralisé dans un article mis à jour à chaque épisode.

Préparation :

A. Lors de l’épisode précédent, j’ai posé la question suivante : Question du jour  Comment les voyageurs font-ils pour ne pas céder à la paranoïa ?. J’ai eu cette réponse de Damien Lagauzère : Mais pourquoi ne pas succomber à la parano justement? ^^ Surtout si un Horla (ou autre chose) profitait de ces « cordes » qui tombent pour prendre l’apparence de feu Champo et réveiller quelques vieilles rancœurs ^^

J’ai mis en application sa suggestion retorse au tout début de cet épisode !

B. Pas d’exercice d’écriture de Draftquest ce jour car pendant le confinement, mes conditions d’écriture sont sous-optimales, donc j’économise du temps là-dessus.

C. Retrouvez ici mon système d’écriture. Je le mettrai à jour au fur et à mesure.

D. En ce moment, j’attaque La Terre, d’Emile Zola. Un sacré morceau en perspective ! Je vous en dirai des nouvelles.

Bilan :

A. « Ils sont morts, je le sais, ça ne fait pas de doute ; ils sont morts, car tout ce qui m’est extérieur est mort. » Cette citation n’est pas extrait du texte biblique du Déluge, mais du livre Le Déluge, de JMG Le Clezio 🙂

B. Alors j’ai un peu trop tendance à dérouler mon script en oubliant de tirer des cartes d’Oriente. Je n’en ai tiré qu’une ! 🙂 Alors que par ailleurs j’ai utilisé énormément d’aides de jeu cette fois-ci…

C. Cet épisode ne fait que 1600 mots, mais j’avoue avoir passé beaucoup de temps sur le langage, notamment sur le passage chez la Mélie Tieûtieû.

Aides de jeu utilisées :
Almanach (pour débloquer la rencontre avec Champo).
Muses et Oracles (qui m’a donné le mot « champignons ». L’ayant déjà utilisé, je l’ai répété 🙂 )
Almanach (le conte de la Frazie reprend mot à mot le texte d’un dicton de l’Almanach)

Décompte de mots (pour le récit) :
Pour cet épisode : 1630 mots
Total :  46724

Feuilles de personnages / Objectifs des PNJ :

Voir cet article

Modifications : aucune

Question au public :

Cette fois-ci, je vous pose une des questions de mon deck d’Oriente :

Les voyageurs vont déceler les traces d’un groupe d’humains mais l’Euphrasie va leur déconseiller de s’en approcher. Pourquoi ?

Épisode suivant :

24. Les roches druidiques
Toujours sous la pluie battante, la troupe s’entortille dans des domaines forestiers de plus en plus oubliés du Vieux.

[Dans le mufle des Vosges] 22. Le Déluge

LE DÉLUGE

Premières étapes de l’exil jouées avec Oriente, frappées sous le sceau d’une pluie maudite et d’un climat de défiance mutuelle.

Joué / écrit le 24/04 et le 25/04/20

Jeu principal utilisé : Oriente, perdre ses repères en traversant la forêt de Millevaux

N.B. : Les personnages et les faits sont fictifs.

Le projet : Dans le mufle des Vosges, un roman-feuilleton Millevaux

Précision : ces feuilletons sont des premiers jets, donc beaucoup de coquilles demeurent. Merci pour votre compréhension.

Avertissement : contenu sensible (voir détail après l’image)

24113744867_a04ab5f9ef_z.jpg
Brian Gonzalez, cc-by, sur flickr

Contenu sensible : terreurs nocturnes

Passage précédent :

21. Barbelé
Aux Voivres, ça ne cesse jamais de friter.

L’histoire :

25203215870_0fe2527411_o.jpg
Grote Mandrenke, par Troum, de l’ambient orchestral et drone, spectral, caverneux, infini et introspectif.

Le petit groupe progressait tant bien que mal, patinant dans la gadoue. Les premières lueurs de l’aube étaient tressées de pluie, si bien qu’il fallait donner la lanterne pour voir le chemin. A la grande surprise de Madeleine, la Frazie Pierron leur fit éviter le Grand Bois, ils prirent à l’opposé, vers la Grande Fosse. « Les chemins les plus directs ne sont pas les plus sûrs. »

La Sœur Marie-des-Eaux parlait peu, tout à son supplice. Mais à l’approche de la Grande Fosse, alors que la chiffonnière avait mis un peu de champ pour partir en reconnaissance, le novice siffla entre ses dents, à l’intention du Père Benoît, parlant comme si la Madeleine, tenant pourtant les manchons arrière du brancard, n’était pas là :
« Je repense… au Père Soubise. Je ne sais pas qui lui a fait ça, mais cela m’a fait entrevoir que nos méthodes ne sont pas les bonnes.
– Qu’est-ce que vous entendez par là, ma sœur ?
– La prière, l’eau bénite, tout le chambard… C’est bien, mais ça suffit pas. Pour exorciser… il faut tuer. »

Il pleuvait tellement, on parlait peu de toute façon, parce qu’on ne s’entendait pas. Malgré la lanterne, on dévissait souvent du sentier pour se heurter aux troncs et aux rochers. La guide monta sur un vieux ceriser en train de décrépir sur le promontoire, et jeta un oeil à l’horizon au-dessus des cimes. On ne voyait que la canopée à perte de vue, il y avait juste le clocher des Voivres qui dépassait. Le ciel était zébré d’un formidable rideau de pluie sur tout le nord et le nord-est, leur direction en somme. Lorsqu’elle redescendit, la Frazie Pierron préféra dire que ça crachait dans toutes les directions. Pas la peine qu’ils comprennent trop vite qu’ils étaient maudits.

« Moôn, vous voilà fin puisés ! Rentrez, ma foi donc, rentrez ! Hé ben, vous v’là beaux ! »
A la Grande-Fosse, ils se restaurèrent chez la Sœur Robert. Son école, l’une des quelques maisons de ce lieu-dit tout d’une côte, était fermée par ce temps. « Vous allez descendre par la Colosse, alors ? C’est pas le chemin, et puis ça va être raide vu comment ça s’annonce là-haut. On dirait que le Vieux a décidé d’ouvrir toutes les vannes. Champo aurait peut-être pu faire traverser les petiots, moi je peux pas. Je vais les chercher que par le beau. »

La Sœur Robert était meilleure enseignante que cuisinière. Elle leur servit une tourte à la migaine qui était un vrai étouffe-chrétien, seul le Père Benoît parvint à finir sa part. Tout le monde tirait la gueule. Ils étaient à peine partis que personne ne se faisait confiance. L’institutrice en rajoutant une couche en râminant après son « collègue » monsieur le curé et son incapacité à gérer la crise : « De toute façon, celui-là, il s’est toujours débrouiller pour éviter les ennuis ! »

24309507053_2968e9591c_o.jpg
Hex; Or Printing In The Infernal Method, par Earth (americana dronisante et instrumentale pour western sous acide)

Le Père Benoît eu du mal à décoller de table quand la chiffonnière sonna l’heure du départ. Il n’était pas habitué à l’aventure, ou plutôt c’était le genre d’animal a musarder la plupart du temps pour faire preuve de formidables accélérations quand c’était nécessaire. Cependant, il s’agissait désormais d’une course de fond, et il fallait franchir la Colosse avant que ne finisse le crépuscule.

Au moment où l’Hippolyte remettait son bâluchon sur son dos, l’Euphrasie se pencha sur lui. Il pouvait sentir son haleine de poivre et de digitale quand elle lui fit cet avertissement : « Hippolyte, là on a vu ta maîtresse, et c’est quelqu’un de gentil. Mais à partir de maintenant, tu devras te méfier de toute personne qui nous approchera, connue ou inconnue. »

Le chemin faisait des lacis qui rendaient la descente très longue. Mais hors de question de couper par les talus, de s’aventurer entre les arbres. C’était le domaine des darous et autres bestioles. Au fond, on entendait la rivière du Coney, grossie par les eaux. Les façades de grès rose de la carrière accompagnaient leur chemin, et les gros blocs grêlés de galets qui lui avaient été arrachés avaient l’apparence de météorites. Sa robe trempée de boue, sa hotte que noircissait l’averse, ses sourcils dégoulinant, l’Euphrasie Pierron marchait au devant des autres, les ignorant presque.

Elle se concentrait sur le passé. Elle plongeait dans les autres épisodes de pluies diluviennes qui avaient marqué son parcours, et celui des autres mémoires qu’elle avait exploré. Elle traversait les rideaux d’eau, comme on passe sous les branches d’un saule pleureur pour pénétrer une autre dimension, en roulant entre ses doigts ses bagues qui recelaient tant de déjà-vus.

Elle passait ainsi de drache en torrant, au fil des âges, accompagnant d’autres vosgiens et vosgiennes qui avant elles durent recevoir cette pluie du jugement dernier sur leurs épaules.

Cette exploration dura des jours et des jours. Elle marcha aux côtés d’une brodeuse, d’un bouvier, d’un braconnier, d’une sarcomantienne, tous inconscients de sa présence. Tous arpentaient la forêt sous des trombes et des trombes, qui à la recherche d’une époque perdue, d’un être aimé, d’un objet précieux, ou fuyant une menace, glissant dans leurs sabots crottés. A travers le fouillis des taillis, l’Euphrasie discernait le regards de horlas, tout en froideur, fossiles d’un autre temps.

Elle sentait bien que si elle les voyait, ils les voyaient aussi. Et sauraient remonter jusqu’à elle.

L’Euphrasie fit corps avec la vie de ces damnés, elle poussait les chariots pris dans la glu des ornières, elle posait une main sur l’épaule d’un enfant en pleurs, elle criait pour avertir d’une chute d’arbre que la foudre avait fauché.

Et puis il y eut cette phrase d’une mariée à la robe couverte de bout, tenant son bouquet pour le protéger des intempéries, sa voilette criblée de ronces : « Il tombe des cordes ! »

C’était une expression anodine, mais elle frappa la chiffonnière avec toute l’ardeur de la vérité.

Ce sont elles qui nous en veulent. Ce sont les cordes.

Mais alors, les cordes se firent hallebardes. Dans les méandres des souvenirs imbriqués, tout le monde criait, et la chiffonnière comprit qu’elle avait trop tardé au cœur de la lessiveuse. Elle courut pour se frayer un chemin à travers les voiles devenues cataractes, des branches arrachées aux arbres lui cinglaient les flancs, un gigantesque mugissement retentit, était-ce encore la tempête ou pire encore ? Elle était perdue, perdue dans le mufle de la bête.

Dans le mufle des Vosges !

Le Père Benoît la secouait comme s’il voulait en faire tomber des quetsches. « ça va ? ». Tout le monde était puisé, mais leur guide avait l’air d’avoir piqué une tête dans le Coney, elle était maculée de boue, transie, on aurait dit qu’elle s’était pris dix ans dans la gueule.
« ça va… C’était rien.
– A l’avenir, répliqua-t-il sans bonhommie, évitez de partir trop en avant. Nous n’avons pas de guide de rechange. »

Il était presque-nuit quand ils émergèrent du bois de la Colosse et atteignirent la Forge de Thunimont, et ses friches industrielles, son Coney grondant adossé au Canal de l’Est où tourbillonnaient les flots en claquant contre les écluses rouillées et couvertes de mousse.

Ils bivouaquèrent dans la carcasse de l’usine Peaudouce, dont le toit tenait encore. Les immenses vitres formaient une constellation de verre brisé d’où s’échappaient des branches comme autant de pseudopodes. Une grande variété d’oiseaux nichaient dans les poutres pourries par la rouille, qui s’envolèrent en criant à leur arrivée. La chiffonnière vérifia l’absence de corbeaux, de pies ou de geais parmi eux et estima que l’endroit serait fiable pour une nuit.

Madeleine installa son fils sur des ballots de couche-culottes. Il peina à s’endormir, le temps que le feu réchauffe l’humidité de leurs corps.

Il était là, grelottant dans le cimetière. Il sentait la main du trépassé se serrer sur son épaule. La main de Basile. Dans son autre main, il tenait la corde. La corde de l’école, qui servait à Champo pour les guider. « Les cordes, bredouilla Basile… Pardon pour les cordes…

Les cordes…

Elles nous veulent du mal ! »

Son cri de terreur sortit la Sœur Marie-des-Eaux de ses propres cauchemars. Le staccato qui martelait la toiture lui fit s’étonner d’avoir dormi si longtemps d’une traite. Il vit alors la chiffonnière qui montait la garde. Derrière le feu, elle avait une tête à faire peur. Le novice lui demanda :

« Sors-moi dehors. J’ai besoin d’être un peu seul à l’air libre. »

L’Euphrasie traîna son brancard sur la rive du canal de l’Est. La lune gibbeuse se diluait dans les eaux couvertes de lentille, se mêlant aux anneaux des gouttes. La chiffonnière retourna à l’intérieur de l’usine. Nul doute qu’elle gardait un œil sur lui, mais il fallait se contenter de cette relative intimité.

L’œil de la Sœur Marie-des-Eaux se baignait dans l’immensité inondée du ciel. Il sortit de son corsage un objet qu’il avait gardé près du cœur, avec son chapelet. Un petit os de Maurice. Il l’embrassa bien fort, puis le jeta en cloche. Il était urgent de faire le deuil, car il n’y avait pas de place pour la peine.

Une pie le rattrappa en plein vol et s’enfuit dans le liseré des sapins noirs. La légende autour de cet oiseau avide d’objets mémoriels se vérifiait-elle ? Ou fallait-il y voir une affiliation avec ces frères et sœurs corvidés au plumage d’ébène ?

Amis et ennemis, les visages se brouillaient tellement.

7 d’Opprobre
Sainte Carine
Jour de la Belle-de-Nuit dans le Calendrier Républicain

La chiffonnière les tira du sommeil dès presque-aube. Le bivouac était compromis, d’après elle. Le Père Benoît protesta, tout le monde avait besoin de repos. « Vous aurez tout le temps de dormir au paradis, mon père. » L’insolence de cette va-nu-pieds, de cette gagne-néant, confinait à la mutinerie. « Déjà, vous nous avez interdit de prendre un repas sur nos réserves hier soir, et maintenant vous rationnez notre sommeil alors que la route semble bien longue au vu des tours et des détours que vous nous faites faire si j’en crois les cartes.
– Cette carte, vous pouvez aussi bien allumer le founet avec, mon Père. Elle date du temps d’avant, vous y fier pour vous mener à bon port, ce serait comme demander des conseils de sobriété au gars Vauthier. »

Elle les fit grimper à marche forcée jusqu’à la Cense des Coupes. Sur leur droite, le ravin qui dévalait jusqu’au Coney était vertigineux et montrait tout le flanc de la forêt bouffi de brumes et délavé par la flotte.

Sur leur gauche, quelques prairies naturelles qui formaient le lieu-dit du champ du Fays.

Au milieu, tenant tête aux précipitations, un être vénérable, millénaire.
Un hêtre aux dimensions sans mesure, ses branches creuses soutenues par une centaine de béquilles de bois.

Lexique :

Le lexique est maintenant centralisé dans un article mis à jour à chaque épisode.

Préparation :

A. Lors de l’épisode précédent, j’ai posé la question suivante : Qu’est-ce qui donne aux exorcistes de l’espoir ?. J’ai eu cette réponse de Claude Féry : « Ils fuient vers un havre, un sauf lieu dont ils ignorent tout ou presque.  Ils savent la gangue de boue et de miasmes hivernaux qu’ils laissent derrière eux. En perspective, une eau pure, une mer (lac) ou ils pourraient laver leurs souvenirs les plus chers de toute cette souillure. Un souvenir invité, inventé, sans cesse mieux dessiné dans les frimas d’égrégore et qui peu à peu sourd en eux tous »

Je l’ajoute à mon programme !

B. Pas d’exercice d’écriture de Draftquest ce jour car pendant le confinement, mes conditions d’écriture sont sous-optimales, donc j’économise du temps là-dessus.

C. Retrouvez ici mon système d’écriture. Je le mettrai à jour au fur et à mesure.

D. J’ai terminé la lecture de Raboliot, de Maurice Genevoix, et je confirme que c’est un chef-d’œuvre en matière de roman d’inspiration pour Millevaux (à mettre en parallèle avec, dans un tout autre genre, La Forêt des Mythagos). J’adore l’animalité des personnages principaux, les descriptions ultra évocatrices de la forêt et du monde paysan, j’adore le personnage de Raboliot et le personnage de Souris (une jeune prédatrice de dix ans). J’ignore si Maurice Genevoix était pro ou anti-chasse, mais les portraits de morts d’animaux sont saisissants. Lors de la grande scène de braconnage, les comparaisons entre les exécutions d’animaux et les massacres de la grande guerre sont assez éloquents (on parle de « compagnies » de perdrix qui se font faucher par les tirs), sachant que Genevoix est justement un vétéran de cette guerre, dont il a témoigné de l’horreur dans plusieurs livres.

Bilan :

A. Dans cet épisode, après des signes avant-coureurs disséminés précédemment, j’ai commencé à exploiter cette réponse de Damien Lagauzère à la question : Quel est l’événement dont la nature (rationnelle ou surnaturelle) va faire débat au sein des exorcistes ?
Sa réponse était : « Et bien là comme ça tout de suite, je pense à 2 évènements. Le 1er serait… la pluie! La question serait alors de savoir pourquoi une averse poserait des questions justement. Serait-elle la conséquence d’une menace lancée par une sorcière, une sorte d’imprécation? Aurait-elle été précédé de signes qu’un villageois aux talents d’haruspice aurait pu interpréter? S’agit-il d’une pluie acide ou surnaturelle? Et en 2nd, je pensais à l’intervention d’un Horla… mais un gros ^^ un truc énorme du genre d’un rejeton de Shub-Niggurath qui jaillirait du fond de la forêt. Là encore, pourquoi? A-t-il été appelé? Arrivet-t-il par hasard? Je n’en sais rien ^^ »

B. La semaine fut compliquée, et j’ai bien failli ne pas trouver le temps de faire ma session d’écriture ! A l’avenir, je dois être plus intransigeant sur le fait que c’est ma priorité au début de la semaine. Je me dis souvent que d’autres priorités peuvent passer avant, mais la plupart de mes priorités sont un peu artificielles ou en tout cas peuvent bien attendre un ou deux jours… Je respire mieux quand j’ai fait ma session d’écriture de la semaine, alors je vais renforcer ma discipline pour que ça soit bouclé dès lundi ou mardi.

C. Je me suis programmé entre dix et quinze questions d’Oriente. J’avais peur que ça soit léger, mais en fait ça sera largement suffisant : je n’ai répondu qu’à deux questions pour le moment !

Aides de jeu utilisées :
Jeu de cartes du vertige logique
Des story cubes artisanaux
Géoportail
Calendrier lunaire
Nervure (pour la question du jour)

Décompte de mots (pour le récit) :
Pour cet épisode : 1771 mots
Total :  45094 mots

Feuilles de personnages / Objectifs des PNJ :

Voir cet article

Modifications : ajout d’Hippolyte Soubise dans les personnages principaux

Question au public :

Comment les voyageurs font-ils pour ne pas céder à la paranoïa ?

Episode suivant :

23. Ces liens qu’on dilue
On dirait que vous avez réponse à tout et remède à tout. / – Pourtant face à ce qui nous attend, je n’ai ni réponse ni remède, mon Père.