Le jeu de rôle est le théâtre de l’illusion

Et si dans le paradigme dominant, les mécaniques (dés, chiffres) n’étaient pas des règles mais un langage qu’on manipule pour nous manipuler ? Retour sur la mise en abîme étonnante à l’œuvre dans le jeu de rôle traditionnel et les attentes de la table qui l’ont fondée.

(temps de visionnage / écoute : 58 min) / (temps de lecture : 6 min)

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Merci à Guillaume Rioult pour son accompagnement sur la rédaction du script.

Le petit bonhomme en plâtre est une photo de Thomas Hawk, cc-by-nc

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LIENS UTILES :

[Notions]

bac à sable
base
bleed
blorb
Character-centered
contrat de table
contrat social
convergence
dérive
direction artistique
dirigisme
émulateur de MJ
flow
freeform israélien
Hors-jeu
illusionnisme
immersion
immersionnisme
jeu de rôle traditionnel
jeu forgien
jeu sans MJ / toustes MJ
Jeux survivalistes, jeux de spécialistes, jeux héroïques
jouer l’impact
jouer pour voir ce qui va se passer
lois d’univers
Méta-jeu
mise en scène (en jeu de rôle)
murs invisibles
narration partagée
Pacte de lecture
pbta
player facing
protagonisme
question orientée
romanesque
solidité
story games
suspension consentie d’incrédulité
techniques de fusion
transparence

[Multimédia]

Thomas Munier & l’équipe du podcast Ludologie, Jeu et réalité virtuelle, sur Outsider
Thomas Munier, La mise en scène en jeu de rôle, sur Outsider
Thomas Munier, Comment favoriser l’immersion en jeu de rôle, sur Outsider
Thomas Munier, La liberté d’action des personnages, sur Outsider
Thomas Munier, Transe et jeu de rôle, sur Outsider

[Articles]

Thomas Munier, Dossier sur la manipulation (trois articles), sur Outsider
Johan Scipion, Peur, in Sombre N°2
Johan Scipion, Quickshots, in Sombre N°5

[Jeux]

Inflorenza Minima

[Essai]

George Lakoff et Mark Johnson, Les métaphores dans la vie quotidienne

[Bande dessinée]

Les Légendes de la Garde

LE SCRIPT :

On ferme la série sur la direction artistique pour démarrer une nouvelle série assez connexe : tes masques de MJ. En tant que MJ, tu joues une sorte de comédie, tu adoptes des postures, tu mets en scène ta propre pratique. Nous sommes donc en fait assez proches des thématiques du théâtre comme l’étaient celles de la direction artistique.

Cette thématique du théâtre, nous allons la filer en tout premier lieu dans ce premier sujet : le jeu de rôle comme théâtre de l’illusion.

Le paradoxe du jeu de rôle c’est qu’on fait comme si on faisait comme si.
C’est-à-dire que la réalité imaginaire qu’on crée ne répond pas aux lois qu’on prétend qu’elle suit. Par exemple, on dit qu’elle suit la loi des règles du jeu, mais celles-ci, en réalité, du fait de leur incomplétude et du fait de la triche / adaptation / compensation, ne sont pas une physique mais un langage. Pour autant, cette supercherie est nécessaire à l’immersion : on préfère se dire qu’on explore une réalité virtuelle régulée plutôt qu’une construction narrative ou même un jeu. On accepte que cette réalité virtuelle soit imparfaite, soumise à moult interventions méta, mais l’aspect réalité virtuelle (cf podcast ludologie sur la réalité virtuelle dans les différentes formes de jeu) me semble toujours plus recherché que l’aspect co-création d’une histoire ou que l’aspect jeu (cf article “le jeu de rôle n’est pas un jeu”). [Guillaume Rioult : Je suis d’accord, je pense que le livre de jeu de rôles (lois de l’univers, règles ludiques et contexte fictionnel) restent un support de narration par et pour les PJ.]

Au commencement, il y a nécessité de satisfaire plusieurs demandes des jouaires, parfois difficilement conciliables :
la suspension consentie d’incrédulité : définie au préalable dans le Pacte de lecture comme un effort de bonne volonté de la part du public, elle est devenue au fur et à mesure une demande. Comprendre : si je monte dans le train fantôme, je veux pas avoir peur parce que je m’auto-induis, je veux que ÇA fasse peur. Même chose avec la vraisemblance / cohérence / logique de l’univers. Bref, on a glissé d’un effort de la table à suspendre son incrédulité vers un effort du jeu ou de MJ de garantir l’immersion (cf contenu sur l’immersion).
[Guillaume Rioult : Cela pose deux questions. La première c’est qui a la responsabilité de l’immersion à la table ? Si l’on considère que la joueuse ne veut pas s’auto-induire, cela signifie que c’est MJ qui porte l’entièreté de cette charge. Néanmoins, en gardant cette même approche du refus d’auto-induction, on peut envisager qu’une partie des joueuses soutient MJ dans sa démarche pour accroître l’immersion des autres joueuses. Autrement dit, des joueuses peuvent ponctuellement devenir MJ auxiliaire, en le soutenant également en Méta-jeu. Cela peut se traduire par des techniques comme “jouer l’impact” d’Eugenie Bidet, pour donner du poids à ce qui est dit. C’est une des spécificités du JDR où chaque participant peut être à la fois récepteur et émetteur.
La seconde question est celle de la distance par rapport au personnage : le “que ça fasse peur” signifie que ça fasse peur à la joueuse pour que la peur ressentie par son PJ soit crédible. Dans ce cas de bleed in, cela incite à prendre d’abord en compte les enjeux et l’expérience de la joueuse plutôt que ceux de son PJ.]
le protagonisme : nos PJ sont les personnages principaux de l’aventure (il y aura un contenu “En finir avec le protagonisme”)
la possibilité d’impact des personnages (cf contenu “la liberté d’action des personnages”)
participer à une bonne histoire / aboutir les scénarios
ressentir des émotions fortes. [Guillaume Rioult] La question de bleed in et bleed out est au cœur du sujet, concernant le comme si on faisait comme si. Malgré une distance fictionnelle, il ne faut pas négliger le pouvoir des métaphores, qui nous influencent sans que l’on n’en ait conscience (cf les travaux de Lakoff et Johnson, Les métaphores dans la vie quotidienne). Les histoires vécues par nos PJ peuvent refléter (à une autre échelle) des problématiques auxquelles les joueuses sont confrontées, et la distance entre nous et le PJ peut favoriser la réception d’un message. C’est une des techniques d’hypnose thérapeutique. Donc la distance fictionnelle n’entrave pas nécessairement l’émotion ressentie, mais peut au contraire la faciliter, bien que cela puisse opérer d’abord sur le plan inconscient.

J’ai le sentiment que les jeux, les MJ, les tables parviennent à concilier ces demandes par le moyen de manipulation (cf série d’articles sur le sujet).
“Vous êtes les héros” > MJ va fudger les dés pour que vous réussissiez, éventuellement sur le fil.
“Vous avez le choix” > vos choix seront scriptés, il y a des murs invisibles, etc
“Je respecte les règles, c’est équitable” > MJ conserve en réalité toujours une grande marge de manœuvre, du fait de l’incomplétude des règles : on peut jouer sur la fréquence des jets de dés, le seuil de difficulté, ce qu’on prend dans le bestiaire…
“Le jeu sera immersionniste” : pour certifier cette immersion, de beaucoup de règles méta comme par exemple la pré-existence d’un scénario (l’immersionnisme est une esthétique, ou un contrat social, ça ne tient pas au contenu de la fiction mais à la façon dont cette fiction est construite) [Guillaume Rioult : je suis d’accord, pour que l’immersion advienne, la narration prime sur la fiction. On peut même affirmer que le “méta-fictionnel” comme les musiques, l’éclairage, les costumes, et globalement les outils de convergence participent fortement a l’immersion.]
“Vous serez les protagonistes” > le Character-centered repose sur beaucoup d’artefacts manipulatoires de MJ (question orientée, techniques de fusion, etc)

Est-ce que le théâtre de l’illusion c’est mal ? Non
Est-ce qu’on peut faire autrement ? Oui
J’ai l’impression que certaines techniques (bac à sable très solide de type blorb, émulateur de MJ, BG romanesque, le jeu en transe, les jeux forgiens, le player facing) le permettent, mais elles sont assez coûteuses.

On peut aussi lâcher prise de ces demandes (mais peu de jouaires y parviennent) et ouvrir la voix à la transparence, à l’impro, à la narration partagée voir au sans MJ ou aux story games.
[Guillaume Rioult : Ou même trouver son plaisir dans d’autres formes d’immersion que l’immersion dans la fiction, mais par exemple dans l’immersion dans l’activité ludique elle-même (rejoignant l’état assez large de flow, correspondant à une hyper focalisation sur l’activité elle-même)]