Récit de partie par la communauté : [Bois-Saule] Nihill

NIHILL

Chasser ou se faire chasser ? Une absurde danse du chat et de la souris. Un récit par Damien Lagauzère

(temps de lecture : 16 minutes)

Le jeu : Bois-Saule, jeu de rôle solo pour vagabonder dans les ténèbres sauvages de Millevaux. 

Joué le 14/02/2019

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uncoolbob, cc-by-nc, sur flickr

Pour reprendre la terminologie de Sombre, je dirai que c’est un quickshot car je l’ai voulu exprès court. mais bon, ça aurait pu durer très très longtemps ^^ d’ailleurs, je me disais aussi que ça pouvait servir pour jouer des voyages, en solo ou pas d’ailleurs. dans le cadre d’un campagne sur table, un perso pourrait très bien devoir se rendre seul quelque part, ou rejoindre les autres s’ils ont été séparés. il peut alors jouer le trajet en solo  en tout cas, j’ai eu un bon ressenti en jouant. je sais pas si ça se sent en lisant mais c’était chouette

MON DESTIN FATAL
    Le Jugement : Devoir sacrifier les siens ; pour un idéal supérieur, une personne sacrifie un être proche.
    La Roue de la Fortune : Pour guérir son amour transformée en hérisson, une personne transforme les membres de sa famille pour en comprendre le processus.

CHASSER ET SE FAIRE CHASSER
    Quelque chose en a après moi. Je ne sais pas ce que c’est. C’est une présence invisible. C’est néfaste. Ça me traque. Ça joue avec moi un jeu malsain du chat et de la souris.
    Moi aussi, je traque. Je traque les indices. Du plus loin que remonte mes souvenirs, je suis seul. Mais il est impossible que je l’ai toujours été. Je serais mort si personne n’avait pris soin de moi, si personne ne m’avait enseigné à vivre et survivre dans cette forêt. Pourquoi je ne me rappelle de rien ? Cette séparation, cette coupure, n’est pas sans signification. Le destin, ou autre chose, m’a coupé de ceux qui ont pris soin de moi pour une raison bien précise que je ne connais pas. Alors je traque chaque indice qui pourra me révéler quel est mon destin.

UNE QUESTION ET UNE CERTITUDE
    Quel est le sens de ma solitude ?
    Je suis certain que quelqu’un ou quelque chose préside à ma destinée. On, mais qui et pourquoi ?, veut m’éloigner ou me précipiter vers ce destin qui est le mien. J’ai un rôle à jouer !

UNE CROYANCE
    Je crois en l’existence d’autres mondes. On ne peut pas changer Millevaux, rendre cette forêt meilleure, mais on peut aller… ailleurs.

UNE VERTU ET UN VICE
    Une vertu ? La Tempérance. L’humilité et la modestie sont deux véritables valeurs faisant office de pilier pour moi. La simplicité matérielle est pour moi la garantie d’une richesse intérieure. Cette richesse est partout avec moi. Je n’ai pas besoin de palais ni de coffre pour l’entreposer. Elle est en moi. Cette richesse spirituelle fait de moi un prince où que je sois. Infinie, elle ne pèse rien et me permet de voyager sans me préoccuper de qui pourrait bien me la voler. Cette richesse ne se vole pas. Elle se partage avec plaisir.

    Un vice ? J’avoue pouvoir parfois céder à la colère…

UN SOUVENIR QUI ME HANTE
    J’ai tout oublié de ma vie d’avant la solitude sauf… Ce moment où, retenu captif par un groupe de prédicateurs fous, ces derniers ont cru bon de me défigurer en usant sur moi de leur magie maléfique. La partie gauche de mon corps est couverte d’horribles cicatrices semblables à des brûlures. Mais, pire encore, ils ont fait apparaître un 3ème œil sous mon œil gauche. Il est valide comme les deux autres. Au début, j’ai eu un peu de mal à m’habituer à cette nouvelle vision mais maintenant, je m’y suis fait.

MA QUÊTE
    Ma solitude a un but. Je dois le découvrir. On m’a projeté dans cette solitude car j’ai un rôle à jouer, un rôle important. Lequel ?

MES DEUX SYMBOLES
    1-l’Ermite Platonique.
    2-l’Œil qui comprend le monde.

L’histoire :

    Aujourd’hui, je ne suis pas seul. Un lapin m’accompagne. Je ne sais pas pourquoi il me suit. Je n’ai pas faim. Je pourrais le tuer pour plus tard mais je n’ai pas envie. Je n’en ai pas besoin. Pas encore. J’espère seulement pour lui qu’il ne sera plus là quand j’aurais faim.
    Mon humeur est à l’image du temps. Il fait doux. Je me sens bien. Je me sens léger. Je regarde ce lapin sautiller autour de moi. Il me fait sourire. C’est peut-être pour ça que je n’ai pas envie de le tuer. C’est horrible ! Est-ce que cela veut dire que je voudrais le tuer quand il ne me fera plus sourire ? Est-ce que sa vie ne tient finalement qu’à ce fil ? Et moi, pourrais-je avoir envie de tuer juste pour cette raison ? Dois-je en vouloir à ce lapin de m’inspirer de telles pensées ? Je le regarde et je ne souris plus. Je pense, et comment puis-je y penser ?, à ces bouffons médiévaux sur lesquels le seigneur avait droit de vie ou de mort. Est-ce là la dimension tragique de toute comédie ? Je ne sais pas.
    Je détourne mon attention du lapin en espérant qu’il se sauve. Je me concentre. Je me laisse guider par mon instinct. Là où mes pas me portent, il y a forcément quelques indices à récolter quant à ma quête. Ce monde n’est pas qu’un simple environnement. Pour un lapin, si, bien sûr, mais pas pour moi. Pour moi, tout a un sens caché que je dois découvrir. Et tous ces sens sont les pièces d’un puzzle que je dois assembler afin de comprendre ce monde et ma place en son sein.
    Alors, quels signes vais-je pouvoir interpréter aujourd’hui ? Est-ce cet arbre à la forme étrange ? Peut-être ? Allons-voir !

XxXxX

    Cet arbre était encore plus étrange que sa forme ne le laissait à penser. À peine l’ai-je touché que je me suis retrouvé propulsé… ailleurs. Un ailleurs dont je soupçonnais l’existence. Non ! Dont j’étais convaincu de l’existence sans pour autant l’avoir jamais expérimenté. Le seul ailleurs que j’avais expérimenté jusqu’à présent était cette douleur infligée par ces fous qui m’ont défiguré.
    Je suis toujours dans cette forêt mais plus tout à fait. Le noir est blanc et le blanc est noir maintenant. J’ai l’impression que l’atmosphère autour de moi frissonne. Tout est comme légèrement flou et tremblotant. J’ai l’impression qu’il fait plus chaud aussi. Mais je ne sais pas si cela vient de la température ou de l’appréhension qui s’est emparée de moi. J’ai peur car je ne serais pas étonné que la chose qui me traque soit maintenant tout proche.
    Je ne sais pas si c’est le jour ou la nuit. Avec cette inversion du spectre des couleurs, ce n’est pas seulement ma vision mais ma perception du temps qui se trouble. Il faisait jour quand j’ai touché l’arbre mais le ciel est noir maintenant. Pourtant, j’y vois.
    Soudain, la température chute. Des trombes d’eau secouées par de violentes bourrasques me tombent dessus et me glacent. J’ai du mal à tenir debout face à cette tempête des plus soudaines. Pourtant, au lieu de chercher un abri, je tente de rester debout, droit, la tête haute. Cet endroit n’est pas l’ailleurs que j’espérais. C’est une métaphore. Cette tempête n’est rien d’autre que la tempête des pensées qui s’agitent en moi. Ces bourrasques tentent de me faire tomber à genoux. Je dois rester maître de mes pensées. Ne pas me laisser aller à la folie. Je suis l’Ermite Platonique, l’Œil qui comprend le monde. En toutes circonstances, je conserve mon calme et ma raison. Ici, je ne suis plus dans la forêt de mon corps. Je suis dans la forêt de mon âme. Je ferme les yeux, mes trois yeux. J’occulte l’un de mes sens et réfléchis afin de trouver le sens de tout cela. Cet arbre étrange m’a conduit ici car il veut me signifier quelque chose. Mais quoi ? Pourquoi me soumet-il à cette tempête ? Est-ce une simple épreuve physique ? Dois-je comprendre quelque chose ? Je tente de rester debout, de marbre, de pierre dans les bois. Des mots émergent dans ma tête. D’où viennent-ils ?

« Chariots à conneries ! J’l’ai pas buté pour la nourriture ! J’l’ai cramé pour qu’personne mette la main dessus. »

    Qu’est-ce que ça veut dire ? Je pense au lapin que je n’ai pas tué. Et si, finalement, je l’avais tué ? Mais pas pour m’en nourrir, juste pour que personne d’autre ne mette la main dessus ? Ne serait-ce pas là le comble de l’égoïsme ? À moins que je ne l’ai tué car je lui en ai voulu des pensées qu’il m’a inspirées ? Ou alors, je l’ai tué pour préserver ceux qui croiseraient sa route de telles pensées ?

    Ai-je tué ce lapin ?

    Une violente bourrasque me projette à terre. Quand j’ouvre les yeux, je suis de retour, au pied de l’arbre étrange. L’air est sec. Je suis trempé. Ces mots résonnent (raisonnent?) encore dans ma tête. « Chariots à conneries ! J’l’ai pas buté pour la nourriture ! J’l’ai cramé pour qu’personne mette la main dessus. » Je cherche le lapin du regard. Aucune trace de lui !
    Je ne sais pas si c’est le matin ou l’après-midi. Que me réserve cette journée ? Ai-je faim ? Oui. Je vais chercher à manger. J’en profiterai pour explorer cet endroit. Je regarde autour de moi et guette un signe de vie. Si ce lapin reparaît devant moi, je le tue, pour la nourriture cette fois ! Je m’éloigne un peu de l’arbre étrange mais avec quand même quelques réticences. Pourquoi ? J’observe la nature autour de moi. J’examine les troncs à la recherche de traces des griffes d’un petit animal qui pourrait me servir de repas. Je reconnais là celles d’un blaireau. Elles ont l’air fraîches. Il est passé par ici, il repassera par là. Il doit nicher non loin d’ici. Je m’allonge derrière un bosquet de roses. Ça sent bon. Juste sous mes yeux passe un scarabée.
    Le scarabée, symbole solaire, symbole de résurrection. Et si cette forêt à l’intérieur de cet arbre étrange avait eu pour fonction de me confronter à cette tempête ? Cette tempête à l’intérieur de l’arbre, à l’intérieur de moi-même ? Et si cette tempête m’avait transformé, lavé, purifié de la colère issues des mauvaises pensées inspirées par le lapin ? Telle est peut-être la fonction de ce lieu ? Comment puis-je en être sûr ? Dois y retourner pour m’en assurer ? Pas maintenant ! Quoi qu’il en soit, et même en l’absence de certitude, je sais que cet endroit est finalement bon pour moi. Si de nouveau le doute et la colère s’emparent de moi, je reviendrais vers cet arbre.
    Mais pour l’heure, des feuillages s’agitent. Ce n’est pas le blaireau que j’attendais. C’est un faisan. Accompagné de quelques uns des champignons qui poussent là, il sera succulent.

    Cela aura été une bonne journée pour moi finalement et malgré cette tempête. Je pourrais y rester, quelques temps au moins. Pourtant, même si je sais que je reviendrai, demain je serai ailleurs. Mais où ? Et qu’est-ce qui m’attend là-bas ?

XxXxX

« Sa vue soulève de honte mon cœur, son odeur broie mon regard.
Je me tourne alors vers celui par lequel les ténèbres arrivent. »

    Je marche sans faire attention à ce qui m’entoure. Mes jambes avancent toutes seules sans que je ne leur donne aucune indication quant à la direction à prendre. Ce n’est que par pur instinct que j’évite les souches et les racines qui pourraient me faire trébucher. Mes pensées sont toutes occupées ailleurs. J’essaye de me rappeler. De me rappeler ce qui s’est passé avant que je ne sois l’objet des folles expériences de ceux à qui je dois mes difformités et mes cicatrices. Je veux aussi me rappeler ce qui s’est passé ensuite. Entre ces tortures et ma solitude. Et si c’était eux qui m’avaient fait sombrer dans l’oubli ? Et si c’était eux qui m’avaient projeté dans cette solitude, cette amnésie ? Pourquoi ? Est-ce encore une expérience ? M’observent-ils ? M’ont-ils fait ça uniquement par cruauté, par jeu ? Dois-je me faire à l’idée que tout cela n’a aucune signification pour eux ? Peut-être n’avaient-ils d’autre but que d’assouvir une pulsion malsaine ? Et ce serait pur orgueil de penser qu’ils m’ont choisi autrement que par hasard… Ils l’ont fait non pour atteindre un quelconque but ésotérique et important. Non, ils l’ont fait parce qu’ils pouvaient le faire. Je dois arrêter de me torturer et songer à passer à autre chose. Ma solitude et l’oubli n’ont peut-être d’autres fonctions que de me permettre de me reconstruire, de devenir autre, de redevenir quelqu’un.
    Quelques grosses gouttes tombent sur mon visage et me tirent de mes pensées. Je lève la tête. Le ciel est gris, presque noir. Les nuages grondent. Le rythme des gouttes s’accélèrent. Le vent se fait plus fort dans les feuillages. Je dois trouver un abri au plus vite. Je me mets à courir. Cette fois, j’ai les yeux grands ouvert et trouve l’entrée d’une grotte. Je m’y précipite.
    J’examine rapidement les lieux. La caverne semble s’enfoncer profondément dans la terre. Je m’en occuperai plus tard, peut-être. Pour l’heure, je suis fasciné par cette tempête aux allures de fin du monde. À quelques minutes près, j’aurais fini trempé. J’aurais pu tomber malade. D’ailleurs, cela me fait penser qu’il serait raisonnable d’allumer un feu. Je cherche parmi les lichens qui recouvrent la roche ceux qui seront assez secs. J’ai de la chance avec les plus éloignés de l’entrée. Mais alors que je m’en vais en recueillir une poignée, j’éprouve une sensation étrange, désagréable. Elle est là. Je le sens. La chose. La créature qui me suit. Elle est là. Je me retourne vers l’entrée de la grotte et essaye de percevoir sa présence. Rien. Elle est au fond de la grotte. Elle était déjà là avant que j’arrive. Elle m’attendait. Et je me suis jeté dans la gueule de ce loup pierreux. La tempête qui m’a purifié hier dans cet autre Millevaux m’a aujourd’hui précipité dans les griffes de mon ennemi invisible. Je sens son influence mais je ne le vois pas. Je reste là, figé. Une partie de moi veut fuir cette grotte. Une autre veut voir cette bête de plus près.
    Je suis pris au piège. Si je sors, la tempête me rendra malade et je pourrais en mourir. Si je reste, c’est la chose qui me tuera. Si je sors, peut-être que je ne tomberais pas malade. Ou peut-être que je survivrais à la maladie. Mais si elle doit me tuer, ce sera long et pénible. Si je reste, la créature me tuera certainement. Mais ce sera bref ! Et là aussi, finalement, j’ai une chance de m’en sortir, que ce soit en réussissant à fuir ou à la tuer. Et si je sors, la bête pourra toujours continuer à me traquer. Je m’empare de mon couteau de chasse et me saisis d’une grosse pierre. J’avance, laissant la tempête derrière moi.
    J’avance dans le noir. Je compte sur les fluctuations de l’Égrégore pour m’indiquer si j’approche de la bête. Cet être est autre. Je ne dois de toute façon pas me laisser abuser par ce qu’elle pourrait me montrer. Non, ce ne serait qu’illusion. Je dois saisir le véritable sens des choses. J’entends un grognement mais je n’arrive pas à déterminer s’il est proche ou loin. Je me fige. Je sais très bien que si, moi, je ne la vois pas, la bête sait précisément où je suis. Elle aussi, elle joue avec moi. A-t-elle un but plus élevé que le seul fait de jouer ? Que de se nourrir de ma peur, puis de se nourrir de ma chair ? Pourquoi moi ? Qu’ai-je fait ? Que lui ai-je fait ? Probablement rien ! Elle ne m’a choisi que par hasard. Je dois m’habituer à cela. Ceux qui s’en prennent à moi ne le font pour aucune autre raison que celle-là : ils souhaitent exercer leur puissance, leur cruauté et… il se trouve que je suis là. Je n’ai pas été mis là pour ça. Ce n’est pas mon destin. Ce n’est que pur hasard. Je vais là où mes pas me portent et il se trouve que partout, car Millevaux est Millevaux, partout il y a des êtres cruels n’attendant qu’une occasion de laisser libre cours à leur cruauté. Cette bête ne fait pas exception. Mais moi, aujourd’hui, je vais faire quelque chose d’exceptionnel.
    Je me concentre. Je veux percevoir les flux de l’Égrégore. Si j’y parviens, je saurais où est la bête. Sinon, c’est elle qui m’attaquera. Dans le noir, je ferme les yeux. Je sens l’air prendre plus de consistance. Dans le noir, dans ma tête, une image se forme. Un… souvenir ? Un homme d’environ mon âge. Je ne me rappelle pas son nom mais je sais que j’ai de l’estime pour lui. Mais l’expression de son visage change, devient dure, menaçante. Il m’en veut. Pourquoi ? Je ne sais pas. Je le vois prononcer des mots que je n’entends pas car cette vision est silencieuse mais je reconnais la Langue Putride. C’est donc lui ? C’est lui qui a envoyé cette chose après moi ? La vision s’efface et tout est sombre et silencieux. Qu’ai-je pu faire ou que croit-il que j’ai fait pour m’en vouloir à se point ? Si je savais qui il est, je pourrais le retrouver et m’expliquer.
    Pourquoi ce monstre ne m’a-t-il pas encore attaqué ? Fait-il durer le plaisir ? Non ! J’ai compris. Cette créature n’est pas tapie dans l’ombre à m’attendre. Elle EST l’ombre. Elle m’a déjà englouti ! Cette vision qu’elle m’a envoyée n’avait pour but que de me signifier que la lente digestion allait commencer. Mon heure est-elle donc venue ? Vais-je finir ainsi, lentement digéré dans les ombres, par les ombres ? Non ! À moins d’être déjà un fantôme, que je puisse encore penser et ressentir prouve que je ne suis pas mort, pas encore ! Je peux m’enfuir ! Je cours ! Et tout courant, je fends les ténèbres de la lame de mon couteau.
    J’ai l’impression d’avoir couru pendant des heures. Mais maintenant, je suis dehors, à l’air libre… libre. Le vent et la pluie sont toujours aussi violent mais je m’en moque. Je me retourne vers cette gueule qu’est la caverne et je ris. Ce Léviathan de pierre ne m’a pas dévoré finalement. Sous la pluie battante, je tombe à genoux. Je ris maintenant silencieusement, le regard toujours braqué sur l’entrée de la grotte. Il ne se passe rien. Il ne se passe plus rien. Je n’ai plus rien d’intéressant à apprendre ici aujourd’hui. Je me lève et tourne le dos à mon ennemi. La bête sera de nouveau après moi, mais plus aujourd’hui.
    Je marche sans faire attention à ce qui m’entoure. Mes jambes avancent toutes seules sans que je ne leur donne aucune indication quant à la direction à prendre. Ce n’est que par pur instinct que j’évite les souches et les racines qui pourraient me faire trébucher. Mes pensées sont toutes occupées ailleurs. J’essaye de me rappeler. De me rappeler ce qui s’est passé pour que celui que je considérais comme un ami m’en veuille au point de lancer cette chose après moi…
    La pluie cesse. J’entends de nouveau le chant des oiseaux. Un bruissement dans les fourrés à côté de moi. La tête d’un lapin émerge d’un bosquet.

XxXxX

Nous ne sommes que des enfants. Nous sommes les proies des Horlas qui chassent dans les rêves.
Nous courons dans la forêt de nos cauchemars.

    Et c’est la fin du mois de Messe. Cette ombre, cette tâche dans mon passé, n’est pas reparue. Pour autant, je ne vais pas bien. Je tousse, je crache, je respire mal. Ces jours de tempête m’ont finalement mis à mal. Et je ne m’en remets pas. J’ai fini par manger le petit lapin, pour regagner des forces. Inutile ! J’aurais pu le laisser vivre.
    En ce moment, je voyage de nuit. Je ne sais pas pourquoi mais je me sens moins mal, moins fiévreux la nuit. C’est peut-être parce qu’il fait plus frais. Comme d’habitude, je vais là où mes pas et le vent me porte. Et cette nuit, le vent me pousse jusqu’à un vieux cimetière. Je souris car n’importe quelle âme simple et superstitieuse y verrait un mauvais présage, surtout dans mon état. Une certaine ironie consisterait à prendre du repos allongé là sur une de ces vieilles pierres tombales, mais non. Pas par respect pour une dépouille qui n’est plus là depuis longtemps, juste parce que c’est inutile et que je dois atteindre le but de mon périple avant…
    Je vais mourir bientôt. Je le sens bien. Cette mauvaise maladie… Je n’ai rien pour la soigner. Le simple repos ne suffira pas et je n’ai nul endroit où me reposer. Cette forêt n’est pas un lieu très reposant. Si seulement j’avais pu retrouver cet étrange Millevaux du mois de Merdier. Peut-être qu’une nouvelle tempête dans cette drôle de forêt me purifierait de mes maux. Ce cimetière est un lieu de repos. Mais ce n’est pas le repos auquel j’aspire.
    Il y a tant de choses à apprendre, à comprendre. Et le temps qui me reste me paraît si court maintenant. Pour autant, dois-je renoncer ? Non, je ne céderai pas à la tentation de ces tombes. Je ne me reposerai pas. Pas encore. Je quitterai cette forêt oui, mais pas comme ça.
    Je fais reculer la faim de quelques pas en mastiquant quelques glands tombés là au hasard. Je me baisse encore pour en ramasser d’autres et m’approche de ces arbres. Parmi eux, un noyer. Un seul. On dirait que le vent a repoussé les nuages juste pour que la lune puisse l’éclairer. Je l’observe. Peut-on dire qu’il a une forme étrange, comme cet arbre qui m’avait projeté dans cet autre Millevaux ? Non, rien ne le distingue d’un autre arbre. Je fourre quelques noix dans ma besace. Je ferme les yeux. J’en croque une.
    J’ouvre les yeux dans une salle carrelée. Il y a là d’autres hommes, tous nus. Moi, je ne le suis pas. Il y a des Horlas qui les gavent de farine. Je reconnais ces Horlas. Ce sont des Horlacanthes ! Ils attrapent les hommes nus et les accrochent sur une machine-ronce-lame qui les égorge. Leur cadavre est ensuite jeté sur un tapis roulant qui les entraîne dans un tunnel où ils disparaissent. Je réprime un hurlement. Qu’est-ce que ça veut dire ? Quel est ce cauchemar ? Car c’est bien un cauchemar ! Ce n’est pas… une vision ? Une prémonition ? Non ! C’est une hallucination parce que cette noix que j’ai mangé était pourrie ! Ce n’est pas la réalité. Car si c’est la réalité, cette forêt dans laquelle j’erre depuis des mois, qu’est-elle ?
    Et les Horlacanthes continuent d’égorger ces hommes sur leur machine-ronce-lame ! Est-ce cela le destin des hommes ? Est-ce là fin de mon voyage ? Si c’est ça, je ne veux plus être un homme ! Je veux être ailleurs ! Je veux être… autre chose !
    Je suis de nouveau dans la forêt. Le cimetière, la nuit, le noyer. Elles sont tentantes ces tombes. Et si, finalement, j’étais arrivé au bout de mon voyage ? Je ne veux plus être un homme. Je veux être un arbre.
    Le visage plein de larmes, je pose une main tremblante sur le tronc du noyer. Le vent souffle. Au matin, il y aura deux noyers dans ce petit cimetière. Et je serai en paix.

Commentaires de Thomas :

A. Je suppose que tu as pris deux destins funestes au lieu d’un pour avoir le choix…

B. « Je suis toujours dans cette forêt mais plus tout à fait. Le noir est blanc et le blanc est noir maintenant.  » : Je suppose qu’il s’agit des forêts limbiques

C. « Ils l’ont fait non pour atteindre un quelconque but ésotérique et important. Non, ils l’ont fait parce qu’ils pouvaient le faire. » : C’est une perspective assez glaçante.

D. « Je suis pris au piège. Si je sors, la tempête me rendra malade et je pourrais en mourir. Si je reste, c’est la chose qui me tuera. Si je sors, peut-être que je ne tomberais pas malade. Ou peut-être que je survivrais à la maladie. Mais si elle doit me tuer, ce sera long et pénible. Si je reste, la créature me tuera certainement. Mais ce sera bref ! Et là aussi, finalement, j’ai une chance de m’en sortir, que ce soit en réussissant à fuir ou à la tuer. Et si je sors, la bête pourra toujours continuer à me traquer. Je m’empare de mon couteau de chasse et me saisis d’une grosse pierre. J’avance, laissant la tempête derrière moi. » Là, on voit bien la mécanique d’envisager les conséquences négatives et positives d’un échec.

E. « J’ouvre les yeux dans une salle carrelée. Il y a là d’autres hommes, tous nus. Moi, je ne le suis pas. Il y a des Horlas qui les gavent de farine. Je reconnais ces Horlas. Ce sont des Horlacanthes ! » Hop, un petit tour dans un cauchemar de Coelacanthes… 🙂

F. ça change, d’avoir un format court, de ta part. C’est reposant 🙂

G. Je vois pas toujours les procédures de Bois-Saule, donc je saurais pas dire si tu les as appliquées à la lettre (je pense quand même que tu n’as pas forcément appliqué chacune d’entre elles chaque journée), mais on retrouve l’effet de texture détaillée qui est recherché normalement avec ce jeu 🙂

Réponse de Damien :

A- je ne sais plus trop ^^ je pense oui que j’ai dû vouloir avoir le choix ou mixer les 2 si ça devait rendre bien à un moment.

B-oui, j’aime bien les Forêts Limbiques, même si je ne joue pas assez avec, ni dedans

C-cela m’a été inspiré par une phrase de… Sade qui, à mon sens, résumes là parfaitement une partie de la nature humaine ?

D-en fait, je me suis retrouvé dans une situation similaire en jouant dans un mix de Millevaux et la Crasse. à ce moment, mon perso s’est retrouvé coincé la main sur la poignée d’une porte à ne pas savoir s’il valait mieux sortir ou rester. l’air de rien, ce fut un grand moment de jeu pour moi et la confirmation que le jeu en solo était vraiment bien ?

E-bah oui, j’aime bien Cœlacanthes aussi, ça fait partie des éléments récurrents de mes parties qui leur donnent finalement à tous une certaine et relative unité. ptete que ça sera encore mieux quand je commencerai à jouer à Mantra et à la Crasse

F-héhé, là je voulais juste « tester » les règles et ne jouer qu’une scène de chaque parmi ce qu’il est possible de jouer. à l’avenir, j’aimerais bien ne plus me laisser forcément embarquer dans des trucs à rallonge mais plutôt enchaîner des 1 shot plus courts qui trouveront leur cohérence grâce au recours à une table d’éléments récurrents et commun à tous mes scenars.

G-c’est vrai que dans mes CR je me borne à raconter l’histoire et pas à décrire les aspects techniques de la partie. du coup, les mécanismes de jeu n’apparaissent pas forcément. en plus, parfois, au fil de l’histoire, j’ai tendance à me laisser porter par la narration et « oublier » les règles. c’était le cas par exemple dans mon dernier Chthulhu où, au bout d’un moment, je ne respectais plus du tout les règles de Sphynx mais l’histoire avait pris une telle tournure que ça ne s’imposait plus vraiment. et idem pour Lovecraftesque. J’avoue, j’ai du mal à rester by the book ^^

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