Podcast Outsider N°50 : Millevaux : Comment créer un jeu Millevaux

Avec Trickytophe, on met les mains dans le cambouis pour savoir comment designer un jeu de rôle forestier ! Et vous, comment vous vous y prendriez pour créer un jeu dans l’univers de Millevaux ?

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crédits jingle : extrait de « Les Forêts Limbiques » par Serendipity Liche Sous licence Creative Commons Attribution + Pas d’Utilisation Commerciale

illustration par Agathe Pons, de la série « De Racines et de Sang », libre de droits

 

Comment créer un jeu Millevaux, le plan

  1. Intro : rapide panorama des jeux Millevaux déjà créés par moi-même et la communauté. 

Question de Yakaab, sur le Discord Millevaux : Expliquer ce qu’est le système Millevaux,  en quoi il sort de l’ordinaire, quels sont ses points essentiels…

Podcast : Des univers féconds, pour le podcast Les voix d’Altaride

2. Questions à Trickytophe, auteur de la campagne Abîme pour Colonial Gothic et du jeu Millevaux ère Forestière : Peux tu-te présenter et évoquer ta découverte de Millevaux (notre rencontre et discussions), ton expérience sur Colonial Gothic et sur Millevaux ère forestière ?

Colonial Gothic

Campagne Abîme pour Colonial Gothic

3. Questions de droits 

Questions de Mhouny sur le discord Millevaux (au passage j’évoque l’existence de ce Discord qui peut servir de plateforme d’échanges / réflexions)  : « peut-être aborder l’aspect droits d’auteurs / possibilité de commercialisation ? »

« il me semble qu’il y a plusieurs licences qui coexistent dans l’univers Millevaux (tes bouquins sont dans le domaine public, mais les autres ? et les illus, il me semble qu’il y a au moins du CC-BY — creative commons attribution — qui se balade, non ?) »

Question de twitter : « Si un auteur s’inspire de Millevaux (et/ou un autre jeu ayant pour cadre Millevaux ie Inflorenza) et édite un jeu payant, quid des droits d’auteur? »

Comment utiliser les illustrations Millevaux (inspirations + illustrations officielles)

Penser à mentionner les droits qu’on met sur son oeuvre dérivée

4. Logiciels

Question de discord :  » toujours prosaïque, aborder comment matériellement vous faites un jeu (quels logiciels), ça peut aider quelqu’un qui souhaite s’y mettre mais soit ne voit pas comment faire, soit s’imagine qu’il lui faudrait trois logiciels de PAO à 1500 € ou je sais pas quoi »

5. Pourquoi faire un jeu Millevaux

Analyser quel vide ça pourrait combler, quelle apport personnel on souhaite apporter, bref pourquoi l’idée a besoin de donner lieu à un nouveau jeu plutôt que d’être un scénario pour un jeu existant. traiter de l’envie et de l’imaginaire que suscite Millevaux.

Les angles de vue possible : l’uchronie, zoomer sur un point de l’univers, faire un crossover, proposer un game play différent…

6. Un point sur les scénarios

Pourquoi faire un scénario plutôt qu’un jeu ?

7. Que garder, que taire et que changer de l’univers officiel ?

Claude Féry sur Discord : « Les paradigmes de Millevaux sont très évocateurs et ont donné lieu à des jeux qui les questionnent, les explorent. A un moment Thomas Munier tu avais envisagé un jeu par élément. Tu es revenu sur ce point et t’es déclaré intéressé par la conception de jeu(X) profond(s). Dans le même temps tu as rendu disponibles des suppléments thématiques sur ces sujets à l’état de  brouillon. Comment la communauté devrait elle s’en emparer, se les approprier ? Le souhaites tu ? Seront-ils des éléments d’Ecorce ? Comment présenter et parler de Millevaux ? Comment y amener de nouveaux joueurs, meneurs et explorateurs ? Millevaux est-il viral ? »

8. Les mécaniques

Une discussion sur le game design adapté à l’univers de Millevaux. Mon cheminement technique, le système sur les images et ressentis. l’écriture de scénario…

Penser à faire des mécaniques qui rendent l’univers

9. La diaspora

Thomas : Où j’évoque mon projet personnel d’axer mes prochains projets en dehors du champ strict du jeu de rôle sur table : jeux de cartes, GN, jeu dont vous êtes le héros, voir d’autres médias non-ludiques (roman, audiovisuel…)

Trickytophe : J’aimerais arriver à un partage des créations des MJ et des tables de jeu pour Ère forestière (bandes de survivants, horlas, lieux, itinéraire, histoires & racontars…), une sorte d’encyclopédie-almanach vivant du jeu.

10. Un point sur mon activité de consultant ès Millevaux

11. Faites relire par la communauté

Et une news postérieure à l’enregistrement du podcast :

Sur la chaîne Pilule Rouge, Christope Breysse présente son projet de jeu de rôle « Millevaux dark fantasy » !

[Dans le mufle des Vosges] 4. Purification

PURIFICATION

La violence monte au village et la légitimité des exorcistes est remise en cause.

Joué / écrit le 05/11/2019

Jeu principal utilisé : Les Exorcistes, de Batronoban et Trickytophe (auquel j’ai aussi pas mal contribué avec le texte de l’Apocalypse de Millevaux et tout le chapitre sur la résolution diceless)

N.B. : Les personnages et les faits sont fictifs.

Le projet : Dans le mufle des Vosges, un roman-feuilleton Millevaux

 

Avertissement : contenu sensible (voir détail après l’image)

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Timothy Vogel, cc-by-nc, sur flickr

Contenu sensible : cruauté envers les animaux, suicide, infanticide

 

Passage précédent :

3. Un exorcisme dans le poulailler

 

L’histoire :

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A Night in the Woods, par Dino Van Bedt, post-americana sans paroles, avec drone et field recordings, une traversée séminale et ténébreuse de la forêt de Millevaux. Composé spécialement pour Millevaux !

La lumière de la presqu’aube, filtrée par les ramures des arbres, vient effleurer le visage du novice, et avec ses rais et les cris des corbeaux vint le cortège des souffrances et des rhumatismes qui lui rappellent qu’il est vivant et le tirent du sommeil. Machinalement, il effleure sa plaie des doigts. Sans y réfléchir, il avait planté son Opinel dans le sillon d’une ancienne blessure, et l’avoir rouvert avait sorti un souvenir traumatique des tréfonds où il dormait.

Belle, dans le sang de la révolte.
Blanche, dans le chaos de la guerre.
Seule
Parmi les chapelles, les arbres, les morts…
La Madone à la kalach

Alors qu’il était plus jeune, la Soeur Marie-des-Eaux l’avait suivie. Elle avait cru en elle, elle avait cru qu’en prenant les armes on ferait tomber les maires et les curés et les gendarmes, et que tout le monde serait libre, et qu’il serait enfin libre, pas seulement physiquement, mais mentalement. Et les voilà qui entrent dans le diocèse, les armes à la main, juste la Madone et les sauvageons qui la suivaient, et Marie-des-Eaux se fait planter une baillonnette dans le thorax, et la Madone tombe sous ses yeux, le sang de la Madone macule son visage et ses mains, Marie-des-Eaux crie et les gendarmes et les curetons le clouent au sol…

La Soeur Marie-des-Eaux s’écroule de son lit, dans un bruit si fort qu’il tire du sommeil la Soeur Jacqueline, pourtant si peu matinale.

Alors, elle sort aussi du lit et s’emploie, à contrecoeur, à rassembler son bâluchon.

La Soeur Marie-des-Eaux met un temps infini à se redresse, perclus qu’il est de ses douleurs anciennes comme récentes, et complètement chamboulé à la suite de ce flachebacque. Pourtant, il ne désirait rien moins que de se souvenir, c’est ancré dans ses gènes de mémographe. Mais avait-il pourtant envie de revivre de telles choses ? A quel point son engagement sacerdotal était-il sincère ou le fruit d’une aliénation ? Fallait-il creuser encore davantage dans cette direction où viser au déni qui permettait à une Soeur Jacqueline de vivre sereinement ?

« Nous devons faire preuve de plus d’humilité et donc nous priver de votre hospitalité, Bernadette. Croyez bien que j’en suis navrée. »

La Soeur Jacqueline avait la voix tremblante et rougissait au point d’occulter sa couperose.

« Je ne m’en fait pas, conclut la Bernadette en lui tendant une réserve de beignets de pommes de terre dans un torchon huileux. Je sais que vous reviendrez. »

La Soeur Jacqueline décampa pour échapper à son sourire.

Mais la Soeur Marie-des-Eaux s’était attardé dans le bar. Dès l’ouverture, Vauthier était là pour la première tournée de schnaps. L’ivrogne local semblait être le seul à partager avec Champo la passion pour les vêtements de couleur jaune, encore que les sessions étaient mouchetés et ravaudés de diverses façons. Il était tout ratatiné autour de son sourire et de sa moustache, on avait envie de faire copain avec lui. On avait envie de lui payer un coup, et c’était bien là le projet de Vauthier dont la langue se délia dès lors que le novice se sépara d’un caps pour lui payer le prochain verre.

« C’est vrai qu’on a fait boire Basile. Il nous faisait de la peine, tout dégingandé à vendre ses cordes au village. On a voulu le dérider.
– Qui ça, « on » ?
– Ben, moi pis surtout ceux qui avaient le moyen de payer des coups : le fils Fréchin et le fils Domange.
– On peut leur parler ?
– Pour sûr. Mais Fréchin, c’est le fils du maire, alors son père a comme qui dirait mis de la graisse sur la charrue, pour qu’on bwâle pas trop dans le village. Il a fait pression pour que les Thiébaud rachètent le Jésus Cuit et enferment leur fils, et il a payé un tonneau de bière de lichen au père Houillon pour qu’il en fasse pas toute une histoire. Mais depuis, le fils Fréchin y parle pas de cette histoire et il s’est même pas repointé au bistrot.
– Et le fils Domange ?
– Oui, vous pouvez allez le voir, mais gaffe c’est un caractériel. Je lui laisse me payer des coups mais j’pense quand même qu’il a été fini à la pisse d’âne. Vous buvez pas un canon ?
– Non. Ce schnaps que vous buvez là, c’est une liqueur d’oubli. Je tiens au peu qui me reste.
– Vous avez tort. L’oubli, c’est une bénédiction. Je ne suis plus fâché avec personne, je fais tous les jours de nouvelles rencontres et j’ai n’ai plus le fardeau d’une épouse. Moi, l’oubli, je trinque à sa santé, vindiou ! »

La Soeur Jacqueline fit quelques allers et retours entre le presbytère et des maisons où les vieux avaient besoin de soins et de prières. Elle n’arrivait pas à se défaire de l’idée qu’on l’observait derrière le couvert du feuillage. Pourquoi fallait-il que la forêt soit ainsi collée au cul des maisons !

C’est dans une des quelques friches où on avait pu couper les ronces et mener des bêtes que la Soeur Marie-des-Eaux trouva le fils Domange. Il était petit et tanné, avec des yeux de fouine et une odeur entre celle du biscuit et du fumier. Il voulait faire rentrer une vache à l’étable, et la bête avait dû trouver une paquerette à déguster, parce qu’elle voulait pas avancer. Le fils Domange l’agonit de vindiou et de vinrat et de coups de pieds, mais comme la bête avançait encore pas assez à son idée, il se saisit de sa fourche, les piques pointées sur elle.

Cela activait une sorte de pilote automatique chez la Soeur Marie des Hauts, qui fonça à travers les hautes herbes, sans plus vraiment rien voir de ce qui se passait, juste une bouillie de rayons et de branchages. Mais il souffrait de deux blessures graves sans convalescence, et il trébucha et se ramassa dans les bouses à deux mètres du fils de paysan, quand ce dernier planta la fourche dans la panse de la vache. Elle pousse un beuglement aussi court qu’incongru, et s’écroula dans l’herbe comme un navire qu’on saborde. Elle pissait le sang par la panse, et elle rendit l’âme la tête dans les bras de la Soeur Marie-des-Eaux, elle la regardait avec des grands yeux aux cils garnis de mouches, et visiblement elle voulait lui communiquer quelque chose, mais cette tentative fut victime de l’éternelle tragédie du langage entre les hommes et les bêtes, et elle creva comme ça sans avoir rendu son message.

Le fils Fréchin se tenait debout, les bras ballants. « Vindiou, le père va me tuer. »

La Soeur Marie-des-Eaux était un genoux à terre, dans un état lamentable, son bras bandé tout raide tenant son Opinel.

« Il aura pas besoin. »

Il le plaqua contre un arbre et lui coinça son schlass juste en dessous de la bite.

Sous le coup de la colère, la plaie à la poitrine du novice se rouvrit. Le fils Domange voyait un nuage de sang couvrir sa robe et comprenait plus rien. Il ne dut son salut qu’à la réouverture de sa blessure, qui rappela à la Soeur Marie-des-Eaux son voeu de non-violence de la veille.

« Petit merdeux, tu vas me dire tout de suite tout ce que tu sais sur la fois où vous avez fait boire le Basile.
– Pitié, monsieur, on voulait juste s’amuser ! Plus on lui payait des canons, plus il nous parlait des voix qui y’avait dans sa tête. Et pis ils nous disaient qu’elles voulaient le protéger, et ceux du village. Qu’y avait un problème avec la statue du Jésus-Cuit. Et puis quand il a été bien foingé, il s’est levé, il est sorti et pis il a pris une longue bûche dans le tas de bois de l’Auberge et il est allé à l’église.
– Tu m’feras un Notre Vieux et deux Je vous salue Marie. » Et de conclure en lui pétant le nez d’un seul coup de poing. Elle entendit parfaitement le shroc de la cloison défoncée et ses jointures lui firent un mal de chien pendant un sacré moment.

ça lui rappelait son geste avec plus de délice que n’importe lequel de ses gribouillis mémographiques ne l’aurait fait.

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A Given to the Rising, par Neurosis, du post-hardcore sludge et massif, le plus forestier des albums de Neurosis, une chasse morbide vers le secret de l’existence.

« Je vous salue Marie, vous êtes bénie entre toutes les femmes,
et Jésus-Cuit le fruit de vos tripailles est béni »

Tout le monde se retourna quand la Soeur Marie-des-Eaux arriva en retard à la messe. Impossible de faire une entrée discrète avec les lourds panneaux de fer et de bois. A voir la gueule que tira le père Houillon, il savait que ça allait quimper dur sur sa couenne.

Il se traîna vers un banc du fond, derrière un pilier, comme si son espoir de disparaître pût être exaucé.

« Soeur Marie-des-Eaux, nous avons à te parler. »

Il y a des phrases comme celles-là qui font leur chemin à travers les broussailles de l’oubli et nous ramènent comme l’odeur écoeurante des souvenirs de merde et des surprises pourries.

ça faisait d’autant plus mal que l’abbé Houillon n’était pas seul à se tenir là dans ce presbytère. La Soeur Jacqueline le flanquait en hochant la tête d’approbation. Le novice lui décocha le regard qu’on réserve aux traîtres, mais la Jacqueline était trop rassurée par la présence du père Houillon pour se sentir dans son tort.

« Ecoutez, je suis reconnaissant au Diocèse de vous avoir envoyées toutes les deux, et vous lui transmettrez ma gratitude. Mais je ne pense pas que l’archevêque approuverait votre attitude. Le diocèse ne pratique l’exorcisme que sur demande, et personne ne vous a rien demandé. Et surtout pas de vous bagarrer comme un chiffonnier avec mes ouailles. Je pensais vous demander de rester encore vous reposer, mais c’est allé trop loin. Rentrez à Saint-Dié maintenant. »

Il était de plus en plus écarlate. Malgré son bouillonnement intérieur, la Soeur Marie-des-Eaux se retint de répondre, ça n’aurait fait qu’empirer les choses.

« Ma Soeur, ajouta la Soeur Jacqueline, je pense que tu dépasses les bornes de notre mission apostolique. Il faut revenir à la raison.
– Les bornes de notre mission ?, éclata le novice, C’est toi qui dépasses les bornes ! Tout ce que tu veux, c’est pouvoir poser ton cul alors que des diableries sont à l’oeuvre !
– Il suffit !, éclata le prêtre. Vous faites vos bagages et vous partez ! Mais avant, Soeur Marie-des-Eaux, j’exigerai de vous entendre en confession ! »
La Soeur Marie-des-Eaux lui claqua la porte au nez.
« Allez au diable, si c’est ce que vous voulez ! »

Il ne se fit pas prier pour reprendre le chemin avec Maurice. Pas question de traîner et de faner l’haleine du prêtre dans le confessionnal. La Soeur Jacqueline suivait derrière. Elle n’avait pas osé dire au revoir à la cuisinière, alors elle mangeait un beignet de patates pour se souvenir d’elle.

Champo les croisa avec sa corde. Il tirait une tête de six pieds de longs.
« Vous savez pas ?
– Quoi, on sait pas ?
– Ben, Basile.
– Quoi, Basile ?
– Il s’est pendu dans le poulailler.
– Comment ça ?
– Si c’est pas possible, finit Champo entre deux sanglots, égrainant les noeuds de sa corde de sherpa. Basile le disait souvent. La corde de vie… (il montrait les noeuds qui servaient à encorder les enfants) La corde de mort… »
Il montrait l’extrêmité de la corde, nouée pour former une massue. Bien maniée en la faisant tournoyer au dessus-de sa tête, une telle arme aurait pu assomer un ours.

 

Les deux soeurs avaient suivi les indications de Champo pour trouver le ruisseau de la Forge Quenot, au milieu de la forêt après l’Etang Lallemand. Les cabanes de chasse étaient abandonnées, trônant comme des miradors d’une autre époque. Il y avait un fatras d’orties et de sous-bois qui faisait de l’endroit un secret bien gardé. Elles passèrent entre des roches plates néolithiques que les voivrais évitaient soigneusement comme des vestiges païens qu’elles étaient. Mais la roche la plus impressionnante, avec une large cupule évasée, indéniablement une stèle de féminité, portait des empierrements tous frais. Les cultes druidiques existaient donc bien aux Voivres, à l’abri des regards.

C’est le ruisseau des Forges Quenot que les soeurs avaient demandé à voir.

Le temps était venu pour la désobéïssance et l’action, et pour cela il fallait d’abord bénir les eaux et se purifier.

Penchée sur le ruisseau et craignant d’y chuter, la Soeur Jacqueline se retenait à des arbustes d’une main et faisait ses ablutions de l’autre. Mais la Soeur Marie-des-Eaux se dénuda et y plongea entièrement, la morsure de l’eau glacée lui rappela qu’elle était vivante, et la lava de ses souvenirs les plus malsains.

La Soeur Jacqueline était statufiée devant ce corps noueux et marqué de cicatrices en rangs aussi serrés que les pattes de mouche sur le carnet de mémographe. Elle sentait qu’elle avait chaud et elle ne comprenait pas trop pourquoi.

 

C’est ce moment là que choisit le mal pour attaquer, et le fait qu’elles avaient consacré le lieu n’y changea rien.

D’abord le vent trembla comme une feuille, puis ce fut une véritable bourrasque, un vortex de racines qui s’emparèrent d’elles et les traînèrent dans le plus hideux des cauchemars, et ni la pugnacité du novice ni la foi de la doyenne ne furent de taille à résister.

« je vous aime tous,
mais, je vous en prie,
sauvez mon enfant ! »

C’est d’abord cette voix grognante qui leur parvient à travers le diaphragme des mondes qui se collisionnent. Elles sont complètement sonnées, elles sentent dans leur crâne même, comme si il y avait un problème d’osmose, qu’elles ne sont plus dans le même monde. Quant à savoir si elles sont dans un rêve, dans un souvenir, dans le futur ou dans je ne sais quelle foutue autre endroit des forêts limbiques, impossible à déterminer. C’est une salle souterraine dédiée à la chose médicale vu l’abondance de lits en fers-blancs. Il y a des grands piliers avec des arcs-boutants qui soutiennent des voûtes de pierres bourrées de racines, on est dans la crypte d’un château ou d’une cathédrale. De la brume suinte des pores du plancher jusqu’à leurs genoux. Sur un lit, une femme au corps sublime, le ventre tendu, est en plein travail.

Elle a une tête de cochon.

Et visiblement, vu qu’elles sont les seules et que leurs bras sont déjà maculés de sang, les soeurs sont responsables de l’accouchement.

ça se présente très mal. L’enfant est coincé. Il y a trop de sang. Sa tête est trop grosse. On entend des couinements.

Elles s’esquignent sur la patiente mais c’est très difficile. Soeur Marie-des-Eaux est trop nerveux pour manier le forceps, la Soeur Jacqueline s’en charge mais malgré ses efforts et sa douceur, l’enfant n’avance pas et elle a peur de trop déformer son étrange tête.

Une nouvelle fois, la mère supplie qu’on sauve son enfant.

La Soeur Marie-des-Eaux avise une scie.
« Il faut préserver la vie ! On doit sauver l’enfant, il n’est pas baptisé ! »

Il pousse la Soeur Jacqueline, trop tard pour les forceps.

Mais la doyenne emploie toute sa volonté et met la Soeur Marie-des-Eaux au sol d’un seul coup de poing.

Avant que sa tête ne heurte le dallage et lui coupe les circuits de la consicence, le novice entend :

« T’as rien compris. C’est pas un enfant. »

Et elle écrase sa tête entre les forceps jusqu’à ce que ça fasse schlorp.

Elle vient de sauver la mère.

Et les racines et les ronces de cette vision d’enfer les relâchent et elles se retrouvent dans l’eau, complètement hagardes

 

Bilan :

Peu d’aides de jeu sur cet épisode (un seul tirage de l’Almanach. je me rends compte d’ailleurs que je devrais privilégier mes autres aides de jeu, Oriente et Muses & Oracles, car les tirages de l’Almanach sont un peu trop denses en univers), mais en revanche, j’ai bien utilisé l’économie du jeu Les Exorcistes, et atteint 6 bougies ce qui m’a permis de jouer un moment-clé du jeu, une Réminiscence. Pour le coup, j’ai utilisé une Réminiscence du livre (la première de la liste), en millevalisant juste un peu le décor. Par le fait du hasard, j’ai eu à jouer cette Réminiscence dix minutes avant la fin de ma session d’écriture, ce qui correspond au chrono d’une Réminiscence, donc c’était rigolo de devoir respecter peu ou prou la limite de temps.

J’ai eu beaucoup de plaisir sur cette session d’écriture, on monte en tension, c’est chouette.

L’épisode s’est un peu écrit tout seul parce que j’avais accumulé une liste de scènes (choses que je fais quand je maîtrise en campagne) et je les ai juste ordonnées au début de la session et ça m’a fait un plan que j’ai suivi.

Je pense en avoir fini avec Les Exorcistes, j’ai exploité les aspects majeurs de l’économie, donc je pense que la prochaine session se fera avec un autre jeu. J’hésite entre Inflorenza, qui va beaucoup plus driver la narration et y injecter de l’aléatoire, ou L’Empreinte, si je veux mettre en scène une menace des Soubise qui se fait imminente. On plonge dans l’inconnu, car avec ces deux systèmes, je risque d’abîmer ou de tuer mes persos. Mais il faut prendre ce risque : le proverbe « rien n’est sacré » employé pour l’univers de Millevaux et certains jeux Millevaux doit tout autant s’appliquer à mon écriture romanesque.

 

Lexique :

vindiou, vinrat : jurons
bwâler, quimper : râler

 

Jauges communes à la fin de la session :

Sainteté : 6
Bougies : 0
Chemin de Croix : 2

 

Feuilles de personnage :

Deux Soeurs du Très-Saint-Sauveur (ordre chanoine, couvent à Saint-Dié)

Soeur Jacqueline

Vice :
+ La luxure

Vertu :
+ La prudence

Description physique et personnalité :
Cinquantaine, visage rond et couperosé par la bière de lichen, yeux un peu fixes. Bonne vivante. Assez affectée par l’oubli, n’a pas de souvenir d’avoir jamais quitté le couvent de Saint-Dié

Bref historique :
Il est possible qu’elle ait eu récemment une vie en dehors du couvent. Il est aussi possible qu’elle ait été cloîtrée pour contrer son penchant à la luxure, et qu’on l’ait incité à oublier son passé (onction à l’eau bénite d’oubli ?)

Mots-clefs :
– Soeur Exorciste
– Inspire la confiance
– Cuisinière
– Contemplative
– Intuitions

Lien avec autre PJ :
A sauvé la vie de Soeur Marie des Eaux mais ne s’en souvient pas. Aurait été sa formatrice ou sa compagne d’apprentissage en exorcisme ?

PNJ Favori :
Bernadette, la tenancière du Pont des Fées

 

Passé oublié (tiré avec Session Zéro) :

Personne n’est parfait. Quel est le plus gros mensonge que vous ayez jamais énoncé ? À qui
l’avez-vous révélé ? Pourquoi avoir menti ?
J’étais la servante d’une Mère Truie. Je l’ai révélé (sous la torture) à l’archevêque de Saint-Dié. J’ai menti parce que j’étais infiltrée chez les chanoinesses, mais l’archevêque m’a sauvée de l’emprise de la Mère Truie et m’a accordé l’eau d’oubli.

Les anniversaires sont toujours prétextes à de grandes fêtes. Décrivez votre anniversaire le
plus mémorable. De quel anniversaire s’agissait-il ? Qu’est-ce qui l’a rendu si mémorable ?
C’est l’anniversaire de mon entrée au couvent. Il est mémorable parce que j’ai vraiment le droit de manger beaucoup à ce moment et parce que personne n’évoque jamais la date exacte de mon entrée.

Un amour passé fait toujours partie de votre vie. Depuis quand étiez-vous amoureuse ?
Qu’aimiez-vous le plus chez cette personne ? Comment votre histoire s’est-elle terminée ?
J’ai été amoureuse d’une batelière qui menait les pélérinages vers la fontaine d’oubli. J’aimais la langueur de cette personne. L’histoire s’est terminée quand j’ai dû boire l’eau d’oubli.

Soeur Marie-des-Eaux

Vice :
La colère

Vertu :
La force

Description physique et personnalité :
Jeune, borgne (cache-oeil), cheveux courts, visage androgyne (tout le monde la genre au masculin). Un air de froide détermination. Paranoïaque et violente. A reçu une formation de mémographe et tient un registre de tous ses souvenirs (pattes de mouche)

Bref historique :
A connu une jeunesse très traumatique (elle a notamment aimé un horla, mais celui-ci est mort quand ils se sont embrassés, étonnement c’est la chose qui l’a marqué le plus alors qu’elle a été victime de choses plus violentes), au terme duquel elle a d’abord reçu une formation de mémographe puis de soeur exorciste. En guerre contre les figures du mal. Assez attachée au voeu de chasteté. Fascinée par le texte de l’Apocalypse.

Mots-Clefs :
– Soeur Exorciste
– Opinel
– Mémographe
– Combattante
– Âne

Lien avec autre PJ :
A sauvé la vie de Soeur Jacqueline, s’en rappelle mais ne veut pas lui remettre ça dans les dents. La naïveté de Soeur Jacqueline a failli leur coûter la vie en enfer.

PNJ favori :
Basile, le cordelier (ses cordes sont vecteurs d’égrégore, elles lui ont révélé la statue de Jésus)

Passé oublié (tiré avec Session Zéro)

Il y a quelqu’un de spécial à qui vous avez ouvert votre cœur. Décrivez votre premier amour :
Était-ce réciproque ? Qu’est-ce que vous aimiez le plus chez cette personne ?
Je pense que c’était réciproque. C’était un être de cicatrices et de souffrance, alors il me comprenait sans parler, c’est ça que j’aimais le plus chez lui. Notre amour était réciproque et c’est ça qui l’a perdu, il est tombé en miettes quand je l’ai embrassé.

Un son particulier vous fait toujours sourire. De quel son s’agit-il ? Comment est-ce devenu
un son rassurant pour vous ? L’entendez-vous encore maintenant que vous avez commencé à
voyager ?
C’est le son de l’eau courante. Cela évoque la vie et la pureté qui continuent à se trouver un chemin, malgré tout. Je ne l’ai pas beaucoup entendu durant mon périple, aussi je m’intéresse à découvrir où sont les ruisseaux aux Voivres, on m’a parlé des Forges Quenot.

Vous aviez un compagnon fidèle en grandissant. Décrivez l’animal qui a accompagné votre
enfance. Comment est-il devenu votre compagnon ? Est-il toujours votre animal ?
C’était un lapin dodu et je l’emmenais partout avec moi. Mais un jour, on m’a fait manger du civet et j’ai appris que c’était mon lapin. C’est le dernier souvenir que j’ai de mes parents.

Le jeu de rôle, un outil pour l’écriture de roman ?

Jusqu’en 2006, j’écrivais surtout des romans. Et puis j’ai arrêté parce que c’était trop dur. Jouer à des jeux de rôle et en écrire s’est avéré plus facile et plus gratifiant. Mais aujourd’hui, je me remettrais bien en selle. Et je pense que le jeu de rôle va justement être un outil parfait pour écrire du roman. Explication.

(N.B. : cet article se veut essentiellement pertinent pour du roman de science-fiction, fantastique, fantasy. Je suppose qu’il serait extrapolable à d’autres genres, mais la SFFF reste le genre le plus représenté en jeu de rôle, et pour dire, le genre dans lequel je veux écrire du roman).

C’est l’heure d’imaginer dix choses impossibles avant le petit-déjeuner ! (crédit photo : anonyme, domaine public)

 

Il y a quelques années encore, je lisais sur internet que les rôlistes faisaient de mauvais romanciers, rapport au fait, je suppose, qu’une partie de jeu de rôle serait remplie de clichés, et s’appesantirait sur des détails peu intéressants en romans (comme, au hasard, toutes les étapes d’un combat ou encore les séances de shopping des aventuriers). De l’autre côté, dans le milieu du jeu de rôle, je rencontre beaucoup de personnes opposées à la présence de nouvelles d’ambiance dans les manuels de jeu de rôle. Les auteurices qui en commettaient ou les scénaristes et MJ un peu trop dirigistes étaient vite accusé(e)s d’être des romancier(e)s frustré(e)s. Il y avait une sorte de désamour entre le roman et le jeu de rôle.

Alors bien sûr, les deux médias sont très différents. Le roman, c’est souvent une personne qui impose un récit unique, peu ou pas interactif, la marge de liberté du lectorat se résumant souvent à la liberté d’interprétation du texte, les autres libertés étant plus des revendications du lectorat que des offres de l’autorat.

Pour aller plus loin :
Daniel Pennac, les droits impresprictibles du lecteur

Le jeu de rôle, c’est un récit collaboratif, impliquant même dans ses formes les plus verticales à la fois auteurices, MJ et joueuses. Et ça n’est pas qu’un récit. C’est aussi un jeu, une expérience. Et le produit final (la partie de jeu de rôle) n’est pas un texte écrit, mais un texte oral. C’est enfin un récit riche en interactivité et en intercréativité, en plus d’être riche en interprétation.

Mais je pense qu’on peut brouiller les pistes. Léo Henry classe en littérature toute activité impliquant le langage, et le roman actuel, si l’on exclut les plus accros au style suranné (Jacques Abeille) ou surconstruit (Alain Damasio), tend à se rapprocher du langage parlé pour plus de fluidité et d’impact (oui, je ne pense pas que c’est parce que les auteurices contemporain.e.s sont incultes, c’est juste que parfois la littérature c’est autre chose que de faire des phrases et montrer son beau style académique, et qu’un style parlé, ça se bosse, Hemingway était dans cette veine et j’ai du mal à le voir comme un imposteur). Le roman en lui même possède quelques caractéristiques intéressantes qui le rapprochent du jeu de rôle. Tout d’abord, il s’agit aussi d’un jeu entre les romancier(e)s et leur lectorat, qui ne passe que par l’interprétation, mais qui reste un jeu tout de même, c’est particulièrement vrai dans les romans d’enquête ou les romans à suspense. A y regarder de plus près, on trouve également des romancier(e)s qui emploient des techniques qui nous sont familières en jeu de rôle, tels que la réalisation d’encyclopédies ou… de fiches de personnage. Plus largement, l’écriture part souvent d’un jeu, qui fournit une contrainte créative. J’ai en tête les exercices des surréalistes, les ateliers d’écriture, et de façon plus appliquée, la grammaire de l’imagination de Gianni Ridori , ou encore le livre Le Château des destins croisés d’Italo Calvino, dont le scénario est inspiré par des tirages de tarots, tirages qui sont reproduits dans le livre.

Quelque part, le principal point commun entre les deux médias réside dans la préparation de l’objet fini (livre d’un côté et partie de jeu de rôle de l’autre), qui consiste en une réflexion sur ce qui fait récit, sur ce qui fait tension.

Pour aller plus loin :
Des Voix en Charybde 3 – Rencontre croisée Léo Henry/Prokrast

Le problème réside aussi dans le fait que l’idée qu’un rôliste écrive un roman (pire, écrive un roman qui retranscrive une campagne de jeu de rôle qu’il a joué) soit rempli des poncifs que sont les tropes du jeu de rôle : team de PJ qui travaille ensemble on ne sait comment ni pourquoi, bagarres de taverne, séances de shopping d’équipement, échecs récurrents à des actions triviales…

Mais cette supposition, si elle me semble encore valable dans les années 80 à 90, me semble désuète. D’une parce que les tropes du jeu de rôle ont depuis pénétré les fictions linéaires. Que ce soit la série Kaamelott qui reprend la notion de PJ bras-cassés héritée du jeu de rôle Warhammer, ou Les Gardiens de la Galaxie qui fonctionne pleinement sur un concept de team de PJ. Mais en fait tout ça, c’est déjà la réponse du berger à la bergère, parce que la team de la PJ, c’est clairement la communauté de l’Anneau. Et les personnages-bras cassé, ça vient de certains bouquins de fantasy plutôt comiques dont Gygax était fan (je n’ai plus la référence hélas, si quelqu’un retrouve l’article qui en parle, je suis preneur, je crois que c’est dans le recueil « Le jeu de rôle, laboratoire de l’imaginaire », mais pas moyen d’être sûr.). Et les jeux de rôles, par ailleurs, ont depuis largement élargi le panel de leurs tropes pour embrasser une grande partie des tropes qu’on pouvait par ailleurs trouver en littérature. Tout ça, c’est un peu circulaire.

Pour aller plus loin :
Le RPG a-t-il changé notre façon de raconter des histoires ? | BiTS | ARTE
Grégory Pogorzelski, Les Gardiens de la Galaxie ! sur Du Bruit derrière le Paravent

La thèse selon laquelle les rôlistes feraient de mauvais romanciers tend à s’effondrer sous les contre-exemples de romans renommés directement tirés de campagnes de jeu de rôle : Wild Cards de Georges RR Martin, Les Annales du Disque-Monde de Terry Pratchett, Chroniques de la Guerre de Lodoss de Ryo Mizuno, etc., etc.

Les romans directement inspirés de jeu de rôle sont même presque un sous-genre à part entière : les chroniques de Dragonlance pour Donjons et Dragons, les romans Shadow Run, les romans Qin

On fait de plus en plus de ponts entre les deux milieux. Les tables rondes de festivals de jeu de rôle invitent des écrivains biclassés rôlistes tels que Pierre Pevel, Christian Lehman et Jean-Philippe Jaworsky. J’ai personnellement eu le plaisir de faire dialoguer, par exemple, la romancière Mélanie Fazi et le scénariste Tristan Lhomme. Dans le recueil Mener des Parties de jeu de rôle, Jean-Philippe Jaworsky proposer des techniques pour étoffer des PNJ directement tirées de ses routines de romancier. Le jeu de rôle se fait une place dans les tables rondes aux Utopiales et aux Imaginales, bon, je vous cacherai pas que c’est encore l’apartheid : les rôlistes d’un côté et les écrivain(e)s de l’autre, on se mélange pas trop. Chaque année, je milite pour que les Utopiales fassent des tables rondes communes parce que je pense que les deux camps ont énormément de choses à échanger.

Pour aller plus loin :
« L’esthétique du charnier » : Christian Lehmann et la figure du mal, Conférence du Samedi 23 Mai 2015 à Geekopolis, proposée par Opale Rôliste et Jérémie Rueff
Incarner des PNJ, Jean-Philippe Jaworski, dans le recueil Mener des parties de jeu de rôle, éd. Lapin-Marteau
En Quête de scénario: du jeu de rôle au roman, table ronde avec pendant Les Oniriques 2013 de Meyzieu avec: Ange, Jean-Luc Bizien, Jean-Phillipe Jaworski, John Lang, Pierre Pevel et en modérateur Julien Jal-Pouget

On a des dialogues déjà incessants entre les deux médias, qu’il s’agisse de jeux de rôles tirés de romans (y’en a juste des milliards, citons vite fait parmi les récents : Chroniques des Féals, Les Lames du Cardinal, L’anneau unique et parmi les anciens : Ambre, Earthdawn, Elric), ou de romans cités comme inspirations pour des jeux de rôles ayant pourtant leurs propres univers.

Pour aller plus loin :
Jeu de rôle et littérature (Librairie Charybde, 12 juin 2015)

Pour autant, l’idée d’utiliser du jeu de rôle pour écrire du roman, au même titre qu’une autre aide d’écriture comme un DraftQuest, des Story Cubes ou le Story Engine, peine à faire son chemin dans les esprits.

Je suppose que ça vient du fait que les jeux de rôles n’ont pas vraiment été conçus au départ pour écrire des histoires. D’une, il s’agit bien sûr d’un média pensé pour l’oral, mais aussi la notion de récit n’a pas toujours été au centre des préoccupations. D’autres préoccupations, comme le ludique ou la simulation, étaient plus présentes au départ dans les manuels de jeu de rôle. Si je voulais faire un peu d’archéorôlie à peu de frais, je me replongerais dans le manuel de l’édition française 5.5 de L’Appel de Cthulhu, et je la trouverais fort taiseuse sur la notion de récit (passé le fameux conseils des scénarios en couches d’oignons, impliquant une structure gigogne du récit). Je pense que c’était avant tout dû à la structure manuel de jeu + scénarios. En fait, c’était aux rédacteurices de scénarii de se pencher sur la notion de récit, et ni le manuel ni leur scénario n’expliquait leur façon de faire. Je voudrais être cynique, je dirais qu’il y avait des motivations commerciales derrière : expliquer comment faire récit et agencer les péripéties reviendrait à tuer la poule aux œufs d’or. Explique à un rôliste comment rédiger un scénario, et tu ne peux plus lui vendre de scénarios.

Je crois aussi que parmi la population des auteurices de jeu de rôle, et bien on ne sait pas vraiment comment construire un récit. Je veux dire, on y arrive, mais expliquer comment on s’y prend, c’est une autre paire de manches. La méthode de transmission basique, c’était proposer des scénarios, et les rôlistes apprenaient à faire leurs propres scénarios… en lisant les scénarios des autres et en copiant peu ou prou le modèle sans bien savoir ce qui était important et ce qu’il fallait jeter.

Il y a aussi certains publics rôlistes qui rejettent la notion d’histoire. On peut les rencontrer notamment dans l’OSR, ou ce qui compte, c’est enchaîner les épreuves, l’histoire n’étant qu’un co-produit, et certainement pas un objectif : une partie peut être bonne tout en produisant une mauvaise histoire.

Néanmoins, il y a d’autres publics rôlistes qui ont mis très tôt l’accent sur l’histoire. Vivien Féasson date cette préoccupation à peu près avec la très dirigiste campagne de Dragonlance, et cette préoccupation explose avec les jeux narrativistes, certains dirigistes, d’autres très ouverts aux propositions des joueuses. Alors, enfin, on propose dans les bases de jeu de rôle des outils pour construire des récits. Les auteurices et les théoriciennes commencent à s’intéresser à la narratologie et les narratologues commencent à s’intéresser aux jeux de rôles.

Pour aller plus loin :
Vivien Féasson – Jeu de rôle, jeu d’histoires : le cas des storygames
Le jeu de rôle sur table : l’intercréativité de la fiction littéraire par Coralie David

Une communauté rôliste en particulier établit sans complexe des ponts entre jeu de rôle et littérature : les rôlistes textuels. Forcément, faire du jeu de rôle une tradition écrite et non plus oral, ça pousse à s’intéresser à des notions de style. En fait, le plus étrange c’est que ces communautés sont rarement outillées de manuels dédiés aux jeux de rôles textuels (j’ai pour ma part créé deux jeux textuels avec des règles dédiées à l’interaction écrite : Les Forêts Mentales et Mycorhizes, mais je me sens un peu seul. Je citerai quand même des jeux épistolaires tels que Quill, De Profundis ou Sur la Route de Chrysopée, mais ce ne sont pas des jeux utilisés dans les communautés de jeu de rôle textuel en ligne). Les rôlistes textuels bâtissent plutôt des mondes, et surtout, ils vont piocher leurs techniques dans les conseils en creative writing dédiés aux écrivain.e.s.

Pour aller plus loin :
Thomas Munier, Dynamiser son jeu de rôle textuel, sur le blog Infinite

Concentrons-nous sur les deux points commun entre jeu de rôle et littérature : le récit et le langage. Le jeu de rôle peut outiller ces deux points. Dans le plus littéraire de mes jeux de rôles, Inflorenza, le verbe et l’histoire ont une place centrale. La liste des thèmes, tirés aléatoirement, et les théâtres, façonnent le récit et fournissent un champ lexical (dont je me suis rendu compte de l’utilité quand il m’a fallu jouer en anglais). L’économie liée au jets de dés impulse une dramaturgie faite de hauts et de bas, et d’icares qui se brûlent les ailes. Pour tout dire, j’avais un temps envisagé d’écrire un roman en le propulsant par Inflorenza. J’y ai renoncé au bout de quelques pages, car j’avais commis une erreur importante : vouloir situer mon roman dans un univers inédit et non dans l’univers d’Inflorenza. J’avais certes un moteur d’intrigue avec le système de dés et de thèmes d’Inflorenza, mais je peinais à faire naître un univers et des personnages étoffés, je souffrais d’avoir juste une idée de départ et j’échouais à la développer.

Il existe un jeu de rôle qui va nettement plus loin dans le rapprochement avec la littérature : Les Forges d’Encre, de Saladdin. Ce jeu est un outil collaboratif en trois phases : création commune d’un univers, séance d’écriture dans le cadre de cet univers, séance de jeu de rôle dans le cadre de cet univers.

La force littéraire des rôlistes, c’est leur capacité à créer des arrières-mondes particulièrement profonds qui sont de puissants ferments à histoire. L’écrivain Georges RR Martin distingue deux types d’écrivains de SFFF : les architectes, qui préparent un immense arrière-monde avant d’écrire, et les jardiniers, qui élaborent l’intrigue au fil de la plume.

Et bien, je pense que le jeu de rôle est un excellent outil pour se donner à la fois les qualités des architectes et des jardiniers. L’arrière-monde est déjà présent, donc le travail d’architecte est déjà fait. Il ne vous reste plus… qu’à jardiner cet arrière-monde, et pour ça le jeu de rôle (surtout les jeux narrativistes) fournit des outils de récit : système de résolution, enchaînements logiques, protocoles de récit, tables aléatoires, cartes d’inspi, etc…

Reste alors deux options : jouer une campagne de jeu de rôle avec ses ami.e.s et l’adapter ensuite en roman, ou jouer une partie en solo textuel, qui soit – directement – le premier jet du roman.

J’ai écrit une trilogie inspirée d’une campagne de jeu de rôle que j’ai faite jouer, et si vous vous rappelez les exemples que j’ai cité, c’est en fait une pratique répandue. Mais aujourd’hui, je préfère l’écarter pour deux raisons :
+ Rien ne m’assure que les joueuses apportent des contributions que je juge d’une qualité romanesque ou tout simplement conformes à ma vision.
+ Si je joue une première fois l’histoire, je viens de vivre le moment le plus fan, la création de l’histoire. La retranscrire sous forme de texte devient un véritable pensum.

Il y a une option intermédiaire, qui est de jouer une partie à plusieurs mais en textuel. J’ai dit que les contributions des joueuses peuvent être dissonantes, mais au contraire elles peuvent aussi être très motivantes. La création à plusieurs, ça peut faire des étincelles, c’est plus facile, plus fluide, on réagit à l’autre sans que personne n’ait l’impression de faire d’efforts. C’est ce que j’ai appliqué notamment avec une grosse partie à 4 du jeu textuel Les Forêts Mentales, Les passagers clandestins du labyrinthe. J’ai trouvé qu’in fine ce texte à huit mains avait d’évidentes qualités romanesques, et qu’il aurait suffi d’un modeste retravail pour en faire un roman publiable (je le ferai, un jour, promis). J’avais fait une expérience plus ancienne, une campagne de L’Appel de Cthulhu jouée en textuel assez mémorable, et j’avais recopié son volumineux texte intégral dans l’espoir d’en tirer un roman. Mais sa structure, éclatées dans de nombreux sous-salons, et l’entrelacements de parties jouées en oral dont je n’avais que peu de traces, m’ont fait renoncer. Les Forêts Mentales, avec sa structure directement pensée pour le jeu de rôle textuel mais surtout pensée pour un salon unique, s’est avéré bien plus adapté.

Pour aller plus loin :
kF, Les clés et les nuages (2) : la déresponsabilisation créative, sur Ristretto Revenants

Mais en ce qui concerne mes préoccupations, la vraie révélation vient du jeu de rôle solo textuel. Je suis particulièrement impressionné par le travail d’écriture qu’accomplit Damien Lagauzère, qui joue à des jeux solo textuels et arrive à pondre des textes de la taille de novellas, ou de romans si on met ses différentes campagnes filées bout à bout. Damien emploie une multitude de techniques pour doper son écriture : il mélange plusieurs systèmes de jeu de rôle, il utilise la plupart des aides d’inspiration du marché, Muses & Oracles en tête je dirais, il pille allègrement divers univers fictionnels venus du jeu de rôle et d’ailleurs qu’il mixe ensemble, il copie-colle des extraits de textes d’ambiance, et surtout il utilise tous les systèmes qu’il peut trouver directement conçus pour faire du solo, et qui justement impliquent des doses massives d’aides à l’inspi et de génération aléatoire de situations. Bref, Damien extrait massivement chaque parcelle de verbe rôliste à sa portée pour accoucher d’un texte, et certains ont d’indéniables qualités romanesques. Et comme Damien a le bon goût de localiser une partie de ses aventures dans Millevaux, ceci m’a donné un bel aperçu de ce qui est possible. Je vous invite à jeter un œil au compte-rendu suivant où Damien a placé des encarts pour différencier la partie narrative de la partie technique, ce qui donne à voir ses méthodes.

Pour aller plus loin :
Damien Lagauzère, L’ange perdu dans les cauchemars, sur le forum de Terres Etranges

J’ai moi-même tenté l’aventure du jeu de rôle solo textuel à petite échelle, que ce soit en écrivant des exemples de partie fictionnels pour mes différents jeux multi (je jouais donc plusieurs personnages), ou en m’essayant directement à la pratique du jeu de rôle solo textuel, avec des solos pour The Beast, Bois-Saule, Oriente. Le plus ambitieux de ces essais est certainement un long solo pour Bois-Saule, Une dent pour chaque baiser, qui à mon sens ferait une excellente nouvelle du moment qu’on effacerait les encarts techniques.

Je suis allé plus loin encore en concevant des jeux très axés sur l’aide à l’inspi. Qu’il s’agisse du jeu de cartes de L’Almanach (trois cents poèmes dans Millevaux), des tables aléatoires de Marchebranche, Maquis, un guide de création de livre-aventure qui peut assez facilement servir à motoriser du roman, de Bois-Saule, un jeu Millevaux solo qui guide beaucoup la narration, ou de quelques projets futurs : Nervure, un jeu de cartes d’inspirations, et Biomasse, un recueil de tables aléatoires censé émuler la majeure partie de l’univers de Millevaux.

Mon projet actuel est le suivant : commencer l’écriture d’un roman Millevaux qui s’appellera Dans le mufle des Vosges.

Tout y est pensé pour combattre ma procrastination.
L’idée c’est qu’une après-midi, la semaine, je me bloque pour faire du jeu de rôle textuel dans le cadre de ce roman. Je choisis un jeu de rôle solo ou multi (le premier, ce sera Les Exorcistes, un jeu de rôle de Batronoban et Trickytophe) et je joue une aventure avec, interprétant un ou plusieurs personnages. Je m’autorise toute aide de jeu et d’inspi (Muses et Oracles, Oriente, Nervure et le jeu de cartes de l’Almanach seront sûrement en tête), et bien sûr tout procédé relevant du creative writing en général (par exemple, j’ai prévu de retransposer des faits divers qui ont marqué ma vie ou d’évoquer à demi-mot des lieux et des personnes que je connais, afin de donner un vernis de vrai). J’écris l’aventure au fur et à mesure que ça se joue, en prenant mon temps sur les descriptions et sur le style. Je n’ai pas pour objectif de clôturer un arc à la fin de la session, je m’arrête juste quand l’après-midi est terminé. Le lendemain, je diffuse mon texte de la veille, ce qui m’engage auprès de la communauté.
J’écris pour voir ce qui va se passer. Aucun des personnages n’est sacré, si les dés doivent le faire mourir, et bien soit, on continue avec une équipe renouvelée. Bref, c’est une attitude de jardinier. Quand j’ai clôturé mon arc, je change de système de jeu de rôle et je poursuis l’aventure avec une nouvelle ambiance. Je n’ai pas de programme pré-établi. C’est de la pure narration sérielle.

Mais je la cumule avec une attitude d’architecte puisque j’ai tout l’arrière-monde de Millevaux à ma disposition et je vais avoir tout loisir de le déployer selon mes besoins. Je pense qu’un bon roman tient moins à la notion de style qu’au fait d’avoir quelque chose à dire, et je crois qu’avec Millevaux j’ai quelque chose à dire et que j’ai juste plus qu’assez de matière avec une vingtaine de livres déjà écrits, avec des milliers de notes sur l’univers, avec presque un millier de parties à mon actif, sans compter les quelques centaines de parties par la communauté dont j’ai pu lire les comptes-rendus.

Lille Clairence parle de métamystique : plus qu’un univers, c’est une façon de voir le monde réel, un prisme mental qui donne une façon bien à nous d’analyser la vie et d’en parler, il me semble que c’est là une grande matière de roman, et maintenant je n’ai plus qu’à sauter le pas.

[Dans le mufle des Vosges] 3. Un exorcisme dans le poulailler

Où l’on en apprend plus sur les lunaires habitants du village, et sur les turpitudes morales de nos deux nonnes exorcistes.

Joué / écrit le 31/10/2019

Jeu principal utilisé : Les Exorcistes, de Batronoban et Trickytophe (auquel j’ai aussi pas mal contribué avec le texte de l’Apocalypse de Millevaux et tout le chapitre sur la résolution diceless)

N.B. : Les personnages et les faits sont fictifs.

Le projet : Dans le mufle des Vosges, un roman-feuilleton Millevaux

Avertissement : contenu sensible (voir détail après l’image)

Image
normanack, cc-by, sur flickr

Contenu sensible : cruauté envers les animaux

Passage précédent :
2. La folie du cordelier

L’histoire :

Image
Black Goat of the Woods, par Black Moutain Transmitter, entre synthés à la Carpenter, musique de giallo et dark ambient, une promenade en forêt où la tension ne redescend jamais.

Une silhouette dans les ténèbres. La main et le visage fracturé.

La Soeur Marie-des-Eaux était tendu, l’Opinel en avant, à bout de nerfs, respirant à haute cadence.

C’était juste la statue du Jésus-Cuit que Basile avait abîmée et qui était remisée là depuis.

Le novice replia sa lame, mais il quitta le grenier avec le sentiment que quelque chose clochait.

Elles bénirent la maison des Thiébaud et firent quelques prières avec les parents, pour les rassurer. La mère Thiébaud tartina la Soeur Marie-des-Eaux de teinture d’iode, un genre de placebo pour gérer sa morsure de loup.

« Alors il est pas possédé par le démon, mon petit ?
– Non, non… Pourquoi ça s’appelle le Chaudron ici, demanda la Soeur Marie-des-Eaux
– Oh, c’est juste une histoire, d’une peute femme par là qui faisait des choses dans un chaudron. Le père, quequ’cétait-y d’l’histoire de la femme au chaudron ?
– Oh, division, je peux pas tout m’rappeler !
– Il faut toujours que tu passes ton temps à me raminer !
– Bobi, si Felix est rentré ? »

« Et que le Seigneur Vieux soit sur vous, et que sa volonté soit faite, en forêt comme au ciel, lui qui veille sur nous avec son fils Jésus-Cuit, et l’Esprit-Chou. »

C’était à peine rentrées au village que les deux soeurs durent se joindre à la messe de l’après-midi. L’abbé Houillon baptisait un nourrisson. Il rappela en chaire l’importance de baptiser les enfants au plus tôt pour ne pas qu’ils errent dans les forêts limbiques en cas de décès. Il en appela aussi à un rapide retour d’une nouvelle statue que le diocèse ne manquerait pas de faire parvenir, par l’entremise des deux chanoinesses qu’il présenta cordialement. Il y avait pas mal de monde, apparemment les voivrais étaient pieux, et les figures locales ne manquaient pas de se montrer, le maire Fréchin, la cuisinière Bernadette, l’oncle Mougeot à cancanner dans les rangs du fond. Mais pas de trace des Soubise.

« C’est drôle, leur confia l’abbé Houillon après la cérémonie, mais après toute cette affaire, on se sent mieux pendant l’office. Avant, j’étais exténué, en sueur, fatigué, et les ouailles pareilles. Comme si les prières nous tiraient des efforts surhumains. Et là aujourd’hui, je me sentais tout léger. C’est peut-être le changement de saison. Mais bon, c’est pas tout ça, je regrette que vous ayez été blessé, remettez vous vite et ensuite vous pourrez rentrer au calme à Saint-Dié, dans la montagne.
– J’ai envie de rendre visite aux Soubise, d’abord, répondit la Soeur Marie-des-Eaux. »

La Soeur Jacqueline passa son tour. Elle insista d’ailleurs pour que son novice reste à se reposer, mais que voulez-vous, une tête de mûle pareille pourrait donner des leçons à Maurice.

La doyenne préféra traverser la grand-rue, direction l’Auberge du Pont des Fées proposer son aide pour le repas. C’est sur le chemin qu’elle croisa un étonnant cortège. Des marmots encordés qui descendaient le village, menés par un homme du même non-âge que la Soeur Jacqueline, le teint tanné, avec un drôle de chapeau et des yeux bridés. Comme la Jacqueline était accorte avec les gens, il s’entame vite une discussion ponctué par les chants et les plaintes des gamins pressés. L’homme s’appelait Champo et il conduisait les enfants entre leur maison et leur école, c’était là son métier au village. Difficile de savoir qui habite à un endroit depuis quand vu qu’on ne se souvenait de rien, mais – et quand bien même c’était peut-être lui le seul véritable autochtone – Champo ne faisait pas couleur locale.

« Vous voyez cette corde, il y a un noeud par enfant. Ils sont tous encordés et moi je tiens la corde, c’est le moyen le plus sûr de leur faire traverser la forêt pour le sentier de l’école. C’est la corde de vie. C’est Basile qui l’a faite. Je dis qu’il y a quelque chose de sa bienveillance dedans. Et on en a besoin. Parce qu’il y a pas que les renards enragés et les crevasses dans la forêt comme danger. Il y a les tulpas aussi.
– Les tulpas ?
– Oui, c’est dans ma religion. Ce sont des choses qui ont une apparence humaine. Elles sont fruits de nos pensées.  »
En bout de cordée, il y avait un gamin au greugnot tout noir de saleté que les autres tenaient visiblement à l’écart, et qui inspirait un mélange de dégoût et de pitié. C’était le plus jeune des Soubise.

C’est autour d’une tartine de fromage de tête – en profitant de l’absence de la Soeur Marie-des-Eaux – que le trouble de la Soeur Jacqueline s’accrut. Comme si aux Voivres on en savait plus long que dans le catéchisme. Alors qu’elle savourait la terrine constituée de morceaux de tête de porc, la Bernadette lui avoua :
 » Vos exorcismes, je crois pas que ça soit utile à plus qu’à rassurer les gens un temps.
– Pourtant, c’est que le diocèse nous a enseigné. Quand la médecine est incompétente, c’est qu’il faut pratiquer un exorcisme.
– Le truc, c’est que c’est pas le Diable qui est derrière tout ça. C’est autre chose. Mais on vous apprend pas ça dans vos livres. Dans le Petit Albert, par contre, il y a les réponses, pour sûr. »

On ouvrit la mirabelle offerte par le Père Thiébaud. Elle était vraiment forte, c’était pas loin de l’alcool pur. On trinqua à la sécurité des habitants des Voivres, et la Soeur Jacqueline avait un beau sourire.

« Vous voyez, ici je suis une esclave. »

Madeleine Soubise avait d’abord été très réticente à ouvrir les portes de sa ferme à l’ecclésiastique. Mais la Soeur Marie-des-Eaux dégageait une telle aura de souffrance qu’elle finit par se reconnaître en elle, et la concevoir comme une alliée qui vivait des affres comparables. La cuisine où elle lui avait servi une chicorée trop épaisse était d’un grand dénuement. Sol de terre battue, papier peint déchiré, un gros poele qui occupait toute la place, et deux chiens pelés qui occupaient le reste. L’intérieur sentait fort la vache et pour cause, Madeleine Soubise sentait la vache et l’étable était juste derrière la porte, d’ailleurs quand la Soeur Marie-des-Eaux demanda les commodités, elle lui indiqua cette porte : on faisait directement dans le fumier. La fermière portait manteau même en intérieur, elle transpirait. Elle avait la peau toute rouge là où elle n’était pas couverte de croûtes sourdant du pus : un eczéma que la pingrerie des Soubise interdisait de soigner.

Tout le paradoxe des Soubise était là. De l’aveu de Madeleine, la ferme sortait des cochons gros comme des mammouths, mais tout le reste était à vau-l’eau. La Soeur Marie-des-Eaux n’avait croisé que des vaches maigres jusqu’à l’os au milieu d’un péteuillot qui constituait toutes les terres des Soubise. Pour tout dire, il avait failli louper la ferme, le bâtiment était en ruine, entièrement recouvert de lierre et des arbres en ressortaient. Mais il y avait des sous dans la caisse. Une gôyotte qui ne servait jamais, puisque les Soubise n’achetaient rien et se refusaient tout confort.

« Je peux voir vos cochons ?
– Pour sûr non, il faut pas les déranger, si je vous les montrais, je me ferais sacrément houspiller. »
On aurait dit qu’elle parlait du Père Fouettard plutôt que de parler de son mari.
La Soeur Marie-des-Eaux ne put voir aucun des membres de la famille des Soubise.
« Vous attendiez un enfant récemment ?
– Non, non, pas du tout ! »

Le soir venu, la Bernadette lui confirma que c’était impossible à vérifier, attendu que Madeleine Soubise ne se montrait jamais, et que son entrevue avec le novice avait tout d’un événement exceptionnel.

Le novice s’était senti épié à son départ de la ferme. Par quelqu’un, ou par quelque être.

La convalescence lui servit d’excuse au novice pour refuser de manger plus qu’une ou deux patates, et la Soeur Jacqueline se fit encore taper sur les doigts quand elle voulût accepter du pâté lorrain, la bonne tourte à la viande de porc marinée dans du vin rouge. Les hommes prisaient de la fougère séchée, et Fréchin paya une tournée générale de sirop de bourgeons de sapin, qui ravit le palais privé de viande de la Soeur Jacqueline.

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Malkhut, par Dédale(s), un bourbier de dark ambient bruitiste et texturé, qui s’enfonce dans des territoires de plus en plus ténébreux, humides, caverneux, utérins, vers un abandon de soi et une transe horla habitées de gargouillis, de grognements et de chauves-souris toutes de malignité tressées.

Alors ce fut la chambre, et encore des cordes de bougie passées à griffonner dans le carnet. Ensuite la Soeur Marie-des-Eaux rabacha des extraits de prière d’exorcisme :

« Cessa decipere humanas creaturas, eisque æternæ perditionis venenum propinare : desine
Ecclesiæ nocere et ejus libertati laqueos injicere. Vade satana, inventor et magister omnis
falIaciæ, hostis humanæ salutis. »

C’était des prières à retenir par coeur et à ne surtout pas tourner en latin de cuisine ; aussi le novice avait raison de les réciter tous les soirs, et la Soeur Jacqueline lui emboîta le pas bien que la tête tournée par les excès de bonne chère de la journée.

Mais ensuite, la Soeur Marie-des-Eaux poussait le zèle à réciter des fragments de L’Apocalypse, un texte apocryphe, et à mesure que la bougie faiblissait, sa voix se faisait de plus en plus cassée et haletante, les flammes rendaient son visage spectral :

« Et l’Homme qui survivra à la chute, son esprit chutera encore à l’intérieur de lui-même. Sa mémoire comme une Babylone spirituelle s’effondrera sous le poids de sa démesure. Il oubliera tout ce qui lui était cher, l’odeur de l’amandier et le rire de son enfant, mais il oubliera aussi ses péchés.

Car après la chute, la colère de Dieu n’aura de cesse que de tourmenter les survivants, pour qu’ils vivent dans la crainte de son Nom. Cette colère sera l’amoncellement, comme une tourbe primordiale, de tout ce que les Hommes ont oublié de vertueux et de vicieux. Et ce limon spirituel grossira des craintes divines et vénielles des Hommes, et de toutes leurs pensées, qu’elles soient des prières ou des péchés de tentation ou d’intention. Comme le Nil qui s’enfle de tous ces alluvions, grande sera la colère de Dieu et elle s’incarnera dans mille fléaux, elle les gonflera de son limon. Ainsi, chacun verra la forêt et ses êtres se peupler de ses hantises les plus intimes, porteuses du souffle punitif du Très-Haut ; ainsi chaque homme et chaque femme souffrira dans son propre enfer, créé par Dieu à son image pour le mettre à l’épreuve et le punir du péché d’orgueil des générations précédentes, et du péché d’ensauvagement des générations futures. »

La Soeur Jacqueline se réveilla au milieu de la nuit, dans les odeurs doucâtres de la fumée de bougie. Le corps de son novice bruissait comme du bois mort.

La doyenne était en nage, envahie d’un sentiment qu’elle ne pouvait définir, le ventre lourd et chaud. Sans doute à passer du temps à causer avec elle dans la journée, elle avait rêvé de la Bernadette. Elle était avec elle sur un radeau qui dérivait au fil de l’eau entre les arbres et…

Elle avait fait un rêve érotique.

Elle tourna et se retourna dans sa couche, et comme pour chasser son émoi, mais presque à contrecoeur au vu de la phrase enquiquinante qu’elle réinvoquait, elle se repasse les dernières paroles de Soeur Marie-des-Eaux émises en guise de bonne nuit :
« Demain, nous irons exorciser Basile. »

Elles mirent un temps fou à pouvoir l’annoncer à la Mère Thiébaud car quand elles retournèrent chez elle, elle était en train d’éviscérer un poulet, et l’odeur de la tripaille, prenante, et la vue des entrailles étalées sur la toile cirée avaient bloqué les soeurs un temps, sans parler des bonnes manières, et vous prendrez bien une chicorée, qu’elle fit réchauffer dans la casserole sans se laver les mains, la même chicorée qui se faisait réchauffer dix fois avant d’être finie. Elle avait les ongles des pouces longs et noirs.

La mère Thiébaud ne fut pas du tout rassurée par ce revirement de position, et elle pleurnichait tout en aidant à porter les seaux d’eau bénite vers le poulailler : « Mon petit il est pas possédé par le Malin, c’est sûr, il est bien trop innocent pour ça…
– Si c’est le cas, alors il n’a rien à craindre. Ce n’est qu’une procédure de sécurité. »

Le Père Thiébaud traînait à la suite, les mains croisées derrière le dos, et raminait : « Oh l’travail, oh l’travail… »

Champo les avait accompagnées, il semblait clair qu’elles avaient besoin d’un guide pour se rendre à nouveau au Chaudron vu les péripéties de la veille. Il les avait encordées comme des enfants mais elles n’avaient pas bronché. Maintenant, il se tenait sous le poulailler, ce n’était pas son rôle de les suivre là-haut.

« Ne t’inquiète pas Basile, ça va bien aller, dit la Soeur Marie-des-Eaux en lui tenant le visage, essayant de lui transmettre au-delà des mots l’affection qu’il avait à son égard et qu’il ne prodigait pas vraiment aux autres membres de l’humanité.

La Soeur Jacqueline avait allumé six bougies autour d’eux, et elle priait à voix basse, tentant de calmer l’atmosphère. L’odeur d’ammoniaque était peu supportable et les poules qui caquetaient en bas rompaient le sacré.

Basile tremblait de peur, il ne comprenait pas ce qu’on lui voulait. Et quand la Soeur Marie-des-Eaux annonna les premières paroles en latin d’une voix forte et tendue, il ne put retenir un long cri désarticulé :

« Deus cœli, Deus terræ, Deus Angelorum, Deus Archangelorum, Deus Patriarcharum, Deus
Prophe-tarum, Deus Apostolorum, Deus Martyrum, Deus Confessorum, Deus Virginum,
Deus qui potestatem habes donare vitam post mortem, requiem post laborem ; quia non est
Deus præter te, nec esse posset esse nisi tu creator omnium visibilium et invisibilium, cujus
regni non erit finis : humiliter majestati gloriæ tuæ supplicamus, ut ab omni infernalium
spirituum potestate, laqueo, deceptione et nequitia nos potenter liberare, et incolumes
custodire digneris. »

Et il cachait son visage dans ses mains quand le novice brandissait la croix. Il se pissait dessus.

Il attrapa un bout de ficelle auquel il avait des nœuds, un chapelet d’amateur, et il égrénait les prières qu’il connaissait.

« Notre Vieux qui êtes aux cieux,
que ton nom soit plantifié,
que ton peigne vienne,
que ta volonté soit faite dans la forêt comme au ciel… »

La charpente du poulailler craquait comme un navire en perdition.

Maintenant c’était le moment le plus désagréable, et la Soeur Jacqueline se dévoua pour ouvrir le bal.

Il fallait pleurer, alors elle se frotta le visage avec de l’oignon, elle savait que les larmes sincères viendraient plus tard, bien assez tôt. Les yeux injectés de sang, elle se confessa :

« Notre vieux, je confesse le péché de luxure par pensée.
J’ai convoité une personne, j’ai convoité la cuisinière. »

La Soeur Marie-des-Eaux se tourna vers elle avec un visage tordu par la désapprobation. Cela n’était pas du tout correct de sa part de la manifester, mais le novice n’avait aucune notion des conventions.

« Que vas-tu mettre en oeuvre pour expier ton péché ?, demanda-t-il. C’était la requête rituelle.
– Nous irons dormir au presbytère, je ne lui adresserai plus la parole et je ferai pénitence. »

La Soeur Jacqueline se redressa. Les larmes sincères étaient venues bien rapidement. Elle pris le relais du novice pour brandir le crucifix vers Basile et prêcher en latin :

« Per Christum Dominum nostrum. Amen.
Ab insidiis diaboli,
Libera nos Domine. »

C’était au tour de la Soeur Marie-des-Eaux de morfler :
« Notre vieux, je confesse le péché de colère par intention. J’ai envie de frapper plusieurs personnes aux Voivres, de planter mon Opinel dans leurs chairs. J’ai envie qu’ils souffrent comme ils font souffrir et qu’ils meurent comme ils tuent. Pardonnez-moi mon vieux de vouloir me substituer à votre sainte justice. »

Image
Frjee feather EP, par Forest Swords, un post-rock dub psyché et mazouté à souhait !

« Que vas-tu mettre en oeuvre pour expier ton péché ?
– Je vais m’infliger ce que je voulais leur infliger. » Et lentement, le bras empesé par son pansement, il ouvrit sa robe pour se larder la poitrine. La Soeur Jacqueline eut le temps de lui retirer la lame, pesant de tout son corps, avant qu’il n’ait pu s’entailler vraiment sérieusement, mais déjà il y avait du sang partout.

Il régnait une atmosphère de folie furieuse, entre le sang, l’ammoniaque, les gémissements de Basile, la sueur. A la lueur des bougies, l’air était comme tordu, une manifestation commune lors des exorcismes mais qui semblait prendre ici une ampleur inhabituelle et nouait le ventre.

Basile était résorbé en position fœtale, et les soeurs s’écroulèrent sur lui, fourbu.

Comme à chaque fois, il n’y avait pas eu de démon à exorciser. Basile était juste ce qu’il était, un simple d’esprit, influençable, qui avait commis une bêtise sous l’emprise de la boisson, et elles venaient de mettre en grand péril ce qu’il lui restait de santé mentale, juste pour vérifier un soupçon.

A leur sortir, Champo les regarda avec l’air attéré d’un témoin impuissant. On avait fait du mal à son ami, et c’est en se sentant bien merdeuses qu’elle réempoignèrent la cordée pour retourner aux Voivres.

Le sherpa se garda d’émettre un jugement, il fit même mine d’être jovial sur le trajet du retour, au milieu des sapins huileux qui bavaient sur le sentier, et derrière le rideau de ténèbres qui cachait des choses hostiles.

En revanche, il ne fit aucun commentaire, à part ce mot, à l’arrivée :
« Vous savez, les tulpas ne sont pas tous néfastes. Certains sont de bon conseil et essayent de nous prévenir du danger des autres. »

Elles le quittèrent pour se rendre à l’office du soir, elles étaient à moitié cassées mais elles ne pouvaient se dérober à leur devoir et elles avaient besoin de la communion pour se laver de ce qui était advenu.

La Soeur Jacqueline évita le regard de la Bernadette, à contre-coeur.

La Soeur Marie-des-Eaux refusa les soins que la cuisinière lui offrait, par solidarité avec la doyenne, qui se chargea, du coup, d’examiner les chairs meurtries du novice, dans la chambre, à la lueur de la bougie, alors qu’il griffonnait les mésaventures de la journée dans son fichu carnet.

La Soeur Jacqueline frissonnait d’émotions contraires à voir Soeur Marie-des-Eaux torse nu, corps grêle et noué de cicatrices comme autant de chemins de vie, palpitant de jeunesse et de colère.

Il y aurait supplément de Pater et d’Ave à murmurer durant la nuit.

« La Soeur Jacqueline, Champo vous a-t-il expliqué ce que c’était des tulpas ? »

Et c’est au cœur de la nuit qu’un cri du novice réveilla la doyenne, et peut-être tout l’étage avec :

« Cette histoire de tulpa, c’est la clé ! On a fait fausse route depuis le début !
– Qu’est-ce que vous racontez ?
– Demain, on retourne au Chaudron. »

Lexique :

raminer : critiquer, disputer
Division ! : juron
péteuillot : zone de gadoue
gôyotte : cagnotte, fortune cachée
greugnot : visage, bouche

Jauges communes :

Sainteté : 5
Bougies : 5
Chemin de Croix : 1

Bilan :

J’ai utilisé une aide de jeu intitulée Session Zéro, pour étoffer le passé de mes deux personnages principaux. Session Zero est un jeu de rôle créé par Meghan Cross, traduit par Axel Roll et
publié gratuitement avec l’aimable autorisation de Meghan Cross.
Relecteurs : Angela Quidam, Gaël Sacré, Matthieu Braboszcz
Le jeu implique de tirer 5 cartes par personnage, mais je n’en ai tiré que 3, pour ne pas alourdir. Je ne sais pas encore à quel point je vais exploiter ça, mais vous pouvez retrouver les trois souvenirs (oubliés) de chaque nonne dans les deux feuilles de personnage.
J’ai atteint une fois trois croix et j’ai donc considéré que les nonnes étaient désormais sous la surveillance des Soubise.
J’ai fait deux trois tirages de l’Almanach, mais pas de Muses & Oracles.
La prochaine session va nous faire arriver à un pinacle de l’économie de jeu des Exorcistes, et ça va permettre de clôturer après le climax de chapitre que j’avais envisagé…

Feuilles de personnage :

Deux Sœurs du Très-Saint-Sauveur (ordre chanoine, couvent à Saint-Dié)

Sœur Jacqueline

Vice :
+ La luxure

Vertu :
+ La prudence

Description physique et personnalité :
Cinquantaine, visage rond et couperosé par la bière de lichen, yeux un peu fixes. Bonne vivante. Assez affectée par l’oubli, n’a pas de souvenir d’avoir jamais quitté le couvent de Saint-Dié

Bref historique :
Il est possible qu’elle ait eu récemment une vie en dehors du couvent. Il est aussi possible qu’elle ait été cloîtrée pour contrer son penchant à la luxure, et qu’on l’ait incité à oublier son passé (onction à l’eau bénite d’oubli ?)

Mots-clefs :
– Soeur Exorciste
– Inspire la confiance
– Cuisinière
– Contemplative
– Intuitions

Lien avec autre PJ :
A sauvé la vie de Soeur Marie des Eaux mais ne s’en souvient pas. Aurait été sa formatrice ou sa compagne d’apprentissage en exorcisme ?

PNJ Favori :
Bernadette, la tenancière du Pont des Fées

Passé oublié (tiré avec Session Zéro) :

Personne n’est parfait. Quel est le plus gros mensonge que vous ayez jamais énoncé ? À qui
l’avez-vous révélé ? Pourquoi avoir menti ?
J’étais la servante d’une Mère Truie. Je l’ai révélé (sous la torture) à l’archevêque de Saint-Dié. J’ai menti parce que j’étais infiltrée chez les chanoinesses, mais l’archevêque m’a sauvée de l’emprise de la Mère Truie et m’a accordé l’eau d’oubli.

Les anniversaires sont toujours prétextes à de grandes fêtes. Décrivez votre anniversaire le
plus mémorable. De quel anniversaire s’agissait-il ? Qu’est-ce qui l’a rendu si mémorable ?
C’est l’anniversaire de mon entrée au couvent. Il est mémorable parce que j’ai vraiment le droit de manger beaucoup à ce moment et parce que personne n’évoque jamais la date exacte de mon entrée.

Un amour passé fait toujours partie de votre vie. Depuis quand étiez-vous amoureuse ?
Qu’aimiez-vous le plus chez cette personne ? Comment votre histoire s’est-elle terminée ?
J’ai été amoureuse d’une batelière qui menait les pélérinages vers la fontaine d’oubli. J’aimais la langueur de cette personne. L’histoire s’est terminée quand j’ai dû boire l’eau d’oubli.

Sœur Marie-des-Eaux

Vice :
La colère

Vertu :
La force

Description physique et personnalité :
Jeune, borgne (cache-oeil), cheveux courts, visage androgyne (tout le monde la genre au masculin). Un air de froide détermination. Paranoïaque et violente. A reçu une formation de mémographe et tient un registre de tous ses souvenirs (pattes de mouche)

Bref historique :
A connu une jeunesse très traumatique (elle a notamment aimé un horla, mais celui-ci est mort quand ils se sont embrassés, étonnement c’est la chose qui l’a marqué le plus alors qu’elle a été victime de choses plus violentes), au terme duquel elle a d’abord reçu une formation de mémographe puis de soeur exorciste. En guerre contre les figures du mal. Assez attachée au voeu de chasteté. Fascinée par le texte de l’Apocalypse.

Mots-Clefs :
– Soeur Exorciste
– Opinel
– Mémographe
– Combattante
– Âne

Lien avec autre PJ :
A sauvé la vie de Soeur Jacqueline, s’en rappelle mais ne veut pas lui remettre ça dans les dents. La naïveté de Soeur Jacqueline a failli leur coûter la vie en enfer.

PNJ favori :
Basile, le cordelier (ses cordes sont vecteurs d’égrégore, elles lui ont révélé la statue de Jésus)

Passé oublié (tiré avec Session Zéro)

Il y a quelqu’un de spécial à qui vous avez ouvert votre cœur. Décrivez votre premier amour :
Était-ce réciproque ? Qu’est-ce que vous aimiez le plus chez cette personne ?
Je pense que c’était réciproque. C’était un être de cicatrices et de souffrance, alors il me comprenait sans parler, c’est ça que j’aimais le plus chez lui. Notre amour était réciproque et c’est ça qui l’a perdu, il est tombé en miettes quand je l’ai embrassé.

Un son particulier vous fait toujours sourire. De quel son s’agit-il ? Comment est-ce devenu
un son rassurant pour vous ? L’entendez-vous encore maintenant que vous avez commencé à
voyager ?
C’est le son de l’eau courante. Cela évoque la vie et la pureté qui continuent à se trouver un chemin, malgré tout. Je ne l’ai pas beaucoup entendu durant mon périple, aussi je m’intéresse à découvrir où sont les ruisseaux aux Voivres, on m’a parlé des Forges Quenot.

Vous aviez un compagnon fidèle en grandissant. Décrivez l’animal qui a accompagné votre
enfance. Comment est-il devenu votre compagnon ? Est-il toujours votre animal ?
C’était un lapin dodu et je l’emmenais partout avec moi. Mais un jour, on m’a fait manger du civet et j’ai appris que c’était mon lapin. C’est le dernier souvenir que j’ai de mes parents.

[Dans le mufle des Vosges] 2.La folie du cordelier

LA FOLIE DU CORDELIER

Chose promise, chose due, je continue mon roman Millevaux. Les deux Soeurs exorcistes partent à la rencontre de l’idiot du village coupable de sacrilège.

Joué / écrit le 21/10/2019

Jeu principal utilisé : Les Exorcistes, de Batronoban et Trickytophe (auquel j’ai aussi pas mal contribué avec le texte de l’Apocalypse de Millevaux et tout le chapitre sur la résolution diceless)

Le projet : Dans le mufle des Vosges, un roman-feuilleton Millevaux

N.B. : Les personnages et les faits sont fictifs.

Avertissement : contenu sensible (voir détail après l’image)

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James C Farmer, cc-by-nc-nd, sur flickr

Contenu sensible : mort d’enfant (graphique), cruauté envers les animaux

Passage précédent :
1. Le centre du monde

 

L’histoire :

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Antlia, par Drome, un drone expérimental qui dresse tout un paysage de fermes hantées pour l’éternité.

Le banquet battit ensuite son plein. On jeta un ou deux tocs dans la grande cheminée et la grande salle s’emplit d’une odeur de résine et de suie qui fit du bien aux nerfs et aux corps, si bien que les plus inaptes à la fête finirent manifester l’enthousiasme que la bière de lichen n’avait pas encore réussi à réveiller. Seule la Soeur Marie-des-Eaux gardait cet air renfrogné que seules les personnes comme elles, atteintes de douleurs chroniques, pouvaient affiché, ce renfermement indéridable des traits, cette torture de la chair imprimée dans la face, parce que quand les gens des Voivres trinquaient en l’honneur de l’automne, rejoints par la Soeur Jacqueline qui ne se faisait jamais prier pour partager les instants de convivialité, et bien la Soeur Marie-des-Eaux restait prisonnière de ses os qui lui rentraient dans les organes, elle continuait donc à grincer des dents et ne daignait même pas faire semblant d’être heureuse d’être là.

Elles étaient en bout de table avec Fréchin et l’abbé Houillon, la place d’honneur dos à la cheminée, avec les craquements du bois qui se joignait aux conversations. A l’autre bout, accompagné de sa cour avide de ragots, un homme édenté d’âge canonique, avec des lunettes noires qui lui occupaient tout le visage. On le leur désigna comme l’Oncle Mougeot, une sorte de contre-pouvoir dans le village.

La Bernadette, tout sourire, leur servit le cochon qu’elle venait d’apprêter, il était tout en sauce, et les parts étaient généreuses et Fréchin et l’Abbé Houillon eurent même un bout de la tête et de la cervelle, que le curé s’empressa de vanter comme étant la partie la plus noble du plat, les viandes blanches étant le lot des enfants et des sots. La Soeur Marie-des-Eaux refusa son assiette, et obligea la cuisinière à ne lui servir que des oignons. La Soeur Jacqueline porta la viande à sa bouche avec délice, mais elle n’eut le bonheur que d’une bouchée car la Soeur Marie-des-Eaux planta son Opinel sur la table avec un « N’y touchez pas ! » qui n’aurait supporté aucune réplique.

La Soeur Jacqueline devait se confesser une chose : son novice lui faisait peur. Pour se consoler de ne pouvoir manger plus de cochon, elle en parla :
« D’où vous vient un si beau cochon ?
– C’est un cochon des Soubise, expliqua l’abbé Houillon. Ils l’ont offert en l’honneur de Saint-Constant.
– Et ils sont là les Soubise ?
– Non. Vous savez, ils ne sortent pas beaucoup de leur ferme. C’est la prochaine après l’Auberge.
– Comment ils font pour avoir un tel morceau ?, demanda la Soeur Marie-des-Eaux.
– Alors là, vous m’interrogez sur les mystères de l’élevage. »

Il y eut même du dessert avec de la tarte aux brimbelles qui fit le bonheur de la Soeur Jacqueline et dont Soeur Marie-des-Eaux ne mangea qu’une fourchettée. Et un gars sortit un accordéon tout râpé, on se mit à chanter et à danser. Il y avait des guirlandes de feuilles mortes et de la goutte en l’honneur de l’automne. La Soeur Marie-des-Eaux jetta son verre de goutte dans le feu, mais la Soeur Jacqueline ne se fit pas prier. La mirabelle titrait fort, elle s’empourpra aussitôt, elle se sentait environnée de chaleur à l’intérieur comme à l’extérieur, la gorge lui piquait et la tête lui brûlait. C’était agréable. Il n’y avait pas que des choses terribles dans ce monde.

La Bernadette leur demanda, avec sa voix caractéristique, calme, presque endormie, empreinte de bienveillance :
« Alors comme ça vous venez pour un exorcisme ? »
Ce fut la Soeur Jacqueline qui répondit, car la Soeur Marie-des-Eaux était définitivement dans la bouderie.
« Au départ, oui, nous sommes assermentées pour ça. Mais ça ne sera pas nécessaire. Donc nous profitons de votre hospitalité puis nous repartirons à Saint-Dié. »
A voix basse, la Bernadette conclut : « De toute façon, je crois que vous voyez les choses avec un biais. Il faudra que je vous explique tout ça. »

Un instant d’après, elle dansait avec la Bernadette. La cuisinière avait des yeux plissés derrière ces lunettes, elle avait un sourire qui était taillé pour accueillir les étrangers. Et elle invitait la Soeur Jacqueline dans son rythme.

La Soeur Marie-des-Eaux était économe sur toutes les ressources du groupe, mais faisait une exception avec les bougies. Ce soir encore, dans la petite chambre dans les combles que la Bernadette leur avait douillettement installée, elle maintint l’éclairage jusque fort tard pour tenir à jour son carnet.

Tout en tâchant de trouver le sommeil, la Soeur Jacqueline la regardait noircir les pages de ses pattes de mouches, une écriture serrée, les mots soudés les uns aux autres et recroquevillées dans une forme d’écriture cryptique, presque larvaire, conçue pour faire durer les carnets le plus longtemps possible et rester hermétique à la lecture des curieux.
« Quelle importance ?, songea la Soeur Jacqueline. Si le petit venait à disparaître, personne ne pourra rien comprendre au charabia de son journal et savoir ce qui lui est arrivé. Lui-même, est-il seulement capable de se relire ? »

Au petit matin, la Soeur Jacqueline mangeait en douce du saucisson offert par la cuisinière, quand elle vit le novice descendre l’escalier, tout équipé. Elle repoussa son assiette vite fait.

« On va quand même aller faire un tour voir Basile. Juste pour avoir sa version des faits. C’est bien au lieu-dit Le Chaudron qu’il habite ?
– Oui, fit la Bernadette.
– Et pourquoi ça s’appelle Le Chaudron ?
– ça, c’est juste des légendes locales. », conclut-elle avec un regard appuyé vers la Soeur Jacqueline.

L’abbé Houillon trouva inutile de les accompagner. A vol d’oiseau, le Chaudron était tout proche et par ailleurs les soeurs choisirent de couper au plus droit en évitant les sentiers communaux, mais la forêt était si épaisse que la traversée prit un temps conséquent. C’était de la pente et des talus, le sol glissant bourré de lombrics et l’ombre des épicéas, et l’âne Maurice renâclait à progresser, démontrant à nouveau sa haine proverbiale du hors-piste. Il ne pleuvait presque plus mais les aiguilles charriaient la flotte de la veille, si bien qu’elles étaient tout autant puisées. Il y avait peu de marques de coupe sur les arbres, apparemment l’activité forestière était moins développée que dans les Hautes-Vosges, à croire que les gens des Voivres se terraient dans la grand-rue et n’en sortaient point. Et à se demander si les animaux étaient à l’avenant, car on n’entendait que le coucou.

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Death will someday set you free, par Ghostly Graves, du folk occulte pour western fantôme.

Elles arrivèrent dans un verger de mirabelliers qui menaçait de se faire engloutir. Une dizaine d’arbres noircis, tordus et souffreteux qui correspondaient à ce que la Bernadette leur avait indiqué comme point de repère (bien qu’elle les eut aussi déconseillé d’éviter les chemins communaux). Il y avait des fruits pourris et des chiures d’animaux aux pieds.
« Il faut descendre comme ça à peu près de biais et ce sera la deuxième ferme. », annonça la Soeur Jacqueline. Puis elle déglutit avec peine. Les grognements qui venaient dans son dos lui avaient coupé le sifflet. La Soeur Marie-des-Eaux fourbit son Opinel.

Trois loups, dégueulasses, tous à moitié brûlés, la chair à vif et suppurente (les séquelles d’une attaque de camp ?), les avaient encerclées sans bruit et maintenant s’approchaient. ça se voyait à leur peut museau qu’ils crevaient de faim. Le novice lança son bras armé vers l’une des bêtes mais elle lui attrappa le bras entre ses crocs et s’y accrocha comme une tique à un mollet. La Soeur-Marie-des-Eaux fit abstraction de la douleur, mais elle se retrouvait bloquée comme un con et déjà un deuxième loup arriva dans son dos tandis que le dernier se mit à gueuler d’un air si sinistre que le novice se rendit enfin compte qu’il était temps d’avoir peur. La Soeur Jacqueline tenta de grimper dans un mirabellier, mais les branches pétaient sous son poids et déjà le loup gueulard courait vers sa couenne, et là-dessus la chanoinesse ne savait plus s’il fallait prier le Vieux ou le Diable pour s’en sortir. Le secours lui arriva d’un endroit inattendu : Maurice décocha une ruade au loup gueulard et le bruit de ses côtes cassées rappela en plus gros celui d’une coquille d’oeuf qu’on écrase entre ses doigts. Le loup mutilé pédalait dans la gadoue, tournant sur lui-même et jappant, au supplice. Les deux autres s’enfuirent sans demander leur reste.

La Soeur Marie-des-Eaux se précipita vers leur bête de somme, lui carressant le flanc. « Je crois que tu es l’élément le plus efficace de notre équipe, mon vieux. »

La Soeur Jacqueline était pour qu’on décampe en laissant le loup à son sort. Mais La Soeur Marie-des-Eaux protesta : « Il faut qu’on abrège ses souffrances. » Et le novice se comporta d’une façon que la Soeur Jacqueline détestait, parce que ça la déstabilisait totalement : dans les moments d’action urgente comme celui qui avait précédé, la Soeur Marie-des-Eaux était d’une implacable rapidité, comme il se mouvait dans sa propre unité temporelle. Donc sa déclaration ne souffrait pas la discussion, parce que déjà elle était sur l’animal et son bras avait décrit un arc-de-cercle au-dessus de sa gorge et l’Opinel crachait un flot de sang noir.

D’abord il y eut la douleur du choc mental, comme un réseau de neurones qui explose, mais la douleur était une compagne familière, et après il y eut le flachebacque du loup, et ça, nul ne peut s’y habituer.

Le voilà maintenant dans la peau du loup. L’étrangeté de courir à quatre pattes, les affres spécifiques des grands brûlés, l’exotisme de sa propre odeur, fauve. Là avec sa minuscule meute à épier l’enclos aux cochons. Une immense truie qui lui inspire une sainte terreur, seule une faim tenace l’a incité à venir. La puanteur du lisier.

Et cette femme au visage couvert de croûtes, les cheveux sales collés sur sa peau, couverte d’un manteau de pluie qui cache le reste de son corps. Elle porte un paquet qu’elle s’apprête à jeter aux cochons, et elle voit les loups et finalement c’est à eux qu’elle le jette, comme par – compassion -.
Et dans la peau du loup, il dévore le contenu du paquet sans réfléchir, c’est tendre et chaud. Et puis un bout en tombe alors qu’il se dispute le festin avec les deux autres loups : une tête.

Une tête de bébé.

La Soeur Marie-des-Hauts perd pied et roule dans la pente. Elle s’éclate contre une souche, plante ses mains dans l’humus et vomit tout ce qu’elle peut sortir son estomac, essentiellement le peu d’oignons et de brimbelles qu’elle avait mangé la veille, puis de la bile qui vient lui cramer la gorge.

« Saleté… de flachebacques. »

La Soeur Jacqueline ne lui donne pas vraiment le temps de reprendre ses esprits, elle l’attrappe par le bras et la force à se relever : il faut pas rester là.

Elles arrivent au pied d’un premier corps de ferme, d’un seul bloc, austère, aux murs lépreux et le longent pour atteindre, entre les arbres et le sol marécageux, un étang rempli de prêles – signe qu’elles sont arrivées à la ferme des Thiébaud.

Elles longent la digue étroite. A leur droite, une fontaine couverte, remplie de lentilles d’eaux et d’animalcules blancs qui pourraient bien être des daphnies et qui pourraient bien être autre chose. A la gauche, la maison des Thiébaud, le crépi dégoulinant, avec deux entrées de cave sur les côtés. Devant, l’étable, on entend une ou deux vaches. Derrière, un sentier de gravier conduit aux autres maisons du Chaudron.

Un paysan en pantalon vert est occupé à jeter des choses contre le mur de l’étable. Il se tourne vers elles, il a l’air débonnaire, un teint encore plus couperosé que celui de la Soeur Jacqueline. Il est comme fondant dans ses habits débraillés, il leur adresse un petit sourire et agite la main en guise d’accueil, sans lâcher ce qu’il tient : un chaton éclaté.

« Fallait pas vous déplacer, j’ai rien pour vous recevoir », leur fit la mère Thiébaud une fois qu’elles furent à l’intérieur. La petite vieille, ridée comme pas permis, le menton en galoche, avait mis une casserolle tordue de chicorée à réchauffer sur le poêle dont les émanations noircissaient le mur. Le père Thiébaud était retourné dans son fauteuil et parlait dans le vide.
« Notre Basile a toujours été simple, faut lui pardonner. (Elle rajusta son châle.) Et puis c’est bon, le problème est réglé, y sortira plus, c’est promis. » Elle leur servit leurs tasses de chicorée avec une main tordue par l’arthrose. La Soeur Marie-des-Eaux la regarda avec la sympathie instantanée qui lie les personnes originaires de l’empire des rhumatismes. Il y avait un rameau desséché au-dessus de la bruyante horloge : on était chez des croyants, la foi du charbonnier sans remise en question et sans ostentation.
« Bobi, si Félix est rentré ?, demanda le père.
– Non, pas encore. », fit la mère, l’air un peu inquiet.
Le novice laissa sa consoeur prendre le temps de se réchauffer près du poêle puis demanda :
« Est-ce qu’on peut le voir ? »

L’abbé Houillon avait dit vrai : pour couper court aux craintes du villageois, les Thiébaud avaient enfermé leur fils dans le poulailler et comptaient l’y laisser pour toujours.

C’était une petite dépendance au-dessus de l’entrée de cave, on y voyait guère parce que la fenêtre était couverte d’une vitre de plastique translucide. L’odeur d’ammoniaque était forte et faisait du lieu une sorte de dimension parallèle, qui n’était pas tout à fait notre monde. Il y avait des poules partout dans ce qui avait jadis été une maison d’habitation, dont aujourd’hui les surfaces étaient recouvertes de paille et de déjections. On les invita à monter l’échelle de rondins. Les parents ne pouvaient pas les suivre, de crainte de se casser le cou, et ils verrouillèrent derrière elles.

Il y avait peu de poules sous les combles, mais le coassement incessant venu du palier rappelait l’indignité de la situation. Elles mirent du temps à trouver Basile, vu que le seul oeil-de-boeuf dégageait peu de lumière. Il était recroquevillé, il y avait peu de place pour se tenir debout. Il était en train de tresser une corde avec les mêmes grosses mains qu’ont ici tous les gens du village, et les gens des Vosges en général à cause du labeur. Il leur adressa un sourire plus timide que méfiant. Des cheveux gris et un visage pas méchant. La Soeur Jacqueline pensa qu’il avait peut-être le même âge que lui, et ça lui fit drôle.

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Lashing the Rye, par Harvestman, americana dépressive, sur la superstition paysanne et la grandeur des espaces confinés.

« Y’avait une chatte qui s’était cachée un jour dans ce grenier, fit Basile. Elle était pleine et elle savait qu’on tuerait ses chatons. Alors elle s’est cachée ici. Mais ses chatons ils sont devenus trop grands et elle pouvait plus les nourrir. Un beau jour, la mère elle voit quelque chose tomber de l’oeil de boeuf. C’est la chatte, elle faisait descendre ses chatons. Qu’est-ce qu’ils étaient beaux ! Mais bon ils étaient pleins de puces alors le père y les a claqués contre le mur de l’étable. Mais la chatte elle en avait pas descendu un. Elle l’a descendu plus tard et celui-là on l’a gardé, maintenant il est grand, c’est le chat roux, Félix.
– Vous savez pourquoi on est là ? », demanda la Soeur Jacqueline. La Soeur Marie-des-Eaux la laissait mener les interrogatoires car elle était plus douée avec les gens.
« Parce que j’ai cassé le lustre et le Jésus-cuit, répondit Basile avec un tremblement dans la voix.
– Oui. Pourquoi t’as fait ça ?
– Parce que…
– Parce que t’étais soûl ?
– Parce que c’est des voix dans ma tête… Elles m’ont dit de le faire. »

En fait il leur inspirait de la pitié. Elles lui firent dire un Pater Noster et un Ave Maria et il leur offrit une corde.

« On est vraiment désolés, fit la mère quand ils furent de retour à la cuisine. Il était un peu ficelle, c’est pour ça qu’il est resté avec nous, il aurait pas pu tenir sa propre ferme. Y s’intéressait qu’aux cordes, et pis à tresser des baugeottes. » Elle leur montra quelques uns de ses ouvrages, c’était finement exécuté, et puis il y avait aussi une bombonne à jus de pomme, entourée d’un tressage d’osier de sa main.
« L’ennui, c’est surtout qu’il a cassé le Jésus-Cuit. Du coup ils attendent que le diocèse en rapporte un nouveau, y va sûrement vous demander de faire la commission. Du coup, le Jésus-Cuit cassé, il est dans notre grenier maintenant.
– On peut le voir ?, fit la Soeur Marie-des-Eaux.
– Ah oui, montez, c’est là-haut à droite après l’escalier. Je vous suis pas, j’peux plus monter les marches. »

En haut de l’escalier elles tombèrent sur un palier qui communiquait avec les chambres des Thiébaud et de leurs fils. Il y avait une lampe à huile sur une commode, dont la Soeur Jacqueline s’empara.
Elles poussèrent une porte toute simple que tenait un cale-porte formé d’un boudin de tissu avec une tête de chien. Le pont était saturé par l’odeur des oignons qu’on avait mis à sécher, il y avait des carcasses rouillées d’engins agricoles et des bombonnes de jus de pomme couvertes de poussière. Elles montèrent un escalier de bois des plus instables pour accéder au deuxième étage du grenier. Il y avait des cartons remplis de livres laissés à la crasse et aux moisissures. C’était tentant de s’arrêter pour les consulter, tout ce qui contient de la mémoire nous attire comme le miel pour les mouches, mais ça aurait été inconvenant de s’attarder. La Soeur Marie-des-Eaux s’aventura au fond des greniers. Il n’y avait plus de bois de porte pour accéder à la chambre mansardée du fond. Elle regarda le plancher en premier lieu, car les planches hors d’âge menaçaient de tomber sous son poids, et elle interdit même l’accès à la Soeur Jacqueline, qui pesait deux fois plus lourd qu’elle. Elle sentit un présence, et quand elle se tourna vers la fenêtre, elle sursauta. Car il y avait vraiment quelqu’un !

 

Lexique :

Goutte : liqueur forte, habituellement à la poire où à la mirabelle.
Peut : laid, méchant
Bobi : Interjection
Pont : premier étage d’un grenier, qui communique avec l’extérieur pour faire passer les engins agricoles.

 

Bilan :

On avance à pas de loup dans l’action, mais je suis content de cette mise en place pépère. J’ai beaucoup exploité les idées que j’avais imaginées lors de mon premier brainstorming, mais j’ai un peu plus utilisé le système : j’ai rajouté deux croix sur le chemin de croix (une quand Soeur Marie-des-Eaux a interdit à Soeur Jacqueline de manger de la viande, une quand l’âne les a sortis d’un mauvais), ce qui va leur causer des ennuis dès qu’on rajoutera une troisième croix. J’ai aussi allumé une bougie à cause de la blessure de Soeur Marie des Eaux et j’en allumé deux autres parce que les règles disent de le faire à chaque fois que l’histoire avance. une bougie par session d’écriture me semble donc un minimum.
J’ai aussi été surpris par le résultat. Je n’avais pas imaginé que la Soeur Marie-des-Eaux tuerait le loup mais c’était dans l’enchaînement logique. Et du coup, j’ai amené une règle héritée d’Ecorce : quand on tue quelqu’un, on prend un choc mental (que j’ai décrit comme peu impactant tout simplement parce que la Soeur Marie des Eaux est coriace, mais aussi parce que dans ma tête, c’est l’équivalent de la Tueuse dans Ecorce ; le choc mental ne l’impacte pas.) et on a un flachebacque de la personne qu’on a tué. J’ai tiré sur l’Almanach et ça a amené cette histoire de bébé que j’ai reliée aux Soubise : très pratique parce que ça me surprend et en même temps je fais avancer ma deuxième intrigue.
J’ai prévu une prochaine journée assez pépère mais après il va y avoir de l’action et vu comment les jauges auront monté, ça va faire mal 🙂

 

Jauges communes :

Sainteté : 6
Bougies : 3
Chemin de Croix : 2

 

Feuilles de personnage

Deux Soeurs du Très-Saint-Sauveur (ordre chanoine, couvent à Saint-Dié)

Soeur Jacqueline

Vice :
+ La luxure

Vertu :
+ La prudence

Description physique et personnalité :
Cinquantaine, visage rond et couperosé par la bière de lichen, yeux un peu fixes. Bonne vivante. Assez affectée par l’oubli, n’a pas de souvenir d’avoir jamais quitté le couvent de Saint-Dié

Bref historique :
Il est possible qu’elle ait eu récemment une vie en dehors du couvent. Il est aussi possible qu’elle ait été cloîtrée pour contrer son penchant à la luxure, et qu’on l’ait incité à oublier son passé (onction à l’eau bénite d’oubli ?)

Mots-clefs :
– Soeur Exorciste
– Inspire la confiance
– Cuisinière
– Contemplative
– Intuitions

Lien avec autre PJ :
A sauvé la vie de Soeur Marie des Eaux mais ne s’en souvient pas. Aurait été sa formatrice ou sa compagne d’apprentissage en exorcisme ?

PNJ Favori :
Bernadette, la tenancière du Pont des Fées
Soeur Marie-des-Eaux

Vice :
La colère

Vertu :
La force

Description physique et personnalité :
Jeune, borgne (cache-oeil), cheveux courts, visage androgyne (tout le monde la genre au masculin). Un air de froide détermination. Paranoïaque et violente. A reçu une formation de mémographe et tient un registre de tous ses souvenirs (pattes de mouche)

Bref historique :
A connu une jeunesse très traumatique (elle a notamment aimé un horla, mais celui-ci est mort quand ils se sont embrassés, étonnement c’est la chose qui l’a marqué le plus alors qu’elle a été victime de choses plus violentes), au terme duquel elle a d’abord reçu une formation de mémographe puis de soeur exorciste. En guerre contre les figures du mal. Assez attachée au voeu de chasteté. Fascinée par le texte de l’Apocalypse.

Mots-Clefs :
– Soeur Exorciste
– Opinel
– Mémographe
– Combattante
– Âne

Lien avec autre PJ :
A sauvé la vie de Soeur Jacqueline, s’en rappelle mais ne veut pas lui remettre ça dans les dents. La naïveté de Soeur Jacqueline a failli leur coûter la vie en enfer.

PNJ favori :
Basile, le cordelier (ses cordes sont vecteurs d’égrégore, elles lui ont révélé la statue de Jésus)

 

La suite :

3. Un exorcisme dans le poulailler

Où l’on en apprend plus sur les lunaires habitants du village, et sur les turpitudes morales de nos deux nonnes exorcistes.

[Dans le mufle des Vosges] 1. Le centre du Monde

LE CENTRE DU MONDE

Premier chapitre du roman Millevaux « Dans le mufle des Vosges », réalisé grâce au jeu de rôle Les Exorcistes et à quelques aides de jeu !

Jeu principal utilisé : Les Exorcistes, de Batronoban et Trickytophe (auquel j’ai aussi pas mal contribué avec le texte de l’Apocalypse de Millevaux et tout le chapitre sur la résolution diceless)

Le projet : Dans le mufle des Vosges, un roman-feuilleton Millevaux

N.B. : Les personnages et les faits sont fictifs.

Avertissement : contenu sensible (voir détail après l’image)

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Ske, Giles Watson, cc-by-sa, sur flickr

Contenu sensible : cruauté envers les animaux

 

Présentation :

Voilà, je me lance enfin dans la rédaction d’un roman Millevaux. J’ai mis beaucoup de temps pour sauter ce pas, car pour avoir écrit quelques romans, je sais que c’est difficile. Mais aujourd’hui, j’ai un arrière-monde très solide (la forêt de Millevaux) et j’ai aussi trouvé le moyen de générer de l’histoire sans effort : utiliser des jeux de rôles et des aides de jeu. Une après-midi par semaine, je vais donc m’astreindre à écrire à partir de matériau ludique, un peu comme un jeu de rôle solo textuel, mais avec une certaine attention portée au style. Je ne me donne pas de direction précise et aucun personnage n’est sacré : le jeu me dira où ça nous mène. Afin de me motiver, je vous propose donc chaque semaine de découvrir mon travail en feuilleton. Nous verrons où cela nous conduira. En tout cas, je peux vous dire où ça commence : dans les Vosges. Dans le mufle même des Vosges.

 

Chapitre 1

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Wandervogel des Waldes, par Lord Lovidicus, du dungeon-synth aux accents de folk médiéval, patient, nostalgique et atmosphérique.

Des coups insistants agitent la clenche de fer sur le portail de l’Eglise Saint-Rémy, frappés si forts qu’ils arrivent presque à couvrir le tambourinement de la pluie. Le temps s’écoule et les coups redoublent. Derrière la porte, on finit par entendre : « Une minute, une minute ! », un bruit de clefs et enfin la sous-porte s’ouvre sur un prêtre en forme de tonneau, le nez armé de bésicles, les cheveux blancs de la tonsure en désordre. « Restez pas toquer, rentrez, rentrez, restez pas puisées ! »

Celles qui ne sont font pas prier pour s’engouffrer, ce sont deux bonnes soeurs accompagnées d’un âne qui a les quatre pieds blancs et les oreilles à l’avenant, et le bout du nez pâle. Les trois sont trempés comme des soupes, dégoulinants, sombres et délavés à la fois. Le curé commence à bouâler quand l’âne tout crotté se fraye un chemin dans la nef, mais la plus jeune des soeurs tape du pied d’un coup si fort qu’il se tait.

« Merci, merci, fait la plus âgée. Je suis la Soeur Jacqueline, et voici la Soeur Marie-des-Eaux. Nous venons du couvent des Soeurs du Très-Saint-Sauveur, et nous sommes mandatées par le diocèse de Saint-Dié. »
Encadré par son voile, la Soeur Jacqueline avait un visage tout rond qui la rendait difficile à dater. A la rigueur, la couperose de ses joues aidait davantage, environ la cinquantaine arrosée à la bière de lichen. Elle avait une voix forte mais douce et posée à la fois, qui rassura le curé.
« J’pensais pas qu’la forêt serait aussi drue si bas dans la vallée. »
En effet, elles n’en avaient émergé que pour tomber sur le panneau du village, Les Voivres, tout bouffé par des lichens en forme de trompette.
« Qu’est-ce que vous voulez que je vous dise ? Les Voivres, ça veut dire les Friches. »

Soeur Marie-des-Eaux était pour sa part très jeune. Sa robe de novice était ceinturée de porte-accessoires, ce qui dénotait un côté baroudeur plutôt surprenant pour une nonne. Mais elle n’avait pas la tête du métier de toute façon. Elle avait un visage fermé et semblait en permanence sur le qui-vive. Entre l’équipement qui la surchargeait, livres et outils, sa silhouette maigre comme un coup de trique et ses traits androgynes, elle était difficile à genrer. D’ailleurs, le curé s’est surpris à parler d’elle au masculin, et c’est ce que tout le monde faisait en général :
« Comment il a fait pour traverser toute la forêt depuis Saint-Dié ?
– C’est le Maurice, c’est notre âne. Il connaît par coeur cette route du diocèse, on n’a fait que de le suivre, et puis des fois on a demandé notre chemin pour vérifier, ou on a rejoint les caravanes qui nous paraissaient les plus honnêtes.
– J’suis l’abbé Houillon, je ne fais que l’église des Voivres et la chapelotte de Bonne-Espérance. Alors vous avez enfin reçu un de mes pigeons ? Je pensais qu’ils s’étaient tous fait bouffer.

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Flykt, par Forndom, du dark folk éthéré et paganiste au cœur des forêts glaciales du Grand Nord.

– Si nous en avons reçu un, annonça la Soeur Jacqueline. Nous avons un mandat d’exorcisme du diocèse de Saint-Dié.
– Attendez, vous vous allez peut-être vite en besogne ! Suivez-moi, je vais vous expliquer. »

L’église des Voivres était assez grande pour un si petit patelin, elle était brute, austère, craquelée de menaçante fissures. Mais les vitraux avaient de la gueule, les couleurs étaient pas trop passées et mettaient un peu de gaité sur la toile de branchages qu’on devinait juste derrière.
Les soeurs notèrent les débris d’un grand lustre, mis de côté. Maurice lapait dans le bénitier.
« Pourquoi ça s’appelle l’Eglise Saint-Rémy ? », demanda la Soeur Marie-des-Eaux. En bonne mémographe, elle posait toujours un tas de questions sur tout.
Pas peu fier, l’abbé Houillon montra du doigt la fresque au-dessus de l’hôtel. Elle était fissurée, écaillée, mais on voyait encore quelques détails.
« L’évêque Saint-Rémy. C’est lui qui a baptisé le roi des Terres Franques.
– Vraiment ?
– Qu’est-ce que vous voulez que je vous dise ? Les Voivres, c’est le centre du monde. »

Puis il leur montra un socle où aurait dû reposer une statue.
Le bruit de la pluie au-dehors donnait l’impression que l’église était sous un bombardement. Saleté d’automne qui commençait.
« J’envoie de temps en temps des pigeons pour donner des nouvelles au diocèse. Voilà ce qui s’est passé la dernière fois. Basile, c’est l’idiot du village, qui vit chez ses parents dans le hameau du Chaudron. Et bien l’autre fois il était dans la grand-rue pour vendre des cordes – il fabrique des cordes -, et les gars du village l’ont fait boire. Alors il est rentré dans l’église, complètement foingé si vous me permettez, et il a cassé le lustre avec un bâton. Il a aussi cassé la main et le visage de la statue de Jésus-Cuit. Mais bon, c’est tout. Ses parents le tiennent enfermé maintenant, il sortira plus. Fin de l’histoire. Je ne crois pas que ça nécessite un exorcisme. Je suis désolé que vous vous soyez déplacées pour rien.
– Bon, fit la Soeur Jacqueline, visiblement soulagée. Mais peut-on quand même vous demander l’hospitalité pour la nuit ?
– Je vous en prie, vous pourrez dormir au presbytère et on va mettre votre âne dans la grange. Mais avant, je tiens à vous inviter au repas de ce soir, à l’Auberge du Pont des Fées. Je dois bénir le cochon. C’est pour la Saint-Constant.
– Volontiers, mais pouvons-nous juste nous retirer un instant pour sécher nos affaires ? »

Dans l’intimité du presbytère, les soeurs retirèrent leurs voiles. La Soeur Jacqueline avait une longue chevelure blanche tissée de gris qui sentait la sueur et la bougie. La Soeur Marie-des-Eaux avait les cheveux courts en bataille et une odeur animale, qui confirmait l’air de sauvageon qu’elle était, toujours au fond d’elle, malgré le vernis de culture qu’on lui avait inculqué à coup de triques – pour ne citer que la méthode la plus douce – au couvent des Soeurs du Très-Saint-Sauveur, et avant, par son mentor mémographe.

La Soeur Jacqueline retira sa robe pour l’essorer. Elle avait des formes généreuses, suaves, ce qui laissait sa consoeur absolument indifférente, elle qui avait tendance à considérer les autres êtres humains comme des sortes de machines, et s’en désintéressait de la minute où elle avait évalué leur niveau de dangerosité et les avait considérés comme inoffensifs. Ce qui était le cas de la Soeur Jacqueline, qui n’était jamais sortie de son couvent, c’était la plus inoffensive et naïve des compagnons de route qu’il lui été donné d’avoir. Même l’âne Maurice avait plus de malice.

Tandis que la Soeur Jacqueline faisait trisser de sa robe l’équivalent d’une ou deux baugeottes d’eau, la Soeur Marie-des-Eaux s’employa à vérifier le tranchant de son Opinel, qu’est-ce qu’une bonne soeur faisait avec un schlass pareil, la Soeur Jacqueline se demandait bien. C’était un couteau de belle facture avec une lame damasquinée. Les ondulations et les noeuds sur son acier répondaient aux lignes du bois du manche. La Soeur Marie-des-Eaux ré-aiguisa le fil avec une pierre trempée dans l’eau. « J’ai vu une meule dans la grange, je ferai ça mieux tout à l’heure. »
Elle arrêta son aiguisage en plein milieu et sortir son carnet de mémographe pour fouiller dedans. Elle tourna nerveusement les pages craquantes du volume encombré d’herbiers et de marque-pages, pour s’arrêter sur l’éphéméride.
« C’est le jour de l’équinoxe d’automne. Quel genre de chrétiens sont-ils aux Voivres pour fêter une saison aussi pourrie ? »

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Pilgrimage, par Om, du doom / folk à chant clair, ritualiste, mystique et cyclique, pour un séjour dans les dédales de la raison et de l’égrégore.

Pour se rendre à l’Auberge du Pont des Fées, il suffisait de descendre la grand-rue. Certes, elle était encombrées d’arbres qui avaient poussé charnus en travers des pavés, mais c’était autre chose que le front végétal qui cernait toute la grand-rue. La pluie s’était calmée, mais la bise l’avait remplacée, pour geler l’eau qui était prise dans leurs os. Le ciel couvert de nuages à en crever, n’était qu’une masse pituitaire et scabreuse qui ne laisserait plus passer la lumière du soleil avant le printemps, pour sinon qu’une telle saison existât dans le val de Vôge.

L’Auberge était de bonne taille et le curé leur expliqua qu’on venait encore de loin pour y profiter du gîte et de la bonne chère. La Soeur Marie-des-Eaux se demanda à quel point dans le val de Vôge on était assez stupide pour risquer sa peau à travers la forêt juste dans la perspective d’un bon gueuleton.

A l’intérieur, c’était pour ainsi dire, dans son jus. On rentrait par un petit bistrot où campait Vauthier, le pilier de comptoir, un petit moustachu tout habillé en jaune dans ses sabots, avec le petit carrelage tout décoloré, et l’arrière-salle avec des tableaux de clown qui aurait fait peur au plus déridé des ivrognes.

Le curé les conduisit dans la cuisine tout en couloir pour leur présenter la Bernadette, la tenancière de l’Auberge. Elle leva le nez de ses fourneaux pour les saluer d’une solide poignée de main. La Soeur Jacqueline sentit une vague de chaleur monter et ça ne venait pas que de la cuisine. La Bernadette était souriante, à peu près de son âge, celui qu’il est impossible de déterminer, elle était toute en chair, et on ne sait pourquoi Jacqueline attarda son retard sur le grain de beauté que la cuisinière avait à la joue. Un macaron d’une certaine taille, de ces excroissances qui font partie de nous mais qui en même temps semblent des corps étrangers avec leur volonté propre. Elle fut incapable de bafouiller quoi que ce soit d’intelligible, et voyant qu’elle bresaillait, la Soeur Marie-des-Eaux la bouscula pour adresser une poignée de main tout aussi ferme à la cuisinière et mettre court à ce moment gênant comme l’étaient tous les types de relations humaines.

Un hurlement – braillard – une bouâlante de tous les diables dans la remise, c’est qui les accueillit quand le curé les amena bénir le cochon. La bête était encore bien vivante, encore que les gars des Voivres s’employaient fort à y mettre un terme. C’était un porc d’une envergure exceptionnelle, puant et crotté comme c’était pas permis. Ils étaient une dizaine de gars, en costume traditionnelle, chemise blanche, gilet noir, à le ceinturer avec des cordes – ironie du sort, sûrement celles vendues par Basile – et à le bourrer de coups de sabots. Y’en avait trois rien que sur le dos de l’animal pour le contenir. Fréchin, le maire du village, un type colossal d’un embonpoint baroque, rouge dans l’effort, la moustache frissonnante, un gars qui avait tout de suite une tête sympathique, se vit attribuer l’honneur de la mise à mort.

Le cochon fixa sauvagement la Soeur Marie-des-Eaux dans le regard. Elle sentit quelque chose passer, de complètement fou. Est-ce qu’il l’appelait à l’aide ? Elle porta la main à son Opinel, mais la Soeur Jacqueline l’arrêta d’un geste de la main.

Tandis que les gars maintenaient comme ils pouvaient la tête du porc en veillant à pas se faire mordre, le maire sortit un pistolet d’abattage et le plaqua sur le crâne de la bête. Il y eut une détonation brusque quand le poinçon sortit du canon et traversa l’os. Mais ils devaient pas avoir les bonnes cartouches, peut-être ils n’avaient que des cartouches à vache, où peut-être qu’il avait pas appuyé au bon endroit, car le cochon tomba pas raide mort comme c’était prévu. Il se redressa sur ses pattes, se cambra, envoyant valser les paysans dans tous les sens, et il gueula de toutes ses forces, un truc qui fit vibrer toute la remise et qui raisonna dans les fibres des muscles et de la cervelle de tout le monde, un appel, une plainte, des borborygmes de sang et de salive, une voix.

« La langue putride. », siffla la Soeur Marie-des-Eaux entre ses dents. Elle frissonnait comme un fétu et la Soeur Jacqueline jeta un manteau sur leurs épaules pour s’épargner la suite du spectacle.

« Môôôônnnn la vache !, protesta Fréchin avant de poinçonner deux ou trois fois de plus la gueule du cochon. Elle tomba sur la terre battue en soulevant des kilos de poussière et de merde, et tout le monde sauta sur la fraîche carcasse pour la débiter avec les couteaux et les feuilles de boucher. Il y avait foutrement assez de sang pour faire du boudin pour toute l’année, et on dit même que cette nuit-là, on avait perdu le père Fanfan et on l’a retrouvé prisonnier dans une des saucisses qu’on avait faite avec l’animal.

 

Lexique :

clenche = poignée
puisé = trempé
bouâler = râler
chapelotte = petite chapelle
foingé = saoul
schlass = couteau
baugeotte = grand panier en osier à deux poignées
bise = vent du nord
brésailler = lambiner, rester à rien faire ou tourner en rond

 

Bilan :

Je pensais que j’arriverais plus loin dans la fiction, mais j’ai perdu un peu de temps sur la mise en place, pas mal de recherches internet sur le terroir vosgien et sur la religion, et puis j’avais des images fortes en tête depuis une semaine de brainstorming, donc j’ai voulu prendre le temps de les mettre en place.
Du fait de cette avancée lente, je n’ai pas vraiment utilisé les règles des Exorcistes, mais en revanche la création de personnage m’a bien aidé et j’ai pas mal d’idée en réserve juste à partir de ce qu’on sait de l’historique des Exorcistes.
Comme aide de jeu, je n’ai finalement utilisé qu’un seul tirage de l’Almanach (un truc qui parle de cordes et d’égrégore, d’où la profession de Basile) et trois tirages aléatoires de musiques d’ambiance.
En tout cas, je suis assez content du résultat, j’utilise beaucoup d’anecdotes de mon vécu ou de choses entendues ici ou là, et c’est très plaisant de passer tout ça à la moulinette de la fiction. J’ai aussi aimé placer des termes-clefs de Millevaux sans les expliciter pour le moment, j’espère pouvoir continuer dans cette veine d’une introduction très progressive de l’univers.
Bref, ça m’a fait beaucoup de bien et j’ai hâte d’être à la prochaine session d’écriture !

 

Jauges communes :

Sainteté : 6
Bougies : 0
Chemin de Croix : 0

 

Feuilles de personnage :

Deux Soeurs du Très-Saint-Sauveur (ordre chanoine, couvent à Saint-Dié)

Soeur Jacqueline

Vice :
+ La luxure

Vertu :
+ La prudence

Description physique et personnalité :
Cinquantaine, visage rond et couperosé par la bière de lichen, yeux un peu fixes. Bonne vivante. Assez affectée par l’oubli, n’a pas de souvenir d’avoir jamais quitté le couvent de Saint-Dié

Bref historique :
Il est possible qu’elle ait eu récemment une vie en dehors du couvent. Il est aussi possible qu’elle ait été cloîtrée pour contrer son penchant à la luxure, et qu’on l’ait incité à oublier son passé (onction à l’eau bénite d’oubli ?)

Mots-clefs :
– Soeur Exorciste
– Inspire la confiance
– Cuisinière
– Contemplative
– Intuitions

Lien avec autre PJ :
A sauvé la vie de Soeur Marie des Eaux mais ne s’en souvient pas. Aurait été sa formatrice ou sa compagne d’apprentissage en exorcisme ?

PNJ Favori :
Bernadette, la tenancière du Pont des Fées

 

Soeur Marie-des-Eaux

Vice :
La colère

Vertu :
La force

Description physique et personnalité :
Jeune, borgne (cache-oeil), cheveux courts, visage androgyne (tout le monde la genre au masculin). Un air de froide détermination. Paranoïaque et violente. A reçu une formation de mémographe et tient un registre de tous ses souvenirs (pattes de mouche)

Bref historique :
A connu une jeunesse très traumatique (elle a notamment aimé un horla, mais celui-ci est mort quand ils se sont embrassés, étonnement c’est la chose qui l’a marqué le plus alors qu’elle a été victime de choses plus violentes), au terme duquel elle a d’abord reçu une formation de mémographe puis de soeur exorciste. En guerre contre les figures du mal. Assez attachée au voeu de chasteté. Fascinée par le texte de l’Apocalypse.

Mots-Clefs :
– Soeur Exorciste
– Opinel
– Mémographe
– Combattante
– Âne

Lien avec autre PJ :
A sauvé la vie de Soeur Jacqueline, s’en rappelle mais ne veut pas lui remettre ça dans les dents. La naïveté de Soeur Jacqueline a failli leur coûter la vie en enfer.

PNJ favori :
Basile, le cordelier (ses cordes sont vecteurs d’égrégore, elles lui ont révélé la statue de Jésus)

 

La suite :

2.La folie du cordelier
Chose promise, chose due, je continue mon roman Millevaux. Les deux Soeurs exorcistes partent à la rencontre de l’idiot du village coupable de sacrilège.

La bataille du temps de parole

Il serait temps qu’on parle des joueuses timides. Ou plutôt, il serait temps qu’on les laisse parler.

Après quelques années à bidouiller des jeux en narration partagée, je constate que j’ai fait un certain progrès quand il s’agit de donner aux joueuses plus d’occasions de parler. Mais je n’en ai pas fait forcément beaucoup pour donner aux joueuses timides la possibilité de s’exprimer.

Je tente ici de lister quelques idées pour faire bouger les choses en la matière. Je crois que le problème doit se résoudre par trois médias : les règles, la MJ, les joueuses. Et ça se passe essentiellement par deux façons : donner de la matière à jouer aux timides, et minimiser le temps de parole des joueuses extraverties. Je propose une liste de solutions pour un problème que je n’ai pas vraiment résolu, et de surcroît, je suis plutôt une personne extravertie, donc si vous avez une autre vue sur le sujet, surtout si vous êtes une personne timide (à une table de jeu de rôle ou dans la vie en général), je serai vraiment heureux de lire vos suggestions.

Francis McKee, cc-by, sur flickr

Donner de la matière à jouer aux timides

Je vais commencer par enfoncer trois portes ouvertes mais je m’en sens un peu obligé. Toutes les joueuses timides n’aspirent pas à un temps de parole accru. Certaines sont tout à fait contentes de parler peu, mais je pense qu’il ne faut pas généraliser leur cas. Croc parlait de sentorette pour les désigner, on entend aussi parler de plante verte. Cela me semble au minimum une destination qui vise à les catégoriser sans chercher à les aider en quoi que ce soit, mais c’est tout aussi bien employé comme une insulte qui relève de l’élitisme.

Si vous avez une joueuse timide à sa table, ce n’est peut-être pas parce que la personne est « malade » ou « handicapée socialement ». C’est peut-être que votre table lui pose problème : les thématiques ou le gameplay ne lui plaisent pas, la personne débute en jeu de rôle ou sur ce type de jeu de rôle et vous ne l’accompagnez pas, il y a un problème de sécurité émotionnelle, ou tout simplement il y a trop de malotrus qui l’empêchent d’en placer une. Donc surtout, l’identification des personnes timides n’a pas à devenir un jugement de valeur.

Egalement, je n’ai pas ici la prétention de donner des pistes pour aider des joueuses qui seraient dans des cas d’anxiété sociale grave. Sans doute que toute technique destinée à aider une timide peut les aider aussi, mais j’ignore si ça peut leur permettre d’atteindre une situation d’aisance réelle.

On est très surpris en bien quand on écoute ce que les timides ont à dire, car ces personnes apportent quelque chose de nouveau : donc si les personnes extraverties mettent en place des méthodes pour faire parler les timides, c’est profitable aux deux parties. De surcroît, même si ce que je vais dire n’a pas valeur d’étude statistique, j’ai souvent remarqué que certaines joueuses timides avaient de super concepts de personnage. Ce serait dommage de ne pas en profiter.

D’autres au contraire créent des personnages au comportement neutre (pas de fanatique loyal bon ou chaotique mauvais) ou peu étoffés, c’est à la fois une ligne de défense mais aussi la source du problème : quand une joueuse timide joue un personnage timide, on peut tomber dans un cercle vicieux. Mais c’est en revanche un archétype de personnage (le personnage neutre, effacé) que les joueuses extraverties et la MJ peuvent apprendre à identifier, car c’est la base de la base : développer suffisamment d’écoute et d’observation pour remarquer qu’il y a une joueuse timide à la table, et commencer à réfléchir sur comment lui proposer une expérience qui soit aussi satisfaisante que pour les autres.

Une fois que les personnes extraverties ou la MJ ont identifié une joueuse timide, elles peuvent jauger son envie de parole (le mieux étant de lui demander). Il ne faudra de toute façon pas les mettre autant en avant qu’une joueuse extravertie. Vouloir transformer une timide en extravertie le temps d’une seule partie, c’est sans doute lui mettre trop de pression sur les épaules.

Joueuses timides, j’ai quelques propositions à vous faire si vous voulez gérer vous-même votre prise de parole :
+ Quand vous vous retrouvez dans une interaction sociale trop intense à votre goût, demandez des pauses.
+ Tentez d’être MJ le temps de quelques séances, avec un effectif réduit composé de personnes avec qui vous êtes à l’aise. Vous serez ainsi placées dans une situation où votre parole est légitime et écoutée. Alors, bien sûr, une parole de « simple » joueuse DEVRAIT être tout autant légitime et écoutée, mais disons que masteriser va vous mettre en jambes pour retrouver une aisance que vous conserverez une fois revenues dans la peau d’un personnage.
+ Tentez de jouer des personnages importants. Demandez à avoir des personnages avec un fort score de charisme, avec des responsabilités, avec de nombreux liens sociaux ou affectifs. Quitte à demander un petit suppléments de points de création pour avoir un soutien technique à votre roleplay. Si vous craignez que les autres joueuses ne respectent pas votre personnage parce que votre roleplay serait trop déconnecté de leurs attentes, demandez à la MJ de rappeler qu’on est tenu de respecter les règles (un personnage avec 18 en charisme, on le respecte, point), ou simplement demandez aux autres joueuses leur indulgence.
+ Expliquez à la table où vous en êtes dans votre rapport à la parole, partez du principe que ça va intéresser l’équipe de savoir ça, et si vous rencontrez des réactions hostiles, c’est certainement que vous n’êtes pas à une table bienveillante, et peut-être allez vous devoir envisager de changer de table.

Voici maintenant quelques suggestions à l’intention des auteurices de jeu, des MJ et des joueuses extraverties.

Du côté du game design, je vois plusieurs solutions. Parmi celles que j’ai testées, aucune n’a eu un effet magique, mais je pense qu’elles contribuent quand même à améliorer la situation :
+ Organiser le jeu en tour par tour. Lors du tour de la joueuse, on joue des scènes braquées sur son personnage. On peut aussi lui allouer des pouvoirs narratifs supplémentaires durant son tour, tel que le dernier mot sur le décor ou les figurants. Cette méthode a pour inconvénient d’être contre-immersive, mais il existe une alternative plus immersive : les tours invisibles. Dans un jeu à MJ, le MJ peut avoir comme consigne d’alterner les scènes braquées sur chaque personnage, sans pour autant informer les joueuses de sa pratique. Cela implique, quand la scène dédiée à une joueuse s’éternise (parce qu’il s’agit d’une joueuse extravertie, parce qu’on manipule beaucoup de technique…), de couper la scène en plein milieu. On précise à la joueuse qu’on va jouer la suite de sa scène plus tard et on passe à une autre.
+ Programmer des scènes-clés par personnage. La bataille du temps de parole ne sera pas gagné tant que chaque personnage n’aura pas eu son quart d’heure de gloire durant la partie. Le scénario ou les règles d’improvisation devraient prévoir une scène par partie pour amener quelque chose d’important (avec toute la subjectivité qu’implique ce terme) dans l’arc narratif de chaque personnage. C’est une méthode qui renforce le principe des tours de parole, qu’ils soient visibles ou invisibles.
+ Donner plus de script aux personnes timides. La plupart des méthodes de création de personnage peuvent être vues comme un script. Compétences, traits, questions, objectifs de personnage ou éléments de background sont autant de matière à jouer. Le jeu peut alors prévoir d’allouer plus de points de création aux joueuses timides (voyez cela comme un ajustement de difficulté), ou laisser la MJ en juger. Je pense personnellement que les joueuses timides gagneraient à avoir plus de matériel de jeu, alors que si on leur demande, elles préfèrent en avoir moins. Ceci dit, je pense qu’une telle proposition gagnerait à rester facultative. Si une joueuse ne veut vraiment pas avoir plus de matériel à jouer, c’est difficile de le lui imposer.
+ Créer des personnages complémentaires. Les jeux à archétype ont souvent comme intérêt que chaque personnage sait faire une chose UTILE que les autres ne savent pas faire, et c’est donc fort pratique qu’une joueuse timide se retrouve avec un personnage indispensable au groupe d’une façon ou d’une autre. Dans les jeux à drama, cette méthode est moins évidente, car aucun personnage n’est vraiment UTILE et on peut faire du drama en excluant certains de la boucle… Cela me semble alors important de trouver pour la joueuse timide un rôle dramatique qui la place au centre des enjeux, en tout cas pas trop à la marge.
+ Créer des liens entre personnages. Les systèmes de création de personnage où chaque personnage est lié à un ou plusieurs autres donnent de la matière à jouer aux timides. Il faut veiller à ce que ces liens soient dynamiques, impliquent des choses à faire. « Tel personnage est mon frère » est un lien statique, il n’implique rien de particulier à faire en jeu. « Tel personnage est mon frère et je tente toujours de le couvrir quand il fait des bourdes », sachant que le personnage du frère a pour objectif RP de commettre des bourdes, voilà un lien dynamique qui va amener la joueuse timide à faire des interactions.

Dans l’ensemble, j’invite à tester les jeux inspirés de For the Queen qui nous poussent à nous intéresser à ce que les autres ont à dire et à leur poser des questions.

J’avais d’autres suggestions, mais je crois qu’elles s’appliquent aussi bien aux règles qu’à la MJ, donc voici une deuxième liste un peu bâtarde. Alors bien sûr, je suis sûr qu’on pourrait déplacer certains de mes conseils d’une liste à une autre, j’ai juste essayé de classer les choses pour plus de commodité, mais je suis le premier convaincu de la porosité entre conseils pour auteurices, MJ et joueuses :
+ Utiliser un totem de parole. C’est un objet (sablier, jeton, totem de jungle speed) qui sert de conque de parole. Pour parler, il faut se saisir de l’objet. Cela a surtout le mérite de formaliser la parole et de marquer un désir qu’elle circule.
+ Utiliser une fleur de parole. On dessine au milieu de la table une fleur avec un pétale par joueuse. Quand une joueuse prend la parole de façon significative, elle ajouter une barre dans sa pétale. Cela permet de suivre le temps de parole de chacune afin de corriger les déséquilibres.
+ Interroger l’usage des règles pour le social. L’absence de règles pour jouer les interactions sociales peut mettre mal à l’aise les joueuses timides (elles vont craindre de ne jamais avoir gain de cause dans les négociations), mais au contraire certaines règles de social vont juste tuer le roleplay des timides dans l’oeuf en le rendant totalement facultatif (ainsi, s’il est possible de simuler la totalité d’un échange verbal avec un simple jet de diplomatie, la joueuse n’aura pu parler que pour dire « je lance mon dé »). Il faut donc trouver un juste milieu, qui oblige la joueuse à parler un minimum sans pour autant lui mettre une pression excessive.

Maintenant, des conseils qui me semblent à la fois du ressort de la MJ, de la facilitatrice ou des joueuses :
+ Rappeler qu’il n’y a aucune pression de performance. Le but n’est pas de juger les personnes sur la qualité de leur roleplay ou de leurs choix tactiques. On est avant tout là pour passer un moment entre personnes qui s’apprécient, pas pour compter les points.
+ Discuter du problème de temps de parole avec les timides plutôt que de vouloir résoudre les choses dans leur dos.
+ Montrer son approbation aux joueuses timides quand elles disent quelque chose. Il semblerait qu’en matière de créativité, la qualité de votre flow augmente quand vous recevez des marques d’approbation. En tout cas, un surcroît de confiance est toujours bon à prendre.

+ Inviter les joueuses les plus proactives à se taire un peu et à moins couper la parole, inviter les joueuses les plus contemplatives à s’exprimer.

Enfin, voici des conseils pour les joueuses extraverties :

+ Se mettre en position d’écoute : partir du principe qu’il est plus important d’apprécier ce que les autres ont à dire plutôt que de les impressionner par sa propre verve.

+ Privilégier les interactions avec les personnages des joueuses timides.
+ S’aligner sur les initiatives des joueuses timides, même si on les trouve sous-optimales.
+ Faire des liens entre son personnage et ceux des joueuses timides, mais dans l’idée de leur apporter du jeu QUAND elles en ont besoin. Il ne faut pas que cette méthode soit une excuse pour vous incruster dans toutes les scènes et voler la vedette.
+ Se donner comme mission de faire au moins une scène d’importance avec une joueuse timide durant la partie.

+ Jouer l’impact : si c’est la joueuse timide qui joue votre chef, obéissez à ses ordres et respectez-là même si vous trouvez que son roleplay n’est pas à la hauteur du leadership présumé de son personnage.

Pour aller plus loin :

Grégory Pogorzelski, Tous dans le minivan, sur Du bruit derrière le paravent

Eugénie, Jouer l’impact 1, sur JenesuispasMJmais

C’est tout ce que j’ai en rayon comme outils et je serais ravi d’en connaître davantage. J’ai un peu expliqué comme les joueuses timides pouvaient se prendre en main, mais j’ai surtout donné des outils pour les autres : auteurices, MJ et joueuses extraverties. Ceci dit, je dois avouer ma défiance à guérir un problème de temps de parole en donnant plus de choses à faire aux personnes extraverties. Il serait peut-être plus important de leur donner moins de choses à faire.
Minimiser le temps de parole des joueuses extraverties

Cette deuxième série de conseils va paraître inhabituelle, car ne sont pas des conseils pour jouer mais des conseils pour sous-jouer, histoire de laisser plus de place aux personnes timides.

Pour aller plus loin :
Thomas Munier, La tentative du silence, sur Outsider

Pour commencer, la personne qui devrait davantage se taire, c’est la MJ. Dans la plupart des jeux à MJ, les échanges sont structurés de cette façon : quand une joueuse veut faire quelque chose, elle doit se tourner vers la MJ qui lui dit comment ça se passe. Cet axiome à lui seul implique que la MJ parle 50% du temps, puisque dès qu’une joueuse parle, la MJ lui répond. Mais en réalité, la MJ a bien souvent plutôt autour de 75% du temps de parole, parce qu’elle a beaucoup d’éléments d’intrigue à mettre en place, parce que ses PNJ prennent beaucoup d’initiatives, parce qu’elle est plus à l’aise que les joueuses pour faire des descriptions dans un univers fictionnel qu’elle connaît bien, etc. A l’opposé du spectre, il me semble que les MJ les plus en retrait ne descendent pas en dessous de 25% du temps de parole, et dans ce cas, si la table compte plus de trois joueuses, elle reste la personne qui parle le plus souvent. Ces pourcentages sont à la louche, je n’ai pas d’étude statistique pour les prouver, mais je pense que vous voyez l’idée. Je me rappelle d’un article en anglais (malheureusement, j’ai perdu la référence) d’un MJ qui se plaignait que ses combats étaient trop long. Pour voir d’où venait le problème, il avait utilisé une appli qui comptabilisait le temps de parole de chaque personne, et il était arrivé à ce constat qu’il parlait 50 % du temps. On peut le comprendre vu à quel point les systèmes de combat les plus techniques sollicitent la MJ.
Une fois cette réalité prise en compte, la MJ peut se demander où elle se situe. Plutôt 25, 50 ou 75%. Si elle est dans les 50 ou 75%, peut-être devrait-elle envisager d’être plus incisive à l’avenir dans ses déclarations, histoire de laisser de la place aux joueuses, et notamment aux plus timides.

Assez tapé sur ces pauvres MJ, il serait temps de s’adresser aux joueuses extraverties. Le problème avec les joueuses extraverties, c’est que ce sont des bonnes joueuses, souvent de celles qu’on salue en fin de partie pour leurs hauts faits mémorables et autres prouesses de roleplay. Le problème, c’est que l’exubérance de leur jeu se fait au détriment des autres. Et peut-être les autres joueuses aiment les voir étaler leur science, mais peut-être aussi qu’elles en ont marre…

D’ailleurs, dans une école de jeu aussi axée sur la qualité du roleplay et de la présence qu’est le jeu en performance, et bien les joueuses trop bavardes sont sanctionnées : on parle ici d’une faute de jeu proche de ce qu’on appelle cabotinage en théâtre d’improvisation. Justement inspiré de l’impro, le jeu au performance met au contraire l’emphase sur un espace de jeu habituellement laissé dans l’ombre : le banc de touche. Le jeu est vu comme un mouvement : le personnage alterne entre présence et absence de la fiction, la joueuse alterne entre participation et retrait, ce qui apporte respiration et rythmique au collectif. Si les joueuses timides sont naturellement sur le banc de touche et qu’il serait malvenu de les inciter à y rester davantage, les joueuses extraverties ont tout à gagner d’apprendre à se rendre régulièrement sur ce banc de touche.

Cela implique notamment de se mettre en retrait physiquement, pour mieux se faire oublier. Privilégiez les fauteuils où il est facile d’alterner entre une position penchée sur la table et une position avachie en arrière. Arrangez-vous pour que les joueuses timides soient sur des chaises, et à proximité de la MJ.

Cultiver la culture du banc de touche, cela veut dire : même si votre personnage attire la lumière, vous devez savoir le plonger dans l’ombre. Vous pouvez allez jusqu’à décréter qu’il est incapacité ou tué suite à une quelconque blessure, juste parce que vous estimez avoir assez parlé et que vous préférez prendre une place de public ou de co-animatrice.

Si vous pouvez parler au reste de l’équipe depuis le banc de touche, faites-le avec parcimonie. Par exemple, si votre personnage n’est pas là, n’en profitez pas pour suggérer aux timides quinze tonnes de choses à faire si ça revient à jouer à leur place.

En règle générale, et même dans les jeux les plus compétitifs, n’essayez pas de gagner. Parce que la win attitude est peu compatible avec l’idée de laisser les autres parler et faire des erreurs qui pourraient vous impacter, ou de céder la préséance dans un dialogue sans avoir eu le dernier mot. Conservez votre pugnacité pour les tables où la répartition de la parole n’est pas un enjeu.
Conclusion :

Voilà, c’était mon grain de sel sur le sujet du temps de parole. Je ne pense pas avoir trouvé le graal, je fais peut-être plus partie du problème que de la solution, mais je pense qu’un bon équilibre entre techniques pour mettre les joueuses timides en avant et techniques pour mettre les joueuses extraverties en retrait ne peut pas faire de mal, à défaut de tout résoudre. Et surtout, parler entre joueuses, identifier les problèmes et les frustrations, chercher ensemble des solutions, et cultiver le souci du temps de parole. En fait, j’appelle surtout de mes voeux que cette question du temps de parole soit davantage un enjeu dans notre culture rôliste, et c’est pour cela que je serais ravi d’entendre vos témoignages à ce sujet.

Pour aller plus loin :
Podcast Atomistique 2/4 : le jeu de rôle social, pour le podcast Les voix d’Altaride
Plan des podcasts Atomistique sur le forum Les Ateliers Imaginaires