[Dans le mufle des Vosges] 53. Mission de confiance

MISSION DE CONFIANCE

Des moments d’introspection et de mise en abîme où la Sœur Marie-des-Eaux rassemble ces forces pour l’ultime affrontement.

(temps de lecture : 10 minutes)

Joué / écrit le 19/03/2021

Le jeu principal utilisé : Bois-Saule, jeu de rôle solo pour vagabonder dans les ténèbres sauvages de Millevaux

Autre jeu utilisé : Millevaux choc en retour, la version la plus minimaliste de Millevaux.

N.B. : Les personnages et les faits sont fictifs.

Le projet : Dans le mufle des Vosges, un roman-feuilleton Millevaux et une expédition d’exorcisme dans le terroir de l’apocalypse.

Précision : ces feuilletons sont des premiers jets, donc beaucoup de coquilles demeurent. Merci pour votre compréhension.

Avertissement : contenu sensible (voir détail après l’image)

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magicArtwork, cc-by-nc-nd, sur flickr

Contenu sensible : aucun

Passage précédent :

52. Récuse-potot
Quand l’ordinaire entre en collision avec l’horreur. (temps de lecture : 9 minutes)

L’histoire :

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The Eye of Every Storm, par Neurosis, l’aboutissement du post-hardcore, le calme avant la tempête, un calme pachydermique, extatique, rugueux, sincère et terrifiant, un ours qui lèche ses blessures avant la mort, avant le dernier assaut.

Vingt-deux de Descendres

« La biche brame au clair de lune
Et pleure à se fondre les yeux :
Son petit faon délicieux
A disparu dans la nuit brune.

Pour raconter son infortune
À la forêt de ses aïeux,
La biche brame au clair de lune
Et pleure à se fondre les yeux.

Mais aucune réponse, aucune,
À ses longs appels anxieux !
Et le cou tendu vers les cieux,
Folle d’amour et de rancune,
La biche brame au clair de lune. »

Cette nuit, je me suis rappelé de cette poésie de Maurice Rollinat que me récitait la Madone à la Kalach pour m’endormir, et, je pense, pour cultiver ma haine. J’étais étonné de me rappeler par cœur d’une récitation, aussi l’ai-je notée de craindre de l’oublier pour de bon.

Mes rapports avec Moretti se sont considérablement crispés.

Notre dernière entrevue, à la faveur de la grasse-nuit, après une errance dans les bras du brouillard, était lunaire.

Il m’a trouvé dans la grand-rue, j’ignore moi-même ce que je faisais là. Il était avec ses fiers-à-bras en pleine ronde, et m’a «invité» à venir le suivre dans une maison qu’il venait d’exorciser.

Nous nous y sommes retrouvés à l’intérieur d’une masure bouffée aux mites et infestée de lierre, auprès de quelques rogatons qu’il grignotait tout en parlant. « Hum, c’est une maison hantée, mais je pense que vous en avez vu d’autres. » Il y avait deux soudards derrière lui, deux derrière moi, et je ne me suis rarement senti aussi peu en sécurité. J’ai compris que je devais jouer sur du velours.

Il m’a invité à jouer une partie du jeu du destin. Je pensais que les jeux d’imagination étaient proscrits par l’église, mais il m’a dit qu’entre clercs, une expérience de pensée de tant à autres était salutaire. Foutaises. Il voulait juste me mettre à l’épreuve.

« Voici les règles du jeu du destin :

Notre monde tombe en ruines
La forêt envahit tout
L’oubli nous ronge
L’égrégore donne corps à nos peurs
L’emprise transforme tout
Les horlas se tiennent tapis près de nous

Les protagonistes d’un périple sont liés par une quête commune

Quand on tente une chose importante, on réussit et une chose grave se produit ensuite. Ainsi veut la loi du choc en retour

Certains envoûtent un être cher pour dévier le mauvais sort sur lui…

Mais qui oserait une telle extrémité ? »

Il m’a fixé les yeux dans les yeux. C’est une chose que je déteste, mais je me suis fait violence et je n’ai pas décillé. Il m’entraînait dans un bras de fer moral, tentait de dicter ses règles, mais j’étais résolu à lui donner du fil à retordre.

« Votre personnage serait, disons…

Une enfant sauvage, partie en guerre.

Et mon personnage serait… Un Corax, venu d’on ne sait où. Des tréfonds de la forêt.

Notre quête serait liée. Mettons que nous cherchons tous les deux un arbre. L’arbre à rumeurs. Il entend les ragots, les soupirs que le vent colporte, les cris des somnambules et
des bêtes battues. Il s’en nourrit.
L’arbre à oreilles. »

Je ne sais pas pourquoi, mais à ce moment, j’ai eu en tête l’image très nette de l’Onquin Mouchotte, debout au centre du village, dominant tout.

« Mais laissons-vous un peu la parole…
À quoi ressemblent les ruines ?
– Elles sont indescriptibles. Ce sont les restes d’un monde ancien dont ne pourrons rien comprendre. Des carcasses d’édifices. Les nefs de l’ancien temps, dont seules les cimes de clochers émergent encore de terre. Je cherche l’arbre à oreilles pour comprendre mon passé.
– À moi de décrire la forêt. Elle n’est que tourbe et conifères gorgés de l’éponge acide du sol, où s’étend le ululement des choses. C’est là que vous y rencontrer mon personnage, le Corax. Je ne suis qu’un grand corbeau avec des chaussures d’hommes. Je lisse mon bec avec mes plumes et je dis : Je sais où est l’arbre à oreilles, je peux t’y conduire.
– Comment pourrais-je faire confiance à un Corax pour me guider ?
– Parce que nous sommes dépositaires de la mémoire. Vous autres humains, l’oubli vous ronge, n’est-ce pas ? Parle-moi de l’oubli.
– Il n’y a pas grand-chose à en dire. C’est comme… une vague permanente qui emporte à chaque passage un peu plus de nous. Une punition du Vieux pour nos péchés.
– Nous, les Corax, nous ne perdons pas la mémoire. Et même, nous naissons avec la mémoire de nos ancêtres. En tant que créatures damnées, nous somme exempts du châtiment divin.
– Alors, pourquoi veux-tu trouver l’arbre à oreilles, Corax ?
– Tu le sauras en temps voulu… »

Je me détestais de jouer ainsi la méfiance envers les Corax. Mais il fallait encore que je donne un peu le change. Si l’inquisiteur avait décider d’incarner un homme-corbeau, ce n’était pas innocent. Il me testait.

Les soudards nous écoutaient, entre incompréhension et fascination.

« Je vais maintenant vous parler de l’emprise, reprit l’inquisiteur. La force qui transforme les êtres et les choses. Même les prières les plus ardentes ne peuvent nous en prémunir. Et vous, enfant-soldat, en quoi vous transformez-vous ?
– En adulte. Et ça me fait peur.
– Bien joué. Parlez-moi de l’égrégore, alors que vous cheminez de concert avec ce Corax à travers les épaisseurs humides de la forêt.
– L’égrégore… C’est un terme qu’ignorent les profanes, encore plus que celui d’emprise. C’est même un terme qu’un exorciste n’utilise pas sans se signer (ma réfléxion l’obligea à faire le signe de croix, ce qui me fit jubiler). L’égrégore est une croyance selon laquelle nos peurs, nos émotions et nos superstitions créent le monde de la surnature. Il ne serait ni magie ni miracle qui ne relève de l’égrégore, c’est-à-dire une manifestation de nos instincts les plus ataviques.
– Alors, l’arbre à oreilles, crois-tu qu’il contient la vérité ?
– Il contient la croyance.
– Ne veux-tu pas dire qu’il contient la foi.
– Non. L’égrégore n’est pas une manifestation chrétienne, bien qu’elle s’abreuve aux rites chrétiens et que l’eau bénite et l’hostie soient chargées en égrégore. Mais toute manifestation de l’égrégore est diablerie.
– Alors, cet arbre tu le cherches pour la connaissance, ou pour le brûler ?
– Je suis une enfant sauvage. Tires-en tes propres conclusions.
– Bien, parlons maintenant des horlas. Les démons issus de l’emprise et de l’égrégore. Alors que nous nous approchons de votre but, il nous reste un pont à traverser. Mais sur son seuil se tient une dame verte. Il fait noire-nuit. Traverses-tu le pont ?
– Oui. Je ne me dérobe jamais.
– Alors la dame verte, qui est juste le fruit des superstitions païennes, te pousse du haut du pont, à moins que tu ne la supplies.
– Je ne supplie pas. Je préfère le jugement de l’eau à la soumission.
– Alors, moi, le Corax, je passe en toute liberté. Car je t’ai envoûtée pour avoir à passer le pont sans danger. Je me tourne vers toi, en train de te noyer, et je te dis : « Vois-tu, tu aurais bien fait de ne pas me faire confiance. Car toi et moi, nous ne serons jamais semblables. J’appartiens aux horlas. Je me nourris de l’égrégore et je pratique la sorcellerie. Je n’ai aucun intérêt à aider les humains car au final nous sommes une espèce supérieure, et vous n’êtes à nos yeux que des objets, vous n’avez pas plus de valeur que le limon de la terre, et tu le comprendras quand tu retourneras à la vase. Maintenant, je te laisse, je vais cueillir le fruit de l’arbre de la connaissance pour en faire le pire usage qui soit. »

Pendant un instant, j’ai paniqué. Vraiment paniqué.

Parce que j’étais en train de me noyer. Je sentais l’eau dans mes poumons, j’étais incapable de parler. J’ai compris qu’il voulait m’enfermer dans cette réalité, m’y torturer.

Mais je me suis battu intérieurement. Les eaux ne pouvaient me faire de mal. Je me suis battu, comme à chaque fois, et j’ai refait surface. À la lueur du candélabre, cette demeure maudite avait perdu son aura. Je n’avais devant moi qu’un bouffon qui croyait m’impressionner avec des histoires, et quelques mercenaires qui ne mettraient pas leur vie en danger pour quelques deniers.

Je me suis levé et j’ai pris congé.

« Merci pour la démonstration. Je sais tout à fait en qui je peux avoir confiance. »

J’ai marché dans l’obscurité jusqu’au petit matin. Le soleil était juste un pain qui n’a pas levé. J’ai vu aux fenêtres festonnées de givre qu’il ne dégélerait pas du jour.

Et dans le ciel à travers la voussure des arbres, j’ai vu passer le vol des corbeaux, et j’ai compris qu’ils ne renonceraient pas à l’existence.

Vingt-trois de Descendres

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Eating or Vomiting Its Tail, par Johan G. Winther, entre power electronics, drone et americana, de plus en plus loin en perdition volontaire parmi les arbres, en communion avec les esprits et les monstres, les cycles se répètent.

Cette nuit, j’ai fait un rêve, comme un cauchemar.

J’étais à la lisière d’une forêt. J’y ai vu des percées, ces petits écartements du bois qui suggèrent une piste, et je m’y suis aventuré.

Je me suis retrouvé sur une sente qui fourrageait à travers le bois, et j’ai compris que c’était ma forêt de mémoire. J’accompagnais Champo alors qu’il guidait les enfants vers l’école de la Grande Fosse avec sa corde à nœuds.

« Ça me fait drôle de te revoir. J’ai souvent peur de t’oublier.
– Alors, Marie, comment ça se passe maintenant ? En sais-tu davantage sur toi-même ?
– Non. J’ai délaissé mes habits de nonne. J’ai mis ton manteau de sherpa, comme tu peux le voir. Je cherche encore quelle est ma vraie mission sur cette Terre.
– Les enfants, on fait une pause. »
On s’est arrêtés sur un tertre, et il m’a roulé une cigarette de foin. Ça arrachait la gueule mais c’était bon de la fumer avec lui, bien au chaud dans ce souvenir.

Les enfants chantaient une comptine dont j’étais incapable de saisir le sens.

Cette revoyotte m’a donné la force de sortir de la yourte. Je suis allé à l’Auberge du Pont des Fées, en plein crépuscule, faire un point sur la situation.

« C’est pas bon, m’a dit la Bernadette. On dit partout dans le village que vous êtes un gourou, que vous cherchez à répandre une nouvelle religion et que je suis votre prêtresse.
– C’est Moretti qui fait courir ces ragots ?
– Je pense plutôt que c’est l’Onquin Mouchotte. Il ne nous aime pas ni l’une ni l’autre. On fait trop contre-pouvoir. »

Je m’attendais à beaucoup de choses, mais à me retrouver dans le même sac que cette sorcière. J’aurais pourtant dû me douter que ça me pendait au nez.

Au dehors, tout était silencieux dans la grand-rue, le calme avant la tempête.

J’avais mal partout et plus que jamais besoin de réconfort et dans l’incapacité d’en demander.

C’est alors que la Sœur Jacqueline a commencé à avoir ses contractions.

Est-ce que j’aurais pu prévoir un seul instant, moi qui ai d’emblée vu la Bernadette comme un ennemi pernicieux, passer une nuit entière à ses côtés à prendre soin de ce proche que nous avions en commun, cette brave Sœur Jacqueline, bien en peine de comprendre ce qui lui arrivait, et que nous devions exhorter à pousser.

J’ai vu la cuisinière transbahuter des bassines d’eau chaude et des linges, je l’ai vu transpirer à mes côtés, encourager la parturiante, sans jamais élever la voix, et sans jamais pourtant perdre en fermeté. J’étais à ses côtés quand la Sœur Jacqueline nous broyait les poignets les tympans, je l’ai vu déployer toutes les forces de la nature, la connaissance des simples, les mots qui viennent de la terre, ceux qui soulagent et ceux qui empuissantent, je l’ai entendu pour nous intercéder avec les énergies sauvages dans la langue du renard, de la belette et du putois, je l’ai sentie nous mettre en relation avec l’humus nourricier, je l’ai vue corps et âme dédiée à la Sœur Jacqueline, et quand enfin l’enfant est sorti, nous nous le sommes passé de main en main, comme des adelphes, d’abord la Bernadette, puis j’ai tenu ce corps chaud qui m’a maculé de toute sa force vitale et rouge, j’ai entendu son cri qui nous mettait en prise directe avec l’ici et maintenant, j’ai eu le privilège de le poser sur le ventre de la Sœur Jacqueline, et elle, toute brisée qu’elle était par une nuit de travail, elle a tout de suite su quoi faire, elle l’a mise à son sein et elle a murmuré je ne sais quoi pour que le bébé se calme. Et j’ai vu sur le visage de la cuisinière l’expression d’un bonheur et d’un dévouement qu’on ne peut feindre.

Et pour une fois, je me suis senti inclus, partie d’un tout.

Je n’étais plus en conflit avec les personnes ici et maintenant et ma mission devenait de plus en plus claire.

J’étais seulement en colère contre les hommes et les êtres au dehors qui se faisaient encore la guerre, une colère si puissante qu’elle ne pourrait se tarir que dans un passage à l’action, rapide, immédiat et brutal.

Je n’ai rien fait pour calmer cette colère, je l’ai laissé monter en moi, me gorger de sa force. Alors que j’étais fourbu et fracturé, elle me galvanisait, j’en avais besoin. J’étais prêt à repartir à l’attaque, à rentrer dans la course de vitesse qui était enclenchée.

Lexique :

Le lexique est maintenant centralisé dans un article mis à jour à chaque épisode.

Décompte de mots (pour le récit) :
Pour cet épisode : 2506
Total : 94743

Système d’écriture

Retrouvez ici mon système d’écriture. Je le mets à jour au fur et à mesure.

Feuilles de personnages / Objectifs des PNJ :

Voir cet article

3 commentaires sur “[Dans le mufle des Vosges] 53. Mission de confiance

  1. Cet épisode a vraiment bien coulé ! 2500 mots (mon records) et je me suis permis de finir 1/2 h plus tôt ! Le concept de jeu de rôle dans un jeu de rôle est quelque chose qui m’attire et que j’ai peu testé jusqu’à présent. J’avais depuis longtemps noté dans le projet d’encyclopédie de Millevaux qu’une version du JDR Millevaux choc en retour, ici appelée le jeu du destin, existait à l’intérieur de l’univers de Millevaux. Outre la mise en abîme qui est toujours un exercice de style rigolo, le jeu de rôle dans un jeu de rôle permet aux personnages de passer des messages subtils à travers la fiction qu’ils déploient à l’intérieur de leur jeu de rôle.

    Et vous, est-ce que ça vous a donné envie de faire des jeux de rôles dans des jeux de rôles, que ce soit dans l’univers de Millevaux ou ailleurs ?

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