[Dans le mufle des Vosges] 52. Récuse-potot

52. RÉCUSE-POTOT

Quand l’ordinaire entre en collision avec l’horreur.

(temps de lecture : 9 minutes)

Joué / écrit le 08/03/2021

Le jeu principal utilisé : Bois-Saule, jeu de rôle solo pour vagabonder dans les ténèbres sauvages de Millevaux

N.B. : Les personnages et les faits sont fictifs.

Le projet : Dans le mufle des Vosges, un roman-feuilleton Millevaux et une expédition d’exorcisme dans le terroir de l’apocalypse.

Précision : ces feuilletons sont des premiers jets, donc beaucoup de coquilles demeurent. Merci pour votre compréhension.

Avertissement : contenu sensible (voir détail après l’image)

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Lidine Mia, cc-by-sa

Contenu sensible : humiliation, blessures graves

Passage précédent :

51. Le nid de fourre-t-oi-s’y
Alors que la panique s’empare du village, la Sœur Marie-des-Eaux choisit son camp. (temps de lecture : 7 minutes)

L’histoire :

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Everywhere at the end of time, par The Caretaker, une épopée sonore sur l’oubli, à base de vinyles de la Belle Epoque, de plus en plus scratchés et déformés, une œuvre belle de bout en bout, mais de plus en plus éprouvante au fur et à mesure que les souvenirs, la raison et le sentiment de sécurité s’effacent. Un parcours poignant à la fois apaisé et angoissé par des intermèdes de nostalgie heureuse.

Vingt de descendres ?

Je ne suis pas certain du jour exact, je n’ai pas osé demander.

J’ai eu une très longue absence. J’ai repris connaissance au milieu du site néolithique des Forges Quenot.

Ma robe était dans un état de saleté intégral. J’avais perdu ma coiffe. J’avais mal partout.

J’étais allongé sur la pierre de fertilité, en connexion directe avec tout ce que cette terre recèle de paganisme.

Qu’est-ce qui a bien pu m’arriver pendant tout ce temps ? Je l’ai oublié.

Je me suis traîné jusqu’au village, ne faisant une halte par la yourte que faire une toilette rapide. J’avais besoin de comprendre comment les choses avaient évolué là-bas.

J’ai rasé les habitations sous le couvert des arbustes nus comme des araignées mutantes. C’était au crépuscule, juste avant l’heure de traire les vaches.

C’est là que j’ai vu tous les gamins et les gamines. Ils se sont retrouvés dans la cour derrière l’église, ils portaient tous un seau de bois qui contenait quelque chose de fumant.

Ils se dirent : « Bon, on fait quoi maintenant ? ».

Et c’est tout à leur désœuvrement qu’ils entamèrent une partie de poule-renard-vipère.

Je les voyais se courir après, j’entendais les cris, je sentais presque les pincements et les coups. La vie sauvage dans son plus parfait déploiement, si prompte à ressurgir derrière un infime vernis d’humanité. La chasse de tous par tous.

C’est alors qu’est arrivé le Fleurance Jacopin, les mains dans les poches, quelque bestiole crevée dans sa besace. Ils se sont tous tourné vers lui et l’ont dévisagé.

« Les copains, je vais vous proposer un jeu extra… »

Ils continuaient à le regarder.

Je me suis moi-même concentré sur ces enfants. J’ai vu les bleus sur les genoux, les écorchures au visage, les yeux tuméfiés.

« Tu sais bien que nos parents nous ont mis la schlague de notre vie, dirent les mômes au Fleurance. Pour la chasse au Dârou et pour le nid de fourre-toi-s’y.
Tout c’est ta faute !

Récuse potot !

Récuse potot ! »

Ils empoignèrent tous et toutes leurs seaux, ils étaient chargés de fumier, et ils le lancèrent à l’unisson sur le Fleurance jusqu’à ce qu’il soit couvert de paille et de merdre, une sorte d’épouvantail qui geignait, puait et dégoulinait.

Puis ils ont pris les seaux par les anses et ont commencé à lui taper dessus avec, en bouâlant :

« Récuse potot !

Récuse potot ! »

J’ai aucune amitié pour le Fleurance Jacopin mais ça allait trop de loin.

Il s’est enfui à toutes jambes, perdant un de ses sabots dans la foulée, les sauvageons lui ont donné la chasse dans un hurlement choral, et moi je leur ai couru après pour faire cesser ça.

Les uns à la courre des autres, nous avons dévalé la grand-rue avec un déchirement de gorges déployées.

Le Fleurance a stoppé net devant une porte de grange et il s’est laissé rattrapper par ses poursuivants parce qu’il avait juste perdu l’usage de ses jambes.

Et ce qu’on a vu nous a tous planté sur place.

Sur la porte, il y avait un corbeau cloué par les ailes et le cœur. C’était une prise du Nônô Élie, il venait tout juste de l’y mettre, et se tenait là, fier de son trophée.

De l’oiseau il coulait un flux improbable de sang.

Et il a commencé à se transformer. Les plumes ont tombé une à une, révélant une peau de poulet dont les pores se refermèrent peu à peu, à mesure que le corps enflait et que les écailles des pattes s’étiolaient.

Le corps fut bientôt trop massif pour les clous, et c’est un paquet de chair rouge qui chut sur la dalle gelée.

Les ailes déplumées se tortillaient en tous sens et devinrent des bras. Le bec s’arracha de la tête et des cheveux poussèrent sur le crâne avec un bruit abject.

Ce n’était plus un corbeau mort, c’était une femme morte.

Belle et maigre et nue avec une marque en forme d’œil scarifiée sur le front.

J’ai compris alors quelque chose de fondamental.

Ce que le Nônô Élie avait fait, en toute connaissance de cause, c’était un exorcisme.

Je me suis tourné vers le chasseur, il avait la face rouge, le visage gonflé et les yeux qui lui sortaient presque de la tête, impossible à lire, tendu entre la jubilation et la désolation.

Cet homme était un exorciste, comme moi.

Je lui ai allongé une patate dans la gueule à assomer un taureau, mais le cœur n’y était pas.

La colère avait reflué en moi, pour faire presque aussitôt place au chagrin.

La perte d’une personne que je n’avais même pas eu l’occasion de connaître.

L’insondable tristesse au fond du miroir qu’on me tendait.

Je suis parti.

Je suis parti par les sentes et les chemins, sous la pluie mordante d’hiver qui s’est déclarée.

Dépenaillé et déconcerté.

J’ai mis mes mains grêles sur les yeux, et seuls les arbres m’étaient témoin.

Et j’ai pleuré.

J’ai pleuré tout le sel de mon corps et je crois que ça m’a fait un peu de bien.

Et c’est dans cet état que la presque-nuit m’a cueilli.

Moi qui plus jamais ne serai un exorciste, mais un simple servant du Vieux.

Moi qui avais été l’instrument d’une guerre sainte dont les Voivres n’est qu’un lointain écho, une guerre qui a retenti dans toutes les Vosges et bien plus loin encore dans la forêt d’autour qui recouvre ce qui jadis avait été le monde.

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Deconstruction of the World, par Sophia, du dark ambient orchestral pour le jour de sortie de l’abri antiatomique.

Vingt et un de Descendres

Les douleurs corporelles sont revenues en force.

Comme je ne pouvais pas fermer l’oeil, je me suis levé. J’ai jeté mes habits de religieuse au poêle. J’ai enfilé des habits de Champo, ils étaient trop amples et trop courts pour moi, mais j’ai retrouvé l’odeur de vieux et de cigarette, j’ai eu l’impression de le sentir auprès de moi, faire partie de moi.

Dehors, les jouets à vent s’agitaient en tout sens et tintinabulaient comme jamais. L’air polaire a frappé mon visage et ébouriffé mes cheveux qui repoussaient.

C’est la tempête du siècle que j’ai dû traverser pour aller jusqu’au presbytère. Dans le village, les chiens poussaient des gueulements de Jugement Dernier et secouaient leurs chaînes comme des damnés. Je voulais une explication avec l’inquisiteur et ça ne pouvait plus attendre.

Je le trouvai lui-même éveillé, au fond de la cave.

Ça empestait le brûlé et les murs étaient noirs de suie. La lampe à graisse l’éclairait tout zébré d’ombre et de lumières, alors qu’il interrogeait encore et encore la Sœur Joseph, en larmes sur sa chaise.

« Vous finirez bien par me dire ce que vous savez au sujet de vos alliés en noir. »

« Vous êtes devenu fou, lui lançai-je. C’est vous qui avez provoqué tout ça. »

Il se tourna vers moi, et je ne sais comment il y parvint, mais son visage exprima toute la colère du juste :

« Comment osez-vous ? Vous prenez des habits séculaires, et maintenant vous êtes dans le camp des démons ?
– C’est vous le démon. »

J’ai vraiment été à un doigt de lui ouvrir la gorge comme le maire Fréchin le fait avec les chapons pour la Noël qui approche.

« Vraiment ? Alors suivez-moi et constatez de quoi vos amis sont capables ! »

Ce qu’il me montra dans l’alcôve d’à côté, je n’étais pas du tout préparé à le voir.

Je me retrouvai happé dans le récit qu’on me fit des récents événements, ainsi qu’un loup traqué tombe dans une fosse en plein bois.

Je suivais la marche du Dieudonné Florentin à travers les champs, auprès de cette terre que la neige se refuse à recouvrir, alors que les plantules offrent leur museau à la morsure du gel.

C’est un jeune paysan qui tourne vieux célibataire et qui sent un peu trop la bouse et s’est empêtré dans des habitudes qui le rendent ridicule, se moucher dans ses manches de gilet, porter son béret de travers, ou priser en respirant trop fort.

Il a un visage d’innocent qui tourne au bonasse avec les ans.

Il me parle alors qu’il piétine sous les arbres morts.

Il sort un beignet de carnaval de sa musette. Un morceau rassis qui forme pourtant une jolie tresse, et dégage encore des arômes de gras, de sucre et de printemps.

« C’est la Colotte Dautreville qui m’a cuisiné ce beignet. J’ai jamais voulu le manger.
J’ai jamais trouvé de fille parce que les filles ça me fait peur. Elles ont des rires que je comprends pas et pis des grandes figures qui mijotent. Pour sûr j’aime les filles, mais j’ose pas les aborder. J’ai même jamais dansé avec aucune au bal de la Saint-Jean, pour que je me souvienne.

Mais à Mardi-Gras, y’a eu le rituel du dônage. Toutes les personnes à marier du village étaient tirées du lit et devaient présenter devant l’église. Et là, y’a eu le Nônô Élie qu’à lu la liste des « dônés ». Ils mettaient tous les garçons et les filles célibataires par couple pour des fiançailles de paille.

ça m’a fait vraiment tout drôle quand j’ai entendu mon nom :

« Je dône le Dieudonné Florentin…

à la Colotte Dautreville ».

Y’avaient tous les curieuses et les jaseurs du village à cette fête bien sûr, et ça les a fait tous bien rigoler, parce que moi je suis plus si jeune et la Colotte est tout juste sortie de son corset, si vous voyez ce que je veux dire. Le Dônage c’est pas qu’un office pour arranger des couples, c’est aussi une occasion pour se moquer et nous deux on avait été les dindons de la farce.

Donc une semaine après, comme le voulait le coutume vu que j’étais son fiancé de paille, je suis allé chez ses parents pour manger les beignets.

Bon, je dirais pas qu’ils étaient contents de me voir.

C’est la Colotte qui avait préparé les beignets et tous les deux on s’est pas décroché un mot de l’après-midi, tout ce que j’ai eu le cran de faire, c’est la regarder, et sa peau c’était une sorte de tissu tout fin, et elle avait les joues qui piquaient un de ces fards, et ses yeux c’étaient genre les yeux d’une biche et elle avait un visage tout rond, une vraie galette qui sentait aussi bon que ses beignets, et levée pareil, pleine de bon air.

Alors le pet-de-nonne, euh, si vous me pardonnez l’expression, je l’ai fourré dans ma musette pour me rappeler à jamais ce moment.

Dans la foulée, les dônés peuvent se déclarer si ça se trouve qu’on se plaît, mais j’ai jamais, jamais eu le courage.

Tout ce que je fais, c’est me promener comme maintenant et sentir ce qui reste d’odeur dans le beignet pour habiter cette après-midi à tout jamais. »

C’est là que j’ai remarqué que les arbres étaient à nouveau recouverts de feuillage.

Un feuillage aux couleurs de la nuit.

Un essaim de corbeaux s’en échappa et fondit sur le pauvre puceau. Et j’ai rien pu faire, puisque techniquement j’étais même pas là.

« C’est comme si j’étais passé sous une schlucht qui dévalait », finit-il dans un râle.

Il était allongé sur un plateau de pierre dans la cave.

Déchiré de partout, labouré, une pelote de sang.

Ce qu’on chasse finit toujours par nous chasser.

J’étais venu dans cette cave pour prouver que j’avais raison, et j’en suis ressorti en ayant compris que la haine était désormais dans les deux camps. C’est pour ça que j’ai même pas eu le cœur de tuer Moretti cette nuit-là.

Pourtant, je dois retourner voir les Corax. On peut pas en rester là, et pour tout dire j’ai bien peur qu’ils m’attirent encore.

Je suis reparti sans plus tarder, la Bernadette arrivait pour soigner le blesser et je voulais pas la croiser.

Au milieu de la lune, je suis comme ça redescendu aux Forges Quenot, je me suis dévêtu et j’ai pris un bain glacé dans le courant furieux de la rivière, et la tempête me fouettait et j’en voulais encore plus, pour me sentir en chair et en os, il me fallait de la douleur, pour la première fois ce n’était plus un fardeau ni une faille pour explorer ces souvenirs, c’était juste un rappel à la vie, les éléments qui me percutent et mes os qui entaillent mes muscles, c’était une raison de continuer.

Car ma vérité m’attend au bout du chemin.

Et l’eau finira par nous laver de toutes nos peines.

Lexique :

Le lexique est maintenant centralisé dans un article mis à jour à chaque épisode.

Décompte de mots (pour le récit) :
Pour cet épisode : 2366
Total : 92237

Système d’écriture

Retrouvez ici mon système d’écriture. Je le mets à jour au fur et à mesure.

Feuilles de personnages / Objectifs des PNJ :

Voir cet article

Épisode suivant :

53. Mission de confiance
Des moments d’introspection et de mise en abîme où la Sœur Marie-des-Eaux rassemble ces forces pour l’ultime affrontement. (temps de lecture : 10 mn)

3 commentaires sur “[Dans le mufle des Vosges] 52. Récuse-potot

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