[Dans le mufle des Vosges] 50. Des nouvelles du Vatican

50. DES NOUVELLES DU VATICAN

On attaque le dernier volet du roman avec un regard sur le journal intime de la Sœur Marie-des-Eaux et l’apparition inquiétante d’un nouveau protagoniste.

(temps de lecture :  7 minutes)

Joué / écrit le 25/02/21

Le jeu principal utilisé : Bois-Saule, jeu de rôle solo pour vagabonder dans les ténèbres sauvages de Millevaux

N.B. : Les personnages et les faits sont fictifs.

Le projet : Dans le mufle des Vosges, un roman-feuilleton Millevaux et une expédition d’exorcisme dans le terroir de l’apocalypse

Précision : ces feuilletons sont des premiers jets, donc beaucoup de coquilles demeurent. Merci pour votre compréhension.

Avertissement : contenu sensible (voir détail après l’image)

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the streetweeper & n8wood, licence CC-BY-NC, sur flickr

Contenu sensible : exhumation

Passage précédent :

49. Dârou ! Dârou ! Vénet do mo so sac !
Comment la chasse d’un animal imaginaire a mis le feu aux poudres. (temps de lecture : 5 mn)

L’histoire :

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Not listening, par STBL, un drone tout en échos fuyants pour des réalités qui se dérobent infiniment.

Premier de Descendres

Je croyais être le héros de cette histoire.

Mais mon destin de mémographe est de conserver et témoigner des hauts faits de mes proches.

Aujourd’hui, avec le sentiment d’être aux portes d’événements encore plus tragiques que ceux qui ont précédé, je reprends mon calame sur ce carnet.

Car, moi, Sœur Marie-des-Eaux, je ne suis plus mené par la seule motivation de me souvenir, mais par le besoin d’enseigner.

Il faut que ceux qui me suivront sachent ce qui s’est passé depuis mon arrivée aux Voivres, et ce qui va se passer à présent.

J’ignore combien de temps le Vieux m’alloue encore sur cette terre. Il faut que ce carnet me survive.

Je repense à toutes ces personnes plus grandes que moi et que le Vieux a rappelées, le père Benoît et Champo en premier lieu. Et aussi à ces personnes à qui il refuserait peut-être les portes de son Paradis, mais qui m’ont chéri et protégé. Prescience. Euphrasie.

Je ne suis qu’un pécheur à moitié fou qui consigne des absurdités sur du papier que le vent emportera.

Ce vent que j’entends sur les jouets de bois suspendus à la porte de la yourte dans laquelle je viens de m’installer. Je n’avais ma place ni au presbytère, ni à l’Auberge du Pont des Fées.

J’ai entendu les cocottes des sapins crisser sous un sabot. J’ai mis le nez dehors et ai vu une forme dans le brouillard et la nuit brune, qui sortait de la forêt comme un diable de sa boîte. À sa main, une lanterne l’éclairait à peine.

C’était la Bernadette. Elle est venue « en gage de bonne amitié ».

Je n’ai plus aucun ami ici, alors je ne sais que penser de son empressement. Je me suis même pris à penser qu’elle était venue poser des charges pour m’envoûter, comme elle l’avait fait avec la Sœur Jacqueline. Ce n’est qu’à contre-cœur que je l’ai laissé entrer sous la yourte, et je n’ai pas desserré la main de mon opinel dans ma poche au cours de notre entrevue.

Nous avons parlé des derniers événéments. À demi-mots des deux côtés, mais on se comprenait.

« Les horlas se font la guerre, a-t-elle dit. On est là que pour compter les points.
– Je ne sais pas. Je crois que ce concept de horla cache une réalité plus complexe.
– Méfiez-vous. Les horlas sont plus simples que vous ne le croyez. Ils sont juste comme nous : insatiables. »

Puis la cuisinière m’a laissé seul avec mes pensées.

Je n’avais toujours pas le cœur de prier, mais j’ai eu l’impression d’y voir plus clair en moi.

Durant toute ma carrière d’exorciste, je me suis appliqué à traquer les démons sans montrer aucune pitié. Mais j’ai aussi eu l’occasion d’en connaître mieux certains, et, oui je l’avoue, d’en aimer certains.

Aujourd’hui, je m’interroge sur tout, sauf sur une chose. Je sais que j’ai une mission dans ce village. Et ce n’est peut-être plus celle d’un bourreau. Je suis pessimiste sur ce qui va se passer plus tard car les prédictions de l’Apocalypse commencent à s’accomplir. Mais je suis optimiste concernant l’attitude que je vais adopter. J’ai le sentiment, inédit, de savoir que je saurai me comporter avec cœur dans les épreuves qui viendront.

Je revois des endroits de mon passé en impression sur ma rétine.

L’ossuaire…

Oui, je n’ai pas toujours choisi le camp des humains. Je vaux surtout choisir le camp des justes.

Un tourbillon m’a pris et j’ai compris que plus rien ne serait comme avant.

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La Haine Primordiale, par Nors’Klh, du dark ambient martial toute de fureur rentrée qui orchestralise la montée en puissance du mal.

Second de Descendres

J’ai voulu dessiner dans ces pages le portrait de l’Euphrasie. Le fusaie sous mes doigts osseux hésitait de toutes parts. L’épaisseur du sourcil, l’intensité du regard. Autant de choses que j’échouais à saisir.

J’ai compris que j’étais déjà en train d’oublier son visage.

J’ai déchiré la page.

Alors que l’acédie est plus forte que jamais et que je sens entre le Vieux et moi une distance aussi fine et impénétrable qu’un suaire, alors que mon incapacité à prier me cloue au sol et me tient éloigné du ciel, je repense à mes conversations avec Augure, une personne que je trouve aussi fière qu’étrangère.

« De quelle terre venez-vous ? », lui ai-je demandé.

Elle a levé les yeux vers les nuages et a répondu :

« Aucune. »

En ayant choisi de prendre ma retraite dans ce qui fut la demeure de Champo, je me demande si je suis entré en ermitage ou en paganisme.

Je me surprends à fouler la terre gelée, cette terre faite pour enfouir des corps, et à la trouver plus pleine de vérité que le discours des hommes ou le regard du Vieux.

Les outardes, si peureuses avec leurs barbes sous le bec et leurs pattes de poule, viennent picorer jusqu’à moi et je peux presque les toucher.

Je me tiens trop éloigné du village. Cela pourrait compromettre la mission que je me suis assigné de les protéger contre leur gré.

Je m’en suis rendu compte ce soir-même. C’est presque de force que le Sibylle Henriquet m’avait remorqué jusqu’à la grand-rue, pour un baptème à donner.

C’est ainsi, pour ainsi dire par accident, que j’ai appris qu’un homme d’église était arrivé aux Voivres.

Il avait son chariot parqué devant le lavoir, et à son bord une bande de fier-à-bras jouaient aux dés. J’en ai compté six, ils avaient tous des armes.

Je suis remonté en toute hâte au presbytère, c’est là que je l’ai trouvé, en grande conversation avec le Nônô Élie et ses chasseurs. Ils étaient dehors, il n’avait pas pris la peine de se déchausser ou de s’installer, signe que leur discussion était marquée du sceau de l’urgence.

J’ignore pourquoi, ça m’a rappelé une histoire que me racontait la Mélie Tieutieu :
« C’est l’homme-là qui pour tuer son chien l’a accusé de la rage. Et ben son chien il est devenu enragé et lui a bouffé la tête. »

C’était un jeune homme, je ne lui donnais pas plus de quelques années que moi.

Je n’ai que très peu d’inclinaison pour les sentiments amoureux, même mon sacercoce mis hors de compte. Je dois cependant reconnaître que c’est un bel homme. Il est mal rasé comme le sont ceux qui voyagent et sont dans l’action, les cheveux longs sous la tonsure lui retombent sur le front et les yeux. Une tâche blanche de naissance lui recouvre le nez. Il porte une robe de moine blanche et un capuchon très simples, dans une toile grossière, et une immense croix de bois pour tout ornement.

Il a écarté les chasseurs, reconnaissant ma robe de religieuse, et a pris la peine de se présenter à moi :

« Bonjour, ma Sœur. Je suis Dom Pasquale Moretti. Je suis un Inquisiteur et j’ai été mandé au diocèse de Saint-Dié par le Vatican. L’évêché a reçu un pigeon voyageur laissant entrevoir de graves problèmes dans cette paroisse, problèmes que ces habitants sont justement en train de me confirmer. Je suis ici pour régler toutes ces questions.
– Le Père Benoît, exorciste de Saint-Dié, m’a souvent dit qu’on n’avait plus de nouvelles du Vatican depuis longtemps.
– Ce prêtre, dont on vient de m’annoncer le décès, ainsi d’ailleurs que l’infortuné père Houillon. Vous êtes, je suppose, la Sœur Marie-des-Eaux. »

Je n’ai pas répondu. J’ai tout de suite compris que j’avais affaire à un charognard. J’espère qu’il a bien senti mon œil unique se concentrer sur lui et le vouer aux gémonies.

« Il faudra qu’on parle, mais j’ai plus urgent encore à faire. Vos amis ici présents m’ont parlé d’un étrange cas de mort tombé du ciel. Nous allons aussitôt procéder à son exhumation. »

Je n’avais aucune envie de supporter sa présence, mais je les ai quand même suivis au cimetière, histoire de savoir ce qui allait se passer.

Maintenant que j’avais fréquenté l’Euphrasie et l’Augure, je me doutais bien de ce qu’ils allaient découvrir, et j’avais besoin d’observer leur réaction. Je me disais que s’ils me poseraient des questions, je ferais celui qui n’était pas au courant.

C’est ainsi que nous nous trouvâmes une dizaine à trouer la presque-nuit de nos flambeaux, embarqués dans le cimetière avec des mines de profanateurs.

Je marchai au milieu des sépultures et le temps me semblait ralentir. Je repensais à la nécropole de Xertigny, qui abritait tous les morts des ères passées, et aussi à tous les enterrements auxquels j’avais assisté depuis ma venue aux Voivres.

Le soi-disant Dom Pasquale Moretti n’a pas touché à une pelle ou à pied-de-biche, laissant cet ouvrage à ses mercenaires et aux chasseurs. Il n’était pas du genre à se salir les mains.

Quand il s’est penché sur le cercueil ouvert, j’ai su que rien ne serait plus comme avant.

À l’intérieur, il y avait le squelette d’un corbeau encore paré de quelques plumes.

J’ai compris que la guerre corvine était déclarée.

Et moi, j’en suis déchiré car mon cœur est à moitié Corax.

Il faut que je revoie Augure au plus vite.

Je suis rentré sous la yourte aussi vite que j’ai pu.

J’ai fermé à clef depuis la première fois de ma vie.

J’ai retiré ma robe et me suis allongé sous les chaudes couvertures. Le poêle donnait toute la chaleur qu’il pouvait. La lame de l’opinel glissait sur ma peau nue, sa froideur me faisait du bien et me rappelait sa présence.

Je fixe la porte et je ne trouve ni le sommeil ni la prière. Je m’attends à ce que des coups y soient frappés. À ce que l’inquisiteur auto-proclamé vienne me demander des comptes.

Lexique :

Le lexique est maintenant centralisé dans un article mis à jour à chaque épisode.

Décompte de mots (pour le récit) :
Pour cet épisode : 1816
Total : 90682

Système d’écriture

Retrouvez ici mon système d’écriture. Je le mets à jour au fur et à mesure.

Feuilles de personnages / Objectifs des PNJ :

Voir cet article

Épisode suivant :

51. Le nid de fourre-t-oi-s’y
Alors que la panique s’empare du village, la Sœur Marie-des-Eaux choisit son camp. (temps de lecture : 7 minutes)

3 commentaires sur “[Dans le mufle des Vosges] 50. Des nouvelles du Vatican

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