[Dans le mufle des Vosges] 48. Le carrefour de l’enfant Rollo

LE CARREFOUR DE L’ENFANT ROLLO

Les peines toutes simples sont les plus lourdes à porter.

(temps de lecture : 7 minutes)

Joué / écrit le 11/02/21

Le jeu principal utilisé : pas de jeu pour cette session

N.B. : Les personnages et les faits sont fictifs.

Le projet : Dans le mufle des Vosges, un roman-feuilleton Millevaux et une expédition d’exorcisme dans le terroir de l’apocalypse

Précision : ces feuilletons sont des premiers jets, donc beaucoup de coquilles demeurent. Merci pour votre compréhension.

Avertissement : contenu sensible (voir détail après l’image)

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Christen Dalsgaard, domaine public

Contenu sensible : mort d’enfant

Passage précédent :

47. Les choses intimes
L’introspection, les êtres et les sentiments qui couvent comme des pommes de terre sous la braise. (temps de lecture :  6 minutes)

L’histoire :

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II, par Toundra, post-rock épique et forestier.

« Vous étiez censée veiller sur elle ! »

La Sœur Marie des Eaux plaqua la Bernadette contre le mur de sa cuisine, renversant assiettes et casseroles !

« Comment se fait-il qu’elle soit enceinte ! Vous avez laissé un de vos poivrots…
– Non ! Non ! Non !
– Alors quoi ? »

« Aucun homme ne l’a touchée, je vous le jure ! Cet enfant qu’elle attend… C’est notre enfant.
– Vous vous foutez de ma gueule ?
– Non, non, je vous le jure, par l’Esprit-Chou… Vous savez qui je suis. Je peux tout. L’amour peut tout. »

Le novice l’empoigna par le licol et lui glissa son opinel sous le cou.

« Quelle diablerie as-tu faite, sale sorcière !
– Calmez-vous, Marie, je vous en prie. Nous… Nous ne sommes pas ennemies. J’ai voulu vous aider, et j’aurais continué à le faire si Jacqueline n’avais pas refusé mon assistance. Je regrette juste d’avoir employé la magie pour la séduire. Car je n’en aurais pas eu besoin, en fin de compte. Je sais que tout ça heurte vos convictions, mais je vous demande de réfléchir un instant où vos convictions vous ont mené. Sont-elles bien les vôtres d’ailleurs, ou des pensées qu’on vous a inculquées de force ? Il existe d’autres réalités. Laissez-moi être votre amie…
– Epargne-moi ton baratin ! »

Il le lâcha et la laissa s’affaler sur le carrelage, puis se barra en claquant la porte.

À la Tranchée, les frères Fournier contemplaient les champs de blés semés tout autour de leur ferme, dans la glèbe patiemment arrachée à la forêt.

Ils pognaient la terre dure des premiers givres. Ils tremblaient pour leurs germes.

« Vingt rats, faut que la neige arrive pour les tenir au chaud… Faut qu’elle arrive, vingt rats… »

Sous les coups de pieds du novice, les champignons gelés éclataient en cristaux. Les rendez-vous avec Augure derrière la yourte de Champo étaient devenus une habitude. Il n’avait plus qu’elle à qui parler. Alors qu’il se confiait à l’étrangère, son souffle se ramifiait en frondaisons blanches sous l’effet du froid.

« Je suis en proie à tous les doutes, Augure… Je ne relis plus mon carnet, et je ne le tiens plus à jour. J’essaie de prier, mais le Vieux n’entend pas nos prières… Il a perdu contact avec nous. L’Euphrasie m’a révélé des choses sur mon passé, mais je ne veux pas la croire. Elle prétend que j’ai eu une enfance normale et que j’ai rejoint le cloître de mon plein gré. Pourtant, le passé que je me serais inventée d’après elle, il a l’air tellement plus vivant… Toute cette série de catastrophe, la mort de mon frère Raymond à cause de la rougeole, l’engin agricole qui s’est renversé sur moi, puis ma vie d’enfant-soldat auprès de la Madone à la Kalach, ma rencontre avec Prescience, la mort de la Madone et mon enrôlement de force chez les nonnes… »

Augure l’avait écouté tout du long. Il s’approcha. Marie reconnut une odeur qui s’échappait de son haleine. Celle de plumes mouillées. Augure essaya de l’embrasser.

Mais le novice recula.

« Vous n’êtes pas Euphrasie. »

« Allez, cette fois-ci, j’y arrive. »

La Sœur Joseph, cramponnée à son bâton, était enfin parvenue à la grand’rue. Elle parcourut les maisons du regard, toutes débordées par les arbres derrière, et enfin elle dénicha une proie.

Le Fleurance Jacopin était accroupi dans un fossé, en train de fouiner dans un terrier avec une branche.

« Toi, viens-là ! En route pour l’école ! »

Il se tourna vers elle, et son regard avait la même férocité que celle des chats harets qui rôdaient autour des fermes. Il se redressa et d’un bond fut hors de sa cache.

La religieuse lui fit la course à l’échalotte, toute empêtrée dans ses robes, criant et jurant, mais le môme fut vite absorbé par les fourrés et malgré la nudité hivernale des couverts, il était déjà perdu de vue.

La Sœur Joseph baissa la tête et les bras. Elle avait encore échoué.

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Wildflowers, par Nhor, un piano solitaire pour égrainer la tristesse qui ne se tarit jamais malgré le passage des saisons.

Alors qu’il actionnait le rabot, le Sybille Henriquet ne pouvait retenir ses larmes.

Des meubles, il en avait fait dans sa vie. Et toujours il y mettait son cœur, mais il savait aussi brider ses sentiments, car il faut bien s’en séparer à la fin, car il faut bien continuer.

La sculpture apparut peu à peu sous la gouge. Il avait longtemps cherché quel animal représenté, puis ça s’était révélé de soi-même au coup de ciseau : une biche, blanche comme l’aulne qu’il avait choisi pour sa facilité de sculpture et justement, pour sa couleur.

Des cercueils, il en avait fait dans sa vie. Mais celui-là, c’était difficile.

Pas qu’il y ait beaucoup de masse, mais il y avait du cœur à mettre à l’ouvrage. Trop de cœur.

Et quand ça eut été fini, il l’a mis sur son dos, il est sorti, il a traversé la grand-rue dans le tout petit frisquet du matin.

Il a frappé. On a mis du temps pour lui ouvrir, bien qu’il entendit du bruit à l’intérieur.

La main d’un paysan tourna la clenche, et le menuisier se trouva au seuil de la cuisine. Tout était en désordre. Des monceaux de casseroles. La ruine s’installait. Et une demi-douzaine de personnes entassées là autour d’une chicorée refroidie, la famille, les ouasins, la Sœur Marie-des-Eaux.

Et la Mère Rollo, quand elle eut vu le petit cercueil sur l’épaule du Sybille, c’est là qu’elle se rendit compte, vraiment.

« Mon enfant ! Mon enfant est mort ! »

Il y eut au cours de cette veillée une sorte d’enquête policière, menée par des mères de familles aux yeux rouges. Le Fleurance Jacopin leur dit que l’enfant Rollo avait couru après les corbeaux avec son pistolet à bouchon. Faut dire qu’à force d’entendre le Nônô Élie et d’autres en parler comme d’un fléau, il s’était mis en tête de jouer les héros. Et donc il avait poursuivi les volatiles jusqu’aux Feugnottes.

C’est là que le loup l’a gnoqué.

On l’a retrouvé au carrefour qui relie la Tranchée, la Grande Fosse, les Creuses et la Colosse.

« Allez vous coucher, les enfants.

Sinon, gare au Couche-Huit-Heures !

Vous savez bien que ce horla fait la tournée du village le soir.

Vous savez qu’il s’en prend aux enfants qui ne veulent pas aller dormir. »

La route est souvent longue.

Et sinueuse.

Pour se rendre aux veillées mortuaires, on met son gilet, sa capeline, son écharpe, son fichu. On passe par toutes les maisons sur le chemin, bonsoir, on vient vous chercher, vous prendrez bien un canon pour vous réchauffer, oui mais faut qu’on y file juste après.

Il y avait bien la moitié des Voivres à se presser au chevet de l’enfant Rollo.

« Ils l’ont bien réussi. », mentionnait-on en parlant de l’apprêt du corps.

« Oui. Il a l’air d’un biquit. »

Et ça renifle, et ça pleurniche, et ça tricote. Et ça picole, aussi.

À la fin, ils étaient tellement foingés qu’ils ont béni l’enfant avec de la goutte.

Le lendemain matin, le Sybille était de retour. C’est la mort dans l’âme qu’il mit les clous sur le couvercle du cercueil et que les hommes l’emportèrent.

La Sœur Marie-des-Eaux fit sortir le matelas de l’enfant. Il y mit le feu avant de se rendre à l’église.

« Il est nécessaire de brûler les paillasses des morts pour éviter leur retour. »

Le novice revoyait encore les fantômes d’enfants non-baptisé qu’il avait croisé dans les forêts limbiques.

La mère Rollo le retint par la manche.

« Avant qu’on aille à la messe, je veux me confesser.
– Je ne peux pas vous garantir qu’un sacrement donné par une religieuse soit valide. Mais je peux vous écouter. »

On retourna dans la chambre vide du minot. Le novice s’assit sur un des bancs, et la mère s’agenouilla à ses pieds.

« Bénissez-moi, car j’ai péché.
– Parlez sans crainte, mon enfant.
– Je fais tout pour être une bonne chrétienne, mais j’ai quelque chose sur le cœur qui me pèse.
– Le Vieux peut tout pardonner, vous savez.
– Ben voilà, j’ai caché la vérité.
– Donc vous avez commis le péché de mensonge.
– Oui. Oh, c’est peut-être rien, et c’était il y a longtemps, mais j’ai quand même honte. Je remontais de la Grande Fosse d’aller chercher des mirabelles, et j’ai croisé le Nônô Élie et sa femme qui tiraient un veau par une longe.
– Poursuivez.
– Et bien quelques heures plus tard, le père Peutot boualait partout qu’il avait perdu un veau et que c’était le loup qui l’avait pris. On a fait des battues pour le retrouver. Même que le Nônô Élie en faisait partie.
– Et donc ?
– Ben le veau on l’a jamais retrouvé. Et pour cause. C’était le Nônô Élie et sa femme qui l’avaient pris. Mais j’ai pas osé dire. »

Pendant la messe, le corps de la Sœur Marie-des-Eaux était bien présent, à parler latin comme un automate. Mais son esprit cherchait refuge dans le château intérieur.

Il était en bras de chemise, dans la grange, auprès de la pétrissoire, à malaxer le pain, à façonner des petites oublies.

Il appliqua le tampon sur une boule de pâte, mais le motif s’imprimait mal. La matière était spongieuse. Il chercha la cause de cette humidité et la trouva tout autour de lui. Les poutres dégorgeaient. Les souris pataugeaient dans une paille visqueuse. Il ouvrit la porte de l’accès de cave. Les escaliers étaient noyés, où de hideux crapauds patouillaient.

Son château intérieur était littéralement en train de prendre l’eau.

On mena le cercueil au cimetière dans une vieille caloubrette menée par le Fréchin et le Nônô Élie, pas décuités de la veille.

L’embarcation buta sur une racine et la boîte fut caboulée sur le sol. On s’affaira dessus très vite, on empêcha la mère de voir et vite on recloua le couvercle.

Personne n’eut le cœur de s’indigner de cet incident. On voulait tous en finir.

Et le soir venu, après le vin d’honneur, la mère Rollo fut de nouveau seule.

Alors, elle prit sa tête dans ses mains, et accepta enfin la venue des sanglots.

« Mon pauvre Jacquot, tu mourras une deuxième fois quand je t’aurai oublié… »

Lexique :

Le lexique est maintenant centralisé dans un article mis à jour à chaque épisode.

Décompte de mots (pour le récit) :
Pour cet épisode : 1846
Total : 87602

Système d’écriture

Retrouvez ici mon système d’écriture. Je le mets à jour au fur et à mesure.

Feuilles de personnages / Objectifs des PNJ :

Voir cet article

Épisode suivant :

49. Dârou ! Dârou ! Vénet do mo so sac !
Comment la chasse d’un animal imaginaire a mis le feu aux poudres. (temps de lecture : 5 mn)

3 commentaires sur “[Dans le mufle des Vosges] 48. Le carrefour de l’enfant Rollo

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