[Dans le mufle des Vosges] 47. Les choses intimes

LES CHOSES INTIMES

L’introspection, les êtres et les sentiments qui couvent comme des pommes de terre sous la braise.

(temps de lecture :  6 minutes)

Joué / écrit le 04/02/2021

Le jeu principal utilisé : pas de jeu pour cette session

N.B. : Les personnages et les faits sont fictifs.

Le projet : Dans le mufle des Vosges, un roman-feuilleton Millevaux et une expédition d’exorcisme dans le terroir de l’apocalypse

Précision : ces feuilletons sont des premiers jets, donc beaucoup de coquilles demeurent. Merci pour votre compréhension.

Avertissement : contenu sensible (voir détail après l’image)

20466245135_cdca456fbf_z.jpg
Olive Titus, domaine public

Contenu sensible : zoophilie, violence sur animaux

Passage précédent :

46. Étrange Vôge
Quand tout ce qu’il y a de plus bizarre au village se déchaîne. (temps de lecture : 8 minutes)

L’histoire :

50664069703_19bc6434ed_o.jpg
S/T, par Myrkur, du black métal avec un chant féminin cristallin et nordique, une élégie qui souffle le froid et la glace.

Les mains jointes à s’en faire mal.

Les doigts tremblant.

Les bras qui flanchent.

Les genoux fléchis sur le dallage glacé.

Les dents qui claquent.

La mâchoire serrée.

Des sueurs froides sous la coiffe.

Impossible.

La Sœur Marie-des-Eaux n’arrivait plus à prier.

Agenouillée devant l’autel de la Chapelotte, elle enrageait de cette incapacité, de cette invalidité spirituelle en pleine montée.

« Notre Dame de Bonne-Espérance… Notre Dame de Bonne-Espérance….

Oh et puis merdre. »

Alors, il en était donc rendu là. L’acédie. Le péché de la tristesse et de la désolation spirituelle.

Il cherchait en lui, dans ses tripailles même le souffle de foi qui lui restait, la dernière envie de se battre, la dernière ressource, l’ultime cause.

Mais il n’y avait que les tréfonds de la faim et plus rien d’autre entre ses côtes.

Avec l’ascèse du corps et la chape du malheur, il n’y avait plus de place en lui pour la piété.

Il sent une fleurance familière. Le temps de retourner la tête, il est déjà ailleurs. Le voilà de nouveau dans son château intérieur contre son gré, au milieu des chandeliers dégoulinant de cire et des bahuts défoncés par le poids des souvenirs.

L’odeur des plumes mouillées

Une ombre s’avançait à travers les rideaux de toiles d’araignée. Une silhouette à trois têtes.

Trois têtes de belettes.

« Prescience ! »

Déjà il est dans ses bras, le novice, alors redevenu l’enfant-soldat, se tapit dans le fouillis des rémiges de son amant.

Prescience ne dit rien, Marie sent juste qu’il a accès à la totalité de son esprit, conscient, comme oublié, et donc les mots sont inutiles.

« Avant Euphrasie, tu es la seule personne que j’ai aimé, Prescience… Alors pourquoi j’ai fait ça, pourquoi j’ai fait ce qui t’a perdu ? »

Les têtes de belette se penchent sur lui, ses greniots lui frôlent le visage. Par des hochements, il lui fait comprendre qu’il ne pouvait pas savoir, ou que c’était le destin.

« Pourquoi a-t-il fallu que nos deux mondes soient à ce point incompatibles ? Pourquoi a-t-il fallu que je t’embrasse ? »

Il voit le noir de ses yeux, humides et expressifs à s’y noyer.

Et à nouveau, il n’y tient plus. Il s’accroche à ses épaules, et il colle ses lèvres contre une tête du horla, sa langue cherche celle de la belette, glisse sur les crocs et les babines, il sent le souffle musqué et s’en enivre, et enfin la langue animal répond et s’anime sous la sienne. Il sent les pattes et les ailes du horla le serrer très fort, et ça y est !

Ils retournent à Douaumont.

La bise ventile à toutes forces et les entoure en spirales. Les arbres crevés de shrapnels sont de retour et les détonations tout autour.

Mais ce n’est pas les tirs qui ont tué Prescience.

C’est le contact intime et profond avec un humain, c’est le choc des deux mondes.

La langue de Prescience s’arrête en même temps que son cœur, et dans les bras de Marie, soudain il pèse des tonnes. L’enfant-soldat, sa mitraillette en bandoulière, pleure et crie à tout rompre en portant le cadavre du horla.

La Sœur Marie-des-Eaux s’est surpris à reproduire ce même cri de toute la violence de ses poumons anorexiques.

Elle est maintenant sur un balcon de son château intérieur, perclus de lierre et de rampinottes. Il n’a pas un regard sur les contours du château, c’est une vision pour laquelle il n’est pas encore prêt.

Déjà ses yeux ont fort à faire à parcourir le paysage de forêt hercynienne portée par les montagnes vosgiennes rondes comme des ballons, et s’écroulant dans les ravins.

Il tremble de tout son long, et se retient à s’en faire péter les phalanges pour ne pas tomber par-dessus la balustrade. L’acédie, la culpabilité et le chagrin le disputent à la peur.

Car ces forêts aux teintes obscures qui s’étalent au pied de son château intérieur ressemblent beaucoup trop aux forêts limbiques.

Et aussi parce que le novice pressent, traversant le monde en une immense lame de fond, la venue d’un désastre qui va balayer tout ce qui a précédé.

50901137137_9c2f0aa677_o.jpg
Nektyr, par Demen, un chef-d’œuvre de la doom pop où une voix féminine éthérée parcourt des étendues de ruines à la beauté et à la solitude sans pareille, servis par une musique aussi caverneuse que majestueuse.

En comparaison avec la froidure des bois et son gel intérieur, la chaleur qui règne à l’Auberge du Pont des Fées est obscène. La Sœur Marie-des-Eaux y trouva la Sœur Jacqueline, comme d’habitude, assise sur un tabouret, fixant la Bernadette affairée aux marmites, avec une bouche fixe où s’ébauchait presque un sourire, et des yeux en ronds de soucoupes.

« Vous avez pris du poids, Jacqueline », fit le novice pour simuler une conversation.
Il mit sa main sur le ventre tendu sous sa tenuque de religieuse. L’abdomen avait la dureté et l’élasticité d’un tambour.
« Par l’Esprit-Chou… Vous n’avez pas grossi… Vous êtes enceinte. »

La Bernadette leva la tête de ses fourneaux.

L’Ernest Peutot était dans sa ferme, au milieu des effluves de bouse et de lait qui faisaient son ordinaire rassurant.

« Loulou ? T’es là ? » Il appela d’un claquement de langue.

Il trouva ce qu’il cherchait caché dans la tiédeur des bottes de paille. Un veau de quelques semaines, encore frêle sur ses pattes, se redressait à l’approche du paysan, il approcha sa tête de lui, le fixa de ses beaux yeux sans volonté, puis lui lécha les doigts.

L’Ernest était là pour lui donner le biberon, mais il faisait toujours durer un peu le rituel. La pitance devait se gagner par quelques caresses et coups de mufle.

Puis il cédait, lui fourrait la goulotte dans la bouche, et le bébé têtait par à-coups pressés, tandis que l’Ernest se remémorait tout ce qu’ils avaient vécu ensemble. La mise-bas difficile, lui tirant des heures sur la vêleuse à s’en déchirer les muscles, c’est pendant le travail qu’il lui avait trouvé son nom et il l’appelait : « Loulou ! Allez viens Loulou, vingt ras ! ». L’animal trop frêle pour marcher et même pour têter la mère, si bien qu’il lui donna le biberon aussitôt.
Il se revit l’amenant dans sa brouette, et le veau en tomber, et les gamins éclatés de rire à la vue de la quiche qu’il s’était prise !
Il revit les semaines passées ensemble, remplaçant la maman qui était retournée dans le troupeau pour se faire traire, l’animal qui reconnaît sa voix ou le bruit de ses sabots, qui cherche des doigts à lécher, qui le bouscule dans sa précipitation, et lui qui joue avec lui, ils roulent tous les deux dans la paille…

Mais aujourd’hui, même si Loulou l’ignorait, le lait avait un goût amer.

Car il était temps pour Loulou.

Une vision l’assaillit un instant. La tête de Loulou qu’il va récupérer. Sa femme à la cuisine.

Ça tapa à l’entrée de la ferme.

L’Ernest sursauta comme si le diable lui avait sauté dans le calbute.

C’était le Fréchin avec son couteau.

« Alors, tu m’as fait dire qu’y’en avait un de mûr ? »

Loulou délaissa le biberon tari et tituba vers le nouveau-venu, comme à son habitude curieux de tout.

Et l’Ernest resta les genoux à terre, il regarda Loulou partir vers son destin.

Lexique :

Le lexique est maintenant centralisé dans un article mis à jour à chaque épisode.

Décompte de mots (pour le récit) :
Pour cet épisode : 1355
Total : 85756

Système d’écriture

Retrouvez ici mon système d’écriture. Je le mets à jour au fur et à mesure.

Feuilles de personnages / Objectifs des PNJ :

Voir cet article

Épisode suivant :

48. Le carrefour de l’enfant Rollo
Les peines toutes simples sont les plus lourdes à porter. (temps de lecture : 7 minutes)

3 commentaires sur “[Dans le mufle des Vosges] 47. Les choses intimes

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s