[Dans le mufle des Vosges] 29. Dans le giron du Culâ

DANS LE GIRON DU CULÂ

Il ne fait pas bon contrarier les habitants des tourbières limbiques !

(temps de lecture : 6 minutes)

Joué / écrit le 08/06/2020

Jeu principal utilisé : Oriente, perdre ses repères en traversant la forêt de Millevaux

N.B. : Les personnages et les faits sont fictifs.

Le projet : Dans le mufle des Vosges, un roman-feuilleton Millevaux

Précision : ces feuilletons sont des premiers jets, donc beaucoup de coquilles demeurent. Merci pour votre compréhension.

Avertissement : contenu sensible (voir détail après l’image)

Devil_medium.jpg
Codex Gigas, domaine public

Contenu sensible : violence sur enfants, injures oppressives

Passage précédent :

28. La Ménie Hennequin
Au cœur du voyage, alors que tout devient de plus en plus surnaturel, on se livre, on s’aime et on se chamaille.

L’histoire :

26298981330_6c73cb0a15_q.jpg
Eating or Vomiting Its Tail, par Johan G. Winther, entre power electronics, drone et americana, de plus en plus loin en perdition volontaire parmi les arbres, en communion avec les esprits et les monstres, les cycles se répètent.

« Pchitt ! C’est l’heure de votre quart. »

Quand l’Euphrasie tira le Père Benoît de son sommeil, au milieu de la grasse-nuit, il lui trouva l’air satisfait d’une bête qui a volé quelque chose de précieux. Ses sourcils dessinaient un accent circonflexe qui trahissaient sa jubilation.

La bouche empâtée de sommeil, le prêtre lui dit :
« On dirait que vous avez renoué avec votre certitude de dominer la situation.
– J’ai dit mon point faible, ce sont les horlas, mais pour le reste je suis forte assez. Ce que je veux, je l’obtiens. Ce que les autres ignorent, moi je le sais. »

Le père fut saisi d’un frisson.

« Et qu’est-ce que vous savez de moi, par exemple ?
– Tout ce qu’il faut savoir.
– C’est-à-dire ? Vous bluffez.
– Alors je vais être directe. Je vous ai déjà rencontré, même si vous ne vous en souvenez pas. Et vous n’étiez pas un simple exécutant des basses besognes. Vous étiez l’évêque de Saint-Dié en personne.
– Qu’est-ce que vous racontez ? Je n’ai jamais été évêque ! J’ai pris la voix d’exorciste peu après mon ordination.
– C’est faux. C’est ce que vous a fait croire celui qui vous a pris votre place. Qui vous a pris votre vie.
– Comment vous pouvez savoir tout ça ? Comment vous pouvez en être sûre ? »

Elle lui empoigna le ventre à l’en pincer.

« Je le sens, c’est tout. J’amplifie les signaux faibles. »

Et comme elle l’avait réveillé, elle se coucha, et sombra aussitôt dans un sommeil d’animal repu.

Le Père Benoît resta seul au milieu de la nuit et des bois, avec ses questions. Il sentait le tatouage de mouche grouiller sous sa peau.

« Il oubliera tout ce qui lui était cher, l’odeur de l’amandier et le rire de son enfant, mais il oubliera aussi ses péchés. »

25073845612_3d20a37a93_o.jpg
Sphere from the woods, par Empusae, de l’ambient ritualiste pour un parcours animiste dans la forêt des rêves perdus.

11 d’Opprobre
Saint-Firmin
Jour du Pressoir dans le Calendrier Républicain

Le prêtre n’avait pas pu se rendormir, aussi fut-ce lui à presqu’aube qui leva tout le monde. Au réveil, le Polyte avait une haleine de frites alors qu’il n’en avait sûrement pas mangé depuis un bail.

« Les forêts limbiques ressemblent de plus en plus aux abords de Xertigny, nous sommes proches du but. », signala leur guide. Mais ils n’étaient pas au bout de leurs peines, car c’était maintenant une grande étendue de feigne à traverser. Les arbres se faisaient rares, surtout quelques mélèzes qui tendaient leurs branches caducques comme des oiseaux que l’automne a déplumé. Le sol était traître, une vague de bosses et de creux, où le spongieux paraissait dur, le ferme paraissait mou, masses de sphaignes se désaltérant dans l’eau acide. Les droseras s’ouvraient en soleils de rosée où les mouches mourraient engluées.

La Frazie marchait à bonne distance de sa trompe, sondant le terrain avec une perche, quand elle revint vers les autres, blanche comme un linge.

La suivait une personne des plus hideuses. Elle portait un casque fait de centaines de cupules de glands, sa face semblait couverte de cire. Il n’avait qu’un pagne pour tout parement sur son corps grêle où la tourbe dégoulinait, trop petit pour ses extrêmités, sa grosse tête et ses membres terminés par des griffes de rapace. Ses défenses de sanglier lui déformaient la mâchoire.
« Vous gnêtes perdutes ? Gne peux vous gwnider à travers marais.
– Un Cûla, siffla la Sœur Marie-des-Eaux.
– Ne vous gênez pas pour nous, répondit le Père Benoît en brandissant son crucifix. Nous avons déjà un guide.
– C’est juste une gnande gwéniche qui va vous perdre. Moi je peux gwnider.
– Sauf votre respect, on se passera de vos services. »

L’être ravala sa proposition, mais leur fila le train. On aurait dit un chien sans collier. Dès qu’on lui adressait un regard, il adressait un sourire qui révélait ses gencives ou les défenses avaient été cousues. Un sourire qui veut mordre.
« Gne peux être votre gnami. »

Le Polyte lui balança une pierre qui fit tomber son casque. Son crâne était une plaie à vif.

Cela n’eut vraiment pas l’air de lui plaire.

Tantôt il était derrière eux. Puis il paraissait devant eux, sortant de derrière un mélèze. L’instant d’après, il était sur leurs flancs. L’Euphrasie n’en menait pas large, pour tout dire, elle en perdait tout sens de l’orientation.

26498544896_e991aa4fe9_o.jpg
Screech Owl, par Wold, du black metal presque instrumental, drone et bruitiste, pour s’enfoncer dans un brouillard de plus en plus déchiré. Attention, la première piste est plus harsch que la suite.

Le Polyte se rappela une phrase d’un conte qu’il récita comme une formule magique : « Sé té n’té recules mi, j’té reculerâ. »

« Tu me megnaces ? Sale petite crevgrure ! »

Le Culâ fit un bond de trois mètre et fut tout de suite sur le mioche. Le Polyte tendit les mains en avant dans un geste de défense. Ce réflexe lui sauva le visage mais pas ses doigts, les griffes du monstre en arrachèrent trois d’un coup !

Le gamin hurla comme un pourceau. La Sœur Marie-des-Eaux se jeta hors de l’étreinte de ses porteurs. Le sentiment d’urgence vitale lui avait momentanément rendu l’usage de ses jambes. Avec sa tête, elle enfonça les côtes du Cûla d’un coup de bélier, et le jeta dans le péteuillot. En réponse, il le lacéra de ses pieds, déchirant sa robe, révélant ses jambes trop maigres et sa poitrine plates, rouvrant les croûtes de ses cicatrices. Il lui planta l’opinel jusqu’à la garde dans la jonction entre la cuisse et le pubis, le Cûla couina, la douleur lui fut si affreuse, qu’ils purent tenter une fuite, la Madeleine portant son fils la tête à l’envers.

Mais la tourbière semblait se plier à sa volonté, et le sol de support douteux se fit un fieffé piège.
L’Euphrasie leur montra du doigt une grosse dalle de pierre moussue qui semblait le meilleur chemin pour leur course. Elle s’y engagea la première, mais ça s’avéra un trou d’eau, la mousse était des lentilles et ce qu’elle avait pris pour de la pierre était les reflets de la vase. Le Père Benoît lui tirait les bras, noir sous l’effort, le traquenard aspirait la guide comme une bouche, et le Culâ, boitillant, l’opinel sanglant à la main, revenait sur eux.

« Ta foutue phrase, tu l’as sortie d’un conte ?, demanda la Sœur Marie-des-Eaux au Polyte en le secouant.
– Oui, mais je me rappelle plus du reste.
– Pardonne-moi mon Vieux, parce que je vais lui redonner la mémoire de la seule manière que je connais ! »

La beusse rampait à trois mètres d’eux, la mâchoire déboîtée, prêt à arracher de la gueule à coup de défense.

Le novice attrappa les moignons du Polyte et les écrasa pour amplifier la douleur.

« Iaaaargl ! Si on l’menace ça l’met en rogne, mais pour le chasser, y faut l’insulter ! »

Le Cûla jeta sa carcasse en avant.

« Cul de fossé malpropre ! », bouâla la Madeleine.

ça lui fit l’effet d’un coup de boule qui brisa net son élan.

« Couille cagneuse de vache !, enchaîna la Sœur Marie-des-Eaux
– Beignet à la bouse !, s’en mêla le Polyte, les larmes aux yeux de rire et de souffrance mêlés. »

Chaque nom d’oiseau le faisait valser en arrière aussi bien qu’un crochet ou un uppercut.

« Espèce d’oeillet de loup sanglant de ragnoutes !
– Rognon d’hongre à la sauce !
– Vas-t’en dans ton trou de pisse, t’es trop peut ! »

À chaque bordée d’injure, le prêtre d’un murmure leur donnait l’absolution, tout en tirant leur guide de la boue.

Le Cûla boualaît comme si les chevaux du Jugement Dernier lui passaient sur le corps, il lâcha l’opinel et clopina vers le couvert des arbres, s’oubliant à un tel point, qu’il se gamellait dans les trous d’eaux ouverts par lui-même.

« Vas te faire cuire le chou par ta femme Jésus ! », termina la Sœur Marie-des-Eaux en récupérant sa lame, n’en pouvant plus de rire.

C’est ainsi qu’ils finirent tous les quatre, couverts de boue, couverts de sang, et riant comme des bossus.

Lexique :

Le lexique est maintenant centralisé dans un article mis à jour à chaque épisode.

Décompte de mots (pour le récit) :
Pour cet épisode : 1370
Total :  55610

Système d’écriture

Retrouvez ici mon système d’écriture. Je le mets à jour au fur et à mesure.

Feuilles de personnages / Objectifs des PNJ :

Voir cet article

Épisode suivant :

30. Au revoir Polyte
Quand la forêt se referme sur un destin.

3 commentaires sur “[Dans le mufle des Vosges] 29. Dans le giron du Culâ

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s