[Dans le mufle des Vosges] 28. La Ménie Hennequin

LA MÉNIE HENNEQUIN

Au cœur du voyage, alors que tout devient de plus en plus surnaturel, on se livre, on s’aime et on se chamaille.

(temps de lecture : 8 minutes)

Joué / écrit le 02/06/2020

Jeu principal utilisé : Oriente, perdre ses repères en traversant la forêt de Millevaux

N.B. : Les personnages et les faits sont fictifs.

Le projet : Dans le mufle des Vosges, un roman-feuilleton Millevaux

Précision : ces feuilletons sont des premiers jets, donc beaucoup de coquilles demeurent. Merci pour votre compréhension.

Avertissement : contenu sensible (voir détail après l’image)

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    Johann Wilhelm Cordes, domaine public

Contenu sensible : aucun

Passage précédent :

27. L’inatteignable lumière du pardon
Dans les forêts limbiques, la vie marche aux côtés de la mort, et même les plus lourds passés remontent à la surface.

L’histoire :

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Hexerei im zwielicht der finsternis, par Aghast, une messe noire dark ambient aux accents de sorcellerie menée par la voix spectrale d’une incantatrice droite venue des forêts limbiques

Comme un fumier jamais retourné, l’humus dégageait une puissante odeur de fermentation, occupant dans les sens l’espace laissé vacant par le silence. Dans ses entrailles grouillaient les mille et une vermines de la terre, vers, cloportes, scolopendres, les choses pâles qui se nourrissent des charniers. Les corps qui remontaient avec peine, portant sur leur échine toute la fatigue du voyage, et toujours devant, piétinant les orties et les fougères, l’Euphrasie. Ce qu’il y a de plus oppressant avec un guide, c’est qu’il vous tourne toujours le dos, sauf lors des rares pauses qu’il accorde.

« Qu’est-ce que tu tailles dans cette bille de bois blanc d’aulne ?, demanda la Sœur Marie-des-Eaux
– C’est une surprise. », répondit l’Euphrasie.
Le novice sentait entre lui et son guide un lien qui les unissait au-delà du simple voyage. Ils étaient reliés par des vrilles et des tiges invisibles, qui se resserraient jour après jour. Alors il observait la chiffonnière, dans l’espoir que la contemplation percerait ce mystère. Il en oubliait de prier et même de réciter l’Apocalypse. Le Père Benoît était trop fourbu pour le reprendre. Il n’était pas habitué à marcher autant.

« Je commence à oublier Les Voivres. A quoi ça ressemblait, et qui y vivait, fit la Madeleine.
– Et ça vous fait de la peine ?, s’enquit l’Euphrasie.
– Non, ça me fait du bien. »

Ils furent interrompus par un fracas de tous les diables, une trouée de cris aigres et le tumulte des branches cassées. Ils levèrent tous le nez au ciel et la forêt glutineuse que formait les nuages, pour y voir une nuée de corbeaux la strier en noir. Ils étaient des milliers, leur passage dura une éternité, et l’aube se fit nuit. C’était un rappel : l’homme n’avait plus le pouvoir, les animaux sauvages étaient légion.

Le Père Benoît s’était allongé dans les feuilles mortes pour se reposer un brin, et c’est depuis cette position qu’il regardait le vol, curieux et inquiet à la fois.

Il chercha sa valise du plat de la main et ne la trouvant pas, se tourna sur le côté. Elle était un peu plus loin. Dans la gueule d’une ourse ! L’animal le dévisagea un instant. Ses poils étaient crottés, tout en paquets. Puis elle fit demi-tour, lui montrant son cul et ses mamelles, et courant dans les boqueteaux.

« Ma valise ! Il faut la récupérer !
– On ne va pas se mettre dans les pattes d’un ours !, fit l’Euphrasie.
– Oh que si, par Jésus-Cuit ! Il y a tout le matériel pour dire la messe et les exorcismes ! On n’a qu’à lui laisser un peu d’avance et suivre ses traces ! »

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Ventre, par G-Nox, entre dark ambient, noise et musique concrète, le son humide des profondeurs intestines et sans âge.

Ils partirent donc en chasse, aussi vite qu’ils purent. Le Père Benoît portait le novice sur son dos, la Madeleine poussait derrière. L’Euphrasie n’en menait pas large. « On s’en vient dans le domaine des horlas. » Les frondaisons se refermaient sur eux comme une panse, au milieu des bruits de bouche et de vessie que faisait la forêt. A mesure on s’enfonçait dans des cavitées arborées de plus en plus profondes, d’abord les trembles fait du même bois que la vraie croix, puis les saules courbés comme des baugeottes vivantes portant tout le deuil du monde, puis l’enchevêtrement des chênes, des sapins et des ronces, enfouis dans la litière fumante de décomposition. De loin en loin, des affuts abandonnés, tentes de branchages autour des troncs, dénotaient une présence humaine d’un jour.

Un croassement sonna l’hallali, suivi de mille brames de cors aux sonorités d’arbres creux.
« On nous poursuit ! C’est après nous qu’ils en ont ! Courez ! », cria l’Euphrasie.

Des jappements de loups, par lourdes grappes, annonçaient une meute à leurs trousses. Le fracas d’un orage sec, comme un effondrement du ciel, les accompagnait, ainsi qu’un galop d’ongulés.

Leur guide avait dévissé, déjà elle zigzaguait au hasard dans les taillis.
« Les empreintes de l’ourse ! J’aurais dû m’en douter ! Revenez, Frazie ! Il faut suivre les empreintes ! »

Elle répondait pas !

« Nom de Vieux de l’Esprit-Chou ! », gronda le prêtre. La Madeleine, vous veillez sur Marie et sur Hippolyte !
Il fit preuve de ses rares accélérations que l’extrême nécessité justifie, et plongea dans les griffes des auberpines pour ramener l’Euphrasie par la peau du dos.

Ensemble, ils remontèrent la piste aussi vite qu’ils pouvaient. Le Père Benoît trébucha sous son fardeau, la Madeleine les relevait… On entendait les bruissons écrasés par la course de la meute et des cavaliers lancée à leur cul.

Au dernier moment, ils débouchèrent sur une clairière. L’espace d’un instant, le prêtre crut voir une silhouette en robe. Mais non. L’ourse avait posé la valise sur un gros rocher. Elle leur grogna dessus, puis tourna définitivement les talons.

Le bruit de la chasse sauvage avait cessé. Le soleil au zénith semblait être au nadir.

« On avait la Ménie Hennequin sur le dos », siffla la Sœur Marie-des-Eaux.

Le Père ouvrit la valise, tout y était à sa place. Il bénit le rocher, et y construisit une petite chapelle avec des rondins, des branchages et des feuilles.

« Qu’est-ce-qui vous a fait dire ?, demanda l’Euphrasie.
– La légende de Saint-Ghislain, répondit le Père Benoît. Mais tout ce folklore des saints qui manifeste à notre porte, c’est pas naturel : on y croit trop fort, comme des païens.
– Parlez pour vous, je ne suis pas croyante, même si je reconnais à la religion un pouvoir sur les choses.
– Alors, c’est pour ça que vous avez quand même employé des prières pour révoquer Champo.
– Oui, parce que la religion a du pouvoir : celui qu’on lui accorde. Mais pour moi, son pouvoir est limité car je sais que le Vieux n’existe pas, qu’il est mort et enterré sous le fumier depuis longtemps. C’est pour ça que je ne peux révoquer rien de plus gros qu’un spectre paisible comme celui de Champo. Votre foi, c’est votre fardeau, mais c’est aussi votre chance, contre les horlas et contre la sorcellerie. »

La troupe se traînait lamentablement, jusqu’au crépuscule. La Sœur Marie-des-Eaux tentait de se faire aussi léger que possible sur son matelas de chair qui le portait et posait sans cesse le genou à terre. On était dans un massif de conifères, que traversait la ligne de chemin de fer, dont des écailles de rouilles recouvraient les rails. C’était signe que Xertigny était proche. La Madeleine n’avait pas pipé mot depuis un moment. L’Euphrasie la guettait. Alors qu’ils bivouaquaient dans une casemate de garde-barrière remplie de baliveaux, elle vit la fermière avaler des gomphides, champignons visqueux à la chair blanche, au chapeau noir luisant. Elle se jeta sur elle et lui fourra aussitôt deux doigts dans la bouche pour la faire vomir de force.

« Qu’est-ce qui vous prend ? Ces champignons sont ultra-radioactifs et ils provoquent l’oubli.
– Keu-heu, theu… Je sais très bien ce que je fais, sale marchande de chiffons, sorcière des bois !, répondit la Madeleine, rouge comme une forge. Herk… C’est bien l’oubli que je recherche ! Oublier la jeune femme naïve que j’étais quand le fils Soubise est venu voir mes parents, et me demander ma main parce qu’on avait le plus gros tas de fumier du village ! Oublier tout ce qui s’est passé avec lui dans la ferme de la Mère-Truie ! Oublier tous mes enfants qui sont morts ! Oublier que le Grand-Père Soubise est à nos trousses !
– Vous pouvez pas faire ça, je vous l’interdis, vinrat ! Vous yoyottez complètement ! Vous devez garder la tête froide… Pour l’Polyte !
– Foutez-moi la paix. J’ai pas demandé à être aidée. J’trouve que c’est encore pire depuis que vous tous avez voulu jouer les bons samaritains.
– Je t’emmerde. Prends-toi en main ma guéniche ou c’est par la peau du cul que je traînerai à Xertigny. »

On tira une croix sur l’incident et la troupe tenta de dormir. Au-delà, c’était les mille étangs. « Le territoire des Culas. », siffla l’Euphrasie. On en voyait la vapeur monter.

Les cris d’animaux nocturnes, empesés par la peur d’être entendus par la mauvaise personne.

L’Euphrasie montait la garde, devant un feu attisé au minimum. Appuyé sur un coude, la Sœur Marie-des-Eaux l’étudiait. Leur guide avait fini de tailler une boule de bois. Maintenant, elle peignait dessus. Le novice était hypnotisé par les ombres que jetait le feu sur son visage à nul autre pareil, et sur son regard outrevoyant.

« Euphrasie… J’ai bien réfléchi sur la question des horlas. Le Père Benoît et vous-même semblez leur attribuer à tous une nature maléfique. Mais je pense que certains sont bons. J’ai même aimé l’un d’entre eux.
– Méfiez-vous, Marie. Votre compassion vous perdra. » Elle se rapprocha d’elle avec sa boule en main. Elle sentait la cendre et l’ail des ours.

« Euphrasie… Et si les forêts limbiques n’avaient pas de fin réelle ? Et si le monde entier était un purgatoire ? »

« J’ai fait ça pour vous, Marie. »

Elle ouvrit sa paume, révélant le dessin sur sa boule. C’était un oeil de bois. Elle l’approcha du novice. Il lui bloqua le poignet, respirant par à-coups. Mais il céda, son étreinte se fit molle. Avec précautions, la chiffonnière délaca le cache-oeil avec son crucifix et son mandala. Il passa son doigt dans l’orbite. La Sœur Marie-des-Eaux en eut des spasmes qui trahissaient une sensation impossible à définir. Puis elle lui enfonça la boule de bois dans le creux, lentement, avec des gestes de cérémonie.

La Sœur Marie-des-Eaux plaça sa main sur la nuque de l’Euphrasie. Elle se laissa faire. Elle passa ses bras sous ses aisselles et la redressa sans peine de quelques centimètres, le novice ne pesait rien. Il l’embrassa avec toute la fougue de ses dix-sept ans, une communion de lèvre à lèvre, de langue à langue, de dent à dent, aux épices d’interdit.

Derrière eux, des tournesols de minuit s’épanouirent de toute leur hauteur, cherchant la lune. C’était l’heure des miracles clandestins.

Lexique :

Le lexique est maintenant centralisé dans un article mis à jour à chaque épisode.

Décompte de mots (pour le récit) :
Pour cet épisode : 1727 mots
Total :  54240 mots

Système d’écriture

Retrouvez ici mon système d’écriture. Je le mets à jour au fur et à mesure.

Feuilles de personnages / Objectifs des PNJ :

Voir cet article

Épisode suivant :

29. Dans le giron du Culâ
Il ne fait pas bon contrarier les habitants des tourbières limbiques !

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