[Dans le mufle des Vosges] 30. Au revoir Polyte

AU REVOIR POLYTE

Quand la forêt se referme sur un destin.

(temps de lecture : 7 minutes)

Joué / écrit le 15/06/2020

Jeu principal utilisé : Oriente, perdre ses repères en traversant la forêt de Millevaux

N.B. : Les personnages et les faits sont fictifs.

Le projet : Dans le mufle des Vosges, un roman-feuilleton Millevaux

Précision : ces feuilletons sont des premiers jets, donc beaucoup de coquilles demeurent. Merci pour votre compréhension.

Avertissement : contenu sensible (voir détail après l’image)

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Lewis Hickes, domaine public

Contenu sensible : aucun

Passage précédent :

29. Dans le giron du Culâ
Il ne fait pas bon contrarier les habitants des tourbières limbiques !

L’histoire :

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Pyrrhula, par Nordvargr, entre dark ambient, drone et black art, au sein de cavernes vastes et profondes, au-delà du Temps, un environnement démesurément hostile.

C’était une aube rachitique qui secouait les arbres fanés. Le Polyte était blanc comme une fesse. La Madeleine l’avait pansé avec son foulard et des cataplasmes préparés par l’Euphrasie, mais le sang continuait à couler. Il se plaignait que ça le démangeait. La perte de ses phalanges était une chose, mais il fallait aussi craindre l’infection.

C’est alors que le Père Benoît leur montra un boqueteau de peupliers, émerveillé. Ils étaient parés de fleurs nouvelles et de bourgeons. « C’est le signe de la présence de Saint-Firmin. Il va régénérer le Polyte !
– Vous l’avez dit vous-même, Père Benoît, objecta la Frazie. C’est pas normal que tout votre saint-frusquin se manifeste. Vous y croyez trop !
– On doit essayer, pour le petit ! Il faut y aller ! »

C’est vrai que le drôle avait pas l’air bien, avec sa tête de chou bouilli. Alors on tenta le risque.

Au milieu du boqueteau, se trouvait une tombe dans un style archaïque, à peine une dalle de pierre, poilue de lichens, et une croix grossièrement sculptée d’une silhouette de Jésus-Cuit. Il dégageait un parfum de rose, de cèdre et de bergamote.

Le Père Benoît défit le foulard ensanglanté qui recouvrait la blessure, et le noua autour du cou du Polyte. « C’est pour symboliser la décapitation de Saint-Firmin. Maintenant, avance et pose ta main sur le tombeau, gamin. »

La Madeleine se pencha vers lui, en sourire et en pleurs. Elle rajusta le sac de pommes de terres qui lui servait de chemise. « Qu’est-ce que t’es mal fagoté, mon garçon. »

Le Polyte disait rien.

Il avança dans ses sabots trop grands, et sans craindre, toucha la pierre. Le Père Benoît triturait son rosaire. Des bulles de peaux éclatèrent à la surface de ses doigts tronçonnés, puis des sortes de polypes de chair et d’os en sortirent. Le Polyte regardait ça sans frémir. Avec des bruits organiques, ils généraient de la matière à toute vitesse, et quelques instants plus tard, sa main avait retrouvé son intégrité.

« C’est un miracle, je le savais… », annonça le Père Benoît.

L’enfant se retourna vers eux, et les dévisagea avec un regard qui en disait long.

« Qu’est-ce que tu as derrière la tête, mon fils ? »

« Maman, je vais rester là. Je vais rester dans la forêt. Elle m’appelle. C’est mon domaine.
– Tu peux pas faire çà !
– Si, maman, tu le sais. C’est là chez moi et y’a que là que je serai bien.
– Mais les horlas ?
– Tout ira bien, je te le promets.
– On peut pas l’abandonner ici ! »,protesta le Père Benoît.

Il chercha des yeux une approbation, mais l’Euphrasie et la Sœur Marie-des-Eaux étaient du côté du petit.

« Maman, j’ai pas été en sécurité aux Voivres, et je le serai pas en restant avec toi. Dans la forêt, je me sens enfin comme chez moi.
– Vous voyez bien qu’il est victime d’un mauvais sort !, insista le Père Benoît.
– Je m’y connais en mauvais sorts, objecta la Madeleine. Si t’as trouvé ton refuge ici, je dois l’accepter.
– Maman, j’espère que tes croûtes vont guérir aussi, un jour.
– Si tu es heureux et à l’abri, alors tout ira bien pour moi, fiston. »

Elle l’étreint et c’était une des rares expressions de vraie tendresse qu’elle montrât à son égard, même qu’il crut d’abord qu’elle voulait l’étrangler.

« Je t’aime Polyte.
– Je t’aime maman. Merci de m’avoir protégé pendant tout ce temps. »

Puis il se tourna vers les exorcistes.

« Dans le cimetière, j’ai vu Basile, le cordelier. Il m’a dit que les cordes étaient méchantes. C’est elles qui l’ont tué, parce qu’il pouvait plus leur être utile. Quand vous rentrerez aux Voivres, vous devrez vous en méfier.
– Merci de l’information. Bonne route, gamin, je te bénis.
– Salut tout le monde. À la revoyotte ! »

Ils purent le regarder encore un instant, lui le drôle avec son visage rond et doux, sa tendresse de veau, ses grands yeux, marmosé de noir, ses cheveux bouclés comme ceux de son père, son odeur de founet et de pipi.

Et il recula dans les fourrés et disparut entre les fougères aigles racornies. Il fut vite de l’autre côté du mur végétal qui couvre tout son et toute vue, et c’était comme s’il n’avait jamais existé.

La Madeleine n’avait jamais été aussi heureuse de perdre un enfant.

Mais les autres avaient quand même dans la bouche comme un sale goût de terreau. L’événement avait tout l’air d’une bénédiction, mais on repartait de là avec la nausée, avec le sentiment d’avoir foulé un lieu hanté où on n’aurait jamais dû foutre les sabots.

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S/T, par HKY, un post-hardcore lourd, noir, spatial, à fleur de peau : tristesse, abysse et goudron.

Au zénith, bas et lourd, on jeta trois bûches dans un rond de cendres pour faire bouillir des orties, des châtaignes et des pétenayes. Le Père Benoît s’isola de l’autre côté des talus, il avait besoin de prier, et – c’était dire son émoi – de jeûner.

L’Euphrasie se mit à genoux et avança comme un lynx vers le brancard de la Sœur Marie-des-Eaux. Elle prit ses joues dans ses mains et lécha son oeil de bois.
« La Madeleine peut tout voir., protesta le novice.
– On s’en fiche. Elle pas du genre récuse-poto. »
La Soeur Marie-des-Eaux passa ses doigts sur les dents de la chiffonnière. Elle se déroba, avec un sourire qui lui remontait au-dessus des yeux.
« Tu me tortures, Frazie. Comment je vais pouvoir m’expliquer en confession ?
– T’as qu’à rien dire.
– Je voudrais bien. Mais il faut toujours y passer à un moment.
– Je plains les confesseurs qui se prennent dans le greugnot toutes vos eaux brunes de la semaine. Mais ceux d’avant se prenaient les eaux sales de toute une vie.
– Qu’est-ce que tu sais sur ceux d’avant ? »

D’humeur espiègle, la guide enfourcha le ventre du novice et fouilla dans sa besace. Elle en extirpa le carnet mémographique et le feuilleta. Le livre était gondolé d’humidité, des notes et des herbiers en tombaient.
« Rends moi ça. C’est ma vie qui est dedans.
– C’est pas ta vie. C’est que des âneries. Et ça ne m’apprend rien que je ne sache déjà sur toi. », grimaça-t-elle en plantant son ongle dans la joue du novice.
– Qu’est-ce que tu racontes ? »

Mais on entendait les sabots du Père Benoît dans les feuilles mortes, et l’Euphrasie regagna sa marmite, se régalant de voir la rougeur aux joues du novice.

Et le périple reprit, sur des couches et des couches, les corps rompus à patauger sans fin dans la litière, à porter la Sœur Marie-des-Eaux et lui à porter le poids de ses propres os qui entaillent sa chair et ses blessures intérieures, une constante rumination, pesante, et la masse des frondaisons au-dessus de leur tête, la lourdeur d’un monde à son crépuscule, une vache morte affalée sur eux.

La Madeleine jetait constamment des coups d’oeil derrière eux. « Le grand-père ou la Mère Truie sont sur nous, c’est sûr. Ils vont pas me laisser m’ensauver comme ça. » Elle se grattait jusqu’au sang.

Le Père Benoît mit un genou à terre. C’était après tout un rat de messe engraissé par les paroisses où son seul sport consistait à agiter un crucifix pour ramener le calmes chez les ouailles, il n’avait pas l’habitude et les épisodes de sa vie les plus physiques étaient derrière lui. La Madeleine était quant à elle trop sur le qui-vive pour faire une porteuse efficace. Se sentant proche du but, l’Euphrasie voulait pourtant éviter qu’on fasse une pause, alors elle prit la Sœur Marie-des-Eaux sur ses épaules et partit en avant. Le novice était serré contre la chaleur de son dos, le nez dans ses cheveux et leur odeur de bois pluvial.

« Euphrasie… Pourquoi tu dis que c’est des âneries mon carnet ?
– Parce que je connais ta vie. Je suis une mnémomancienne.
– Une mnémomancienne.
– Oui. Je touche, j’accède à la mémoire. J’écoute, j’accède à la mémoire. Je vois, j’accède à la mémoire.
– Alors dis-moi ! Dis-moi nom de Vieux de l’Esprit-Chou ! Comment je suis devenue une disciple de la Madone à la Kalach ? Et ma vie d’enfant sauvage ? Et où étaient mes parents avant que l’engin agricole ne m’écrase le corps ? Et mon frère Raymond, comment il était avant sa mort ? Et mon amant le horla, est-ce qu’il est bien mort à Douaumont parce que je l’ai embrassé ? « 

L’Euphrasie s’arrêta de marcher.

« ça a jamais existé tout ça. T’as eu une jeunesse normale. Tous tes traumatismes physiques ou mentaux… Tu les as inventé pour combler le vide, et ton corps y a cru. »
La Sœur Marie-des-Eaux lui plaqua son Opinel sous la gorge.
 » Sale menteuse ! Tu dis ça pour me mettre au supplice ! »

L’Euphrasie déglutit.

« Je m’attendais pas à ce que tu me croies. Je me doute bien que tu préfèrerais ta version des faits, parce que ça fait de toi un héros, ça fait de toi le personnage d’une histoire. J’ai que de la banalité et de la mythomanie à t’offrir en échange. Mais réfléchis un peu. Tu vois dans quel monde on vit ? Tu te doutes pas que de telles erreurs sont possibles ? Qu’on peut se fourvoyer dans des embranchements qui nous entraînent n’importe où ? Tu n’as jamais essayé de percer à jour toutes ses dissonnances ? Tu t’es jamais étonnée d’être chez les exorcistes alors qu’on n’y forme que des oublieux ? C’est la règle : on ne recrute que des amnésiques chez les exorcistes. Il faut être vierge pour affronter le territoire des forêts limbiques et se préparer à la lutte contre les démons. En définitive, t’es pas un enfant-soldat qui a été recruté de force par le diocèse. T’es comme la Sœur Jacqueline, t’es comme le Père Benoît, une page blanche sur laquelle l’Eglise a écrit les ridicules prières qui permettent de dormir la nuit. »

Il s’ensuivit un silence pachydermique. Il fallait que le novice digère.

Le crépuscule noircissait comme du papier brûlé.

« Euphrasie…
– Oui ?
– En quelle année sommes-nous ?
– Tu veux pas le savoir. »

Loin derrière, juste assez près pour les voir encore, le Père Benoît et la Madeleine suivait, l’un pas reposé et l’autre pas rassurée.

Elle prit ses mains, cloquées, dans les siennes, boudinées.

« Il faut quand même que je vous le dise…
– Quoi ?, demanda le Père Benoît, avec dans les yeux l’appêtit de confesse.
– Merci. Merci pour tout ce que vous avez fait pour moi. »

Et enfin, la guide écarta des branches, la forêt s’évasa en essarts, il y avait des clôtures bouffées par les champignons, et derrière, une vache vosgienne au dos semé d’étoiles.

« C’est le premier signe. On approche de Xertigny, constata l’Euphrasie
– La vache… Elle ressemble à celle qu’avait tué le fils Domange. »

Lexique :

Le lexique est maintenant centralisé dans un article mis à jour à chaque épisode.

Décompte de mots (pour le récit) :
Pour cet épisode : 1894
Total :  57504

Système d’écriture

Retrouvez ici mon système d’écriture. Je le mets à jour au fur et à mesure.

Feuilles de personnages / Objectifs des PNJ :

Voir cet article

Épisode suivant :

31. À bon port
Enfin, c’est à l’arrivée à Xertigny ! Mais s’annonce-t-elle sous les meilleurs auspices ?

2 commentaires sur “[Dans le mufle des Vosges] 30. Au revoir Polyte

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