[Dans le mufle des Vosges] 27. L’inatteignable lumière du pardon

L’INATTEIGNABLE LUMIÈRE DU PARDON

Dans les forêts limbiques, la vie marche aux côtés de la mort, et même les plus lourds passés remontent à la surface.

(temps de lecture : 7 minutes)

Joué / écrit le 25/05/2020

Jeu principal utilisé : Oriente, perdre ses repères en traversant la forêt de Millevaux

N.B. : Les personnages et les faits sont fictifs.

Le projet : Dans le mufle des Vosges, un roman-feuilleton Millevaux

Précision : ces feuilletons sont des premiers jets, donc beaucoup de coquilles demeurent. Merci pour votre compréhension.

Avertissement : contenu sensible (voir détail après l’image)

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    Internet Archive Book Images, domaine public

Contenu sensible : décapitation

Passage précédent :

26. Éternel raccourci
L’expédition se voit contrainte de passer par les forêts limbiques. En terre d’horreur, de culpabilité et de vertige.

L’histoire :

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What has become of the one i love ?, par Yseulde, du post-americana lunaire et lo-fi pour un feu de camp introspectif à l’infini.

La presque-nuit sombrait. Ils accostèrent un temps auprès d’une ruine blafarde comme des ossements. Il n’y avait plus qu’un mur et l’escalier de la cave, où l’Euphrasie s’aventura malgré les râleries du Père Benoît.

« J’y ai trouvé des kémotes, on va pouvoir manger. »

Le feu ne réchauffait pas, et n’éclairait pas. Les pommes de terres avaient le goût de souvenirs fades. On ne s’attarda pas, bivouaquer était une mauvaise idée.

Les ténèbres accroissaient en pression sur leurs têtes à mesure qu’ils descendaient dans les forêts limbiques. L’obscurité se faisait totale, la lanterne n’y perçait rien. Pourtant, l’Euphrasie insistait pour qu’on avance. Tout arrêt était un risque de mort ou de traumatisme.

Alors, ça trébuchait dans les racines, ça clabaudait dans les fossés. L’un tombait que l’autre relevait. On avait grand-peur de lâcher la Sœur Marie-des-Eaux. C’était une longue apnée sans lumière.

« Les forêts limbiques, c’est le domaine des morts, des souvenirs et des rêves. On peut y faire des sauts quand on est bien entraîné et qu’on a le cœur bien accroché, souffla le Père Benoît au milieu du silence abyssal.

Mais on ne peut pas s’y promener. Reconnaissez que vous ne savez pas plus que nous où nous allons. Vous avez joué, vous nous avez perdus.
– Chut. »

Il y eut comme un soleil de minuit. Une boule de clarté au milieu des troncs et des ramures, qui avançait. L’Euphrasie leur intima sans mot de suivre la phosphorescence et ils s’éxécutèrent. Pas le choix, à nouveau.

Ils marchèrent dans la direction du fanal qui se balançait entre les aulnes. L’orbe oscillait et les faisait tortiller, ils constataient aux dernier moment que les fûts blancs étaient à moitié immergés, un pas de travers et c’était le plongeon.

Quand enfin, ils atteignirent la source de lumière, ils sentirent tout un soulagement dans leur corps, suivi d’acouphènes.  C’était un homme en robe de moine qui leur tournait le dos.

« Merci monsieur, de nous avoir guidés à l’abri. », fit le Père Benoît.

L’homme se retourna.

Ils furent si stupéfaits de son apparence qu’ils le laissèrent les observer un instant, puis s’enfoncer dans les crevasses des sentiers. Il avait une tête chenue où un anneau de barbe équilibrait le vide de la tonsure. C’était son visage qui irradiait de la sorte. Et il le portait dans ses mains.

« Saint-Denis. », murmura le prêtre.

Ils avaient échoué auprès d’un moulin à eau vermoulu jusqu’à la corde, épave au milieu des bois sur la rivière stygienne. Des rochers flottaient à la surface ainsi que des ventres de poisson. La Madeleine identifia le Pont des Fées, ruine d’un édifice construit par le petit peuple au-dessus du Coney.

Une tarare trônait à l’abandon sur les tapis de mousse de la cour, où nichaient des engoulevents, oiseaux sinistres au plumage d’écorce et au cri de cercueil pourri.

L’Euphrasie décréta qu’on pourrait tenter une pause ici.
« J’aime pas ces bêtes, elles têtent les chèvres et les tarissent, objecta la Madeleine.
– Qu’importe ? Tout est tari maintenant, de toute manière.
– Nous sommes en danger de perdre la mémoire. Je vais faire quelques passes. Tout est lié.
– Tout est lié, répondirent le Père Benoît et la Sœur Marie-des-Eaux qui connaissaient le salut mémoriel. Le novice avait ouvert des yeux comme des soucoupes. Il comprenait enfin pourquoi la chiffonnière le troublait autant.
– Je m’appelle Euphrasie Pierron et voici mon histoire : je récupère des chiffons pour en faire des robes que je revends. Des robes chargées d’espoir et de promesses, des robes qui portent tout un passé. Je vous guide à travers les forêts pour un peu d’argent et parce que je vous aime. Tout est lié. »
Elle mit sa main en crochet, chaude et serra celle du novice, froide. Une énergie passa de l’une à l’autre, réminiscente.
 » Je m’appelle Sœur Marie-des-Eaux et voici mon histoire : le son de l’eau courante me rassure. Cela m’évoque la vie et la pureté qui continuent à se trouver un chemin, malgré tout. Tout est lié.
– Je m’appelle Père Benoît et voici mon histoire : mon frère est décédé lors de son entraînement à l’exorcisme dans les forêts limbiques. Quand je l’ai retrouvé, il était mort depuis longtemps et les escargots mangeaient son visage. Je n’ai plus du tout été le même depuis. Tout est lié. »

Il fixa la Madeleine avec ardeur, l’air de dire : « J’en ai donné gros, à ton tour. »

« Je m’appelle Madeleine Soubise et voici mon histoire : j’ai profité que j’étais dénouée et j’ai poussé ton père dans la fosse à purin, mon petit. J’ai pas commis de péché puisqu’on voudrait me le reprocher. J’ai juste débarrassé la terre d’un blasphème. Mais maintenant le grand-père et la Mère Truie en ont après nous, c’est sûr. Et j’ai pas le sentiment qu’on ait mis assez de champ entre eux et nous. Tout est lié.
– Je m’appelle Po… po… po… Hippolyte Soubise et ma part de quiche me manque.

« J’ai une autre question, c’est important de vous la poser. Vous rappelez-vous vous de la raison du voyage ?
– Mettre la Madeleine et l’Hippolyte à l’abri à Xertigny, clarifia le Père Benoît.
– Tenter de vous faire confiance, ajouter la Madeleine.
– Essayer d’oublier papa, fit l’Hippolyte.
– Fuir mes responsabilités, termina la Sœur Marie-des-Eaux. Jacqueline avait plus que jamais besoin de moi, et je l’ai abandonnée. Je l’ai abandonnée aux mains de celle qui abusait d’elle. »

Ils dormirent ensuite quelques heures, enterrés vivants sous des tombereaux de nuit.

10 d’Opprobre
Saint-Ghislain
Jour du Tournesol dans le Calendrier Républicain

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Arrow and Orb, par Bad Braids, un chant féminin folk, intime et wiccan.

Le Père Benoît sentait une main fouiller dans les replis de sa chair, il se sentait enfant.
« Debout, fit l’Euphrasie.
– Hein ? Quoi ? Il est encore nuit brune ! Je croyais qu’on était en sécurité ici.
– Vous devriez savoir que les bénédictions ne durent guère plus longtemps qu’un signe de croix. Il est temps de lever l’ancre. »

Et donc ils reprirent leur pélérinage, foulant des pieds la terre saprophyte, fumier de mort, cimetière à ciel ouvert des êtres et des choses. Au loin, à travers des couches et des couches de maquis et de vallées, vibrait le brame du cerf, en vagues mugissantes annonçant le pinâcle du rut, cri de vie aux accents de râle.

Dans ce monde sans couleur, le brun de la nuit n’était plus qu’une nuance, une crémation, un fauvisme au cours d’une marche qui n’était plus qu’instinct, puisqu’à trébucher dans le passé, il n’y avait plus nulle part où aller.

L’Euphrasie les intima de s’arrêter car on s’était trop enfoncé en territoire inconnu. Les arbres étaient grêlés de schrapnels et des mines bossuaient le ventre de la terre, carcasses rondes aux antennes tendues, noirs coléoptères de mort. La Sœur Marie-des-Eaux exigea qu’on avance, la Madeleine et la Père Benoît resserrèrent leur étreinte sur lui, refusant.
« Lâchez-moi, ou je vous plante !, fit-il, toutes griffes et opinel dehors. »

Il s’effondra dans l’humus, et rampa au milieu du champ de mines. Cela ne pouvait que deux endroits, pour deux êtres chers à son cœur. Douaumont… ou la Ligne Maginot.

Emergeant de derrière un aulne, elle parut. Plus jeune que dans son souvenir. Un foulard lui couvrant la tête et une kalachnikov en bandoulière. Les mains tendues et le visage serein.

« La Madone ! La Madone à la Kalach ! Ainsi tu es revenue ! Ne me laisse plus ! J’ai besoin de ta lumière. »

Elle lui souriait alors qu’enfin traîné jusqu’à elle, il lui baisait les mains et les pieds.

« Je sais à quel point elle compte pour toi, dit l’Euphrasie d’une voix tremblante. Mais on peut pas l’emmener avec nous.
– Quoi ? Non !
– On… On peut pas emmener les morts.
– Repoussez-là comme vous l’avez fait avec le spectre de Champo, ordonna le Père Benoît.
– Je peux pas. Champo, c’était facile parce qu’il avait le même abandon que son modèle. Mais contre les autres, je suis pas forte assez. » Et la face de la Frazie était si blême de peur qu’elle les aurait aussi bien éclairés que la tête de Saint-Denis.

Marie mettait les doigts dans les plaies de la Madone.  Il s’y aggrippait, pleurant toute les larmes de son corps, alors que le Père Benoît le tirait de force en arrière, le crucifix autour du cou, braillant des imprécations pour que la Madone ne les suivit pas.

Il attendit qu’ils soient bien éloignés pour sermonner le novice :
« Vous me devez une fière chandelle. Vous n’aviez rien à espérer de ce fantôme du passé.
– Je me passerai de vos commentaires. Ne croyez pas que j’ai oublié. Je me rappelle bien à qui je dois la mort de ma maîtresse. Je me rappelle bien à qui je dois d’avoir été intégré de force dans les ordres, puis dans l’exorcisme. Et je ne vous ai pas pardonné. La Madone était porteuse de liberté et ça, vous ne pouviez pas le supporter. »

Lexique :

Le lexique est maintenant centralisé dans un article mis à jour à chaque épisode.

Décompte de mots (pour le récit) :
Pour cet épisode : 1576
Total :  52513

Système d’écriture

Retrouvez ici mon système d’écriture. Je le mets à jour au fur et à mesure.

Feuilles de personnages / Objectifs des PNJ :

Voir cet article

Épisode suivant :

28. La Ménie Hennequin
Au cœur du voyage, alors que tout devient de plus en plus surnaturel, on se livre, on s’aime et on se chamaille.

3 commentaires sur “[Dans le mufle des Vosges] 27. L’inatteignable lumière du pardon

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