[Dans le mufle des Vosges] 12. Les lâches

LES LÂCHES

Un épisode qui fait mal dans la chair et dans l’âme. Avec une nouvelle question au public à la fin !
Par ailleurs, même si c’est un peu tard (mais pas trop tard), je recherche des personnes concernées qui voudraient bien me faire une relecture critique du point de vue du traitement des personnages féminins et non-binaires. Merci d’avance !

Joué / écrit le 20/01/2020

Jeu principal utilisé : L’Empreinte, de Thomas Munier, survivre à une transformation qui nous submerge

N.B. : Les personnages et les faits sont fictifs.

Le projet : Dans le mufle des Vosges, un roman-feuilleton Millevaux

Précision : ces feuilletons sont des premiers jets, donc beaucoup de coquilles demeurent. Merci pour votre compréhension.

Avertissement : contenu sensible (voir détail après l’image)

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Oscar F. Hevia, cc-by-nc-nd, sur flickr

Contenu sensible : violence sur les animaux

Passage précédent :
11. La fête aux rognons
Un épisode tout en terroir, pour le meilleur et pour le pire. Et qui se termine par une question au public. Vos réponses orienteront le prochain épisode !

L’histoire :

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A Grave is a Grim Horse, par Steve Von Till, de l’americana forestière et résignée, les confessions d’un bûcheron perdu à jamais.

Pour les exorcistes, ce grand crucifix en cordes noué en travers de la porte n’avait rien d’une plaisanterie, mais plutôt le présage d’une activité sorcière en cours, a priori sans rapport direct avec les Soubise. Mais elles s’abstinrent de partager leurs impressions avec le père Houillon, qui défaisait l’ouvrage, rouge de sueur et d’irritation.

« Bon, c’est pas tout ça, mais si je vous ai demandé, c’est pour vous remonter les bretelles, mes soeurs ! Depuis que vous êtes là, vous faites plus de dégâts dans ma paroisse qu’un renard enragé ! Je reconnais plus le village, tout le monde est en guerre à cause de vous, et pendant l’office je m’entends plus sermonner tellement ça cancanne sur les bancs ! J’ai jamais demandé des nonnes-soldats, moi ! J’aurais bien préféré que le diocèse m’envoie des soeurs pour astiquer l’église et le presbytère.
– Justement, on est là pour débarasser votre péquis, plastronna la Soeur Marie-des-Eaux.
– Puisqu’on parle, vous allez pouvoir prendre votre retraite ! J’ai envoyé un nouveau message par pigeon au diocèse. Je leur ai expliqué la situation et j’ai demandé à ce qu’on fasse venir un vrai prêtre exorciste ! »

Devant le porche de l’atelier du Sibylle Henriquet, la fontaine dégueulait comme un torrent. Les nuages s’effilochaient comme des rubans sanglants qu’auraient déchiré les cimes des arbres, en ce crépuscule qui tombait comme un couperet, si tôt dans la journée.

Champo avait pressé pour rentrer les mômes. Il n’aimait pas entrer cette période où l’escorte de l’école plongeait dans le royaume de la nuit. C’est là qu’il croisa le Père Thiébaud, marchant en sabots, les mains jointes derrière le dos, murmurant quelque chose à l’intention d’un interlocuteur absent.
« Il va bientôt faire presque-nuit Père Thiébaud ! Qu’est-ce vous faites là si loin du Chaudron ?
– On dit que dans les Vosges, il y a quatre saisons : l’automne, l’automne, l’automne et l’hiver ! »
Le Père Thiébaud était coutumier des traits d’esprits, tournant en boucle sur une dizaine de plaisanteries que Champo connaissait par coeur.
Le Père continua sa promenade. Il avait l’air perdu et de prime abord Champo présuma que la mort de son fils avait fait basculer sa raison. Mais finalement le sherpa Champo le laissa aller, comprenant qu’en réalité il suivait un but.
Il conversait avec les fées, il suivait leur chant et il leur parlait.

Au sortir du presbytère, la Soeur Marie-des-Eaux frissonnait de tout son corps, de froid, de colère, de douleur et de dégoût. Au retour vers la yourte, il laissa la Soeur Jacqueline prendre de l’avance, permettant à Maurice de le conduire à son petit rythme. Il voulait marquer une distance avec la doyenne dont la simple vue lui inspirait la nausée, tout plein qu’il était de la revoyotte causée par l’écrasement du porgrelet. Il détestait tuer, bien qu’il ait le sentiment d’avoir eu à le faire bien des fois, et d’avoir à le refaire encore et encore. Il se savait en grande partie immunisé au choc mental, mais si ça ne lui causait pas le violent choc électrique que ça faisait à d’autres, ça l’affectait quand même sur le plan moral, surtout les revoyottes. Quand on reçoit le souvenir de qui l’on tue, on se sent encore plus sale que de lui avoir ôté la vie. Et là, une revoyotte de foetus, c’était encore pire. Le novice se sentait enveloppé par des muqueuses chaudes et palpitantes, visqueux, plein de sa propre merdre, c’était aussi bref que séquencé, et il y avait ce va-et-vient dans des bruits de succion et de glissements, ce vertige d’être conçu et impulsé… La Soeur Marie-des-Eaux avait des renvois mémoriels dégueulasses, l’accouplement de la Soeur Jacqueline et de la Mère Truie. Reprends-toi. Elle a confessé. Elle s’est repentie. Tu dois donner l’absolution. Tu as besoin d’elle. Personne ne connaît la Mère Truie mieux qu’elle. En tout cas, personne sur qui tu peux vraiment compter.

« ça va bien ? »

Maurice avait conduit le novice à travers le hameau du Moulin aux Bois sans que son cavalier ne s’en rende vraiment compte. C’est là qu’ils croisèrent le maire Fréchin qui faisait la tournée des riverains. Il était rouge de marcher et d’avoir bu des canons à chaque maison. Il tendit la main à la Soeur Marie-des-Eaux, qui l’ignora.

« Je me porte aussi bien qu’on peut se porter aux Voivres, et je m’attache à protéger les ouailles d’ici. Pouvez-vous en dire autant ?
– Faut pas vous monter contre moi. Je sais ce qui s’est passé, et croyez pas que mon fils va rester impuni pour ce qu’il a fait. Je vous promets qu’il va entendre parler du pays ! Faut pas croire, tout ce que je veux c’est l’entente dans le village ! C’est moi qui ai rendu l’obligatoire et c’est moi qui m’esquinte pour que tout dans ce patelin se tienne par les deux bouts ! « 
Il lui attrappa le poignet avec sa main grosse comme celle d’une taupe.
 » Vous et moi, on est pas si différents. On veut juste protéger les gens, y compris d’eux-mêmes. Et vous avez la même chose dans le sang que moi ! Vous avez le pouvoir de tuerie ! C’est pour ça qu’on me fait abattre les cochons, et c’est pour ça qu’on vous a envoyé ici faire le sale boulot ! »
Le novice avait son haleine de foin et de vin rouge en plein dans les narines.
« L’histoire le dira si on est si proches. Pour l’heure, je bénis votre chemin et je suis le mien. Je garde mes brebis, je vous prie de garder les vôtres, sinon je m’en chargerai. La bonne nuit, monsieur le maire. »
Il laissa là l’édile que les ténèbres des ramures grignotèrent peu à peu. Avait-il peur de lui, était-il un frère ou un ennemi ? On en saura forcément plus long un jour.

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Metsänkulkija, par Kalmankantaja, du black metal dépressif, épique et animiste, pour une chevauchée suicidaire au fond des bois.

A la lueur mouchetée de la lampe à huile, le souper sous la yourte de Champo ne fut guère plus faste que le déjeuner. Quelques jaunottes passées à la poêle avec des bulbes de rocambole qui emplirent la tente d’une odeur de soufre. La Soeur Jacqueline n’y toucha pas. Elle avait la nostalgie des festins de la Bernadette et de toutes les gâteries qu’elle lui offrait entre les repas, le fromage de tête avec le gras, la gelée, la cervelle et le cartilage dont les textures se mêlaient sous la deux avec le goût puissant du gros sel sur le bout de la langue.
« Vous êtes bien néreuse ! », fit le sherpa.
La vérité, c’est que la Soeur Jacqueline avait perdu le goût de manger. La brûlure lui remontait par les cuisses et l’entrejambes jusque dans les boyaux. Elle payait cher d’avoir résisté à l’envoûtement, d’avoir refusé les caresses de leur ancienne hôte. Elle le regrettait dans sa chair et dans son coeur, mais elle ne reviendrait pas en arrière, dusse-t-elle en crever.

Les soeurs rejoignirent leur yourte à la grasse-nuit et la veillée ne traîna pas, la bougie venant à manquer. La main de la Soeur Marie-des-Eaux tremblait comme une feuille en tenant le calame, et la Soeur Jacqueline ne fit aucun effort pour l’aider à tenir le carnet mémographique, aussi cette étape ne traîna pas. Chacune se laissa tomber sur son tapis de sol, au plus proche possible du poêle, et c’est avec comme des tessons de verre dans la gorge que le novice récita à grand-peine un verset de l’Apocalypse :

« Car en vérité je vous le dis, le ver est déjà dans le fruit, et seul le Juste saura le voir. Aussi refusera-t-il de croquer dans le fruit. Aussi brûlera-t-il le fruit au Nom du Vieux. »

A la nuit brune, il y eut des bruits à l’extérieur des yourtes, mais les exorcistes étaient trop fatigués et trop meurtris pour les entendre.

Dès que les premières teintes bleuâtres de la presque-aube se superposèrent à la nuit, la Soeur Marie-des-Eaux sortit de la yourte pour prier les matines.

La première chose qu’elle vit, cueilli dans le froid mordant et mou, c’était les larmes aux yeux de Champo.

Il était penché, genoux à terre, sur une masse informe et noyée dans le péteuillot des traces de sabots. Rouge sur gris.

Le novice se précipita, manqua la marche de la yourte, tomba dans la boue et les feuilles mortes, rampa et se jeta sur la carcasse en pleurant de son oeil vivant et de son oeil mort, en criant tout le son que pouvait contenir dans son corps.

« Maurice ! Non, pas toi, pas Maurice ! »

Il enfouissait sa tête dans les oreilles de l’âne battu à mort. Champo ne savait pas quoi faire. Le novice se larda la poitrine à coup d’opinel, comme si prendre la douleur sur lui aurait pu faire revenir la pauvre bête. Il hurlait comme un damné, et il fallut toute la force du sherpa et de la doyenne pour le contenir et lui faire lâcher son schlass. Il pleurait comme un enfant qu’il était encore, Champo l’embrassait sur le front comme pour conjurer le pire.

« Pas toi, Maurice ! Les lâches, les lâches… »

Pendant la nuit, Maurice avait payé pour eux.

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Fragment of Sirens, par Icos, du post-hardcore dans la plus grande tension entre lourdeur et mélodie, une âme en peine qui remonte de terre à n’en plus finir.

Champo replaça l’opinel dans la main brisée du novice.
« Marie, tu vas peut-être me trouver dégueulasse de te demander ça, mais… Maurice respire encore un peu. Si tu l’achèves toi-même, comme tu as le pouvoir de tuerie, tu peux le faire sans trop de dommage… Tu pourrais avoir une revoyotte. Tu pourrais savoir qui lui a fait ça.
– C’est hors de question. Tout le monde a déjà fait assez de mal comme ça. Je ne garderai de Maurice que les souvenirs qu’il aura bien voulu me laisser. Laissez-moi, j’ai besoin de prier seul pour lui. »

Et comme la Soeur Jacqueline et Champo respectèrent leur volonté, la Soeur Marie-des-Eaux accomplit durant les derniers souffles de son ami un acte que n’importe quel témoin aurait qualifié de blasphème, et elle le fit de crainte que son âme d’âne n’erre dans les forêts limbiques à la merci des monstres purgatides.

Elle le baptisa.

« Au nom du Vieux, de son fils Jésus-Cuit et de l’Esprit-Chou. Amen »

Ses doigts cassés tracèrent le signe de croix sous le chanfrein de Maurice et la brave bête ferma tout à fait ses yeux crottés que déjà butinaient les mouches.

« Adieu, vieux frère. Comment trouverons-nous notre chemin sans toi ? »

La Soeur Jacqueline avait suivi Champo dans la yourte principale pour y tremper ses lèvres dans un brouet de navets. C’était symbolique, pour garder la face.

« C’est la Mère Truie, cette engeance, grinça la doyenne. Elle exacerbe la violence des villageois, elle se sert d’eux.
– Je ne crois pas. C’est juste la nature humaine. Aucune cochonne ou tout autre tulpa n’a eu besoin de pisser dans la terre pour que ce germe-là n’éclose. »

Lexique :

Revoyotte : flashback
Péteuillot : gadoue
Péquis : saleté, désordre
Qu’est-ce vous faites là  : Qu’est-ce que vous faites là
néreux, néreuse : qui boude les plats, qui a des goûts de luxe en matière de nourriture.

Notes liées aux règles de L’Empreinte :

Menace : une Déité Horla (la Mère Truie)
Lieu de départ : Les Voivres
Avancement :
Acte I – Introspection + Tentation + Agression
Acte II – Introspection + Tentation + Agression
Acte III – Introspection + Tentation + Agression
Acte IV – Introspection + Tentation

Préparation :

Lors du précédente feuilleton, j’ai posé une question au public que je vais tâcher de traiter dans ce feuilleton-ci. Je n’ai eu qu’une réponse, celle de Claude : « Claude : Les exorciste pourraient donner une messe en la mémoire des animaux suppliciés, ou le chant serait celui de la communauté repentante pour arracher les larmes de l’aveugle Tiresias enfoui au royaume des morts. » mais elle est très intéressante, alors avant même de commencer à écrire j’ai ma petite idée sur comment l’intégrer à mon jeu-récit. J’espère avoir plus de réponses lors des épisodes suivants !

Je poursuis mon objectif de cumuler à la fois la forme ludique, le persillage de mes idées germées entre chaque épisode, et la volonté de montrer que le village est vivant et que les figurants prennent aussi des initiatives.

Pour cette épisode, j’essaie donc de mettre en place ce système d’alternance :

1 péripétie pré-scriptée ou jouée avec le système de jdr en cours, suivi d’une péripétie générée par un tirage aléatoire dans ma table des idées, suivi d’une péripétie générée par un tirage aléatoire dans la table d’objectifs des figurants, et on recommence le cycle.

Je poursuis également ma lecture de romans du terroir (avec ou sans SF/fantastique dedans), qui me donnent beaucoup d’inspiration. Après avoir lu Ravage de Barjavel, je suis dans un roman de l’école de Brives, sans surnaturel, mais qui brosse à merveille la vie paysanne de la fin du 19ème siècle : Les cailloux bleus, de Christian Signol.

Bilan :

Le rayon des outils de jeu s’agrandit, puisque cette fois-ci, j’ai aussi utilisé Google Street View pour rechercher (sans succès) une fontaine dans la grand-rue des Voivres.

J’ai aussi commencé à tenir trace de l’heure, histoire qu’il ne se passe pas trop de choses dans une même journée, et aussi pour mieux rendre compte des divers moments de la journée.

Bon, ça commence à faire beaucoup d’outils et de méthode. Je ralentis clairement ma cadence d’écriture. Espérons que ce soit plus gagner en qualité que pour procrastiner 🙂

Je suis mon programme « script/jeu > idée aléatoire > objectif de figurant », mais je ne me gêne pas pour fusionner quand ça m’arrange. Ainsi, la scène scriptée qui suivant l’objectif de figurant étant la mort de Maurice, j’ai décidé qu’il s’agissait de l’avancée d’un objectif de figurant, et j’ai donc omis de tirer un objectif de figurant au hasard, préférant choisir celui qui m’arrangeait.

J’avais encore beaucoup de script à écluser avant d’arriver au moment opportun pour appliquer la réponse de Claude (les nonnes faisant une messe pour les animaux) : ce sera donc pour le début du prochain épisode. Mais ça promet d’être une scène forte, et donc l’exercice est probant et je réitère une nouvelle question à la fin de cet épisode-ci !

Aides de jeu utilisées :
L’Apocalypse selon Millevaux
Nervure (une résolution au sujet de la possibilité ou non d’achever l’âne)

Feuilles de personnages / Objectifs des PNJ :

Voir cet article

Modifications : ajout d’objectifs de figurants (les frère Fournier, Gaston l’inventeur)

Question au public :

Dans l’optique de rendre ce roman-feuilleton plus interactif, et donc plus rôliste, je pose désormais une question à la fin de chaque nouveau feuilleton, et je tâcherai de tenir compte au mieux de vos réponses dans le feuilleton suivant.

Voici la question qui fait suite à cet épisode :

Une fois que les exorcistes auront préparé l’affrontement avec la Mère Truie par une messe aux animaux, qui vont-elles recruter pour les joindre dans la bataille ?

Episode suivant :

13. La main et la couronne
Alors que les adversaires montrent les dents, les exorcistes s’organisent pour la dernière bataille. Retrouvez ici la réponse à la première question au public, et bien sûr une nouvelle question !

5 commentaires sur “[Dans le mufle des Vosges] 12. Les lâches

  1. Et bien, pour répondre à la question, peut-être que Champo pourrait « franchir le pas » et devenir « apprenti exorciste ». Peut-être aussi qu’un des assassins de Maurice peut faire preuve de repentir. Et peut-être aussi que, parmi les Horlas ou autres esprits de la forêt, certains ont intérêt à ce que les Exorcistes ramènent un peu d’ordre au village?

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