[Dans le mufle des Vosges] 11. La fête aux rognons

LA FÊTE AUX ROGNONS

Un épisode tout en terroir, pour le meilleur et pour le pire. Et qui se termine par une question au public. Vos réponses orienteront le prochain épisode !

Joué / écrit le 13/01/2020

Jeu principal utilisé : L’Empreinte, de Thomas Munier, survivre à une transformation qui nous submerge

N.B. : Les personnages et les faits sont fictifs.

Le projet : Dans le mufle des Vosges, un roman-feuilleton Millevaux

Précision : ces feuilletons sont des premiers jets, donc beaucoup de coquilles demeurent. Merci pour votre compréhension.

Avertissement : contenu sensible (voir détail après l’image)

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bemep, pierson.jerrylee, Sheena Long, cc-by-nc & Asa Hagström, cc-by & Ske, cc-by-sa & Claire Munier, par courtoisie

Contenu sensible : violence sur animaux.

Passage précédent :
10. À trop tirer sur la corde
… Quand tout le monde est noué ensemble, impossible de dévider la pelote sans révéler de troublants liens du destin.

L’histoire :

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The Pomegranate Cycle, par Textile Audio, un opéra intimiste et contemporain, série de vies croisées tragiques et quotidiennes, fragiles comme des biches, dont la nature est témoin.

30 de Serpente

Les nonnes ayant renoncé à l’hospitalité de la Bernadette, et le retour au presbytère étant exclus, Champo se proposa de les héberger chez lui, au bord du Ru Migaille. Il avait une yourte uniquement meublée de tapis qui lui servait pour méditer, il leur attribua et les reçut pour déjeuner dans sa yourte principale. Elle n’était guère plus meublée, un poêle central, un buffet, deux bassines d’eaux et quelques vaisselles en bois et en terre cuite. Elle sentait l’encens et le vieil homme, et il y faisait trop chaud. Le sherpa n’avait que de la soupe d’orties et du pain sec comme trébeuillot à leur servir, cela régala le novice et dépita la doyenne.

« Les Fournier ont acheté des porcelets aux Soubise. Finalement, ils nous offrent une occasion de les observer sans se battre. »

La ferme des Fournier était la plus grande et la plus neuve du village. Pour s’y rendre, il avait fallu remonter la Tranchée, la côte qui prolonge la grand-rue, toute bordée de sapins gluants qui avalent les dernières maisons qui constituent Les Voivres, les hameaux plus loin, n’étant après tout, par leur isolement, que des républiques indépendantes de deux ou trois familles qui n’obéissaient ni aux lois ni aux coutumes de la grand-rue.

Lors de leur ascension, les arbres leurs parurent innombrables. La Soeur Marie-des-Eaux poussait un râle à chaque fois que Maurice marchait sur une bosse ou enjambait une des racines qui bouffait le sentier. Mais des habitants des Voivres, point. Tout le monde restait cloîtré. Le petit groupe ne se sentait pas en manque de courage ou de savoir-faire pour affronter la menace en cours. Il était surtout en manque d’amis.

Des amis, pourtant ils en trouvèrent une à la ferme des Fournier. « Gare ! », qu’on leur cria. C’était la Mélie Tieutieu, tout en fichu et en sabots, qui agitaient des bras pour qu’ils reculent. Dans un craquement de fin du monde, un sapin s’écroula sur le sentier. Ses branches battirent comme les ailes d’un oiseau géant, dans des parfums de résine et de sciure, et les corbeaux chassés de ses frondaisons s’envolèrent avec un cortège de cris. « Vinrat, pourquoi tu l’as fait tomber sur le sentier ? »
C’était l’un des frère Fournier, une armoire à glace avec le poil noir comme le cul du loup, qui engueulait l’autre.

Les exorcistes servirent comme prétexte à leur venue le motif de bénir la ferme, et la Mélie les fit entrer sans discussion. C’était l’heure de la traite, et les frères délaissèrent le bûcheronnage pour rentrer les vaches vosgiennes de la pâture. Un défilé de dos grêlés de blanc et de noir s’attroupa placidement dans le bâtiment. La Mélie, la mère des deux frères donc, pourtant hors d’âge, abattait autant de tâche qu’un ouvrier agricole. Des fois il lui arrivait bien de bassotter un peu, elle libérait une vache pour se rendre ensuite qu’elle n’avait pas été traite et la faire rentrer à nouveau. « Faire et défaire, c’est toujours travailler », disait-elle pour faire de ses erreurs une forme de gloire. Champo et la Sœur Jacqueline s’emparèrent chacun d’un seau et se dévouèrent pour aider à la traite, une tâche que la Soeur Marie-des-Eaux bouda. Les frères présentèrent leur ferme comme la plus moderne du village. Ils étaient les seuls en dehors du Nono Elie à posséder un tracteur ! Et encore ! Le tracteur du Nono Elie, c’est juste une antiquité du temps d’avant, il fonctionne juste par que le Nono Elie se rend pas compte qu’il est hors d’usage. Il tient debout par la volonté de l’Esprit Chou comme les mamelles de la Bernadette tiennent dans son corsage ! Mais eux c’est pas pareil. Leur tracteur, ils l’ont fait construire par le cousin Gaston qui est une sorte d’inventeur fou, catégorie agricole. Il a monté des bombonnes d’alambic sur un chariot : c’est un tracteur à vapeur qui tire avec de l’alcool de patate ! Et puis surtout les Fournier voient large. Aux Voivres, c’est comme ailleurs, le peu de terre qui soit pas en forêt, c’est juste un péteuillot bon pour faire gambader les cochons. Ici, y’a pas de chevaux parce que l’herbe est tellement mauvaise que ça les faisait crever ! Mais les Fournier ils vont pas s’avouer vaincus. Et que ça va couper de l’arbre à tire-larigot et que ça va en dégager des hectares hardi petit à travers la broussaille !

Pour tout dire, les frères leur firent une drôle d’impression. Personne n’aime vraiment la forêt, après tout c’est un enfer sur terre envoyé pour faire expier les hommes, mais quelque part dans l’ambition des Fournier à la faire tomber, on sentait une forme d’orgueil pas très catholique.
Mais même la Soeur Marie-des-Eaux se fit violence pour masquer son dégoût, parce qu’ils avaient besoin de leur confiance : on voulait voir les porcelets.

Et justement l’occasion leur fut donnée, car les frères étaient heureux de faire bénir leur nouvel arrivage. Toute une bande de jeunes porcs de sept jours sortis du naissage des Soubise, déjà gras comme des papes. Alors que les soeurs récitaient des prières, l’aîné des Fournier s’empara d’un porcelet et l’autre s’approcha de son arrière-train avec un couteau.

« Qu’est-ce qu’ils font ?, s’indigna la Soeur Marie-des-Eaux
– Ben ils lui coupent les roubignolles. Sinon sa viande aura un goût de pisse de verrat., expliqua la Mélie Tieutieu. Tout le monde fait ça. »
Le novice sortit son opinel mais la Soeur Jacqueline lui bloqua le poignet d’un geste ferme.
« On est là pour ouâr, par pour interférer. »

Et en effet le frère lui attrappa les rognons. La bête se débattait et criait comme un enfant, mais rien à faire, l’aîné était bien trop costaud. Et shlarc ! dans la douleur et dans le sang le petit cochon fut débarassé de ses bourses. L’aîné le jeta tout tremblant dans la paille et empoigna le suivant et toute la bande y passa pour être ensuite repoussée vers leur soue.

Ils repartirent dépités. Il n’y avait rien de vraiment intéressant à apprendre sur ces cochons. Juste que ces porcelets, et les truies achetées avec eux pour finir l’allaitement, étaient étonnamment gras au vu des maigres ressources naturelles et de l’incurie des Soubise. Et qu’ils étaient condamnés à une vie de souffrance qui s’achéverait tôt en jambon fumé, en pâté lorrain et en fromage de tête.

« Si c’est un horla, si c’est comme la statue du Jésus-Cuit, alors ça se nourrit de quelque chose et c’est tout le noeud de l’histoire. Soeur Jacqueline, vous dites qu’elle se nourrit de violence. Il faut qu’on comprenne mieux son fonctionnement. « 

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Wandervogel des Waldes, par Lord Lovidicus, du dungeon-synth aux accents de folk médiéval, patient, nostalgique et atmosphérique.

A redescendre la Tranchée, les environs bruissaient de mille chutes de gouttes d’eau tombées des aiguilles, reliquats des pluies passées. Champo tendit une carte de tarot, le bras bien haut pour que le novice puisse le voir, sanglé comme il était sur le dos de Maurice. La carton était comme bouilli à force d’usage, c’était un jeu de tarot divinatoire réalisé par l’imagerie d’Epinal, à en juger le style de dessin à la fois naïf et précis. Cette carte de la Force représentait un homme levant une grosse branche au-dessus de sa tête en guise de gourdin, prêt à l’abattre sur une bête devant lui.

« J’ai fait inscrire un souvenir dans cette carte. ça m’a coûté cher et c’est à peu près le seul objet de luxe que je possède, mais ça en valait la peine. Quand j’étais enfant, j’avais un patou, un chien de berger capable de tenir tête à des loups. Il connaissait aussi les chemins montagnards mieux que moi-même et a pour ainsi dire fait tout le travail de berger à ma place, en plus de me protéger et d’être mon meilleur ami. Sa dévotion lui a joué un mauvais tour, puisqu’il s’est sacrifié pour me sauver d’un grand danger.
– Je ne comprends pas pourquoi vous avez inscrit ce souvenir dans la carte de la Force.
– Parce que je veux avant tout me rappeler que les animaux sont innocents. Ils nous sont dévoués, ils nous aiment et ils se sacrifient pour nous. Et nous nous montrons ingrats. J’ai choisi cette carte parce que je ne veux pas être comme cet homme. A chaque fois que je serre la carte contre moi, j’ai une revoyotte de mon patou. Et ça me sert à me dicter une ligne de conduite. Mais les gens du village ne sont pas comme ça. Ce sont des braves gens, mais ils n’ont pas compris la leçon de vie que nous enseigne la perte d’un animal cher. Ils prennent les bêtes pour des choses, pour des biens. C’est ça que la Mère Truie exploite. Elle se sert du village pour cultiver la violence dont elle se nourrit, et elle se sert de ses propres enfants pour être les objets de cette violence. »
Alors la Soeur Marie-des-Eaux comprit qu’elle partageait avec Champo bien plus qu’un sentier.

C’est de retour à la grand-rue qu’ils croisèrent le curé Houillon en pleine couârie avec le père Domange : « Pendant l’octave de la Saint-Rémi, il ne faut mettre poule à couver, ni semer graine quelconque aux champs : tout germe périt, toute semence est vaine. Alors, il ne vous reste qu’aujourd’hui et demain pour vos semailles, après il sera trop tard. » Ils voulurent faire profil bas, mais impossible d’être discrets. Le curé Houillon alpagua les soeurs : « Suivez-moi au presbytère, il faut qu’on parle. »

Elles laissèrent Champo et l’accompagnèrent : c’eut été trop conflictuel de refuser cette entrevue au prêtre.

Mais à l’entrée du presbytère, le père Houillon marqua un temps d’arrêt. Deux cordes étaient tirées en travers, tenues par des arçeaux plantés dans le mur, et formaient une croix de Jésus-cuit. Le prêtre devint écarlate : « Par l’Esprit Chou ! Qui est le petit plaisantin qui fait ça ! C’est encore une farce du Cyrille Chaudy ! Je ne sais même pas pourquoi je le garde comme enfant de choeur, il a le diable au corps ! »

Lexique :

Sec comme trébeuillot : sec, dur
Bassotter : mal travailler, tourner en rond
A tire-larigot : à toute vitesse
Hardi petit : à toute vitesse
ouâr : voir

Notes liées aux règles de L’Empreinte :

Menace : une Déité Horla (la Mère Truie)
Lieu de départ : Les Voivres
Avancement :
Acte I – Introspection + Tentation + Agression
Acte II – Introspection + Tentation + Agression
Acte III – Introspection + Tentation + Agression
Acte IV – Introspection + Tentation

Bilan :

Je devais reprendre la rédaction du roman-feuilleton la semaine dernière, mais j’ai consacré ma session d’écriture à réaliser un photomontage pour la couverture du roman, que vous pouvez admirer dans ce présent épisode.

Durant ce hiatus de trois semaines, les idées se sont accumulées. J’ai maintenant une série d’événements bien planifiée d’un côté, et une autre série d’évènements moins connectés à l’intrigue principale. J’ai ordonné la première dans l’ordre chronologique désiré, mais cela commence un peu trop à ressembler à un plan de roman à mon goût : pour tout dire j’ai tellement de scènes à expédier avant la dernière phase de jeu (l’agression de l’acte IV) que je sais d’avance ne pas y arriver au cours de cette session, qui ne sera donc pas à proprement parler une partie de l’Empreinte (aucun mécanisme du jeu ne sera utilisé). C’est pour cela que j’ai transformé la liste d’événements connexes en table aléatoire : je vais m’astreindre à faire des tirages réguliers dessus, en espérant que ça ramène de l’imprévu et un côté un peu plus jeu de rôle.

Durant mes vacances, j’ai aussi commencé la lecture de quelques romans du terroir ou de SF rurale. Je gage que ça va forcément m’inspirer et augmenter la qualité de mon écriture.
Lecture terminée : Ravage, de Barjavel
Lecture en cours : Les Cailloux Bleus, de Christian Signol + Journal d’un curé de campagne, de Georges Bernanos

J’ai consacré quelques temps à retracer le fil du temps au cours de ce roman. Il a commencé le 23 Serpente et cet épisode 11, si j’ai bien fait le compte, commence le 29 Serpente (oui, la vie de nos exorcistes est bien chargée). Je vais tâcher de garder ce calendrier à jour désormais.

Aides de jeu utilisées :
Table des détails forestiers
Nervure
Oriente
Table aléatoire d’évènements (plusieurs fois)
Historique de Champo initialement tiré avec Session Zéro.

Feuilles de personnages / Objectifs des PNJ :

Voir cet article

Modifications : aucune

Question au public :

Dans l’optique de rendre ce roman-feuilleton plus interactif, et donc plus rôliste, je vais vous poser une question à la fin de chaque nouveau feuilleton, et je tâcherai de tenir compte au mieux de vos réponses dans le feuilleton suivant.

Voici la première question :

Que vont faire les exorcistes pour trouver un moyen de lutte contre la Mère Truie ?

Episode suivant :

12. Les lâches

Un épisode qui fait mal dans la chair et dans l’âme. Avec une nouvelle question au public à la fin !

7 commentaires sur “[Dans le mufle des Vosges] 11. La fête aux rognons

  1. héhé, des fois ça me fait un peu ça quand je joues en solo. L’histoire avance toute seule et je n’ai presque plus besoin de recourir à un système de règles. En fait, dans ces moment là, je me borne à tirer sur des tables aléatoires ou encore, plus simplement, à jeter un D6 pour avoir un résultat de type « Oui,mais » et… ça avance tout seul 🙂

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    1. D’un côté c’est grisant de voir l’histoire avancer toute seule, mais j’essaye d’échapper à la tentation de trop scripter : d’une je perdrais le sentiment d’adversité extérieure et d’imprévu, et de deux je crois que ça ressemblerait trop à un pensum : je préfère jouer qu’écrire ! 🙂 A ce titre, avoir transformé ma liste d’idées de scènes annexes en tables aléatoires a redonné du souffle 🙂

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      1. c’est rigolo ce que tu dis car justement, récemment, des joueurs débutant dans le monde merveilleux du solo ont reconnu être un peu déçu de l’absence de surprises précisément car ils avaient trop scripté leur partie en amont. alors ouais… autant se laisser porter par l’histoire, quitte elle prenne une direction autre que celle qu’on avait prévue ou qu’on aurait aimé.
        accessoirement, avoir de ces éléments qui te plaisent une table d’évènements aléatoires est un très bonne idée à mon goût, merci ^^

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