La Poubelle du Multivers

LA POUBELLE DU MULTIVERS

Désavoué, l’agent-mouche Haze se la joue en solo et part en enquête à l’aveuglette dans les recoins les plus sordides du multivers, où Millevaux progresse toujours plus. 4Ème épisode de la campagne solo Millevaux / Trilogie de la Crasse  par Damien Lagauzère !

(temps de lecture : 37 min)

    Cette partie débute par un rêve d’Anton Vandenberg et un entretien avec le Dr Mugwump joué avec les hack de Pour La Reine mis en ligne par Matthieu Bé. Elle a pour cadre La Trilogie de la Crasse de Batro et Christophe Siébert ainsi que la RIM du même Siébert. Il y a aussi des bouts du Millevaux de Thomas Munier ainsi que quelques uns de ses Vertiges Logiques. Et enfin, dans le désordre, j’ai aussi joué avec Grey CellsGood SocietySynthetisSilent HillBois-Saule et j’espère ne rien avoir oublié !

Le jeu principal : La Trilogie de la Crasse, par Batronoban et Christophe Siébert, multivers crapoteux pour humanoïdes abusifs.

Avertissement : contenu sensible (détail après illustration)

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Pacific Southwest Forest Service, USDA, cc-by

Contenu sensible : tentative de viol

Parties précédentes de la campagne Millevaux / Trilogie de la Crasse :

1. [La Trilogie de la Crasse] La Reine de la Crasse
Première partie d’une nouvelle campagne Millevaux solo-multisystèmes, en crossover avec la mythologie de la Trilogie de la Crasse et la ville crapoteuse et hallucinée de Mertvecgorod née sous la plume de Christophe Siébert. Où un simple exécutant s’entiche pour la victime qu’il doit convoyer et tente l’impossible pour la retrouver.

2. [S’échapper des Faubourgs] Tuer Précieuse
Une incursion dans un sous-monde où à la fois l’univers de Cœlacanthes et le thème des femmes au destin tragique envahissent tout.

3. [Grey Cells] Le coût d’entrée
L’agent-mouche décide de partir dans Millevaux pour sauver le monde même si tout le monde s’en fout… et quoi que ça puisse lui coûter.

XxXxX

L’histoire:

Dans le bus numéro 6, il n’y a personne à part moi et le chauffeur.
Dans le bus numéro 6, il fait une chaleur d’enfer.
À tel point que j’ai viré mon manteau et mon gilet.
Soudain, le bus numéro 6 s’arrête. Et je sens que c’est mon arrêt. Alors je fonce vers la porte. Sans prendre le temps de récupérer mon manteau. Déjà les portes se sont refermées, et le chauffeur a redémarré. Je me mets à courir derrière le bus numéro 6 comme un dératé. J’ai l’impression que ça dure des heures. Mais bien sûr je ne le rattrape pas.
En revanche, je suis sorti de la ville.
Je me retrouve sur la place principale d’un village ceinturé par la jungle.
Au centre de la place, une grande case. Devant la case, une demi-douzaine de femmes noires. Assises à même le sol. Enchaînées les unes aux autres.
OK. Alors là ça va pas être possible, je me dis.
En serrant les dents, j’entre dans la case. Qui se révèle un hôtel tout ce qu’il y a d’occidentalisé. Bon. Je ne m’en formalise pas plus que ça. Il y a plus urgent. J’avise le réceptionniste. Lui demande où se trouvent les toilettes. Poli comme une pierre, le gars m’indique le couloir à droite. Couloir dans lequel je m’engage aussitôt.
Derrière la dernière porte verte sur la gauche, un cri atroce.
Derrière la porte entrouverte il y a une espèce de serpent volant qui rampe sur le mur, et j’ai l’impression qu’il me sourit.
Et il y a un type barbu avec dans la main un horrible fouet, qui ressemble à un fléau. Il le brandit et s’apprête à frapper une femme avec.
Je gueule.
SALE PUTAIN D’ENFOIRÉ DE TES MORTS, JE VAIS TE L’ARRACHER, TA SALE BARBASSE DE MERDE, ET TE LA FAIRE BOUFFER POIL PAR POIL.
Instantanément, le mec se fige. Et lâche son arme.
Le téléphone sonne.
C’est pour vous, dit l’affreux.
Je décroche sans chercher à comprendre.
À l’autre bout du fil, une femme avec un accent créole. Qui me parle en français. Et me dit qu’on a retrouvé mon manteau.
Je lui demande comment elle m’a retrouvé. Comment elle connaît mon nom. Comment elle sait que ce manteau m’appartient. Comment elle sait que je suis ici, bordel.
Nous avons un dossier sur vous, elle me répond. Sur vous et votre famille. Depuis la première guerre mondiale.
Plus d’endroit où fuir.
Plus de trou où disparaître.
Le monde est devenu trop petit.
Bob Morane est mort.

    Alors, Docteur, osez me dire que ce rêve n’est pas plein de sens cachés ! Cet Anton fait des rêves. Ils ont un sens pour lui mais un autre pour moi. Ses rêves sont des messages, assurément ! Déjà, dès le début, le chiffre 6 est mentionné 4 fois ! 6666 ! allez, de 6666 à 666 il n’y a qu’un pas que j’ose franchir. Et puis, la référence à cette chaleur. C’est évident, non. C’est une référence à l’Enfer. C’est tiré par les cheveux, j’en conviens. Mais c’est un rêve aussi. Donc, rien n’est forcément aussi clair que si tout cela avait dû être énoncé consciemment. Et la jungle ? C’est une forêt. C’est Millevaux, bien sûr ! Alors ? Est-ce que ce rêve n’est pas une mise en garde contre cette forêt infernale qui nous menace. Certes, j’ai réussi à éloigner cette menace et… vous savez comment, mais pour combien de temps. Vous noterez, Doc, que cette jungle onirique encercle un hôtel tout ce qu’il y a de plus occidental. C’est ce qui me permet de voir dans ce rêve Millevaux encerclant la RIM. Et ce serpent volant rampant sur le mur, ça ne vous rappelle rien ? L’ombre d’herbe et de plumes sur laquelle je suis tombé à l’intérieur du WereWorld. Je n’en ai pas fini avec ce truc ! Même cette femme à l’accent créole ! C’est une référence au vaudou ! Et qui dit vaudou, dit les Lwas. Et le Joueur sait bien que derrière les Lwas il y a la Loi et les hors la loi… les Horlas ! C’est encore une mise en garde contre Millevaux. Et si Anteros s’était foutu de ma gueule ? Et s’il n’avait jamais été question d’envahir notre monde ? Et si vraiment, il n’y avait…
Plus d’endroit où fuir.
Plus de trou où disparaître.

    Vous pensez vraiment que…
Le monde est devenu trop petit ?

    Elle a dit qu’ils ont un dossier sur moi. J’ai peur.

    Hein ? Ce que j’ai dû sacrifier pour occuper ce poste ? Je ne sais pas trop quoi répondre car… en réalité, j’aime ce job ! Alors peut-être que j’ai sacrifié un certain confort. Un confort matériel mais aussi un confort intellectuel ou spirituel. Mais, en vrai, j’aime ça. Donc je n’ai pas le sentiment d’avoir sacrifié quoi que ce soit. En fait, j’ai plus l’impression que le sacrifice véritable est à venir et que ce que m’a fait subir Anteros n’est pas grand chose à côté de ce qui m’attend.
    Ce que je cherche à préserver au sein de l’équipe ? Ma place ? Bof ! Pas vraiment. En vrai, je ne sais pas si c’est ça que je cherche. Si vous parlez de Black Rain comme d’une équipe, en vérité je m’en fous un peu. Black Rain n’est qu’un moyen comme je ne suis qu’un moyen pour Black Rain. En fait, je pense plutôt que ma véritable équipe est en cours de formation. Elle inclurait Corso bien sûr mais peut-être, aussi, Lewis-Maria. Ce cafard n’est peut-être pas aussi pourri qu’il en a l’air. À nous trois, on devrait pouvoir faire quelque chose de bien, je pense… J’espère. On verra.
    Quoi ? Moi ? Une réputation sulfureuse au sein de Black Rain ? Vous rigolez Doc ? Je crois surtout qu’on me prend pour le dernier des abrutis. Je ne suis même pas sûr qu’on m’a vraiment cru quand j’ai raconté ce qui m’est arrivé avec cette incarnation d’Anteros. Je ne serais pas surpris que certains pensent que j’ai juste voulu faire mon intéressant ! Enfin, passons…
    Une boisson ? Je ne prépare aucune boisson, Doc. À quoi pensez-vous ? Au Foutre de Mouche ? C’est malin ! Ne m’attirez pas d’emmerde, s’il vous plaît. Pour l’instant, personne ne m’est tombé dessus à ce sujet et j’aimerais bien que ça continue. Vous n’êtes pas sans savoir que certains agents de Black Rain sont mort à cause de ce trafic. J’aimerais que cela ne m’arrive pas.
    Si j’ai un plan pour survivre au cas où… En vérité, je n’ai aucun plan. Si Antéros, Millevaux, Shub-Niggurath ou Dieu sait qui d’autre devait envahir notre monde, je crois que je tenterais juste de me tirer dans un autre monde, le plus loin possible.

    Aujourd’hui, je rends une petite visite à Lewis-Maria. Maintenant qu’il ne retient plus la Reine captive, je me rends compte que je l’aime bien. Et je me rends compte aussi que son petit zoo privé contient des pensionnaires tous plus intéressants les uns que les autres. En effet, certains viennent de la RIM mais beaucoup sont aussi issus d’autres mondes. Explorer leurs mémoires permet d’en apprendre pas mal sur ces univers-là. Tous ne sont pas répertoriés par Black Rain et ça me permet de recueillir les coordonnées de réalité à explorer. Des sources d’informations, des bases de repli au cas où. Et puis, le cafard se révèle plutôt sympathique et intéressant. Comme il a visité les mémoire de chacun de ses pensionnaires, il est au courant de plein de trucs et a plein d’histoire à raconter. Par contre, je n’en dirai pas autant des Soars qui l’entourent. Enfin, de certains Soars. Je ne les connais pas encore très bien mais je crois que certains sont plus louches que d’autres et qu’ils jouent double voire triple jeu. Lewis-Maria leur fait confiance puisque, officiellement, ils sont tous alliés contre l’Entropie mais, moi, je me méfies quand même. Surtout de celui qui se fait appeler Trevor. Lui, il ne me plaît vraiment pas.

    Ce matin, c’est le bordel ! Je me rends dans les locaux de Black Rain afin de consulter la liste des mondes répertoriés. En fait, j’hésite à la compléter avec les coordonnées que m’a donné Lewis-Maria. Le cafard n’est pas idiot et il sait bien qu’il y a de grandes chances que j’en parle à Black Rain. C’est mon job. Peut-être qu’il espère s’attirer une certaine bienveillance de la part de Black Rain. Peut-être qu’il pense qu’en nous lâchant quelques informations on lui fichera la paix. Alors, est-ce que je dois jouer le jeu ?
    Non ! Je ne jouerai pas le jeu. Je garderai ces informations pour moi car j’ai un problème plus urgent à régler. Je me suis fait refouler de Black Rain. D’après le gars à l’entrée, je ne fais pas partie des effectifs. J’ai insisté et suis quand même parvenu à obtenir qu’on me laisse entrer. Là, il s’est avéré que personne n’avait jamais entendu parler de moi. Personne ne m’a reconnu. Pour le coup, j’ai lâché assez d’informations pour convaincre le chef de vérifier ses fichiers. Je suis bien dedans. Il a même trouvé les rapports de mission que j’ai rédigés. Il n’y a donc aucun doute quant à mon appartenance à Black Rain. Mon dossier est à jour. « Nous avons un dossier sur vous, elle me répond. Sur vous et votre famille. » Tout est en règle. Sauf que… personne ici ne se rappelle de moi. C’est comme s’ils avaient tous perdu la mémoire. Ou plutôt, c’est comme s’ils m’avaient oublié moi, juste moi. Et soudain, j’ai chaud. Très chaud. Je me sens mal. J’étouffe. Je regarde autour de moi…
Plus d’endroit où fuir.
Plus de trou où disparaître.
Le monde est devenu trop petit.

    À reculons, je me dirige vers la sortie. Personne ne cherche à me retenir mais je lis quelque chose qui ne me plaît pas dans le regard du chef. Il passe là une ombre. Une ombre serpentine faite d’herbes et de plumes…

    J’erre dans les rues. Au loin, le soleil se reflète dans les façades de l’Ultramarin. Et j’y vois courir cette ombre serpentine faite d’herbe et de plumes. Je repense à Quetzalcóatl évidemment, mais à la sauce forestière. Et avec la mycose qui court le long de mon bras, je vois là les champignons qui l’accompagnent. L’ombre de Millevaux plane sur la RIM. Les Horlas sont à nos portes. Cette amnésie me concernant qui frappe tout le monde au bureau n’est pas un hasard. Trevor est louche. Le chef aussi. Et c’est dans ses yeux que j’ai vu courir le serpent. On nous cache des choses à Black Rain. NeinUnd a parlé d’une opération militaire. J’ai pensé à un plan secret contre l’Entropie mais… et si le chef avait ses propres plans ?
    Je soulève les manches de ma veste et ma chemise et explique à la mycose que je vais avoir besoin d’elle. Ça me gratte. Elle a compris. Je ne sais pas en quoi elle peut m’aider à filer le chef mais on ne sait jamais. Sauf que les heures passent et le chef ne quitte pas les locaux de Black Rain.  Et la mycose perd patience. Elle me le fait savoir en se « resserrant » autour de mon bras. Je ne sais pas comment elle fait ça mais ça fait très très mal. OK, j’ai saisi le message. Va falloir chercher ailleurs.
    Je ferme les yeux sous l’effet de la douleur et, quand je les ouvre, je le vois. Un homme à moitié à poil et peint en vert. Il me sourit et me tend la lance qu’il tient dans la main. Et j’ai un flash alors même que je m’en saisis.
    Je vois… une forêt… et un arbre aux branches calcinées. Quand j’en fais le tour, je vois un miroir incrusté dans le tronc. Des lumières y dansent, formant des figures totalement aléatoires autour d’un centre indéfini. Cela me fait penser à un attracteur étrange. Aucune figure nette ne se dessine mais, quand je tente de reconstruire mentalement le trajet de ces lumières, je crois deviner la forme du serpent d’ombre, de plumes et d’herbe. Ce truc m’aurait suivi jusqu’ici ? Est-ce sa faute si tout le monde m’a oublié à Black Rain ou est-ce une manigance du chef parce que je commencerais à saisir certaines choses ? Je fais le tour de l’arbre, espérant trouver le type en vert. Il est là et jubile. Je lui tend sa lance mais il refuse de la prendre. Il me montre le miroir. Là, une image se forme et je vois le chef dans un… tombeau. Il est mort ! Je ne reconnais pas cet endroit mais on dirait un de ces vieux monuments de Mertvecgorod. On dirait qu’il va falloir que je fasse la tournée des cimetières. Et m’assurer, aussi, de ce que le chef est bien mort.
    Et la vision s’achève subitement ! Le type en vert a disparu mais j’ai toujours la lance entre les mains.

    Je fonce chez moi. On me regarde bizarrement avec ma lance à la main mais on me fiche la paix. Ce n’est certainement pas la chose la plus bizarre que verront les gens aujourd’hui. Dans le hall de mon immeuble, je bifurque vers le local poubelle et me fiche devant la caméra de surveillance de Lewis-Maria. La porte secrète s’ouvre.
    Dans le petit salon où m’attend le cafard, je ne me sens pas très à l’aise. Trevor est là et je ne sais pas si je vais pouvoir parler aussi librement que je ne le souhaitais en arrivant. Je laisse le silence s’installer. À Lewis-Maria de le rompre.

    « As-tu vu ce western, « Braquage dans le désert de pierres » ? C’est l’adaptation d’un bouquin de Franck Masson. Ce qui est fascinant dans ce film, comme dans le livre, c’est que le désert de pierres n’en est pas vraiment un. Ou plutôt, ça change. La forêt, sans y parvenir toutefois, tente d’envahir le désert. C’est plus qu’un simple western. C’est une… métaphore. Tu saisis ? »

    Évidemment, je n’ai ni lu ce livre, ni vu ce film. Mais, la présence de Trevor m’incite à enchaîner. Je ne sais pas pourquoi mais j’ai l’impression que Lewis-Maria tente de me dire quelque chose malgré la présence du Soar. Aussi,

    « Oui, mais euh… Je n’ai pas bien saisi la dernière scène. »

    Je resserre ma poigne autour de la lance. Je sens le regard du cafard mais n’y vois pas de convoitise. C’est tout l’inverse pour Trevor. Il veut cette lance !

    « La scène finale…, enchaîne le cafard. Sur la place principale de cette petite bourgade, avec le collecteur de taxe enchaîné. Il est têtu, hein ? Il voulait prévenir la victime, réconcilier ceux qui s’étaient déchirés. Mais, c’est là que réside la métaphore. Qu’est-ce qui était vraiment déchiré ? C’est pour ça que le film s’achève sur ce plan sur les nuages qui s’écartent pour laisser passer un rayon de soleil… un peu comme la main de Dieu. Tu comprends ? »

    Je comprends surtout que les choses peuvent mal tourner si je m’entête à rester là. Je pense vraiment que Lewis-Maria, s’il ne sait rien, se méfie au moins autant que moi de Trevor. Non, il doit forcément savoir quelque chose. Normalement, lui et les Soars sont alliés. Mais peut-être que Trevor fait cavalier seul ou qu’il a retourné sa veste et s’est mis au service de l’Entropie.

    De retour chez moi, je repense aux mots du cafard. Le désert que tente d’envahir la forêt. Ça, c’est Millevaux. Le final, sur la place principale… la place principale de Mertvecgorod… ça peut autant être la Zona que l’Ultramarin. Mais c’est sur la façade de l’Ultramarin que j’ai vu courir l’ombre du serpent de plumes et d’herbes. Le collecteur de taxe enchaîné et têtu. Un fonctionnaire, un officiel. Un membre de Black Rain ? Le chef ? Le chef tentait-il de réconcilier quelqu’un, jouait-il l’intermédiaire entre deux factions ? Mais lesquelles et pourquoi ? Mais qu’est-ce qui était réellement déchiré ? Les nuages… Là encore, c’est une métaphore. Quelque chose s’est déchiré, mais pas forcément des gens. Et le chef aurait tenté de réparer tout ça ? Et il en serait mort ?
    Si j’interprète correctement ce qu’a essayé de me dire Lewis-Maria, le chef est mort car il aurait tenté de refermer une brèche entre notre monde et Millevaux. Et le serpent d’ombre l’aurait tué. Si j’ai raison, le tombeau où j’ai vu son corps est peut-être un lieu clé de cette histoire. Et l’ombre que j’ai vu dans le regard du chef n’était pas le signe de sa traîtrise mais de ce que le Horla l’avait déjà trouvé. Ou alors, c’est moi l’officiel, le collecteur. C’est moi qui vais devoir refermer cette brèche que le chef, volontairement ou non, sous l’influence du Horla, a tenté d’ouvrir.
    C’est ce qui est pénible avec cette culture du secret chez Black Rain, c’est qu’on ne sait pas et qu’on ne peut pas savoir. Alors, mon chef avait-il ses propres plans, ses propres directives dont il ne nous a rien dit ? Avait-il retourné sa veste au service de l’Entropie ou était-il involontairement tombé sous la coupe d’un Horla ? Et l’amnésie qui frappe Black Rain à mon sujet, quel sens cela prend maintenant ? Quelque chose ou quelqu’un a-t-il essayé de m’éloigner de tout ça, de quoi ? C’est pas comme si j’étais la Mouche la mieux vue du bureau…

    On frappe. À travers le judas, je reconnais Trevor. Le Soar n’a peur de rien pour se trimballer comme ça dans le couloir. Il a l’air plutôt décontracté. À sa place, avec une tête pareille, j’aurais trop peur de tomber sur quelqu’un. Bref, j’ouvre la porte et le fais rentrer en vitesse. Il jette un œil autour de lui, appréciant la déco, ou plutôt l’absence de déco. Je lui propose un café. Il accepte mais précise qu’il serait ravi si celui-ci était un peu… chargé. Je comprends l’allusion et fouille parmi les quelques bouteilles d’alcool en ma possession. J’ai du Porto. Je ne sais pas si ça se marie bien avec le café mais ça a l’air de lui convenir.
    On s’installe dans ce qui fait office de salon. Je devrais être un peu gêné de le recevoir dans un tel bordel mais si tel était le cas, ça voudrait dire que son avis est important. Or, je veux vraiment qu’il sente que j’en ai rien à foutre de lui et de sa présence. Il ne mérite pas que je fasse des efforts. Je suis chez moi. Je ne l’ai pas invité. C’est mon bordel. Je m’y sens bien et je l’emmerde.
    Et soudain, son sourire s’efface. Il m’annonce qu’il souhaite me recruter. Il veut en effet lever une armée. Contre l’Entropie ? Oui ! Contre l’Entropie. Je repense à la rumeur qu’a fait courir NeinUnd sur le Net et me demande s’il ne serait pas en lien avec le chef. Et si oui, sait-il qu’il est mort ? C’est le bon moment de m’en remettre à ROHUM pour savoir ce que Trevor a dans le crâne. Et il s’avère qu’il n’est pas en lien avec le chef. Ils ne se connaissent pas mais Trevor appartient à une organisation plutôt opaque. Il n’est donc pas exclu qu’il s’agisse d’une sous-cellule secrète montée par Black Rain. Ce serait même assez le genre. Dans ce cas, Trevor roulerait pour Black Rain, dans le cadre du projet dont a parlé NeinUnd mais, finalement, sans même savoir qui l’a recruté lui-même. Et il viendrait pour me recruter justement. J’ai presque envie de rire mais je me contrôle. Je fais semblant d’écouter ce qu’il me dit, me concentrant plutôt sur ce qui, dans ses pensées, tendrait à confirmer qu’il serait en train de me faire une proposition afin d’intégrer une sous-cellule de… Black Rain ! C’est un comble. Mais il pense aussi à son peuple. Je sais vaguement qu’il est divisé en castes. C’est un système rigide et intolérant. Je crois le voir venir. Il s’agirait non seulement de combattre l’Entropie mais aussi, et peut-être même surtout, les hautes castes de son pays. C’est presque tentant. Je ne sais pas ce que Lewis-Maria sait de Trevor. Je ne sais pas s’il se méfie vraiment de lui, ni pourquoi, mais je suis tenté de penser que si l’homme-porc joue un double-jeu, c’est peut-être qu’il est manipulé, sans le savoir, par Black Rain. Le chef l’aurait donc recruté dans le cadre de son opération militaire contre l’Entropie. Pour autant, je ne lis pas dans les pensées de Trevor quoi que ce soit qui fasse le lien entre l’Entropie et les hautes castes Soars. Cela aurait pourtant pu être un levier pour le convaincre. En tout cas, il me confirme que l’organisation pour laquelle il souhaite me recruter a des objectifs similaires à ceux de la petite association qu’ils ont fondé avec Lewis-Maria. C’est juste que là, il y a moyen de taper plus fort. Alors, est-ce que j’en suis ? Je botte en touche en demandant un temps de réflexion. Il accepte mais je le sens un peu déçu.

    Je repense à l’offre de Trevor. Et si je me plantais ? Et si son organisation n’avait rien à voir avec ce que je crois être les plans secrets du chef ? Dans les deux cas, ce serait l’occasion d’en apprendre plus sur ce qui se trame. Mais je repense aussi au chef. Au chef… mort. A priori, personne n’est au courant de son décès. D’un autre côté, comme tout le monde m’a oublié à Black Rain, ce n’est certainement pas moi qu’on préviendra en premier, sauf si on me considère comme suspect.
    Je me connecte et une rapide recherche me fait reconnaître le lieu de ma vision. L’Ossuaire de la Zona. C’est glauque. Toute la déco semble faite en ossements humains. Pas étonnant que cela puisse être un lieu de rituel. Je serai curieux aussi de savoir si on trouverait pas là-bas une rune Hshl. Ce qui m’étonne, par contre, c’est qu’il s’agit d’un lieu public. Un corps aurait donc dû être découvert rapidement. Donc, soit on ne l’a pas encore découvert, ce qui serait surprenant ; soit on a fait disparaître le corps discrètement, ce qui le serait moins et témoignerait des moyens à disposition du meurtrier. Et là, me vient l’idée que cette vision n’est peut-être pas une vision du passé mais de l’avenir. Si tel est le cas, ça veut dire que j’ai une chance de sauver le chef. Outre une bonne action, ce sera aussi l’occasion de redorer mon blason au sein de Black Rain. Et il en a vraiment besoin.

    Le métro me dégueule non loin de la cathédrale abritant l’ossuaire. Rentrer est facile, il suffit de payer. Mais une fois à l’intérieur, c’est autre chose. L’air de rien, il y a des guides et des gardiens. La question n°1 est de savoir si j’ai une ouverture. Et la réponse est oui ! Maintenant, la question n°2 : vais-je être capable de saisir cette opportunité et me rendre dans l’ossuaire sans qu’on me remarque ? Là, c’est autre chose. Je me frotte le bras, espérant un coup de pouce de la mycose. Je me frotte plus fort. Ça me gratte. Ça fait mal, en fait. Je relève ma manche. La mycose est toujours là mais elle n’est pas seule. Qu’est-ce que c’est que ces boutons ? Ça fait mal ! Putain ! Un zona ! J’ai chopé un zona ! Est-ce que cette saloperie m’aurait infecté ? Ça fait hyper mal ! Je regarde autour de moi. Personne ne semble n’avoir remarqué. Je crois comprendre. Ce ne sont pas les gardiens qui vont m’empêcher d’accéder à l’ossuaire. C’est la mycose. Cette saloperie a déclenché cette maladie pour m’empêcher d’entrer. Pourtant, je dois rentrer là-dedans. Comment tromper cette mycose qui ne me quitte jamais ? Corso a dit qu’il pouvait quelque chose pour moi. Il ne sait plus qui je suis mais peut-être qu’il m’aidera quand même. Si je lui envois un mail…

    Je quitte la cathédrale précipitamment et rentre dans le premier cybercafé que je trouve. Là, j’envoie un mail à Corso et je lui explique qui je suis et ce qui m’arrive. Je lui rappelle aussi que, malgré son amnésie, il avait promis de m’aider. Et je finis en lui disant que j’ai vraiment, mais vraiment besoin de lui pour me débarrasser de cette saloperie. J’hésite un instant à divulguer cette information mais peut-être que ça l’aidera à se décider. Alors, je lui laisse entendre que le chef court peut-être un grand danger.
    Je fonce ensuite chez moi, espérant que Corso aura répondu durant le trajet. Et c’est le cas. Corso ne se rappelle toujours pas de moi mais accepte quand même de m’aider. Par contre, il veut en savoir plus. Pas de problème de ce côté là. Il ne s’en souvient pas mais nous sommes amis. Je lui demande de venir chez moi. Je lui redonne l’adresse qu’il a certainement oublié aussi. Je l’attends. Qu’il vienne aussi vite que possible.
    Corso aura pris son temps mais j’en aurai profité pour me reposer. J’en avais vraiment besoin. Je le fais entrer. Je le vois observer les lieux. Il ne semble vraiment pas reconnaître mon appart. Je le fais s’asseoir et lui propose un verre qu’il accepte avec réticence. A-t-il peur que je ne l’empoisonne ? Je relève ma manche et lui montre la mycose. Il regarde mon bras avec circonspection. Je lui rappelle qu’il m’avait dit pouvoir faire quelque chose. Il confirme avoir une idée mais ne se rappelle évidemment pas m’avoir promis quoi que ce soit. Il se cale dans mon fauteuil et, avant toute chose, exige que je lui raconte tout. Alors, je lui explique être une Mouche mais que quelqu’un a fait en sorte que tout le monde m’oublie à Black Rain. Je lui raconte avoir chopé cette saloperie qui me ronge le bras en mission à Millevaux. Millevaux est ou serait une variante de l’Entropie, comme Antéros et Shub-Niggurath. D’ailleurs, je pense que Millevaux n’est rien d’autre qu’un avatar de Shub-Niggurath connu, parfois, sous le nom de Titan-Millevaux. Bref, je lui raconte avoir également été suivi, lors d’un voyage à l’intérieur d’un WereWorld, par ce que je pense être un Horla. Une espèce de serpent fait d’ombre, de plumes et d’herbe. J’ai confié le WereWorld à un cafard travaillant en lien avec un groupe de Soars. Ils affirment combattre eux aussi l’Entropie mais au moins l’un d’entre eux joue un double jeu dans le sens où il veut mettre à mal le système de castes des Soars. Je lui explique aussi qu’une rumeur sur le Net affirme que Black Rain mettrait au point une opération militaire et que je soupçonne le chef d’être au courant. Aussi, je crains que ma vision concernant sa mort ne soit liée à cette activité là. Ne sachant pas si ma vision est une vision du passé ou du futur, il y a peut-être encore une chance de sauver notre chef. Alors, je demande à Corso si notre chef est encore de ce monde. Mais, à ma grande surprise, il refuse de me répondre. J’insiste, en vain. Je ne comprends pas ce qu’il veut me cacher. Bon, qu’il s’occupe au moins de mon bras et me débarrasse de ce truc.
    Corso sort alors de son sac du désinfectant, du fil, un bistouri mais aussi quelques runes. Il se lance alors dans un mix de rituel magique et d’intervention chirurgicale. Je ne sais pas ce qui fait le plus mal entre la lame du scalpel ou les réactions de la mycose qui s’accroche littéralement à mon bras. Corso ne dit rien quand j’avale de grande goulées d’alcool. En vérité, l’intervention ne dure que quelques minutes mais cela m’a semblé beaucoup plus long. Je suis crevé et j’ai vraiment très très mal au bras. Mais au moins, la mycose n’est plus là et le zona non plus.
    Le zona ! L’ossuaire ! Je préviens Corso qu’il faut y retourner au plus vite. Je songe d’ailleurs qu’il y a peut-être là-bas une rune Hshl. Et si le chef est mort mais que son corps a disparu, c’est peut-être par-là qu’on l’a évacué. Il faut absolument y aller. Corso m’aide à me relever. Je comprends qu’il ne me dira rien mais, au moins, il va venir avec moi.

    Et alors qu’on allait sortir de chez moi, j’ai une idée. Et si, au lieu de prendre le risque de se faire repérer, voire pire, à l’ossuaire, on utilisait les runes de Corso pour faire un repérage depuis la dimension du Voyeur ? Corso demeure impassible mais ne s’y oppose pas. J’ai l’impression qu’il pense que ce n’est pas une bonne idée mais qu’il s’en fiche puisque c’est moi qui irais dans la dimension du Voyeur. S’il se souvenait que nous sommes amis, il tenterait sans doute de m’en dissuader.
    Corso prépare son espèce de pentacle et commence à disposer les runes. Il me demande ensuite sous la « protection » de quel ancien je préfère me placer. Je n’en ai aucune idée mais comme tout ça ressemble de plus en plus à une histoire de fou, je choisis Xel’lolath. Corso effectue ensuite les diverses phases du rituel et un petit scorpion vert à trois pattes apparaît. Il se réfugie alors rapidement à l’autre bout de l’appart afin de ne pas se trouver dans l’aire d’explosion de la créature. Un flash de lumière m’aveugle. Quand j’ouvre les yeux, tout est en noir et blanc.

« J’pense qu’on devrait pas enterrer les morts.
La terre les dévore ou les vomit.
On devrait pas faire de messe non plus.
Çà les fait revenir. »

    Qui a dit ça ?! Je regarde autour de moi. Il n’y a personne. Je suis dans un sous-sol. Il n’y a plus un bruit. Je ne sais pas pourquoi mais je suis soudain pris de panique à l’idée de tomber sur quelque chose de… mort ! Je suis pourtant venu ici pour observer un ossuaire et, peut-être, trouver le cadavre de mon chef de service. Mais, est-ce à cause de cette voix que je viens d’entendre, la perspective de tomber sur quelque chose de mort me remplit d’effroi. Pourtant, il va bien falloir que j’avance et trouve une fenêtre sur l’ossuaire.
    À mesure que j’avance dans l’éblouissante obscurité de ce monde en négatif, je me rends compte que je dois être dans le sous-sol d’un bâtiment en ruine. Ça et là, les murs envahis par la mousse se sont écroulés et je vois de la terre et des racines. Plein d’une soudaine angoisse dont je ne saisis pas l’origine, je m’attends, à tout moment, à tomber sur une fenêtre sur l’ossuaire. Je n’ai qu’une peur, c’est que là, ces os prennent vie ou que le cadavre du chef reprenne vie lui aussi et s’en prenne à moi. Il ne m’aime pas, je le sais. Il est déjà si difficile de contenir ses inimitiés quand on est vivant, mais comment contenir ses pulsions quand on est mort ? Corso y arrive mais ce n’est pas un mort comme les autres.
    Ces sous-sols sont obscurs. Mais dans ce monde en négatif, j’y vois plutôt bien. Je cherche une fenêtre ou une porte d’où je pourrais espionner notre monde. Je cherche aussi une rune Hshl et, pourquoi pas, un passage vers l’ossuaire ou ailleurs. La dimension du Voyeur offre des fenêtres vers les autres mondes mais, après tout, une fenêtre, ça se brise. Alors ?
    Alors, c’est bien ça ! Corso n’a pas été assez loin dans son exploration. Il s’est contenté d’espionner les autres mondes, un peu comme Lewis-Maria se contente de violer les mémoires des pensionnaires de son petit zoo. Mais, partout où il y a une fenêtre, il y a aussi un accès vers un ailleurs. D’ici, je ne peux pas seulement observer, je peux aussi me déplacer. Il n’y a évidemment aucun moyen de vérifier cette hypothèse mais, en l’absence de rune Hshl autour de moi, j’en viens à me demander si cette dimension n’est pas une rune en soi. Et en cela, elle sera donc une formidable porte vers ailleurs, vers partout. Est-il vraiment possible que Corso l’ignore ? Ou alors, n’est-ce qu’une folie inspirée par Xel’lolath ? Et si cette angoisse soudaine pour la putréfaction était aussi une blague que me ferait la divinité de la folie ?
    Je finis quand même par trouver une ouverture sur l’ossuaire. Je commence par observer tous ces éléments de décoration taillés dans des os humains. Je m’attends à les voir bouger, s’assembler en une créature monstrueuse et se diriger vers moi mais il n’en est rien. Pourtant, il me semble quand même percevoir un tressaillement, une vibration. Je reste prudent et observe. Je me penche, à la recherche du corps du chef. Il y a bien un mort ici, mais ce n’est pas mon chef. D’ici, je ne le reconnais pas mais je reconnais quand même cette silhouette. Pas de doute, c’est un Soar. Trevor ? Oui ! Que fait-il là ? Pourquoi fait-il mentir ma vision ? L’espace d’un instant, je me surprends à penser que Trevor et le chef sont en réalité la même personne. Existe-t-il un sortilège qui aurait permis au Soar de prendre l’apparence du chef et diriger notre cellule de Black Rain ? Les Soars peuvent-ils faire ça ? Dis-moi, ROHUM. Et ROHUM me dit que non. Les Soars peuvent projeter des visions dans la tête de leurs cibles mais générer une telle illusion et la faire durer, c’est trop dur. Alors, s’agit-il d’une forme dénaturée de la magie Soar ? Après tout, Trevor est un dissident par rapport à son peuple. Mais tout cela n’est peut-être là encore qu’une folie inspirée par Xel’lolath.
    Je détourne le regard. Je ferme les yeux et réfléchis. Je ne suis plus sûr du tout de pouvoir me fier à mes sens ni à ma raison. Tout cela a-t-il encore le moindre sens ? Et si j’acceptais l’idée que les plans secrets de Black Rain le restent ? Et si j’acceptais l’idée de ne plus me préoccuper de cette rumeur colportée par NeinUnd sur le Net ? Et si je faisais tout simplement mon job et rien de plus ? Mais quel est mon job ? Quelle est ma mission ? Recueillir des données relatives au meurtre de l’Hommonde. Combattre l’Entropie sous toutes ses formes, qu’il s’agisse d’Antéros ou des Horlas issus de Millevaux. Millevaux, la dimension du Voyeur est une forêt ou au moins elle a été réduite en ruine par la forêt. Cette dimension est rongée par Millevaux et peuplée de Horlas. Je ne l’entends pas mais je sais que quelque chose ricane dans l’ombre. Non, c’est l’ombre elle-même qui ricane. Et elle se moque d’autant plus de moi que c’est moi qui l’ai attiré en invoquant ROHUM. Le serpent d’ombre, d’herbe et de plumes a retrouvé ma trace. Ce truc va me bouffer. Est-ce que la lance du type en vert peut m’aider ? Aucune idée ! Je ne veux pas prendre le risque. Je regarde à nouveau dans l’ossuaire et cherche une rune Hshl. Je la vois ! Il y a donc un portail de l’autre côté. Vers où ? Je m’en fous !
    Je brise la fenêtre entre la dimension du Voyeur et l’ossuaire. Une fois de l’autre côté, c’est à toute vitesse que je cherche, au hasard un portail. J’espère juste être plus rapide que le Horla. Je tâtonne les murs et trouve. Je saute !

    Où suis-je ? Quel est ce monde ? Est-ce une faculté propre aux Mouches, je n’en sais rien mais j’ai comme une compréhension instinctive de cet endroit. Peut-être que je suis déjà venu mais que je ne m’en rappelle pas. Je sais que c’est un monde plein de vie. Ici, les proies ne manquent pas. On trouve facilement de la nourriture. Il y a des humains, ou du moins une forme de vie qui y ressemble. Ne souffrant pas de la faim, elle s’est développée pour vivre en paix. Il y a des villages et des villes. L’artisanat est mieux vu que la guerre. La dextérité et la finesse sont mieux considérées que la force brute. On admire plus quelqu’un pour le raffinement de son art que pour sa brutalité et les relations d’entre-aide et d’amitié l’emportent sur les rivalités. On dirait que je suis tombé dans un monde plutôt sympa. J’espère ne pas le pourrir en y attirant ce Horla d’ombre.

    Et je découvris alors que j’avais une vie dans ce petit monde idéal. J’y suis connu comme un agriculteur avisé. On me connaît. On me respecte. J’ai des amis. Louis-Marie, l’éleveur et Ange l’apothicaire. Tout le monde ici vit en bonne intelligence. Il n’y a pas de guerre entre clan. Le taux de criminalité frôle le zéro. Personne n’a jamais entendu parlé d’Internet ou de téléphone portable mais tout le monde semble s’en moquer éperdument. C’est une sorte d’univers médiéval fantastique, fantastique non pas parce qu’il y aurait des créatures magiques ou des sorciers mais fantastique parce qu’on dirait bien qu’il a évolué en ignorant tout de la guerre et de la bêtise. Que donnera ce monde dans cinq ou six siècles ?
    Les gens d’ici ont bien vu que quelque chose clochait avec moi. J’ai expliqué avoir été dans les bois et ne me rappeler que d’une chute sur la tête. Cela a suffit à Ange pour me diagnostiquer une amnésie et tout le monde est aux petits soins, souhaitant que je recouvre la mémoire au plus vite. Une crainte toutefois ne me quitte pas, que le Horla, serpent d’ombre, de plumes et d’herbe ne m’ait suivi. Si oui, on pourra bien dire que j’ai introduit le ver dans la pomme.
    Et déjà les ennuis arrivent. Une partie de mes réserves viennent de partir en fumée. Ou plutôt, en pourriture. En une seule nuit, personne ne sait comment, la majeure partie de mes réserves a pourri. Je ne peux voir là que l’influence du Horla. Il est bien là. Il m’a suivi et il semble bien décidé à me pourrir la vie au possible.
    Les conséquences de cette « sorcellerie » ne se font pas attendre. Malgré le soutien de mes amis, certains s’inquiètent pour leurs propres réserves de nourriture. Ils craignent que le même mal ne les frappe et ils m’en tiennent pour responsable. Mon amnésie m’interdit de leur opposer quelque argument valable que ce soit et, dans mon dos, on se demande ce qu’il m’est vraiment arrivé dans les bois. Ma position est clairement menacée. Ce petit paradis n’en est un que tant que tout va bien. En cas de problème, je crois comprendre qu’ils sont ici prêts à tous les extrêmes. Ils n’hésiteront pas à s’amputer d’un membre gangrené.
    Toutefois, mes « vrais » amis me restent fidèles. Louis-Marie me propose une alliance commerciale de circonstance afin de redonner confiance au reste de la population. Le contrat qu’il me propose est honnête. Il ne profite pas de la situation. Et qu’il négocie ce contrat avec moi montrera aux autres que lui, au moins, n’a pas peur d’une contamination de son troupeau par mes stocks. Je l’en remercie. Mais, malgré ça, j’ai peur que le Horla ne se lance dans une attaque plus directe.
    La peur que ce Horla ne s’en prenne à ce monde qui avait l’air si charmant avant que j’arrive me met mal à l’aise. Aussi, alors que je repère une rune Hshl en me promenant dans les bois, je me mets en quête de trouver un passage vers… n’importe où en espérant que le Horla m’y suive…

    Quel est ce nouveau monde ? On dirait une ville abandonnée. Il fait sombre. L’air est humide. Parfois, les murs effondrés font place à des plaques de métal ou du grillage. C’est pareil pour le sol. Alors, le grillage laisse apparaître de profonde abysses. Je fouille mes poches. On dirait que j’ai récupéré mon arme. Et j’ai aussi fait le plein de munitions.
    J’erre dans ces rues sans trop savoir où je vais. Je perçois au loin, parfois, des ombres bizarres et je préfère ne pas m’approcher. J’entends des bruits étranges aussi et des cris. Je rase les murs, l’arme au poing. Puis, je le vois, Corso. Il erre là, lui aussi. Je l’appelle. Il me reconnaît et court vers moi. J’ai beau savoir que ce n’est pas le Corso de mon monde d’origine, ça me fait plaisir de le voir. Je lui explique être arrivé ici en empruntant un passage près d’une rune Hshl. Je lui explique avoir fui un Horla. Je lui dis aussi que je ne sais pas où je suis. Lui non plus ne sait pas vraiment où il est. Il a seulement répondu à l’appel de cette ville : Silent Hill. La ville est déserte, uniquement peuplée de créatures bizarres lui rappelant de mauvais souvenirs. Je lui propose de rester avec moi. Évidemment, il accepte.
    Dans le brouillard, une ombre au loin finit par se dessiner. On dirait une femme. Elle titube. J’accélère, mais Corso me retient. Il lui paraît plus prudent de ne pas se précipiter. Il a eu une très mauvaise surprise. Il laisse échapper un nom : Edes. Ça ne me dit rien. Je n’insiste pas. J’avance quand même. Je reconnais la Reine. Que fait-elle ici ? De loin, à la voir comme ça, on dirait qu’elle est blessée. Je la rattrape et me rends compte qu’elle est pire que blessée. Elle ne ressemble plus vraiment à la Reine, non. Elle est nue. Ou plutôt, on dirait qu’elle est recouverte d’une seconde couche de peau flasque et translucide qui masque ses traits et les détails de son corps. Il n’y a qu’une  seule ouverture, au niveau de son sexe d’où s’échappe un tentacule verdâtre. Qu’est-ce que cette saloperie ? Je la braque avec mon arme. Pour autant, elle ne me menace pas. Je crois qu’elle ne sait même pas que je suis là, coincée dans cette seconde peau. Corso me rattrape et me demande si je la reconnais. Oui, évidemment mais… Je sens la pression de sa main sur mon épaule. Il doit se dire que ce serait un acte charitable de l’abattre mais je ne peux m’y résoudre. A-t-on un but dans ce monde ? Corso pense que oui mais il ne le connaît pas.
    Une sirène se fait entendre. La silhouette de Corso s’efface. La Reine s’agite sur elle-même puis disparaît elle aussi. Et autour de moi, tout n’est plus que métal rouillé. Et quelque chose dans ma tête me dit que tout cela est un formidable mensonge. Que ce monde est un mensonge. Mais de quel monde s’agit-il ? De celui que je viens de quitter ou de celui où je viens d’arriver ?
    Et en parlant d’arriver, qu’est-ce que c’est que ce truc qui arrive vers moi ? Un cafard géant ! Sur deux pattes ! Il n’a pas l’air hostile. Lewis-Maria, sauf qu’il n’est pas à l’intérieur d’un de ses hôtes. Il se passe quelque chose de bizarre. Autour de lui, une araignée ne cesse de tisser une toile suintant un liquide vert. Et plus il s’approche, plus j’ai l’impression que le cafard bouge bizarrement. Ces gestes sont saccadés. J’ai même l’impression, par moment, qu’il clignote ou qu’il se téléporte sur des distances courtes. Pourtant, comme pour le Reine, je n’ai pas l’impression que ce monstre me veuille du mal.
    Le cafard s’approche et semble rire. Enfin, je crois que ce cliquetis de touche de vieille machine à écrire est une sorte de rire. Avant que je ne puisse faire quoi que ce soit, il est tout près de moi et me prend par les épaules. Il m’entraîne avec lui. Nous marchons dans les rues métalliques et rouillées de cette nouvelle version de Silent Hill. Je lui demande ce que je fiche ici. Il me regarde avec ce que je crois être un regard lourd de sens. Il me dit que je suis quelqu’un d’intelligent, de réfléchi, que c’est là une de mes qualités principales et qu’elle me sauvera la vie. Je dois, affirme-t-il, continuer à me poser des questions car ce sont les réponses que je trouverai, les plus capillotractées soient-elles, qui me permettront de me sortir de cette spirales d’illusions et arriver, peut-être, à une sorte de réalité. On est à Silent Hill parce qu’on a des choses à se reprocher, me dit-il. On a tous quelque chose sur la conscience. Et quand c’est trop lourd, Silent Hill nous appelle et nous donne l’occasion d’y réfléchir et d’alléger un peu notre fardeau… ou de mourir. On a le choix.
    Loin de moi l’idée de penser que je suis irréprochable mais je n’ai entendu aucun appel. Je suis arrivé ici par hasard en empruntant un passage à proximité d’une rune Hshl. Dans ce cas, me dit le cafard, Silent Hill n’est pas la fin de mon voyage. Ce n’est qu’une étape. Et le but de ma visite ici ne serait donc, pour l’instant, que de trouver la sortie. Mais, aucun doute selon lui, un jour la ville m’appellera. Alors, il me laisse là et repart dans le brouillard.
    Je reprends mon errance dans ce Silent Hill altéré où tout n’est que métal rouillé. Et je tombe sur une nouvelle scène complètement dingue. C’est Corso que je vois se battre, ou plutôt se débattre, avec une femme. Une jeune femme blonde. Elle a l’air complètement dingue. Elle a des ailes dans le dos. Mais pas des ailes d’oiseau. Ses ailes sont faites de bois et de feuilles. Et elles saignent. Au début, je n’arrivais pas à déterminer qui avait le dessus mais vu la tournure des événements, c’est clair que Corso l’emporte. Mais il est en train de l’emporter d’une façon qui ne me convient pas du tout puisqu’il est en train de déshabiller son adversaire. Je sors mon flingue et, sans vouloir faire de mauvais jeu de mot, tire un coup en l’air. Corso s’arrête immédiatement. Il a l’air effrayé. Je sais que ce n’était pas dans son intention d’aller aussi loin. Il n’est pas comme ça. Qu’est-ce qui a pu le pousser à de tels actes ? Subit-il lui aussi l’influence de Xel’lolath ? Choisir le dieu de la folie pour invoquer le petit monstre ouvrant les portes de la dimension du Voyeur était peut-être la plus grosse connerie de la journée. Pourtant, dans ce chaos, je me surprends à garder mon sang-froid. Je ne possède rien. Je n’ai que ce que je suis. Et je suis, parait-il, un homme avisé, réfléchi et doté d’une solide volonté. C’est le moment de faire la preuve de tout ça. Je m’approche de mon ami tout en rangeant mon arme. La femme – l’ange ? – à côté de lui se rhabille et arbore un air dédaigneux. Elle s’appelle Edes, me dit-il. Et, comme lui, c’est un ange. Et, comme lui, elle a été abandonnée quand Dieu a fui Shub-Niggurath et Millevaux. Je crois qu’il y a une confusion. Ce n’est pas mon Corso. Je ne comprends rien à ce qu’il me raconte. Mon Corso est un mort-vivant, pas un ange. Et Dieu n’a pas fui face à Millevaux puisque Millevaux n’a pas envahi notre monde et que Dieu… n’existe pas. C’est un autre Corso, venant d’un autre monde, qui me prend pour un autre Haze. Je lui mens. Je lui dis que je sais, que je comprends. Je tente de l’apaiser pendant que la femme, cette Edes, reprend une certaine contenance tout en nous regardant avec méfiance. Corso se sent mal après ce qu’il a fait à Edes. Il veut lui demander pardon, il me dit. Mais il n’ose pas la regarder. Il me parle. Il déverse toute sa culpabilité sur moi comme si elle n’était pas là. C’est lui qui parle et c’est moi qui la regarde. Je ne sais absolument pas comment ils en sont arrivés là tous les deux mais j’espère qu’elle va lui pardonner. Même si ce qu’il s’apprêtait à faire est impardonnable. Je me rappelle ce que Lewis-Maria m’a dit au sujet de Silent Hill et ce Corso en a gros sur la conscience. Cette scène a certainement déjà eu lieu quelque part et aucun Haze n’était là pour l’arrêter. Pauvre fille…
    Et soudain, la terre se met à trembler ! Les plaques de métal constituant le sol se tordent et se fendent. À travers, de la lave commence à s’écouler. Corso et la femme restent immobiles, figés. Elle a l’air apaisée. Corso voudrait bouger mais quelque chose le retient. On dirait que sa culpabilité le retient aimanté aux plaques d’acier. Il lutte contre lui-même pour échapper à cette coulée de lave qui a déjà atteint Edes dont les ailes commencent à se consumer. Corso est toujours immobile. Les traits de son visage trahissent sa lutte intérieure. Il pourrait bouger et s’enfuir s’il le voulait vraiment. Il veut vivre mais il sait qu’il ne le mérite pas. Sa mort va être horrible. Alors je sors mon arme et abrège ses souffrances.
    Je cours. Je repense aux mots du cafard. Normalement, on arrive à Silent Hill après avoir fait quelque chose de salement dégueulasse, comme ce que Corso a fait à cette Edes. Mais là, j’ai l’impression d’avoir fait quelque chose de dégueulasse après être arrivé. Même Silent Hill déconne quand il s’agit de moi. Je dois me tirer d’ici avant que la lave me rattrape. Je finis par déceler une rune Hshl. Vers quelle réalité ce passage va-t-il m’emmener ? Réalité, ce mot a-t-il encore un sens ? Les mondes s’enchaînent et s’enchaînent. Mon point de départ est-il vraiment la réalité ? Et si ce n’était qu’une étape dans le grand voyage de quelqu’un d’autre ? Moi, je n’aurais finalement fait que prendre le train en marche. Un trou dans un mur. Des chaînes en barrent le passage. Il y a même un cadenas. Mais cet ensemble est suffisamment lâche pour que je puisse passer. Il n’y a là aucune difficulté. C’est sans doute une métaphore…
    Je rampe dans ce souterrain, cet espèce d’égout. Au bout d’un moment, je finis presque par me sentir à l’aise là-dedans, comme un rat, comme un cafard.

    « On pense à moi ? »

    Lewis-Maria ! Que fait-il ici ? Il m’attendait, il dit. Et moi, je lui dis que je pensais que ce trou allait me conduire vers un nouveau monde. Et c’est le cas, il me le confirme. Lui aussi pense que j’ai fait une connerie en choisissant Xel’lolath mais il pense aussi que j’ai ce qu’il faut de volonté pour garder l’esprit droit dans les situations les plus tordues. Il pense que j’ai un don pour la rationalisation, un don pour faire sens. Et c’est ce don qui me permet de ne pas craquer et de m’en sortir. C’est un don précieux, il me dit. Je dois le conserver et m’en servir. Et avant de me libérer le passage, il me dit quand même qu’il n’est pas sûr que j’ai bien agi avec Corso mais il se garde bien de me dire ce que, selon lui, j’aurais dû faire. Là, il m’agace. Je me faufile vers un nouveau monde barjo et je l’entends ricaner derrière moi.
    Je ne sais pas dans quel monde je vais débarquer mais j’espère quand même avoir réussi à semer le Horla qui me poursuivait. Puisse-t-il brûler à Silent Hill. Ça aura au moins servi à ça !

    Oh merde ! Pas la peine de me demander où je suis. Je suis dans Millevaux. Tout ça pour finalement atterrir dans la forêt maudite, en plein cœur de l’avatar de Shub-Niggurath, du domaine des Horlas, du Horla que je cherche à fuir. Ce monde n’est pas rongé par l’Entropie, il est l’Entropie qui ronge les mondes.
    Je suis à l’entrée d’un bunker envahi comme il se doit par la végétation. D’épaisses racines percent le béton et le lierre court partout sur les murs. Le soleil se couche et une tempête se prépare. Le destin me tend la perche. Je vais devoir me jeter dans la gueule de ce loup. Je fais un pas et m’arrête. J’ai l’impression d’oublier quelque chose de très important mais je ne sais absolument pas quoi. Est-ce l’influence de cette succession de sauts entre les mondes ? Est-ce l’influence de cette forêt ? J’ai l’impression que ma mémoire est devenue un gruyère. Ou plutôt, que c’est moi qui suis devenu un gruyère. J’ai l’impression d’être plein de trous. On dit que les voyages nous enrichissent mais mes voyages me donnent plutôt l’impression d’avoir laissé à chaque fois un petit bout de moi. Je ne sais plus vraiment d’où je viens. Si, la RIM, l’ossuaire de la Zona. Mais je me souviens à peine de ce que j’y faisais. Je me rappelle vaguement avoir eu une vision du chef, mort. Je me rappelle de l’éventualité selon laquelle Black Rain monterait une opération armée contre l’Entropie dans le dos même de ses agents. Je me rappelle qu’on m’avait oublié à Black Rain et que je ne savais pas pourquoi. Puis, le tourbillon des mondes. Et maintenant, le pire des mondes où je pouvais tomber. Les égouts du multivers. Millevaux !
    Je ne suis pas un gruyère. Je suis une ruine. Comme ce bunker, je tiens bon mais je suis érodé par la tempête et envahi par Millevaux. Le bunker est concrètement envahi par la végétation. Moi, c’est à l’intérieur. Millevaux me ronge. Et à travers elle, c’est toute l’Entropie qui me consume. Antéros m’a menti. Il a abusé de moi dans tous les sens du terme. Quand j’ai accepté son marché dégueulasse, j’ai cru qu’il allait laisser notre réalité en paix mais c’était faux. En fait, il m’a contaminé. Il m’a pourri de l’intérieur. Ce bunker, c’est moi. Enfin, je veux que ce soit moi. Je veux être ce qui tient bon alors même que les éléments se déchaînent contre lui. Mais, si je rentre dans ce bunker, c’est que je vais rentrer en moi-même. Que vais-je trouver ?
    Le vent souffle fort. La pluie commence à tomber. Je prends une profonde respiration. J’entre.
    À l’intérieur, j’entends le bourdonnement des mouches. Je souris. Je suis une Mouche. Une mouche à merde, un fouille-merde. Mais là, je crains que ces mouches ne soient occupées par un sinistre cadavres. Un corps mort repose dans un coin, un coin de ma mémoire ? Je repense au chef que j’ai vu dans ma vision. Et au Soar aussi que j’ai trouvé dans l’ossuaire. S’agissait-il vraiment de Trevor ? Trevor-l’homme-porc, ça rime. Je m’approche. Bien que très ressemblant, ce cadavre n’est pas humain. Ni Soar. Qu’est-ce que c’est que ce truc ? On dirait un… cafard ? Lewis-Maria ? Mais avec un truc en plus. On dirait que, par parties, il a été redessiné par Giger ou Druillet. Je compte cinq tuyaux à l’aspect biomécanique sortant de son abdomen. Et de ces tuyaux dégoulinent… de la viande. Des saucisses de viande. Et je vois les mouches se nourrir de cette viande pourrie. Et comme je suis une mouche, je me vois me nourrir de cette viande pourrie. Cette image s’imprime dans mon crane et me file la nausée. Qu’est-ce que ça veut dire ? Je recule. J’ai vraiment la gerbe. Je me réfugie dans un coin et vomis tout ce que je peux. C’est à dire pas grand chose finalement puisque je ne sais plus de quand date mon dernier repas. Je secoue la tête pour chasser cette image de mon esprit. Je me retourne vers le cadavre du cafard. Et je me vois encore, à quatre pattes, en train de bouffer les saucisses sortant des tuyaux biomécaniques du cafard. Je vomis de nouveau. Dehors, la tempête fait rage. Je ne peux pas rester là, ni sortir. Je m’enfonce…
    Et si cette vision m’avait lancé un message ? C’est vrai que je ne sais plus depuis combien de temps je n’ai rien mangé. Et là, j’ai faim. Ce n’est pas seulement ma tête, mémoire ou mon être qui se vide. C’est aussi mon estomac. Et, très concrètement, je n’ai rien à me mettre sous la dent. Pour autant, je ne peux pas me résoudre à faire demi-tour pour me nourrir de ces saucisses de cafard. Impossible ! Je crois que je préférerais… En fait, je ne sais pas ce que je préférerais. Mais j’ai de plus en plus le sentiment, alors que je m’enfonce dans ce bunker, que je me désagrège, autant physiquement que moralement. Vais-je devenir un nouveau cadavre dont se repaîtront les mouches ?
    Je crois avoir percé le secret, le but de toute cette histoire. Me perdre ! Il s’agit de me perdre. L’amnésie me concernant qui a frappé Black Rain ne doit rien au hasard. C’était le début. Le début de ma perdition. Perdu aux yeux de l’organisation qui m’emploie, je me suis jeté à corps perdu dans cette quête de mémoire. Savoir quoi ou qui leur avait fait perdre la mémoire. Leur faire retrouver la mémoire. Revenir dans leur mémoire. Retrouver ma place dans l’organisation. Ma place dans l’histoire. Et je me suis perdu moi-même. Perdu dans une succession de mondes. J’ai finalement perdu des bribes de moi-même à force de glisser d’un monde à l’autre. Des bribes de mémoires. J’y laisse maintenant ma santé physique et même mentale. Je me suis perdu dans les réalités et je me perds maintenant dans cette métaphore de moi-même qu’est ce bunker envahi par Millevaux. La végétation s’est répandue autant à l’intérieur qu’à l’extérieur du bunker comme de moi-même. Dehors, la tempête fait rage. Et dedans, c’est le noir, des ténèbres gardées par le cadavre d’un cafard. Et moi, dans tout ça, je continues à réfléchir. Je tourne en rond à la recherche d’un quelconque sens à tout ça et je crois que je suis arrivé au bout de ce dont je suis capable. Je n’ai plus rien à part cette lance que m’a donné l’homme peint en vert. Je sais à peine qui je suis. Je ne sais plus trop si je suis la mouche qui dévore le corps du cafard ou le cafard qui se fait dévorer par les mouches. Je ne suis plus chez moi. Je suis dans un monde maudit. Je suis perdu entre les mondes, perdu en moi-même. Je me désagrège lentement. Et alors que j’ai l’impression de me perdre et de filer droit vers le néant et l’oubli je me dis que… j’ai oublié !
    J’arrive au fond de moi-même. Là, dans le noir, je sens une paroi molle, souple. À travers, je perçois un peu de lumière. Je repense à Fight Club, ce moment du film où le personnage joué par Norton se retrouve dans sa caverne intérieure et où un pingouin lui dit « Glisse ! »
    Alors, je glisse moi aussi… Un léger Vertige me fait chanceler et… Et je passe, encore une fois, de l’autre côté.

    Une foule ! Une foule m’acclame ! Où suis-je ?
    J’ai la tête en bas. Je suis scotché à ce qui semble être le sommet d’une vaste sphère de métal. En hauteur, ou en bas, je ne sais pas, une foule bizarroïde d’êtres mutants et foutraques hurlent. Certains hurlent mon nom. D’autres hurlent ceux de Corso et Lewis-Maria. D’autres encore acclament la Reine. Trevor est là, lui aussi. On est tous là. Enfin, presque… Presque, non dans le sens où il manquerait un de mes compagnons mais plus dans le sens où chacun de mes compagnons est presque celui que je connais.
    La foule crie soudain plus fort. Une porte s’ouvre. Le Horla d’ombre, d’herbe et de plumes ! Mais en plus grand. Tellement plus grand ! On va tous crever !

Commentaires de Thomas :

A. Peut-on avoir un lien vers les rêves d’Anton Vandenberg ?

B. Pour avoir un aperçu du Millevaux d’Afrique Noire, voir le compte-rendu de partie d’Inflorenza Afromilval.

C. On n’a plus de nouvelles de la Reine ?

D. « Elle inclurait Corso bien sûr mais peut-être, aussi, Lewis-Maria. Ce cafard n’est peut-être pas aussi pourri qu’il en a l’air. »
Un homme-mouche, un ange et un homme-cafard. On n’est pas loin de l’équipe des Gardiens de la Galaxie 🙂

E. Si l’homme-cafard a le pouvoir d’explorer les mémoires, ça peut faire de lui quelqu’un d’assez puissant dans Millevaux, car là-bas, la mémoire c’est le pouvoir 🙂

F. Le fait que les agents de Black Rain oublient notre héros alors qu’il est toujours dans les registres ressemble fort au syndrome de l’oubli de Millevaux : une attaque dirigée ?

G. L’histoire de cet agent flanqué de sa mycose intelligente commence à ressembler à un buddy movie 🙂

H. « Je vois… une forêt… et un arbre aux branches calcinées. Quand j’en fais le tour, je vois un miroir incrusté dans le tronc. »
J’aime beaucoup l’image.

I. « À mesure que j’avance dans l’éblouissante obscurité de ce monde en négatif » :
L’ossuaire est un passage vers les forêts limbiques, elles-même je suppose un nœud vers Millevaux ?

J. « Je ne l’entends pas mais je sais que quelque chose ricane dans l’ombre. Non, c’est l’ombre elle-même qui ricane. »
J’adore 🙂

K. Comment tu génères les différents mondes que visite la Mouche ?

L. « Elle est nue. Ou plutôt, on dirait qu’elle est recouverte d’une seconde couche de peau flasque et translucide qui masque ses traits et les détails de son corps. Il n’y a qu’une  seule ouverture, au niveau de son sexe d’où s’échappe un tentacule verdâtre. »
Très sympa cette description. Elle te vient d’où ?
De façon générale, tu as un jeu de rôle pour générer du Silent Hill, ou ça te vient juste de ta culture du jeu vidéo ? Je précise au passage, que ces aspects techniques m’intéressent de plus en plus, car je projette de plus en plus sérieusement d’écrire un roman ou une série de romans Millevaux en me servant de jeux de rôles comme base d’écriture, ce que tu fais déjà depuis un moment en somme.
[Note, février 2022 : un de ces romans a déjà été écrit, Dans le Mufle des Vosges, voir ici article Le jeu de rôle, un outil pour l’écriture de roman]

M. « Mais, si je rentre dans ce bunker, c’est que je vais rentrer en moi-même. Que vais-je trouver ? »
Très intéressant que la Mouche, dans son voyage dans le multivers, débouche dans une entrée de Millevaux qui est aussi une entrée sur son propre inconscient.

N. « La foule crie soudain plus fort. Une porte s’ouvre. Le Horla d’ombre, d’herbe et de plumes ! Mais en plus grand. Tellement plus grand ! On va tous crever ! »
Très sympa la fin en cliffhanger !

O. Peux-tu m’expliquer ce qui vient de The Good Society ? Peut-être le premier univers idyllique dans lequel débarque la Mouche ?

Réponse de Damien :

A. En fait, il n’y a pas un lien particulier, il les poste sur sa page FB.

B. Merci ^^

C. Alors ça dépend où tu en es. Ce perso aura finalement joué un rôle plus important que celui auquel je pensais au départ mais elle aura aussi fini… bizarrement ^^

D. Je n’y avais pas pensé 0_0 avec une pincée de Millevaux on a un Groot du feu de dieu !

E. A condition qu’il y ait encore quelque chose à se rappeler dans la tête de celui dont il pille les souvenirs mais… ça pourrait le faire oui de jouer les races de la Crasses dans Millevaux.

F. Ça, c’est dans le cadre d’une sorte de Vertige Logique. En fait, plutôt que de faire un personnage qui aurait oublié j’ai fait un monde qui aurait oublié le personnage. Et là, je l’ai limité à Black Rain.

G. cela aurait pu mieux tourner ^^

H. Typiquement, c’est le genre de scène issue d’une pioche de mot-clé ^^ mais je trouve que ça rend bien alors je continue ^^

I. J’aurais tendance à dire que l’ossuaire est un passage vers… un peu n’importe où. En vérité, rien n’est vraiment tranché, définitif ni gravé dans le marbre à ce sujet.

J. De rien ^^

K. Au pif ! C’est vraiment selon l’intuition, ce qui me vient à l’esprit à ce moment là ou suite à un tirage de mots-clé.

L. Pour Silent Hill, j’utilise l’aide de jeu écrite par Remy Broknpxl. C’est vraiment bien foutu et c’est topable à partir d’ici
    On m’a dit aussi que mes CR ressemblait à des fanfics mais ce n’en est pas. Cette impression vient de ce que j’écris pas tout ce qui est technique. Je n’écris que l’histoire, pas les jets de D ou les tirages de cartes comme je l’ai fait pour un Millevaux justement. On est pas du tout obligé de jouer en solo comme ça. On peut juste se faire l’histoire dans sa tête sans prendre aucune note. Après tout, quand je jouais en groupe, je n’en prenais quasiment jamais. Mais pour moi, en solo, l’écrit remplace l’oral. Mais je me suis dit qu’un jour je me ferai une partie sans prendre de note justement, sans PC ni rien du tout. Ça me fera bizarre ^^

M. D’une part, j’aime bien faire de Millevaux un élément récurrent de mes parties, même si c’est juste anecdotique. L’air de rien, c’est là, j’aime bien. Et puis, ce que j’aime bien aussi dans le fait de jouer à partir de mots-clé, en mode cut-up et en faisant du méta-jeu, c’est la possibilité que ça offre de se prendre la tête pour faire sens. Tout ou presque devient symbolique et j’aime bien me casser la tête avec tout ça. C’est ce qui me manquait dans les parties tradi. En solo, je suis servi ^^

N. Pour être franc, je ne bosse pas du tout la forme de mes CR. Je ne les relis pas, c’est « brut » quoi. Donc, si quelque chose rend bien… c’est vraiment un coup de bol ^^

O. J’ai bien aimé la structure narrative de ce jeu, son alternance de scène entre une résolution d’action, les ragots, la réputation et l’écriture d’une lettre. Avec le solo, je m’intéresse de plus en plus aux jeu dont les règles ne servent pas tant à simuler les actions des personnages qu’à construire un récit bien particulier. The Wicked One est intéressant pour ça aussi et je m’en inspire pour Mantra.

Réponse de Thomas :

E. On pourrait imaginer que le Cafard arrive à retrouver les souvenirs enfouis… Mais tout simplement, le peu de souvenirs qu’il peut piller ici et là fait de lui quelqu’un de riche. Et donc de puissant.

M. Puisque tu aimes le jeu symbolique, tu es mûr pour La Clef des Nuages. J’ignore comment adapter ce jeu en duo vers le solo, mais je suis sûr que tu trouverais comment faire 🙂

Damien :

E. Cela pourrait être drôle s’il avait accès à des souvenirs que l’hôte a oublié.

M.  Et hop ! Dans mes favs !

Un commentaire sur “La Poubelle du Multivers

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