[Dans le mufle des Vosges] 56. La curée

LA CURÉE

Le dernier épisode du roman-feuilleton Millevaux ! L’équivalent de 400 pages ! Un immense merci d’avoir suivi cette épopée post-folklorique pendant tout ce temps ! Je serai ravi de connaître vos impressions sur ce premier jet !

(temps de lecture : 7 minutes)

Joué / écrit le 21/05/2021

Le jeu principal utilisé : Bois-Saule, jeu de rôle solo pour vagabonder dans les ténèbres sauvages de Millevaux

N.B. : Les personnages et les faits sont fictifs.

Le projet : Dans le mufle des Vosges, un roman-feuilleton Millevaux et une expédition d’exorcisme dans le terroir de l’apocalypse.

Précision : ces feuilletons sont des premiers jets, donc beaucoup de coquilles demeurent. Merci pour votre compréhension.

Avertissement : contenu sensible (voir détail après l’image)

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Paul Delaroche, domaine public

Contenu sensible : nudité, mutilation, tuerie

Passage précédent :

55. La rafle
Un acte grave coincé entre deux rêveries folles. (temps de lecture :  7 minutes)

L’histoire :

Vingt-Neuf de Descendres

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S/T, par Myrkur, du black métal avec un chant féminin cristallin et nordique, une élégie qui souffle le froid et la glace.

C’est avec dégoût que je découvre la vraie raison d’être de ce journal. Tout me conduisait à rendre compte du misérable rôle que j’allais jouer dans cette tragédie.

Tout le récit précédent n’était donc là que pour conduire les historiens aux lignes qui vont suivre, que j’ai temps de peine à coucher sur le papier, serrant mon calame à m’en faire saigner les paumes, conscient cependant qu’aucun stigmate ne viendra apaiser ou compenser l’horreur dont je fus complice.

Augure voulait se battre. Mais je l’en ai dissuadé. J’ai soupesé vingt fois l’opinel dans ma main, et j’ai jugé que nous n’étions pas de taille. Je lui ai dit de se cacher dans les ravines, la yourte n’était pas un bon refuge.

J’ai fait ce que j’ai cru bon de faire. J’ai repris ma robe de religieuse et je suis allé voir Moretti.

J’ai traversé le Moulin aux Bois alors que le hameau se couvrait d’un blanc pur. Il neigeait enfin. Quelle ironie !

J’ai trouvé l’inquisiteur à l’église. Comme je l’avais pressenti, il préparait le procès des Corax. Alors je me suis proposé comme avocat de la défense.

Cette parodie a duré jusqu’à la nuit-brune. Je m’attendais… A quoi m’attendais-je ? Je m’attendais à avoir mes chances. J’avais ma passion pour moi, je pouvais témoigner de l’aide qu’Euphrasie nous avait apporté, je pouvais témoigner que les corbeaux avaient vaincu la Mère Truie. Je pouvais témoigner qu’ils avaient une âme humaine.

Je m’attendais à ce que ma rage parle pour moi, parle pour eux.

C’est une épreuve que j’ai vécu à moitié absent, hanté par les réminiscences des rêves qui m’obsèdent depuis que j’ai connu la chiffonnière, ces fièvres nocturnes, les échos des horreurs dites sur moi, et la matin chaque réveil, fourbu, des plumes noires dans mon lit.

L’église empestait la fiente de pigeon, alors même que ceux-ci avaient été tués par les corbeaux depuis belle lurette, s’est-on bien empressé de me le rappeler. On entendait le merle redire la messe en bruit de fond. L’endroit n’appartenait déjà plus aux humains.

J’avais comme l’impression d’être prisonnier d’une boucle temporelle, les minutes du procès duraient des heures.

Au fur et à mesure que je plaidais, sachant à peine ce que je disais, les lianes rampantes du trouble croissaient dans mon esprit. Je sentais dans mes propres tréfonds que tout ceci était un piège, et je m’échinais à en deviner la nature.

L’inquisiteur poursuivait sa procédure, sans se fatiguer ni perdre mon calme, et je sentais bien que je n’avais aucun sang-froid, et que ma colère ne convainquait personne.

Ils ont fait témoigner les vingt prisonniers, les hommes, les femmes, les enfants.
« Est-il vrai qu’au jour de votre naissance, vous héritez de la mémoire de vos parents, et avec celle-ci, la mémoire des parents de vos parents, et ainsi de suite sur des générations ? », leur demanda Moretti.

Ils jouèrent la carte de la transparence, et racontèrent tout ce qu’ils avaient enregistré, l’arbre généalogique mémoriel qui peuplait leurs crânes, ils avaient des anecdotes très vives sur leurs arrières-grands-parents et arrière-arrière-grands-parents, en fait ils remontaient jusqu’au temps d’apparition de leur race, juste après la catastrophe qui sonna le triomphe de la forêt et la chute de la race humaine.

« Ainsi donc, vous avez volé la mémoire des humains ! », clama l’inquisiteur.

Mais je n’en arrivais pas à la même conclusion. Je tus mon désarroi, car il n’apporterait rien à mon camp.

Toutes ces mémoires…

Elle se contredisaient.

Comme si le passé n’était que fiction. Même pour eux.

Le jury délibéra. Attendu que les prisonniers n’avaient pas participé à la destruction des germes, il retint l’acquittement.

En gage de bonne volonté, l’inquisiteur relâcha Sœur Robert. Elle se jeta dans mes bras. Elle était devenue toute sèche, mais son âme avait tenu bon. Nous sortîmes sous la neige, un frai d’étoiles dans les ténèbres.

J’ai cru m’en tirer à bon compte. J’ai même remercié le Vieux, Jésus-Cuit et l’Esprit-Chou

J’ai cru avoir fait le bon choix.

Quelle sottise !

Trente de Descendres

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Hyperion, par Krallice, un black metal spatial et instrumental, lumineux, intense et habité.

La faim est l’arme du malin

La nourriture est péché

Ne pas manger

Contempler dans le miroir

La maigreur de mon corps

Une victoire

Ce sont ses pensées qui me venaient à l’esprit alors que nu, dans la yourte, j’inspectais mon corps avec la glace qui servait à Champo pour se raser.

C’est ainsi que m’a surpris Augure, tapant à la porte sous forme corbelle, croassant de toutes ses forces. Je lui ai ouvert sans prendre la peine de me vêtir. Aussitôt, elle se transforma en humaine, brutale fleur de chair en éclosion accélérée.

« Il faut que tu viennes au village ! Tout de suite ! »

Elle était nue. Elle était plus belle que je ne serai jamais. Elle m’a fixé avec une intensité qui m’a brisé l’âme. Puis elle s’est retransformé en corbelle et a fait volte à tire-d’aile.

En toute hâte, j’ai repris les habits de Champo, et un manteau pour Augure.

Dehors, la sente qui partait depuis les yourtes à travers la sylve jusqu’au Moulin aux Bois était immaculée, escompté les molles traces de mon retour aigre-doux de la veille, et les empreintes des serres de la chevêchette à la recherche des tunnels de campagnols sous la neige.

J’ai couru comme j’avais je ne l’ai fait, je tombais dans la neige, je me relevais, mes os étaient comme du verre et mon ventre était un gouffre brûlant.

Avant d’aller plus loin, je dois préciser une chose. Je voudrais reparler de la Bernadette. Il a dit à plusieurs reprises vouloir nous aider, mais hormis la confrontation avec le fils Soubise aux Feugnottes, elle n’en avait rien fait. Elle s’était juste vanté, elle avait prise de force mon amie la Sœur Jacqueline, et quoiqu’elle puisse dire de l’amour qu’il existait entre elles, et quelle bénédiction soit-elle que la (re)venue au monde de Raymond, je lui en voudrai toujours.
Mais elle m’a quand même aidé. En me confiant la jusquiame.

Quand je suis arrivée au pied de l’église, il faisait un vent à décorner les cocus, charriant la neige su bien qu’on n’y voyait qu’à peine. Et malgré cela, tous les villageois étaient réunis sur le parvis. Une estrade avait été montée pour que personne ne loupe une miette du spectacle.

Enchaînés et encordés les uns aux autres, les prisonniers de Fontenoy. Le premier d’entre eux était monté sur l’estrade. Un soudard lui tenait les bras sur un billot. Et un autre, encagoulé, portait une hache de bûcheron. Les chasseurs, Nono Élie en tête, encadraient les condamnés. Au premier rang, l’Onquin Mouchotte savourait d’assister à la curée.

Le Sibylle Henriquet et la Mélie Tieutieu étaient parmi les curieux. L’horreur se lisait sur eux.

Cette merdre humaine de Moretti. Il avait trahi sa parole, et trahi les procédures mêmes du tribunal inquisitorial.

« Hommes-corbeaux ! Vous êtes accusés d’être l’engeance du Malin. Vous avez causé la ruine de ce village. Il est temps de recevoir votre juste châtiment ! »

J’avais avisé Augure derrière un hêtre, je lui ai donné le manteau, et elle a couru se mêler à la foule avec moi.

Le maire Fréchin a fendu la masse des badauds comme un sanglier force un barrage. « Arrêtez tout de suite ce carnage, au nom de la loi ! »
Mais ça n’a pas suffi. Les chasseurs l’ont accablé de coups de crosse, et celui qu’on croyait invincible s’est retrouvé à terre. Le Nono Élie jubilait. Il se voyait bien être le prochain maire.

« Qu’on leur coupe les ailes ! »

L’homme sur le billot hurla, implora grâce. C’était impossible d’y voir un corbeau. C’était juste un gars moustachu en chemise traditionnelle vosgienne. Tout au plus avait-il ce regard dur et ce nez aquilin qu’on pourrait attribuer à ceux de sa race.

Je me tournai vers Augure, et je n’entendis qu’un battement d’aile. Déjà, elle retombait, nue sur l’estrade, pour combattre auprès des siens.

La hache est tombée, tranchant net le bras du supplicié. Et déjà elle remontait. Le Nono Élie a braqué sa carabine sur Augure.

J’ai vu comment tout cela allait finir. Alors, foutu pour foutu…

J’ai sorti mon journal de ma besace. Je l’ai ouvert. J’ai pris la jusquiame séchée et je l’ai enfourné dans ma bouche. C’était la première fois que je mangeais autre chose que de l’hostie.

Ce qui s’est passé ensuite est indescriptible.

Je me rappelle juste de la douleur, la grêle de coups qu’on m’a porté. Mais ça finit toujours par partir. On finit toujours par s’y habituer.

Je me souviens avoir frappé, sans même savoir qui je visais, sans savoir faire la différence entre ma lame et mon poing, j’ai frappé à m’en briser chaque jointure.

Il y a eu un vol massif de corbeaux, à recouvrir le ciel.

Le clocher s’est écroulé.

Il me semble que j’ai survécu juste parce que mon histoire voulait être racontée.

C’est ainsi qu’ils sont morts.

Moretti.

Et ses soudards.

Le Nono Élie.

Et l’Onquin Mouchotte.

C’est ainsi qu’Augure a pu s’envoler avec les siens.

Et moi de vivre avec le regret d’avoir le cœur trop sec pour l’avoir aimé.

Je suis resté aux Voivres.

Sœur Robert attend les enfants, c’est le jour de l’école.

Un homme avec un blouson élimé et une casquette de travers tient une corde à nœud pour guider les mômes soir et matin à travers la forêt. Son visage, buriné par le temps. Les yeux en amande et la barbe de trois jours. Il tire de sa lippe brûlée une dernière taffe de sa cigarette de foin.

C’est moi. C’est qui j’ai décidé de devenir.

Le monde ne s’effondre pas mais se rétrécit, toutes nos perspectives de fuite dans l’espace et dans le temps s’obstruent. Pourtant, l’espoir perce-neige

[L’histoire ne se termine pas. Ainsi finit le carnet mémographique de Sœur Marie-des-Eaux. Les dernières pages ont été arrachées.]

Lexique :

Le lexique est maintenant centralisé dans un article mis à jour à chaque épisode.

Décompte de mots (pour le récit) :
Pour cet épisode : 1813
Total : 99533

Système d’écriture

Retrouvez ici mon système d’écriture. Je le mets à jour au fur et à mesure.

Feuilles de personnages / Objectifs des PNJ :

Voir cet article

3 commentaires sur “[Dans le mufle des Vosges] 56. La curée

  1. Commentaire de Claude Féry : « Ce fut un plaisir renouvelé à chaque épisode que de découvrir ce roman feuilleton.
    Malgré la tonalité sombre qui caractérise l’ensemble, de fulgurantes beautés ont émergées et rejaillies sur la noirceur de ces Millevaliens que tu nous a fait découvrir.
    J’ai beaucoup aimé l’ancrage au terroir et les détails du quotidien Millevalien.
    Un très beau roman tout simplement.
    Merci Thomas ! »

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