[Dans le mufle des Vosges] 34. L’Enfer

L’ENFER

Plongée au cœur du Jugement Dernier !

(temps de lecture : 7 minutes)

Joué / écrit le 05/10/2020

Le jeu principal utilisé : Inflorenza, héroïsme, martyre et décadence dans l’enfer forestier de Millevaux

N.B. : Les personnages et les faits sont fictifs.

Le projet : Dans le mufle des Vosges, un roman-feuilleton Millevaux et une expédition d’exorcisme dans le terroir de l’apocalypse

Précision : ces feuilletons sont des premiers jets, donc beaucoup de coquilles demeurent. Merci pour votre compréhension.

Avertissement : contenu sensible (voir détail après l’image)

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La pièce de 75 du lieutenant Warnier à Xertigny. Dessin de Georges Mangin (14 ans en 1940), fait de mémoire en 1965

Contenu sensible : guerre, grossophobie, mutilation

Passage précédent :

33. Le Purgatoire
La troupe d’exorcistes se rend enfin compte dans quel type de guépier elle est tombée. Retour du roman-feuilleton après trois mois d’interruption ! (temps de lecture : 7 minutes)

L’histoire :

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Créon, par Rorcal. Le métal noir de l’Apocalypse.

Et pour faire écho à ce bruit d’outre-tombe, les cloches de l’église sonnèrent à toute volée. Le Père Benoît et la Sœur Marie-des-Eaux mirent un temps à analyser ces harmonies qu’ils n’avaient jamais entendus auparavant et qui leur faisaient dresser les cheveux sur la tête.

« Une partie des cloches sonnent le tocsin. », constata le Père Benoît.
« … Et l’autre partie sonne le glas », acheva la Sœur Marie-des-Eaux.

Emergeant du vallon sur la route bitumée, deux engins de métal firent leurs apparitions dans les vrombissements et les pétarades. La Madeleine et le Père Benoît en tombèrent presque le cul par terre à la vue de ces machines du futur. La Sœur Marie-des-Eaux sentit une résonnance avec ses revoyottes, quand il fut l’amant d’un horla, à Douaumont.

« Un side-car et un char d’assaut… », siffla-t-il.

Warnier et sa douzaine d’hommes se désintéressèrent totalement des gens d’église.

« Chargez… Obus ! »

La pièce de 75 trembla dans tous les sens. Le prêtre se jetta à terre, se couvrit les oreilles et ferma les yeux.
Les français donnèrent de la mitraillette sans compter les munitions. Frappé de plein fouet, le char s’arrêta net. Noire comme le founet du bouc, une colonne de fumée s’en échappa.

Les hommes de Warnier poussèrent des hurlements de joie. Qui s’étouffa vite dans leur gorge à la vue d’un grand oiseau qui assombrissait le ciel. Un avion allemand.

Et sortant des bois comme surgis de tous ses terriers, les silhouettes noires des fantassins allemands déferlèrent.

La Madeleine vit que cet assaut avait fait basculer Sœur Marie-des-Eaux de religieuse à guerrière. Son visage avait des crispations de gorgone, elle cherchait à troquer sa béquille contre une mitraillette. La Madeleine la tira par le bras : « Fuyons ! Notre place n’est pas ici !

En l’espace de quelques secondes, le roulement de toutes les balles fusant de part et d’autres avait pris une ampleur de jugement dernier.
Ta-ta-ta-ta-ta-ta-ta-ta-ta-ta !
Le Père Benoît, victime d’un choc existentiel, était cloué au sol. Un servant de la pièce a un hurlement de bête, un tir lui a emporté la moitié du visage ! Un autre s’écroule dans un bruit de pierre !

Warnier se tourne vers eux. Son œil et sa joue sont criblés d’impacts. Il est hébété, hors du monde. La Madeleine voit clairement une balle lui traverser le bras. Le cavalier agit dans un état de conscience automatique. Il se fait un garrot avec la courroie en cuir de son porte-carte.

« On doit rester ! Il faut les protéger de cet enfer !, grolle le novice.
– Il n’y a rien à faire pour eux ! Ils sont déjà morts ! Il n’y a plus que nous ! Sauvons notre peau ! Sauvons-nous les uns les autres !, réplique la fermière.
– Pourquoi on est venus là ? J’aurais dû être plus prudent…, pleure le prêtre.
– Vous êtes venus ici pour moi, vingts rats ! Pour me protéger ! Je refuse que vous mourriez ici à cause de moi ! Vous entendez ? Alors vous allez m’écouter et fuir ! Je vous l’ordonne ! On doit se réfugier à l’église ! C’est là où se trouve le refuge et où se trouvent les réponses !, cria la Madeleine.
– Elle a raison ! C’est à l’église qu’il faut aller ! Alors bouge ton gros cul maintenant ! », vrombirent les mouches dans les oreilles du prêtre.

Autour d’eux, il y a une immense variété de bruits, mais on ne perçoit plus que les basses du pillonnage.

Les chevaux trottinent dans les cercles de leurs longes. Ils ont perdu l’esprit. Du sang coule de leurs corps chauds comme la mort.

« Lutin… »

Warnier titubait vers son cheval. Ses forces l’abandonnaient peu à peu alors que la bataille ne faisait que commencer. Les fantassins boches dévalaient des Granges Richard, certains se faisaient faucher, mais les autres se jetaient derrière les rochers ou les arbres et ajustaient de mieux en mieux leurs tirs. La poignée de français qui restait en état de se battre était recroquevillée derrière la barricade, et alors même qu’ils persévéraient dans les rafales et les obus, la défaite était inscrite dans chacun de leurs gestes.

Des feux de paille et de branches volaient tout autour.

Ce fut d’abord en le saisissant à bras-le-corps que la Madeleine parvint à faire reculer la Sœur Marie-des-Eaux. Le Père Benoît rampait. Puis à contre-cœur, le novice prit appui sur sa béquille et suivit le mouvement de retraite.
Le prêtre se releva avec peine, comme d’entre les morts, mais les trajectoires rasantes des balles le poussèrent vite à la course. La Sœur Marie-des-Eaux claudiquait. Derrière eux, une explosion balaya le paysage dans une puanteur de chair et de cordite.

Alors, le prêtre comprit qu’on ne pouvait pas se passer de lui et il empoigna le novice. La Madeleine lui attrappa es pieds et ils emportèrent ainsi le paquet, courant vers le bourg en évitant les rues pour leur préférer le couvert de la lisière.

La fuite vers l’église leur fut lourde de pensées autonomes en grelons dans leur crâne.

La Madeleine :
Je voulais comprendre quelle était ta place. Mais je n’en ai pas. Je me sentais liée à ces deux exorcistes. Mais je causerai leur malheur, il faut que je m’en sépare.

Le Père Benoît :
Pour moi, le diable était mêlé à tout ça. Mais en fait, il n’y a ici que des hommes, qui fabriquent leur propre enfer. Je croyais que j’avais manqué de prudence… Au contraire ! Je suis lâche !

La Sœur Marie-des-Eaux :
Je veux protéger tout le monde… Et je n’arrive à protéger personne ! Quel gâchis ! Essaie au moins d’apprendre quelque chose sur toi dans cet endroit qui cumule tous les passés…

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The Divine Punishment, par Diamanda Galas, l’incantation sorcière à son pinacle.

L’opinel du novice vint à bout de la serrure et ils purent entrer dans l’église. Une odeur de suaire en carossait tout l’intérieur. Les huit vitraux à l’effigie des saints vosgiens jouaient une cérémonie de couleurs hors-naturelles. On se sentait ici comme au cœur d’un tronc où s’était agglutiné une résine d’époques. Aucun des sons de l’extérieurs ne parvenait plus jusqu’à eux. Ils étaient seuls au monde. Et pourtant comme observés.

Ils plongèrent les doigts dans le bénitier et se signèrent, non par respect mais par crainte.

Un fil de laine coulait entre les bancs vers l’autel.

« Le fil… C’est ici que Sainte-Walburge a lancé par sa pelote, guidée par le Vieux. Elle a construit l’église là où elle s’est arrêtée, expliqua le Père Benoît.
– Bzzzt… C’est bien ce que nous pensions… Il faut suivre le fil, murmurèrent les mouches.
– Vous avez dit quelque chose ?, demanda la Sœur Marie-des-Eaux.
– Non, rien… Ou plutôt… Les réponses sont au bout de ce fil.
– Alors, allons-y !
– Je n’en ai pas vraiment envie. Je commence à penser que toute vérité n’est pas bonne à connaître.

Vous plaisantez ! On n’a pas fait tout ce chemin pour rien ! Moi aussi je me sens concerné par ce que cet endroit pourrait me dire.
– Non… Non. Quelqu’un nous manipule, qui enquête sur une énigme métaphysique pour le simple plaisir de l’intellect. Mais nous, nous sommes des mortels de chair et de sang et nos crânes ne sont pas assez solides pour supporter toutes les révélations.
– Il a raison, Marie, intervint la Madeleine. Je vous ai attiré dans l’église au sujet de ces questions, mais je voulais avant tout chercher un abri. Mais je sens que cet endroit n’est ni un abri, ni un lieu de sage conseil.
– On était trois personnes formées aux forêts limbiques : comment on a pu se paumer à ce point ?, insista le novice.
– Personne ne possède la carte de soi-même. », conclut le prêtre.

La Sœur Marie-des-Eaux pencha la tête de côté. Le fil descendait dans une trappe ouverte vers la crypte. Une pesanteur des plus extrêmes s’imprima sur sa rétine.

Elle allait faire un pas en avant. Le Père Benoît la pris dans ses bras. Un instant, il devint ce qu’il était au fond de lui. Un ours bienveillant. Et le novice ne savait pas du tout quoi faire dans ces circonstances. Alors, il s’abandonna à l’étreinte, les yeux mouillés.

« Je ne sais pas tout de ce que t’a dit Euphrasie, mais j’en devine assez. Elle savait bien des choses. C’était une mémomancienne et une non-humaine. Elle t’a expliqué des choses sur le monde et sur toi-même que tu n’arrives pas à digérer. Mais si tu crois que tu iras mieux après être descendue là-dedans, tu te trompes. La connaissance n’est pas l’apaisement. Reste avec nous, Marie. J’ai… besoin de toi. Pour me débarasser de ma propre curiosité.

Il lui expliqua ce qu’il attendait d’elle et elle acquiesça.

Le prêtre s’assit sur un banc et la Madeleine s’assit derrière, pour le tenir par les épaules aussi fermement qu’il serait nécessaire. La Sœur Marie-des-Eaux le dévisagea ; il avait l’impression de découvrir une nouvelle personne. Il trempa son opinel dans l’eau du bénitier. Puis passa la lame au feu d’un briquet.

Pour contenir son effroit, la Madeleine ne se contenta pas de serrer les bras du prêtre, elle y enfonça ses ongles jusqu’aux muscles, et elle priait à voix haute :
« Notre Père, qui êtes si vieux,
As-tu vraiment fait de ton mieux ?
Car sur la Terre et dans les cieux,
Tes anges n’aiment pas devenir vieux… »

Le novice savait ce qu’il allait à faire et ne se déroba. Il planta l’opinel dans le bras. Alors que le prêtre boualait comme un cochon le soir de la fête du boudin, le novice entailla et entailla, retirant le carré de peau qu’on lui avait désigné.

De la plaie sanguinolente, trois mouches s’envolèrent.

« Merci… » fit le prêtre à son bourreau.

C’est alors qu’un projectile enflammé éclata un vitrail !

Lexique :

Le lexique est maintenant centralisé dans un article mis à jour à chaque épisode.

Décompte de mots (pour le récit) :
Pour cet épisode : 1777
Total :  64399

Système d’écriture

Retrouvez ici mon système d’écriture. Je le mets à jour au fur et à mesure.

Feuilles de personnages / Objectifs des PNJ :

Voir cet article

Épisode suivant :

35.Millevosges
Les dés sont tellement cruels ! (temps de lecture : 6 mn)

2 commentaires sur “[Dans le mufle des Vosges] 34. L’Enfer

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