[Dans le mufle des Vosges] 33. Au purgatoire

AU PURGATOIRE

La troupe d’exorcistes se rend enfin compte dans quel type de guépier elle est tombée. Retour du roman-feuilleton après trois mois d’interruption !

(temps de lecture : 7 minutes)

Joué / écrit le 28/09/20

Jeu principal utilisé : Écheveuille, un jeu de rôle tout en un pour s’égarer dans l’infini des forêts de Millevaux en solitaire comme à plusieurs.

N.B. : Les personnages et les faits sont fictifs.

Le projet : Dans le mufle des Vosges, u roman-feuilleton Millevaux et une expédition d’exorcisme dans le terroir de l’apocalypse

Précision : ces feuilletons sont des premiers jets, donc beaucoup de coquilles demeurent. Merci pour votre compréhension.

Avertissement : contenu sensible (voir détail après l’image)

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Gerrit Burow, cc-by, sur flickr

Contenu sensible : aucun

Passage précédent :

32. L’envoûtement au noir
Pour cette suite du séjour à Xertigny, test de mon projet de bac à sable profond Écheveuille, avec Inflorenza comme système de résolution. Or, les dés ont provoqué une issue des plus tragiques !

L’histoire :

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Ancient Lights, par Ancient Lights, du stoner-drone mélodique des plus ritualistes pour une enfoncée enfumée dans les forêts limbiques.

S’ensuivit un silence de plomb qui pesa pendant longtemps. On n’y voyait plus goutte dans la chemine, car au-dehors la presque-nuit étendait ses drapés sur les cimes. Brisant le recueillement, le cri de l’horfraie, l’oiseau-psychopompe, glaça le sang de ceux qui ne l’avaient pas encore assez froid.

« Il faut faire quelque chose des corps. », risqua la Madeleine.
La Sœur Marie-des-Eaux était prostré sur le carrelage, enserrant toujours le corps du corbeau.
« Je veux qu’on enterre Euphrasie.
– Elle n’était ni chrétienne… ni humaine. », souffla le Père Benoît.
Le novice lui décocha un regard où plus rien ne transparaissait de la vertu d’obéissance demandée par sa condition. Le prêtre recula.
« En fait, peu importe vos scrupules, précisa la Madeleine. Il leur faut des rites funéraires menés dans la dignité et dans le respect. Sans quoi… elles reviendront. Si vous voyez ce que je veux dire.
– Je vois que vous ne me laissez pas le choix, conclut le Père Benoît. Dans ce cas, Madeleine, aidez-moi à porter la Mémère. Je vais mettre les restes du Pépère dans ce sac. Nous allons au cimetière. »

Ils firent tout le chemin en rasant l’orée de la forêt. Ils n’avaient plus du tout envie de frayer avec les habitants de Xertigny, car les pires conjectures à leur sujet se bousculaient dans leurs têtes.

Là-bas, dans cette nécropole démesurée, la lune gibbeuse leur donna un semblant de réponse. Personne n’entretenait les lieux, l’endroit était la proie des broussailles et des digitales. La Mémère et le Pépère Peutot avaient déjà une tombe à leur nom, et leurs dates de décès était mentionnée.

Ils passèrent un moment à regarder les dates sur les tombes quand la couche de lichen permettait encore de les lire, mais la révélation était si vertigineuse qu’ils finirent par abandonner.

Ils ouvrirent la stèle de la tombe Peutot. Les cercueils étaient ouverts et vides.

Le Père Benoît célébra une petit messe. La Sœur Marie-des-Eaux était effondré dans la prière. La Madeleine, quant à elle, fixait le prêtre, elle semblait étudier son visage. Les reflets de la ligne soulignaient les écailles et les suppurations sur la face et les mains de la fermière.

De loin en loin, parcourant les allées comme en pays conquis, les fanions grêles des feux-follets.

On remit les époux Peutot dans leurs bières, non sans avoir cloué la Mémère d’un pieu au cœur.

Le Père Benoît creusa un petit trou, où la Sœur Marie-des-Eaux enfouit le corbeau.
« À défaut de cercueil, il lui faut un nid. »
Alors à grands coups d’opinel, il coupa les longs cheveux qui encadraient son visage au supplice. Ils tombèrent en pluie sur le corps de son aimée. Elle remit sa coiffe sur les restes hirsutes de sa toison.
Une dernière larme, une dernière prière, un dernière pelletée, et l’Euphrasie fut en terre.

« Tu ne méritais pas de finir en ces lieux. Pour nous avoir guidés, voilà ce qui t’est arrivé. Quelle malheur de mourir au purgatoire !
– Comment avons-nous pu échouer là ?, s’interrogea le Père Benoît. Elle avait pourtant l’air de savoir ce qu’elle faisait !
– Peut-être que la Mère Truie nous a maléficiés à distance. », conclut la Madeleine.

Un déchirement creva les nuages, quelque chose d’une rumeur de torrent qui roulait à travers les arbres, impossible de savoir si c’était tout proche ou si ça mugissait du fond de l’espace.

« Qu’est-ce qui grolle comme ça ?
– C’est peut-être un orage…
– Moi, ça me rappelle autre chose. Quelque chose de pire que l’orage.
– On peut pas rester dormir à la belle étoile dans ces conditions.
– Mais je refuse qu’on retourne chez les Chassard. Ils me font trop penser à la Mémère Peutot.
– Alors on va trouver abri dans le Château des Brasseurs. »

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Sleeper, par Daniel Menche, un drone fait de bourdonnement et de résonnance, mélodique et sombre pour se faire happer par un voyage nocturne.

Ils coupèrent à travers bois pour éviter les noctambules et trouvèrent le Château environné d’une brise printanière. Le Père Benoît allait casser la vitre de la porte qui surplombait le double escalier, mais il la trouva ouverte. Quand il ouvrit, il trouva en face de lui un officier militaire dans un uniforme anachronique, assis dans le grand hall auprès d’un guéridon, avec juste une bougie pour révéler son visage, anxieux, regardant de tous côtés. Le carrelage était défoncé, les papiers peints déchirés. Tout indiquait l’abandon. Le soldat les tient aussitôt en respect avec son pistolet de service, mais abaissa son arme au constat qu’ils étaient des écclésiastiques.
« Qu’est-ce que vous faites là ?. » Des colonies de verrues constellaient ses mains.
« Je suis le Père Benoît, envoyé du diocèse de Saint-Dié. Nous cherchons asile pour cette femme, Madeleine Soubise.
– Vous êtes mal tombés. Ici, nous sommes en guerre. Je m’appelle R* et je suis chargé d’organiser les défenses. »
Visiblement, quelle que fut l’ampleur de sa tâche, il n’était pas à la hauteur. Il était dans un état de confusion nerveuse des plus totales.
– En guerre contre qui ?
– Contre les Allemands, pardi !
– Vous voulez dire contre les prussiens ?
– Les Schleus, les Boches, appelez-les comme vous voulez. La drôle de guerre est en train de tourner au vinaigre. Nous avons placé des pièces d’artillerie mais ils sont légion.
– Vous voulez dire que Xertigny va se faire encercler ?
– C’est probable. Il n’y a pas trente-six solutions pour fuir. Eventuellement, il faudrait explorer les souterrains du château. Il paraît que le réseau s’étend jusqu’aux limites de la ville. Ça ne vous tente pas ?
– Nâni, pas pour l’instant en tout cas. Nous voulons surtout vous demander le gîte. Peut-on dormir dans la serre que nous avons vu à l’arrière du château ?
– C’est vraiment dommage, j’aurais vraiment voulu savoir si ses souterrains constituaient une option. Mais bon, restez si vous voulez, le château est réquisitionné. Prenez vos aises.
– Une dernière question. Où sont les pièces d’artillerie dont vous parlez ?
– Près des Granges Richard, sur la colline qui surplomble la route de Bains. C’est du moins là que le Lieutenant Warnier les a déplacées.
– Bonne nuit, monsieur R*. Tâchez de trouver le repos.
– Plus personne ne se repose ici. Nous sommes tous en veille. »

Le Père Benoît avait choisi la serre pour plusieurs raisons. Il y trouva un tuyau d’arrosage pour se faire une toilette, et ils purent s’y barricader. Aucun n’avait envie d’être trop à portée de R*. Il fallait se méfier de tout le monde désormais.

En plein dans les replis de la grasse-nuit, le prêtre, qui avait pris le premier tour de garde, vit le hochement d’une lumière se vautrer sur les vitres. Il se tapit dans un massif de rosiers dégénérés, et essuya avec le revers de sa soutane pour mieux voir. C’était R*, avec tout son paquetage et quelques objets de valeurs sans doute dérobés au Château. Il s’aventurait dans l’arboretum, lanterne et revolver pointés.
« Je crois que nous avons affaire à un déserteur., murmura le Père Benoît.
– Il nous a appris quelques petites choses importantes avant de jouer la fille de l’air, répondirent les mouches. On dirait que cet endroit agrège plusieurs époques. Cela tend on confirmer que nous sommes au purgatoire. Nous nous rapprochons de notre cible. Demain, tu devras aller à l’église. Des réponses s’y trouveront sans doute.
– Taisez-vous, on va vous entendre. »

Il se rapprocha de la Madeleine pour voir si elle dormait encore. À la faveur de la lune percolant à travers la vitre, les croûtes de son visage n’étaient plus si horribles à voir ; une audace impressioniste.

« Qu’est-ce qui se passe ?, gromella-t-elle sur le ton du réveil impromptu.
– Chut… Laissons la Sœur Marie-des-Eaux dans ses rêves. Il en a besoin. J’ai vu R* déserter, mais nous n’avons pas besoin de lui.
– Vous en faites vraiment beaucoup pour moi.
– C’est normal.
– Je n’en vaux pas la peine.
– Je sais qu’on vous a éduquée à penser ainsi, mais vous avez tort. Vous êtes une belle personne et vous méritez qu’on se batte pour vous, comme vous vous êtes battue pour votre enfant. »
Son visage s’était approché du sien. Les odeurs de chair fermentée se mêlaient à la verdure de son haleine.
– Arrêtez. On dirait que vous me donnez le bon Vieux sans confession. Vous vous doutez pourtant à quel point je me suis compromise. Je ne suis pas digne de votre compassion et de votre amour.
– Si, vous l’êtes. »
Il était maintenant aussi près de son visage que de la grille d’un confessionnal. Il tendit la langue et sentit le goût salé de la sanie perlant d’un furoncle. Il lécha ses plaies, il se surprit à en aimer le goût.
La Madeleine se laissa faire un temps, son corps parcouru de frissons alors que le prêtre lapait les croûtes de ses joues.

Puis elle le repoussa. Sa tête tournait.
« Vous ne savez pas ce que vous faites. Je ne veux pas être celle qui vous détournera de la foi. »

Il alla se pelotonner dans les buissons de courges sauvages, ne trouvant aucun mot pour dire sa honte.

La Madeleine prit son tour de garde, qui consista plus ou moins à une forme d’atonie, à ruminer tout ce qui leur était arrivé et tout ce qui les attendait de plus horrible et bouleversant, face à quoi elle se sentait sans force et sans utilité, et ce qui lui restait c’était si peu, prendre soin des siens, qui était disparu, qui était gênant, qui était fou.

18 Juin 1940

Le jour les cueillit tôt, dès presqu-aube, et la serre était chaude comme un cocon. Dehors, il faisait beau. Le ciel était d’un bleu qui leur fut rarement, si jamais, donné de contempler. Cette teinte électrique et dense leur rappelait les absides des églises. On grapilla quelques légumes puis on se décida à aller observer la fameuse pièce d’artillerie des Granges Richard. Il fallait comprendre au mieux ce qui se passait à Xertigny pour déterminer si vraiment le lieu présentait des promesses d’asile pour la Madeleine.

Ils trouvèrent une poignée de soldats en casque attroupés autour d’un canon de l’âge d’or, un specimen moderne tels qu’ils n’en avaient jamais vu. Prétextant de bénir les barricades, le Père Benoît fut bien accueilli, et le Lieutenant Jacques Warnier, un cavalier droit dans des bottes, leur expliqua qu’il s’agissait d’une pièce de 75, ce qui ne les avança guère plus.

Warnier caressa son cheval Lutin. « Le pauvre n’est guère résistant, et nous avons parcouru les Vosges dans tous les sens. Il est fourbu. »

« J’ai écrit une lettre à mon épouse. Grâce au ciel, elle à l’abri dans le Morbihan. Je ne sais pas si mon courrier va lui parvenir. »

« Nous dînons debout, dans le bois, et on mange des conserves. »

« Les boches sont partout. Nos défenses sont complètement désorganisées. Mon père, je ne sais pas quoi penser de tout ce qui se passe. R* m’a dit qu’on se retrouverait pour le déjeuner, mais il n’a pas paru. Il aura de la chance s’il échappe au Conseil de Guerre ».

C’est alors qu’un raclement sourd stoppa net les conversations.

Ça venait de la route de Bains !

Lexique :

Le lexique est maintenant centralisé dans un article mis à jour à chaque épisode.

Décompte de mots (pour le récit) :
Pour cet épisode : 1920
Total :  62622

Système d’écriture

Retrouvez ici mon système d’écriture. Je le mets à jour au fur et à mesure.

Feuilles de personnages / Objectifs des PNJ :

Voir cet article

Épisode suivant :

34. L’Enfer
Plongée au cœur du Jugement Dernier ! (temps de lecture : 7 mn)

3 commentaires sur “[Dans le mufle des Vosges] 33. Au purgatoire

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