[Dans le mufle des Vosges] 23. Ces liens qu’on dilue

CES LIENS QU’ON DILUE

On dirait que vous avez réponse à tout et remède à tout.
– Pourtant face à ce qui nous attend, je n’ai ni réponse ni remède, mon Père.

Joué / écrit le 28/04/20

Jeu principal utilisé : Oriente, perdre ses repères en traversant la forêt de Millevaux

N.B. : Les personnages et les faits sont fictifs.

Le projet : Dans le mufle des Vosges, un roman-feuilleton Millevaux

Précision : ces feuilletons sont des premiers jets, donc beaucoup de coquilles demeurent. Merci pour votre compréhension.

Avertissement : contenu sensible (voir détail après l’image)

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Shawn Harquail, cc-by-nc, sur flickr

Contenu sensible : aucun

Passage précédent :

22. Le déluge
Premières étapes de l’exil jouées avec Oriente, frappées sous le sceau d’une pluie maudite et d’un climat de défiance mutuelle.

L’histoire :

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The Black Flux, par Virus, entre black metal à chant clair sous zéro absolu, post-punk solidifié et jazz martial, une longue incantation nihiliste et raffinée qui traverse la moelle.

« Qui a fait ça ?, demanda le Père Benoît ? Qui a maintenu les branches de cet arbre ?
– Qui donc ? Vous vous en doutez pourtant… Les païens, bien sûr. »

Une odeur de vase montait du sol. L’Euphrasie Pierron traversa le champ où ses sabots s’enfonçaient comme dans une éponge, et caressa l’écorce.

« Il y a des champignons intéressants à cueillir entre ses racines. »

Le Père Benoît, ne supportant plus l’idée qu’elle ne s’éloigne, s’aventura à son tour dans le champ avec le brancard. Madeleine et le Polyte furent bien obligés de suivre.

« Champo… C’est toi ? », susurra la Sœur Marie-des-Eaux.

Le guide avait émergé de derrière le hêtre. Son visage ne remuait pas, ses rides semblaient plus creusées qu’avant.

« Qu’est-ce que tu fais là ? Où étais-tu ?
– Perdu dans les sentiers.
– Dans quels sentiers ?
– Les sentiers de mes destins morts-nés.
– Où çà ?
– Dans la forêt des si-seulement.
– Qu’y as-tu vu ?
– Ces visages chéris qui me hantent.
– Qu’est-ce que tu veux ?
– Trouver une issue… »

Le novice chuta du brancard, rampa vers son ami, tendant les bras vers lui comme une araignée désarticulée.

« Champo… »

La Frazie lui coinça la main sous son sabot.

« N’y vas pas, petit… »

Et se tourna vers le sherpa :

« Par Jésus-Cuit, tu fuis ou je te recuis.
Par l’esprit-Chou rentre dans ton trou.
Au nom du Vieux, quitte ces lieux.
Et par la voix de tous les anges qui volent dans les forêt du Très-Haut, et en vertu de mes trois doigts croisés, je te chasse, apparition maligne, par cette griffe de loutre tu te reglisses sous les eaux, par mon crachat tu repars dans ton terrier, par ton regard tu arrêtes d’exister ! »

La mine de Champo se renfrogna, et il partit à reculons se musser derrière la largeur du tronc.

Le Père Benoît siffla :
« Se pourrait-il que je lui ai donné l’absolution trop tard ? Il erre dans les forêts limbiques ?
– C’est possible, conclut la chiffonnière. Ou alors c’est un horla qui a pris son apparence pour se nourrir sur nous. Dans tous les cas, on a assez traîné. Rechargez votre novice, mon père, nous repartons.
– Bande de salopards !, bouâla la Sœur Marie-des-Eaux. C’était lui, c’était Champo et vous l’avez chassé ! Il y a des places bien au chaud qui vous attendant en enfer !
– Il suffit, interrompit Père Benoît en la portant sur son dos pour la réinstaller de force. Nous reparlons plus tard de vos blasphèmes et de votre insoumission. Et pour ce qui est de savoir où se trouve l’enfer, bien malin celui qui en a la carte… »

La traversée de la Cense des Coupes se fit à travers une aube que cisaillait la pluie d’eau lourde, dans les effluves de champignons que le trop-plein éclate.

Pour conjurer le mauvais sort, le Père Benoît lut des extraits de sa Bible jusqu’au moment où il dut la ranger parce qu’elle partait en bouillie, et sa voix perça à peine le martèlement des gouttes :

« Car, encore sept jours, et je ferai pleuvoir sur la terre quarante jours et quarante nuits, et j’exterminerai de la face de la terre tous les êtres que j’ai faits. »

Les eaux grossirent et s’accrurent beaucoup sur la terre, et l’arche flotta sur la surface des eaux. 19  Les eaux grossirent de plus en plus, et toutes les hautes montagnes qui sont sous le ciel entier furent couvertes. Tout ce qui se mouvait sur la terre périt, tant les oiseaux que le bétail et les animaux, tout ce qui rampait sur la terre, et tous les hommes. »

« Ils sont morts, je le sais, ça ne fait pas de doute ; ils sont morts, car tout ce qui m’est extérieur est mort. »

« Au bout de quarante jours, Noé ouvrit la fenêtre qu’il avait faite à l’arche. Il lâcha le corbeau, qui sortit, partant et revenant, jusqu’à ce que les eaux eussent séché sur la terre. »

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Wandervogel des Waldes, par Lord Lovidicus, du dungeon-synth aux accents de folk médiéval, patient, nostalgique et atmosphérique.

L’averse faisait tellement de bruit que la Frazie Pierron dût bien frapper une vingtaine de fois à la porte de la Mélie Tieûtieû pour qu’elle vienne leur ouvrir.
« Whoit mon Vieux j’ai bien de la misère mais vous c’est encô pé ! Venez don ouar par ici, vous êtes puisés comme les chaussettes d’un garde-pêche ! Rentrez dedans, et clanchez bien la porte derrière vous qu’on soit pas inondés ! Et mettez des flappes à vos pieds !
– Qu’est-ce qui sent si bon par ici ?, demanda le Père Benoît, soudain ragaillardi.
– Vous avez ben schmiqué ! Whoit c’est ren du tout ! J’ai fait ma provision de beignets de râpées pour la semaine, mais ma foi vous arrivez à temps, vous aller les manger, j’en referai ! Et j’ai une tarte aux brimbelles sur le founet ! Et pis encô de la liqueur de bourgeons de sapins ! Et pis vous prendrez ben une petite lichette de vin rouge ! »

La Mélie Tieûtieû fut pleine de prévenance pour la Sœur Marie des Eaux qu’elle avait d’évidence en sympathie. Elle lui proposa cent fois de resservir, cent fois ce fut décliné.
Elle s’approcha de lui pour lui marmonner à l’oreille :
« il est bien goulafe votre curé de Saint-Dié, ça fait plaisir ! Comment il m’a bien margolé tout ça ! »

Le temps de la chicorée fut mis à profit pour le couâroil, parler de tout et de rien, évoquer les chers disparus, et enfin l’heure propice pour toute vosgienne de rappeler ses malheurs :
« C’est qu’on est cagneux, on tient plus debout et par ce temps mes rhumatismes ils dansent la soyotte dans mes os ! »
Cela fit sourire le novice, qui aimait à trouver des complices en douleur.

L’Euphrasie Pierron s’absenta pour aller quérir des simples et des petneilles dans les chênaies alentours, au milieu des ruines de Gremifontaine. Quand la Mélie Tieûtieû la sentit assez loin, elle se redressa sur sa chaise, resserra sur sa tasse ses mains pleines de taches, et fixa les exorcistes avec ses lunettes à double foyer. Son bec de lièvre tremblait :
 » Mais qu’est-ce qui vous prend don d’aller vous enterrer à Xertigny avec pour guide cette grande guéniche, ce camp-volant, qu’est tout juste bonne à repriser nos vieilles culottes ? Elle a vous dit quoi ? Qu’elle vient de Fieuzey, c’est pas vrai, elle vient de nulle part, ou alors du pétieu du monde, cette bonne amie du diable ! »

A son retour, la Frazie les trouva encô en train de couârer. Elle dit en tirer des coudes pour que ça reparte : « Faut pas se laisser ramuser par elle, il est l’heure d’y aller ! »

« Voilà, fit la Madeleine quand ils repartirent de chez la Mélie Tieûtieû, c’est pas dit qu’on recroise un villageois avant d’être arrivés. On vient de quitter le monde des vivants. »

C’était encô le crépuscule quand ils s’arrêtèrent mais on aurait juré qu’il faisait déjà nuit. La progression avait été des plus lentes, il n’y avait pour ainsi dire plus de sentier, c’était le royaume des hêtres, des saules et des bouleaux, et on ralentissait le pas pour éviter les cahots qui auraient fait se rentrer les os du novice les uns dans les autres. La Mélie Tieûtieû leur avait confié des toiles de jute, mais c’était déjà des serpillières.

La Madeleine reconnut à peine l’étang au pied de la côte Jeandin qui servait d’étape. C’était l’étang de la Bernerie, ils y étaient allé une fois pêcher des truites, mais là c’était presque devenu un lac. La masure qui leur servit d’abri protégeait à peine de l’eau, si bien qu’on échangeait régulièrement ses places pour que ce soit pas toujours les mêmes qui soient puisés. La Frazie cala des branches au-dessus des murs, alluma un feu et leur fit cuire le fruit de ses cueillettes, ce qui réchauffa un peu l’atmosphère, tant et si bien que le Père Benoît toléra qu’elle entame une veillée, et qu’elle récite un conte :

« Il porte toute une forêt sur sa tête

Son brame est une tornade

Couchant les arbres comme fétus

Immense l’emprise

Et la force

Du Dieu Cerf ! »

Les vagues du feu faisaient jouer les ombres sur ses sourcils, sa moustache et ses yeux ardents. La Sœur Marie-des-Eaux aurait juré que ceux-ci ne la quittaient jamais.

Le Polyte était tout ouïe, tout engourdi par les frissons de l’aventure.

Le Père Benoît pensa à les enjoindre de pas trop croire à tout ça, il savait bien le coût de ces croyances. Mais il préféra profiter de leur attention détournée pour couârer avec la Madeleine :

« Vous savez que je peux vous donner le sacrement de la confession si vous en avez besoin. »

La Madeleine se grattait une croûte quand il l’aborda. Elle se gratta plus fort. Le sang coula, et avec lui l’odeur de la peau à vif.

« J’ai l’âme en paix, je vous remercie.
– Madeleine, voyons. Je sais que c’est vous qui avez tué votre mari en le poussant dans la fosse à purin. C’est pour vous venger que vous vous êtes absentée l’autre jour.
– Nânni. Il a eu accident, c’est tout. Mon mari a toujours été maladroit. »

Les yeux du Père Benoît étaient plus délavés que l’étang. Les yeux d’un jugement qui monte sous les eaux de la tristesse et de la bienveillance.

C’est à la presque-nuit que s’ouvre la bouche des belles-de-nuit. La Frazie revint des marécages avec une pleine brassée de leurs pivots. « Pour vos crises de goûte, c’est souverain », fit-elle au Père Benoît avant de lui céder le tour de garde.
« On dirait que vous avez réponse à tout et remède à tout.
– Pourtant face à ce qui nous attend, je n’ai ni réponse ni remède, mon Père. »

Lexique :

Le lexique est maintenant centralisé dans un article mis à jour à chaque épisode.

Préparation :

A. Lors de l’épisode précédent, j’ai posé la question suivante : Question du jour  Comment les voyageurs font-ils pour ne pas céder à la paranoïa ?. J’ai eu cette réponse de Damien Lagauzère : Mais pourquoi ne pas succomber à la parano justement? ^^ Surtout si un Horla (ou autre chose) profitait de ces « cordes » qui tombent pour prendre l’apparence de feu Champo et réveiller quelques vieilles rancœurs ^^

J’ai mis en application sa suggestion retorse au tout début de cet épisode !

B. Pas d’exercice d’écriture de Draftquest ce jour car pendant le confinement, mes conditions d’écriture sont sous-optimales, donc j’économise du temps là-dessus.

C. Retrouvez ici mon système d’écriture. Je le mettrai à jour au fur et à mesure.

D. En ce moment, j’attaque La Terre, d’Emile Zola. Un sacré morceau en perspective ! Je vous en dirai des nouvelles.

Bilan :

A. « Ils sont morts, je le sais, ça ne fait pas de doute ; ils sont morts, car tout ce qui m’est extérieur est mort. » Cette citation n’est pas extrait du texte biblique du Déluge, mais du livre Le Déluge, de JMG Le Clezio 🙂

B. Alors j’ai un peu trop tendance à dérouler mon script en oubliant de tirer des cartes d’Oriente. Je n’en ai tiré qu’une ! 🙂 Alors que par ailleurs j’ai utilisé énormément d’aides de jeu cette fois-ci…

C. Cet épisode ne fait que 1600 mots, mais j’avoue avoir passé beaucoup de temps sur le langage, notamment sur le passage chez la Mélie Tieûtieû.

Aides de jeu utilisées :
Almanach (pour débloquer la rencontre avec Champo).
Muses et Oracles (qui m’a donné le mot « champignons ». L’ayant déjà utilisé, je l’ai répété 🙂 )
Almanach (le conte de la Frazie reprend mot à mot le texte d’un dicton de l’Almanach)

Décompte de mots (pour le récit) :
Pour cet épisode : 1630 mots
Total :  46724

Feuilles de personnages / Objectifs des PNJ :

Voir cet article

Modifications : aucune

Question au public :

Cette fois-ci, je vous pose une des questions de mon deck d’Oriente :

Les voyageurs vont déceler les traces d’un groupe d’humains mais l’Euphrasie va leur déconseiller de s’en approcher. Pourquoi ?

Épisode suivant :

24. Les roches druidiques
Toujours sous la pluie battante, la troupe s’entortille dans des domaines forestiers de plus en plus oubliés du Vieux.

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