[Dans le mufle des Vosges] 20. La confession

LA CONFESSION

Quand la peur rampe dans les cœurs et que l’amour se fraye un chemin.

Joué / écrit le 10/04/20

Jeu principal utilisé : aucun pour cette session

N.B. : Les personnages et les faits sont fictifs.

Le projet : Dans le mufle des Vosges, un roman-feuilleton Millevaux

Précision : ces feuilletons sont des premiers jets, donc beaucoup de coquilles demeurent. Merci pour votre compréhension.

Avertissement : contenu sensible (voir détail après l’image)

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Wenceslas Hollar, domaine public

Contenu sensible : aucun

Passage précédent :

19. On se couche avec ses morts
Au lendemain du combat avec la Mère Truie, on compte les retombées.

L’histoire :

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A Grave is a Grim Horse, par Steve Von Till, de l’americana forestière et résignée, les confessions d’un bûcheron perdu à jamais.

Cinq d’Opprobre
Sainte Fleur
Jour du Saule dans le Calendrier Républicain

Alors que l’aube pointe le bout de son nez comme un oiseau timide, les bruits de la nuit cèdent enfin le pas aux bruits du jour, les bruits des hommes. Quelque part au sommet des collines du Chaudron, le père et la mère Bourquin sont allé glaner les pommes pourries que les Thiébaud veulent bien leur laisser dans leur verger. Ils sont là, penchés, sous les pommiers tordus entre la respiration des champs et la muraille de la forêt, à se grimoler : « Va plus vite ! Ramasse aussi celle-là », ramassant toutes les véreuses, les tavelées, les pâmées, les cancéreuses qui pourraient encore être bonnes pour le tonneau, et ma foi pour la bouche quand on n’a pas les moyens d’être difficile.
C’était comme ça aux Voivres, avec le petit matin venaient la clameur des familles qui s’aboyaient mutuellement sur le greugnot et des « Reste pas échoté ! » et des « Oh, l’travail ! » et des « Qu’est-ce tu bassottes ? », on se rouspète, on se houspille, le travail n’est jamais assez bien fait, assez vite fait, assez tôt fait. On s’engueule à longueur de temps parce qu’ici on ne connaît pas d’autres façons de se dire qu’on s’aime.

C’est cette aube froide qu’on réchauffe en se râminant, qu’a choisi la Sœur Marie-des-Eaux pour demander le sacrement de la confession. Comme il n’était pas capable de se lever et de s’asseoir dans le confessionnal, le Père Benoît se rendit à son grabat. On mit la Sœur Jacqueline de côté. Certes, elle aurait été bien incapable de comprendre ce qui allait se dire, mais le prêtre ne pouvait supporter sa présence ni son regard.

Il ne laissa qu’une bougie pour émuler la pénombre du confessionnal et se cacha derrière un paravent.

La Sœur Marie-des-Eaux, allongé, fixant les fissures du plafond qui lui évoquaient avec effroi les frondaisons de la forêt, commença. Ses lèvres étaient sèches, et les mouvements de ses mâchoires lui appuyèrent sur tout le corps :
« Bénissez-moi mon Père, car j’ai péché.
– Tu peux parler, mon enfant. »

La Sœur Marie-des-Eaux n’avait jamais aimé le confessionnal. Elle ne supportait pas que son interlocuteur soit caché. Certes, il s’effaçait pour se faire la voix du Vieux. Mais en était-on bien sûr ? Qui parlait et qui écoutait à ce moment ?

Un homme ? Le Vieux ? Le Diable ? Ou autre chose encore ?

« Je commets un péché grave. Je suis hantée par le doute.
– Vous ne devez pas douter. Les desseins du Vieux sont partout. Parfois hors de notre portée, mais bien présents et constatables à chaque instant, aussi concrets que tous les arbres qui nous entourent.
– Alors comment expliquer notre échec ? On avait les prières, les alliances magiques, les vêtements bénis et tout le Saint-Frusquin et on s’est quand même fait frâler !
– Il ne vous appartient pas d’en juger. Le Vieux seul sait si nous avons réussi ou échoué, et l’une issue comme l’autre relevaient de sa volonté.
– Comment pouvez-vous dire des choses pareilles avec autant d’aplomb ?
– N’ajoutez pas le blasphème, je vous en prie.
– … »

La voix derrière le paravent, toujours douce comme une pomme cuite au four, si c’était bien celle du prêtre, sortir de son devoir de réserve :
 » Pensez-vous que les voivrais méritent d’être sauvés ?
– Certains sont perdus, mais certains méritent d’être sauvés, oui. Sans doute beaucoup. J’ai du mal avec mes prochains, mais j’ai vu beaucoup de braves gens ici. Alors, je vais continuer à me battre. Même si c’est un combat qu’on a choisi pour moi.
– Avez-vous peur ?
– Oui, j’ai peur. J’ai peur à chaque instant. Mais j’avance tout de même. Car il n’y a pas d’issue de secours.
– Au nom du Vieux, de Jésus-Cuit et de l’Esprit Chou, je vous l’absolution. Allez en paix. »

Hippolyte se réveilla en sursaut. Dans l’obscurité du cellier, le seul repère familier était l’odeur de pus chaud qui émanait de sa mère, et son ronflement de chaudière. Le marmot n’avait pas de moyen concret d’exprimer la teneur de ses sentiments, alors ça partit de façon organique, il se pissa dessus.

Au cimetière des Voivres…

Quand il était entré à reculons…

C’est un mort qui l’avait touché.

Ou plutôt le souvenir d’un mort.

Il pensait que son enfance chez les Soubise l’avait préparé à tout. Mais non. Face à un tel viol mental, il n’était pas prêt.

Le zénith se fit à peine remarquer tant les nuages couvraient le ciel, ulcérés, chargés de pituite et de morgue. Les cloches de l’église battaient à tout rompre, tentant en vain de conjurer le mauvais temps qui s’annonçait.
L’église était pleine pour l’enterrement de Champo. Une partie des gens étaient dehors, drapés dans leur manteaux, et se faisaient porter du vin chaud en douce.
La Sœur Marie-des-Eaux, installée sur un brancard devant le premier rang, était partagé entre l’émotion de voir autant de monde pour son ami et l’amer constat de la présence de certains, comme le fils Fréchin, qui faisaient de cette messe un bal des hypocrites.
Le Père Benoît avait usé de ses prérogatives pour diriger la messe en personne, le curé Houillon étant relégué au rang d’officiant. Deux cercueils, fabriqués par Sybille Henriquet le menuisier, étaient devant l’autel. Celui de Champo et celui de l’inconnu tombé du ciel.
Lors de son sermon sur la chaire qui menaçait chute à cause du moisi, il en profita pour insinuer que la diablerie se cachait dans le cœur du village, et fit quelques allusions voilées aux Soubise, espérant saper leur réputation sans les accuser directement. Il ne forçait pas la voix, sûr de ses effets, peut-être un peu trop parce que déjà dans le village, certains le surnommaient le Père Benêt.

La Madeleine et le Polyte étaient restés cachés au presbytère, enfermés à double tour avec la Sœur Jacqueline qu’on n’avait pas osé montrer. L’angoisse montait dans cette petite prison froide. L’avenir était une roncière d’inconnu. Madeleine ne pouvait s’empêcher de se gratter les croûtes du visage. Ses ongles étaient encrassés de sang. Que fallait-il penser de cette proposition d’exil à Xertigny. Qu’est-ce qui les attendait sur le voyage ? Et quelle conséquence aurait le geste qu’elle avait accompli lors de sa sortie la veille ?

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Time and Space, par Kaosmos, piano au fur et à mesure augmenté de réverb pour la traversée de la désolation.

Après l’office, le Père Benoît évita les ouailles. Il n’avait pas l’énergie de se lancer maintenant dans de la politique de clocher, quand bien même c’était nécessaire pour éteindre l’influence des Soubise. Il laissa donc le curé Houillon gérer tout seul les commérages du Nono Elie, de l’Oncle Mougeot et du Père Fréchin, et se traîna en béquilles derrière le presbytère.

Les linges de la Sœur Jacqueline étaient mis à sécher. Le Père Benoît se dit qu’il serait bientôt temps de les rentrer, l’air était humide comme une éponge. Il se dit aussi qu’il était à l’endroit où la Sœur Marie-des-Eaux s’était fait bastonner, et il sentait comme une rémanence de cet événement, comme une ondulation dans l’atmosphère, une migraine qui pointait.

Il allait s’assoir et prier quand une vision fantômatique le fit sursauter.

Une femme se tenait devant lui. Elle était derrière la corde à linge et la coiffe de nonne mise à sécher lui masquait le visage. Elle portait une robe faites de haillons et de fripes qui sentait la graisse, mais assemblée avec un certain goût et dans une profusion de couleurs inhabituelle. Ses bras étaient garnis de bracelets et ces mains de bagues, elles étaient toutes de pauvre facture mais chacune semblait porter son histoire personnelle : bagues de fiancailles, alliances, bagues de deuil, armoiries. Elle portait sur le dos une grande hotte garnie de tissus de rebut : une chiffonnière.

Elle écarta le linge et dévoila son visage. Ses cheveux, qu’elle avait très noirs, étaient noués dans une coiffe rouge. Sa moustache fine et ses sourcils qui se rejoignaient donnaient un sucroît à sa présence déjà ardente. Mais surtout, elle avait ce regard, infiniment perturbant, de ceux qui vous reconnaissent et que vous reconnaissez pas.

« Bonjour Père Benoît. Je m’appelle Euphrasie Pierron, je viens de Fieuzey et vous avez besoin de moi.
– Qu’est-ce qui vous fait dire ça, mon enfant ?
– Vous vous en êtes pris aux Soubise et vous avez emporté la Madeleine et le Polyte avec vous. Vous voulez les exiler à Xertigny. Mais personne ne voudra vous y conduire, sauf moi. Je ne le ferai pas gratuitement, mais les deniers du culte pourront pourvoir à mon aide.
– Comment avez-vous connaissance de tout ça ? »
Le Père Benoît tentait de garder sa voix tout sucre tout miel, il voulait cacher son trouble.

« Ne me demandez pas comment je sais les choses. Félicitez le fait que je sache des choses. Vos protégés sont en grand danger s’ils restent aux Voivres, et vous aussi, vous avez besoin de mettre du champ.
– Comment je peux croire en vos capacités de guide ?
– Regardez ma hotte. Je n’ai pas pu glaner autant de chiffons en me cantonnant aux Voivres. Je fais des grandes tournées. Je connais la forêt comme ma poche. Et je le répète, vous n’avez pas le choix. Vous n’avez pas fait un savant calcul en mandant la calèche et le mercenaire pour le seul trajet de l’aller. L’évêque aurait pu vous financer ces deux choses sur un temps plus long. Mais j’ai idée que ce n’était pas dans son intérêt de vous faciliter les choses. »

A chaque nouveau fait que cette inconnue ajoutait, la stupeur enflait à gros bouillons dans le ventre du prêtre.

« Cessons de discuter, voulez-vous, mon Père. Je suis votre seule chance et vous le savez. Alors, faites rapidement le nécessaire pour que nous partions. »

Vauthier, le pilier de comptoir de l’Auberge du Pont des Fées, avait un poste idéal. Au bistrot, on voit passer toute la vie du village, il en savait plus lourd qu’un confessionnal, et s’il n’oubliait pas au fur et à mesure, il aurait pu faire chanter tout le voisinage comme la chorale de l’enfant Jésus. C’est dire s’il s’est régalé quand il a vu le Grand-Père Soubise faire irruption, lui qu’on n’avait pas vu sorti de sa ferme de mémoire d’homme, c’était comme une apparition des temps préhistoriques. Il avait l’air fin plus vieux que ce que Vauthier aurait imaginé, comme frité par un accident grave dans son dedans.
« La Bernadette, j’ai des cochons à te vendre !
– Je t’en prendrai plus.
– Qu’est-ce que tu racontes ? Et comment tu vas nourrir tous tes becs à pâté lorrain ?
– Je me débrouillerai. Ils mangeront autre chose.
– Fais pas ta fière avec moi, rougit-il, parce que ça va partir ! Et puis où ils sont la Madeleine et le Polyte ! Tu sais forcément ! »

La Bernadette sortit de son comptoir, et le força à reculer.

« T’es plus fort assez et je t’obéïrai plus. Va-t-en maintenant. Vas au diable.
– Comme ça, tu sauras où me retrouver, sâprée sorcière ! »

Et il disparut comme ça, bouffé par le crépuscule. Vauthier demanda vite : « Une pomme ! »

La Bernadette lui servi un verre de ce cidre distillé qui est si blanc dans le verre et si parfumé dans la gorge. C’était quelque chose de plus raffiné que son greugnot de nain jaune avait l’habitude de lamper. Mais quand on vient de voir passer le diable en personne, ça s’arrose.

Jacqueline…

Je n’ai pas voulu ça.

Pourquoi as-tu refusé mon aide ?

Pourquoi n’ai-je pas tenu tête plus tôt ?

Lexique :

Le lexique est maintenant centralisé dans un article mis à jour à chaque épisode.

Préparation :

A. À la fin de l’épisode précédent, j’ai posé cette question au public : Un des personnages principaux (la Sœur Marie-des-Eaux, Père Benoîte, Madeleine ou Hippolyte) a scellé un pacte avec un souvenir précieux en gage. Lequel ? Pouvez-vous en dire plus sur la nature du pacte et du souvenir laissé en gage ?

J’ai eu cette réponse de Damien Lagauzère : « le Père Benoit a passé un pacte précisément pour « oublier » le « souvenir » qu’il a laissé en gage? Par exemple, il aurait pu commettre un crime ou juste mener une vie luxurieuse avant d’entrer dans les ordres et le Horla (pourquoi pas? ^^) qui garderait ce souvenir l’en aurait libéré tout en s’en délectant. Mais, peut-être que dans cette vie il aurait acquis des connaissances qui pourraient lui être utile dans son combat actuel. Aussi, il voudrait malgré tout récupérer ses souvenirs. Ou alors, quelqu’un de cette époque le reconnaitrait? Pourquoi pas ce guide à venir? »

Voilà qui étoffe encore le passé de Père Benoît ! Je l’ajoute au programme !

B. Pas d’exercice d’écriture de Draftquest ce jour car pendant le confinement, mes conditions d’écriture sont sous-optimales pendant le confinement, donc j’économise du temps là-dessus.

C. Retrouvez ici mon système d’écriture. Je le mettrai à jour au fur et à mesure.

D. Je continue ma lecture de romans du terroir. En ce moment, je lis Raboliot de Maurice Genevoix, l’histoire d’un braconnier et sa lutte à mort contre un gendarme. L’écriture est remarquable à chaque phrase, le portrait de la nature et de la forêt saisissant, à la loupe, et les personnages ont tous quelque chose d’animal. C’est un chef d’œuvre du genre qui va forcément m’influencer. A rapprocher de Sang Noir, de Bertrand Hell. Bémol principal, ce livre fait l’apologie de la chasse et de la pêche, alors j’ai du mal avec l’étiquette qu’on lui donne de roman écologique, ou du moins ça peut s’insérer dans l’écologie de son époque (1925), mais soyons clair, en 2020 tout écolo qui continue à manger de la chair animale passe complètement à côté de son combat. Je dois en revanche un peu nuancer ce que je dis sur Raboliot. Le livre dépeint de grands tableaux de la souffrance animale, poissons qui agonisent, vertèbres brisées des lapins… J’ignore si Genevoix cherche à attirer notre compassion dans ce roman, mais dans un de ses suivants, la Dernière Harde, on assiste au massacre de toute une troupe de biches et de cerfs, donc rétrospectivement on peut se demander s’il fait autant l’apologie de la chasse que ça. Raboliot est peut-être une sorte de anti-héros, un ensauvagé. S’il était un personnage d’Ecorce, ce serait un tueur, celui qui a le crime dans le sang, et qui pratique la chasse non par vocation mais par instinct. Cela ne rachète pas le carnivorisme à mes yeux, l’argument carnivorisme = instinct ne le rend pas plus noble, mais j’aimerais apporter cette nuance et suspendre mon jugement sur le livre.

Bilan :

1900 mots, je retrouve un tirage un peu plus décent !

Mon interlude s’étire un peu en longueur, mais ce n’est pas du luxe de présenter quelques évolutions avant de quitter les Voivres et commencer la partie d’Oriente. Au moins, mon guide est déjà présenté ! A priori, un dernier épisode sans système et on attaque Oriente !

Aides de jeu utilisées :
La Stèle au cœur des plaines
Nervure (pour la question au public)

Décompte de mots (pour le récit) :
Pour cet épisode : 1922 mots
Total :  41476 mots

Feuilles de personnages / Objectifs des PNJ :

Voir cet article

Modifications : j’ai enlevé Madeleine et Hippolyte, qui sont maintenant des PJ, remplacé le père Soubise par le grand-père Soubise, et mis à jour l’objectif de la Mère Truie.

Question au public :

Voici la question qui fait suite à cet épisode :

Qu’est-ce qui donne aux exorcistes de l’espoir ?

Épisode suivant :

21. Barbelé
Aux Voivres, ça ne cesse jamais de friter.

3 commentaires sur “[Dans le mufle des Vosges] 20. La confession

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