[Dans le mufle des Vosges] 45. L’amour vache

L’AMOUR VACHE

Un dernier train d’anecdotes pastorales avant une chute brutale.

(temps de lecture : 8 minutes)

Joué / écrit le 21/01/21

Le jeu principal utilisé : Nervure, un jeu de cartes et de rôle pour explorer la forêt de Millevaux, par Thomas Munier

N.B. : Les personnages et les faits sont fictifs.

Le projet : Dans le mufle des Vosges, un roman-feuilleton Millevaux et une expédition d’exorcisme dans le terroir de l’apocalypse

Précision : ces feuilletons sont des premiers jets, donc beaucoup de coquilles demeurent. Merci pour votre compréhension.

Avertissement : contenu sensible (voir détail après l’image)

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sapin88, cc-by-sa

Contenu sensible : zoophilie, feu

Passage précédent :

44. Quand les charrues pousseront dans les arbres
Trafic de confessions, fricot au ragondin, danse folklorique et vertige logique, voici le menu de l’épisode du jour ! (temps de lecture : 7 mn)

L’histoire :

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The Song of a Long Forgotten Ghost, par Mortiis, un classique du dungeon synth, long morceau de bravoure solennel et médiéval.

La bise soufflait dans les jouets à vent. Leur tintement était le seul bruit à demeurer près des yourtes de Champo, depuis si peu à l’abandon, et déjà colonisées par les rampinottes et les saxifrages.

La Sœur Marie-des-Eaux, plus maigre et borgne encore qu’à l’accoutumée, priait pour la mémoire de son ami. Il salivait pour préserver dans son palais le goût de l’oublie, qui restait sa seule nourriture.
Il vit un oiseau noir se poser à terre, becquetter un peu de mouron, puis s’engager à petits seaux dans une coulée. Le novice y vit forcément un signe et le suivit. Il écarta les branches nues qui lui barraient le passage et voulaient l’enserrer, il franchit le Ru Migaille qui n’avait plus que la peau sur les eaux, et c’est ainsi qu’il atteignit le cercle de sorcières. Il y avait là une jeune femme qui finissait de s’habiller, son corps comme un fruit chargé de tatouages sarcomantiques, autant de boursouflures sur sa peau qui ne faisaient que lui donner plus de sens. Elle ajusta sa tunique sans l’ombre d’une gêne, se sachant d’un autre monde. La Sœur Marie-des-Eaux fixa ces yeux où brillaient des bijoux de cornée et ce visage sillonné d’anneaux, cherchant à lire la vérité qui s’y dérobait, reconnaissant la femme qui leur avait ouvert le seuil, au Pont des Fées.

« Il était temps que je te retrouve, Marie.
– Qu’est-ce que vous me voulez ?
– Comme je te l’ai dit, je connaissais bien Euphrasie. »

La seule évocation de ce nom figea le novice, comme un rappel de la malemort qui avait habité son corps.

« Je sais qu’elle a disparu lors de votre expédition à Xertigny. Je voulais juste que tu me parles d’elle. »

Le novice lui prit la main et ensemble, entrèrent dans son château intérieur. Foulant les gravas et la crasse, ils parcoururent les antichambres et les cagibis, les vieux clapiers vides où rancissait l’odeur de vie, les baugeottes éventrées d’existences révolues. Ils descendirent dans les caves de l’oubli, frôlés par les vignes vierges, au fond du passé déjà suri que des mains sans gras fouillent, et c’est là, à la lueur vacillante du candélabre, qu’il lui montra Euphrasie, qu’il la toucha, qu’ils remontèrent ensemble les forlonges du destin, pour raviver celle qu’ils avaient connus,

Euphrasie

Euphrasie

Euphrasie

À l’autre bout du village, au Château de Paille, ça coupait à qui mieux mieux. Les Frères Fournier ne lâchaient plus leur scie à cadre depuis que les semis étaient terminés. Gagner, gagner de la terre sur cette maudite forêt, c’était l’obsession qui dégoulinait dans leur sueur et leur faisait oublier le froid d’un hiver qui s’annonçait piquant. Ils étaient en bras de chemise, rouges comme des forges, et que ça limait, et que ça limait, les pieds calés sur les contreforts racinaires, attaquant un orme vénérable comme on entre en coït.

Et quand enfin la beusse tomba de toute sa masse, ce fut pour lâcher une volée de choucas pris dans ses pattes crochues.

« C’est pas bon signe, ça. Les chasseurs ont beau en tirer, il en revient toujours plus. »

Leurs cris avaient des accents de ricanement.

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Œuvres complètes, par Erik Satie : le coton fait piano, l’humour et la fantaisie faite beauté, la tristesse faite murmure.

« Bénissez-moi, mon Père, car j’ai péché. »
 » Vauthier ? ça fait des siècles que je t’ai pas entendu dans mon cagibi.
– C’est que… j’ai des problèmes.
– Quel genre de problème ? Tu peux tout me dire, c’est garanti par le secret de la confession. »

Un gros louis d’or apparaissait dans le champ de vision du Père Houillon, sans qu’il parvienne à s’en débarasser la rétine.

 » C’est compliqué…
– Parle sans crainte, le Seigneur Vieux t’écoute sans te juger.
– Ben disons que je voudrais plus m’adresser au médecin qu’au prêtre… Après tout, c’est vous qui faites les pansements et qui soignez les bêtes, en plus de faire pâturer nos âmes.
– Qu’est-ce que vous voulez dire…
– Ah, vingt bois… Ben, que vous seriez bien bon de me rejoindre de l’autre côté de la boîte, avec une bougie pour vous éclairer. J’aurais comme qui dirait besoin que vous m’examiniez. »

Quelques minutes plus tard, l’abbé Houillon passait dans le presbytère, empourpré comme une première communiante, en tirant le Père Vauthier par la main, qui retenait son pantalon de tomber.

« J’ai besoin de lumière pour voir ce que vous avez ! », fulmina le prêtre.
« Mais votre bâbette si elle voit mon… »
« Germinie, vous avez pas du linge à étendre ? Allez, filez ! »

Une fois dans le calme de la sacristie, l’abbé rechaussa ses lorgnons et poursuivit son observation, en claquant la langue à la mode vétérinaire.
« M’sieur le curé, dites-moi ce que j’ai, pitié, je souffre…
– Mais par l’Esprit-Chou, vous avez la gonorrhée !
– Ah merdre alors.
– Vauthier, vous avez trompé votre femme !
– Ah non, j’vous jure, j’ai pas péché…
– Vous allez pas me faire croire que vous êtes la Vierge Marie ! L’immaculée infection !
– Non, j’veux dire, oui c’est vrai, j’ai triqué, mais c’était pas pécher.
– Mais nom de Vieux de nom de Vieux, comment voulez-vous…
– Ben, c’est la Blanchotte…
– C’est qui la Blanchotte ?
– La vache des Peutot… Une belle vosgienne, avec toutes ses p’tites taches su’ l’dos, on dirait du lait sur un uniforme de bonne sœur…
– Oh, épargnez vos blasphèmes !
– Bon, ben c’est l’autre jour, j’l’ai trouvée… Elle avait fourré son nez dans un arbre creux, p’t’être qu’elle y cherchait une douceur… La tête est restée coincée… Elle était là, à gigoter, à tendre sa croupe…
–  Ne me dites pas que…
– Ben si… »

La Germinie Colnot était dehors dans le grand froid, étendant le linge d’une main et tendant l’oreille de l’autre, quand elle vit le père Vauthier courir hors du presbytère à toutes jambes, et derrière lui l’abbé Houillon lui lancer des coupes et des encensoirs à la tête : « Allez-vous en d’ici ! Histrion ! Blasphémateur ! Sauvage ! « 

 » Ah, j’vous jure, Germinie, ils vont me faire tourner en bourrique ! En bourrique ! « 

C’est ainsi que la vie poursuivait son cours aux Voivres, les uns absorbés dans les affaires courantes, les autres inquiets de plus grandes menaces, comme la Sœur Marie-des-Eaux, qui voyait de la diablerie partout.

Ce qui faisait grand bruit, c’est l’Urbain Pelletier, le plus pince de tous les vieux du village, un gars qui toute sa vie avait compté les sous sur les quelques doigts qui lui restaient. Il avait un commerce d’horticulture et ça se disait partout qu’il devait avoir amassé une sacrée goyotte, depuis le temps, vu qu’il vendait ses fleurs au prix fort et qu’il achetait rien, et même qu’il glanait les sombres de pommes de terre dans les champs des autres comme un crève-la-faim. Et bien, il a suffi d’une nuit absent de chez lui, alité chez sa fille après une mauvaise chute. Quand il eut rentré, la baraque était sans dessus dessous. On lui avait volé tous ses objets mémoriels ! Des lanternes, des images d’Epinal, des carnets, des daguerrotypes, des obus gravés, des mégots de cigarette, des camés, des cahiers d’écoliers, des crucifix de première communion, des dents de laits dans leur petit réceptacle en porcelaine, des lettres du front, et j’en passe. Une vraie fortune. Les économies de toute une vie, envolées. On murmurait que l’Onquin Mouchotte, soupçonné de bien de trafic sans jamais être pris la main dans le sac, était derrière tout ça. Çà jasait dur au lavoir.

Cela n’empêcha pas le curé Houillon de continuer à le recevoir pour ses désormais traditionnels gueuletons. Le vieil antiquaire ne se faisait pas prier, d’une parce que la sacristine faisait toujours un bon fricot, de deux parce qu’on ne refuse pas les souvenirs gratuits dont le prêtre, décidément invulnérable à l’oubli, était prolixe. Le curé, de son côté, cherchait juste un auditoire, ça lui faisait son propre confessionnal à ciel ouvert où il pouvait couarer, couarer tout son soûl.

« La Germinie, tu vas descendre à la cave pour nous chercher du vin à la reine des prés. Et pendant que tu tireras le vin, tu siffleras.
– Et pourquoi je dois siffler, mon père ?, fit-elle comme une poule devant un couteau.
– Ben, parce que pendant que tu siffles… tu peux pas boire ! »

Le curé se tenait les côtes en s’esclaffant, et l’Onquin Mouchotte ricassait pour donner le change.

Pendant qu’elle était en bas à siffler, le curé se confia à l’aveugle :
« Paraît que je devrais me faire du souci. Que je serais en danger. C’est la Sœur Marie-des-Eaux qui dit ça. Il espionne tous mes faits et gestes. Il veut me suivre dans tous mes déplacements et même que je les restreigner. Si je l’écoutais, j’irais même plus donner les saints sacrements aux vieux dans leurs grabats ! Elle dit aussi que je devrais arrêter de raconter des anecdotes à la cantonade.
– Méfiez-vous d’elle. Lé conseyou n’on mi lé peyou. Cette bonne sœur, c’est un animal déguisé en madone. »

« Mon père, v’nez ouar ! J’ai un problème !
– Qu’est-ce qu’elle fait encore celle-là ? J’vous jure, elle est adroite de ses mains comme un cochon d’sa queue ! »

Le prêtre descendit les escaliers en dandinant. Il avait pris du poids depuis les bons soins de sa bâbette.

Il ne vit pas le piège tendu sous ses pieds à mis-hauteur et se prit une saprée quiche à travers les marches restantes !

Il était aplati sur les dalles de la cave et au-dessus de lui, la Germinie se tortillait en margolant : « Chuis désolée, m’sieur le curé, elles m’ont dit de le faire… »

Son corps se met à trembler comme de la gelée. Et oualà-t-y pas que des serpents tressés sortaient de sous sa robe en glissant. Et que ça se déroule, que ça se déroule, des mètres et des mètres de cordes, et la bâbette perdait du tour de taille à vue d’œil.

« J’aurais dû m’en douter qu’elles se cachaient là… », siffla-t-on depuis le rez-de-chaussée.

Et les cordes s’enroulaient autour du curé, et déjà lui rentraient dans la bouche et les oreilles.

La Sœur Marie-des-Eaux dévala l’escalier en évitant la corde tendue au milieu.

« C’est de ça qu’elles se nourrissent ! De la mémoire ! Elles vont tout lui sucer ! »

Et le prêtre bouâlait comme pas possible, visiblement l’opération n’avait rien d’inoffensif.

Le novice ouvrit son habresac et reproduit les gestes longtemps répétés.

Jeter l’huile de friture sur les cordes !

Y allumer le feu !

Couper les cordes à coup de sabre !

Mais ça ne se passa pas comme prévu. Le novice avait envisagé un combat en milieu aéré. Pas au fond d’une cave avec des tonneaux de bois.

Quand les flammes grimpèrent en hurlant jusqu’au plafond, il comprit que les cordes avaient été vaincues.

Il comprit aussi que tout le monde allait le détester au village, n’en déplaise à son ardente recherche du bien commun.

Car quand on remonta le père Houillon et la Germinie Colnot de la cave, ils avaient plus l’air de kémotes cuites sous la braise que d’êtres humains.

Lexique :

Le lexique est maintenant centralisé dans un article mis à jour à chaque épisode.

Décompte de mots (pour le récit) :
Pour cet épisode : 2028
Total : 82361

Système d’écriture

Retrouvez ici mon système d’écriture. Je le mets à jour au fur et à mesure.

Feuilles de personnages / Objectifs des PNJ :

Voir cet article

Épisode suivant :

46. Étrange Vôge
Quand tout ce qu’il y a de plus bizarre au village se déchaîne. (temps de lecture : 8 minutes)

3 commentaires sur “[Dans le mufle des Vosges] 45. L’amour vache

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