[Dans le mufle des Vosges] 44. Quand les charrues pousseront dans les arbres

QUAND LES CHARRUES POUSSERONT DANS LES ARBRES

Trafic de confessions, fricot au ragondin, danse folklorique et vertige logique, voici le menu de l’épisode du jour !

(temps de lecture : 7 minutes)

Joué / écrit le 14/01/2021

Le jeu principal utilisé : pas de jeu pour cette session

N.B. : Les personnages et les faits sont fictifs.

Le projet : Dans le mufle des Vosges, un roman-feuilleton Millevaux et une expédition d’exorcisme dans le terroir de l’apocalypse

Précision : ces feuilletons sont des premiers jets, donc beaucoup de coquilles demeurent. Merci pour votre compréhension.

Avertissement : contenu sensible (voir détail après l’image)

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photo : Denis Duchêne

Contenu sensible : aucun

Passage précédent :

43. Les petites misères
Mille petites anecdotes et anicroches complètent le tableau d’une nouvelle menace qui se trame. (temps de lecture : 7 mn)

L’histoire :

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Dreams of the Sylvan Elves, par Arathgoth, un mélange entre dungeon synth et fantasy folk instrumental qui vous plongera au cœur de la forêt de la Lorien.

Sortie de sa gangue de sciure et d’écorce, une tête de chouette émergeait de la bûche sous les coups de burin. Le Sybille soupira. Aux Voivres, on lui demandait des buffets, des ormoires, des chaises. Mais il préférait les menuiseries plus artistiques, il voyait la vie cachée dans les troncs et rêvait de l’en extraire. Ses récentes confections meublaient son atelier comme la calugeotte d’un entasseur, et toutes portaient des ornements qu’on ne lui avait pas demandé. Au Nono Elie qui voulait une horloge toute simple, il avait rajouté des feuilles de vigne sans espoir de se les faire payer. Au Père Domange qui avait commandé des tabourets, il leur avait mis des sabots de faune.

« Tu as bien trouvé ce que je t’avais demandé ? ». La voix aigre de la Sœur Marie-des-Eaux le sortit de sa réflexion.

« Oui, regarde. Il y a de l’huile de friture, un briquet. C’est le sabre que j’ai eu le plus de mal à trouver. J’ai dû négocier dur avec l’Onquin Mouchotte pour lui acheter son épée de grognard. Qu’est-ce que tu veux faire avec tout ça ?
– Çà vaut mieux pour toi que tu n’en saches pas trop. »

Et il fourra les objets dans un habresac dont il ne se séparerait plus.

« Bénissez-moi mon père, car j’ai péché.
– Onquin Mouchotte, c’est encore vous ?
– Oui, mon père, j’en ai encore besoin…
– Vous abusez.
– C’est vous qui abusez ! Je suppose que cette fois-ci vous en voudrez deux louis d’or au lieu d’un ? »

Ses doigts glissèrent les pièces à travers le vantail. Le père Houillon toucha les ongles sales et mal taillés avec une répugnance que le contact de l’or apaisa vite.

« Par Jésus-Cuit, vous m’en faites faire de belles. Bon, voilà ce que je peux vous donner. C’est une confession de la Mélie Tieutieu. Elle est seule chez elle, tranquille, elle se prépare des poirottes avec de la soupe à la graisse et oualà-t-y pas que les Deprédurand toquent à sa porte. Ils rentrent comme ça des affouages et ils sont passés faire un peu le couaroye. Et oualà qu’ils s’installent, qu’ils prennent leurs aises et bientôt c’est la neutée qui vient des bois et on y voit plus goutte dans la maison, il faut allumer une chandelle. La Mélie Tieutieu elle sent bien qu’ils prennent racine et par politesse elle va devoir leur offrir à manger. »

L’Onquin Mouchotte vivait cette revoyotte avec toute l’intensité possible. Il l’habitait littéralement. Assis dans la boîte à confesse, un genre de cercueil en plus confortable, il étendit d’abord les mains et tripota les Deprédurand et la Mélie Tieutieu. Il se lèva. S’appuyant sur sa canne, il se traîna jusqu’au dessus du founet et huma l’odeur de la soupe à la graisse, laissa toute l’essence du saindoux lui écluser les narines. Il prit une patate dans sa main, appréciant la chaleur de la chair molle comme un genou de premier communiant. Il respira toutes les odeurs, les transpirations d’aisselles, les robes gorgées d’effluves de graillon, le fumé de la cheminée.

Pour finir, il s’assit sur un siège laissé vacant et prit place au milieu des convives. Il toucha les cartes de belote lancées sur la table. Il poussa un soupir d’aise expulsé de sa vieille cage thoracique, et attendit la suite.

« La Mélie Tieutieu enrage. Elle a pas de viande à leur servir. Alors elle leur sert une tisane dont elle a le secret, et comme de bien entendu, ils partent tous en file indienne à cafourette. Mais elle est pas sûr d’en être débarassés, ils seraient bien fichus de revenir, avec leurs fins museaux en quête de repas gratuits. Alors, elle sort près du ruisseau avec son battoir à tapis, et là elle trouve ce qu’elle cherche. Y’a toujours un ragondin qui vient patauger dans le ru.
On dit qu’ils sont nuisibles, mais çui-là, il va me rendre un fier service, elle se dit.
Et paf ! Elle l’assomme avec son battoir à tapis. Bon, elle a dû lui donner quelques petits coups en fait, car c’est coriace, ces beusses-là.
Et oualà qu’elle revient à la cuisine par la porte de derrière, et zip elle le depèce comme un lapin et le fourre dans la cocotte !

Elle leur a fait bouffer du ragondin, la commère ! »

Le curé Houillon se tordait de rire. De l’autre côté, l’Onquin Mouchotte, les papilles encore imprégnées de cette confession achetée, fit la remarque : « Oh, on s’habituerait au goût, ma foi. »

« Bon, restons sérieux une minute. Vous me direz deux Pater et trois Ave, et vous me ferez vingt genuflexions.
– C’est ça. À la revoyotte ! »

Quand les deux sortirent du lavoir, ce fut pour se retrouver nez à nez avec la Sœur Marie-des-Eaux. « Vous venez vous confesser ? », lui fit le prêtre, tout empourpré.

« Je ne faisais que passer, voir si tout allait bien.
– Je suis assez grand pour prendre soin de moi-même.
– C’est ce que nous verrons. Vous avez des richesses et celà peut faire des envieux. »

L’Onquin Mouchotte partit avec un ricanement.

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Palingenesis, par Nebelung, du dark folk tout en mélancolie pour une ode à la nature aux accents de sanglots.

À l’Auberge du Pont des Fées, ça dansait la soyotte à tout rompre. Les mouvements hérités des bûcherons vosgiens tiraient fort sur les bras, et les sabots battaient les percussions sur le parquet. Y’avait tout ce que le village comptait d’hommes en chemises blanches, et de femmes aux sourires rougis dans leurs camisoles à dentelle et leurs châles à franges noires. Les tabliers et les gilets en peau de vache sautaient en rythme au son de l’épinette. On fêtait les derniers semis de céréales et tout le monde espérait que la neige tombe vite pour protéger les plants du gel.

Le Curé Houillon était bien sûr de la partie, et caché dans les derniers bancs, la Sœur Marie-des-Eaux qui ne le quittait plus d’une semelle, persuadé qu’il était la clé de l’affaire en cours. Il restait dans son coin, en faction, à s’offusquer de l’abondance de nourriture. La Bernadette servait de la choucroute, avec des pommes de terre en robe des champs cuites dans un gros pot de fonte inséré dans le fourneau à quatre pots, et accompagnées de bols de fromage blanc.

Avec, elle servit de l’alcool de foin empli de souvenirs amoureux.

« Çà me rappelle l’histoire de cette homme-là qui dit à sa femme qu’il aimait bien sa choucroute. Et bien, elle lui en a servi toute la semaine ! Et bien à la fin, il l’aimait pus tant que ça, la choucroute ! »

Tout le monde riait de cette énième saillie et ceux qui n’avaient rien compris où y voyaient une allusion grivoise s’esclaffaient de plus belle.

On jouait à la manille, à la belote, à la bourre, au noir-valet. Le père Vauthier proposait le Nain Jaune, et si on se mêlait à une partie avec lui, on trouvait dans le jeu une impression d’étrangeté et de soufre qui laissait une drôle de nausée dans la tête. L’ivrogne se plaît, en battant les cartes, a rappeler le conte dont est tiré ce divertissement. Une histoire de nain hideux et jaloux qui sauve une jeune fille d’un horla et exige sa main en retour. Mais celle-ci ne veut pas. Elle veut épouser un beau chasseur. Le nain capture le chasseur, et il renouvelle ses exigences, sans quoi il tuera sa victime. La jeune fille est sur le point de céder, mais le nain manque de patience, et tue le chasseur. Sa promise tue le nain jaune, et se tue ensuite. Son corps et celui du chasseur deviennent des souches dont les racines sont éternellement entrelacées. Le Père Vauthier se goussait tout en racontant. Il est des histoires qui semblent trop présentes pour être supportables.

Puisqu’on en venait à raconter des histoires, l’abbé Houillon alla de sa confidence :

« Vous avez peut-être tous connu le Mondmond… »
On acquiesça par politesse, comme tout le monde était amnésique.
« Alors vous savez qu’il rangeait jamais ses outils agricoles. Il y en avait partout dans ses champs, et ça débordait dans les champs des voisins. Ça a fini par devenir une cause de nuisance publique, et quelques jeunes de la Grande Fosse, qui étaient bien costauds, imaginèrent une farce pour lui apprendre à prendre soin de ses affaires. Pendant la neutée, ils s’en viennent en grand nombre et préparent leur coup. »

Les gens sont bouche bée, ils veulent savoir ce qui s’est passé, car tout le monde a oublié cette histoire, même le Mondmond qui est de la fête.

 » Le lendemain, quand le Mondmond se réveille, oualà-t-y pas qu’il est tout ébaubi : ses engins ont disparu !
Il a dû fouiller partout pour les retrouver, une faux dans un fossé, une brouette dans une ouature, et caetara.
ça lui prend la journée avec ses bœufs de récupérer son matériel partout dans les Voivres. Mais il restait le bouquet final !

Il arrive sur la place du village, et demande aux jeunes s’ils ont pas vu sa charrue.

Ben, lève les yeux, ils lui font. Ils avaient perché la charrue dans le chêne de la place du village ! »

Et alors que tout le monde éclate de rire, la Sœur Marie-des-Eaux croit voir des planeurs noirs se poser sur la charrue.

Des corbeaux.

Lexique :

Le lexique est maintenant centralisé dans un article mis à jour à chaque épisode.

Décompte de mots (pour le récit) :
Pour cet épisode : 1700
Total : 80333

Système d’écriture

Retrouvez ici mon système d’écriture. Je le mets à jour au fur et à mesure.

Feuilles de personnages / Objectifs des PNJ :

Voir cet article

Épisode suivant :

45. L’amour vache
Un dernier train d’anecdotes pastorales avant une chute brutale. (temps de lecture : 8 minutes)

2 commentaires sur “[Dans le mufle des Vosges] 44. Quand les charrues pousseront dans les arbres

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