Le coût d’entrée

LE COÛT D’ENTRÉE

L’agent-mouche décide de partir dans Millevaux pour sauver le monde même si tout le monde s’en fout… et quoi que ça puisse lui coûter. Troisième opus de la campagne solo Millevaux/Trilogie de la Crasse par Damien Lagauzère

(temps de lecture : 20 min)

Joué le 18/05/2019 en solo

Le jeu principal de cette séance : Grey Cells, un jeu d’enquête – course contre la montre par Bogdan Constantinescu

Avertissement : contenu sensible (voir détail après image)

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Rob Bakkers, cc-by-nc-sa, sur flickr

Contenu sensible : viol d’enfants, sexe brutal

Contexte :

voici le CR de mon dernier solo. j’ai donc joué dans mon mix des univers de Millevaux et de la Crasse. Côté règles, j’ai utilisé Grey Cells mais il y a aussi des éléments de Cœlacanthes et de l’Empreinte.  pour l’Empreinte, j’ai repris le principe de l’Empreinte donc sous la forme de cette mycose mais aussi la structure narrative en un acte unique regroupant les 3 scènes pour le final. pour les règles, par contre, je suis resté sur Grey Cells que j’utilise depuis le début de la campagne et qui a l’avantage, pour moi, de proposer certaines actions de type « méta-jeu » que je trouve vraiment bien pour du solo et d’autant plus que ça colle avec certains pouvoirs de la Mouche dans la Crasse. par contre, une fois n’est pas coutume, le perso prend cher ? je ne l’avais pas prévu…

Parties précédentes de la campagne Millevaux / Trilogie de la Crasse :

1. [La Trilogie de la Crasse] La Reine de la Crasse
Première partie d’une nouvelle campagne Millevaux solo-multisystèmes, en crossover avec la mythologie de la Trilogie de la Crasse et la ville crapoteuse et hallucinée de Mertvecgorod née sous la plume de Christophe Siébert. Où un simple exécutant s’entiche pour la victime qu’il doit convoyer et tente l’impossible pour la retrouver.

2. [S’échapper des Faubourgs] Tuer Précieuse
Une incursion dans un sous-monde où à la fois l’univers de Cœlacanthes et le thème des femmes au destin tragique envahissent tout.

L’histoire :

Oh merde ! Docteur M ! Qu’est-ce que je fous là ? Je pensais émerger sur les quais du métro. Hein ? Qui m’a trahi ? Mais… j’en sais rien, moi ! En vrai, je ne savais même pas qu’on m’avait trahi. Qu’est-ce que vous sous-entendez par-là, Docteur ? Des doutes… Ouais, je commence à avoir des doutes sur Black Rain. Pas dans le sens où je pense qu’ils sont passés du côté obscur mais dans le sens où je ne comprends pas leurs motivations. J’ai l’impression que ces Soars se sont remis dans la course uniquement parce que Black Rain a relancé la course et non l’inverse comme on me l’a laissé croire. Mais pourquoi déterrer cette affaire de 2011 que tout le monde avait pris bien soin d’oublier ? Ça, je ne comprends pas. Et là, je trouve que Black Rain est louche.
    Si j’ai découvert une ressource intéressante ? Vous parlez bizarrement, Docteur ! Mais, oui ! J’ai trouvé la planque du Cafard ! Lewis-Maria s’est aménagé une planque… dans mon propre immeuble ! On y accède par un passage secret dans le local poubelles. J’ai cru comprendre que le Cafard était sensible aux petits cadeaux. Aussi, je comptais arriver dans le métro pour récupérer Caspar et lui offrir le WereWorld en échange d’une visite guidée de son petit zoo plus ou moins humain.
    De quoi je souffre. Heu… c’est un peu une colle là. Je ne souffre pas. Ou alors, je souffre de tant de choses que ça n’a même plus de sens de vouloir en faire la liste. Je souffre à cause de la Reine, ma Reine. Je voudrais être sûr qu’elle va bien. Et, si elle est, comme je le pense, captive du Cafard, je voudrais la sauver. Pour faire une bonne action et aussi pour qu’elle trouve un moyen convaincant de m’en remercier. Ben ouais ! Je suis un peu intéressé dans l’affaire ! Et puis sinon, j’ai un peu mal au bras, parfois. J’ai chopé cette Mycose. Elle me parle. Enfin, elle écrit des mots. Là, elle dit rien mais parfois elle change de formes et ça fait des mots. Elle semble aimer le crépuscule. Je ne sais pas vraiment ce que ça veut dire. Mais on va dire que ça pourrait être pire.
    Si j’ai des amis bizarres ? C’est presque indiscret ça, Docteur ! Vu votre… physique, j’ai envie de dire… Vous ! Mais êtes-vous plus un ami que mon psy, Docteur Mugwump ? Ou êtes-vous un pur produit de mon imagination ? Dans ce cas, oui, vous pouvez être mon ami imaginaire. Sinon, il y a Corso. Il est bizarre lui aussi. Déjà, il est mort ! Il a fait un long séjour chez les Cafards et il manie une magie runique qui m’a fait voyager dans un endroit super bizarre. Donc oui, on peut dire que j’ai des amis bizarres.
    Si j’étais dans la chambre de quelqu’un pendant qu’il dormait ? Euh, là Docteur, vous êtes à la limite de la limite là ! Mais bon, OK, on va jouer le jeu. Ben ouais, j’ai été dans la même chambre que la Reine pendant qu’elle dormait. J’aurais pas été contre faire autre chose mais… je l’ai laissé dormir. OK, soyons précis, je l’ai regardé dormir. Mais j’ai fait que ça hein ! Je suis pas un pervers non plus, oh ! Vous êtes bizarre, Docteur ! Même pour un Mugwump ! Je me permets de vous le dire parce que vous êtes sûrement mon ami imaginaire.
    Quand est-ce que j’ai su que j’étais amoureux de la Reine ? Bah… dès que je l’ai vue, en fait. Vous l’avez déjà vue ? Non ? Vous seriez amoureux aussi si vous l’aviez vue. C’est pour ça qu’elle est la Reine au regard nonpareil.
    Les symptômes de la maladie que m’a refilée la Bête ? Mais de quoi vous parlez ? Non, je ne suis pas malade ! Enfin, à part ce truc au bras là. Mais c’est pas une Bête qui me l’a refilé. Je ne sais même plus comment je l’ai chopé ! Bon, on a fini docteur ? Tant mieux, vous êtes bizarre aujourd’hui. Par contre, je vous préviens, cette porte a intérêt de s’ouvrir sur les quais du métro car j’ai vraiment un truc important à faire.

    Je ne sais pas qui je dois remercier entre le hasard et le Joueur mais je me retrouve finalement sur les quais du métro. Caspar est encore là et il n’a vraiment pas la patate. Il est par terre. Il convulse. J’espère qu’il ne va pas me claquer dans les pattes. Pas avant que je ne l’ai conduit chez Lewis-Maria. Ce WereWorld est ma clé. Un haut-parleur, quelque part, diffuse une alarme. Je ne parviens pas à en trouver l’origine. Je n’en comprends pas non plus le sens. L’état de Caspar se stabilise. Il se calme même. Et je comprends que cette alarme ne le concerne pas quand une violente douleur me tord le bras et m’arrache un cri. Je relève ma manche et vois. La Mycose a pris la forme d’un cœur. Pas le cœur d’un jeu de carte mais un organe. Et cet organe palpite. Je crois que la Mycose veut me dire qu’elle est vivante et que je ne dois pas l’oublier. J’ai un peu peur. Mais ça va devoir attendre. Là, je dois traîner Caspar jusque chez Lewis-Maria.
    C’est l’avantage des quartiers pourris. Il peut s’y passer n’importe quoi, tout le monde s’en fout. Qu’un type en costard froissé et dégueulasse tire un gars dans la rue jusqu’à un local poubelle, ça n’inquiète personne. En tant normal, ce serait révélateur de ce que notre société va mal et blablabla mais là, ça m’arrange. Une fois dans le local poubelle, je cherche une caméra et un micro. Il y a forcément ça dans un coin. C’est bien planqué mais je finis par trouver. C’est donc plein d’assurance que je plante le WereWorld bien en face de la caméra et que je récite mon speech au Cafard. C’est un met de choix que je lui offre. Le cafard est un gourmet doublé d’un curieux. Un crissement de béton révèle une rampe donnant sur les « espaces bis » de mon immeuble.

    Et là, je me demande si ce genre de méthodes va vraiment m’attirer les faveurs de mes supérieurs. Déjà qu’avoir attiré les gros bras des Soars jusqu’au bureau n’était pas pour me faire passer pour un pro, surtout quand ça s’est soldé par un crash du système informatique. OK, c’est vrai, il y a vraiment de quoi passer pour un con, je plaide coupable. Mais est-ce que c’est vraiment en tentant un coup pareil avec un Cafard que je vais de nouveau être pris au sérieux ? On verra… Il parait que la fin justifie les moyens. Elle a intérêt d’être bien la fin. Parce que si je me plante, c’est peut-être plus que ma réputation qui va en prendre un coup. Et les coups viendront pas que de Black Rain.

    Je grimpe le long de cette rampe et je pense. Je repense à ce qu’a dit le Mugwump. Il a parlé d’une bête qui m’aurait refilé un truc. J’ai pensé à la Mycose mais… et s’il y avait autre chose ? Et si le Doc pensait à autre chose ? Je repense à l’historiette qui tintait dans mon crâne quand j’ai visité la dimension du Voyeur. Ça parlait d’un journal falsifié, un truc comme ça. Une mémoire falsifiée. Ma mémoire falsifiée. M’a-t-on fait quelque chose ? Le Doc sait-il quelque chose ? Est-ce que c’est Black Rain qui m’a fait quelque chose ? Black Rain… Je sais que ce sont les gentils, qu’on est les gentils. Mais y a plus clair comme gentils, non ? Eux, c’est clair qu’ils ne sont pas clairs. Comme quoi, on peut être les gentils et avoir des trucs à cacher. Même entre gentils. Leur excuse, c’est de dire que tous ces secrets ont pour but de nous permettre d’avoir un regard « neuf », pas contaminé, sur les affaires qu’on nous confie ? Mais pas contaminé par quoi ? L’Entropie ? Millevaux ? Antéros ? Je vais t’en foutre moi, du regard neuf ! Y a du réseau dans ce couloir. Tant mieux. J’ai un accès au DarkWeb. Un générateur d’IP aléatoire. Idem pour un pseudo débile. Je balance ma petite fusée concernant mes « doutes » quant à la probité et l’opacité de Black Rain. Maintenant, je n’ai plus qu’à attendre les réponses, en espérant qu’il y en aura.

    Et quitte à jouer au con, autant y aller à fond ! Tant que j’ai du réseau, j’en profite pour envoyer un petit message à Corso. J’espère qu’il gardera ça pour lui et qu’il ne dira rien à Black Rain mais je lui parle quand même du souvenir que j’ai ramené de sa dimension bizarroïde, la Mycose. A-t-il déjà ramené des saloperies lui aussi ? Est-ce qu’il pourra jeter un œil à mon bras ? Est-ce qu’il pourra faire quelque chose ? Putain ! J’y pense mais… pourvu que personne n’intercepte ce message ! Trop tard de toutes façons. C’est parti !

    Sa planque n’est pas du tout à l’image que j’en avais. J’avais imaginé un long couloir glauque aux murs de béton crades et humides. Une enfilade de portes blindées avec de gros judas pour espionner les malheureux détenus dans des conditions d’hygiènes déplorables. Et ben non ! Finalement, le Cafard sait tenir son petit intérieur. Ce serait exagéré de dire que c’est douillet mais c’est propre et fonctionnel.
    Cette planque s’étire dans tous les espaces creux de l’immeuble. Ce n’est donc pas un long couloir mais tout un réseau de coins et recoins qui se déploie dans les trois dimensions d’espace et, va savoir pourquoi je pense à ça, dans le temps.
    Lewis-Maria a un certain sens de l’humour. Il me reçoit dans un salon entièrement blanc. Il est lui-même assis dans un fauteuil de cuir blanc. L’hôte qu’il s’est choisi a quelque chose de grotesque avec ses paupières tombantes et ses cheveux graisseux. Au mur, il y a des têtes d’animaux empaillés. Certains sont de véritables monstres de cinéma. Je ne sais pas de quels mondes ils proviennent mais je suis content que ce ne soit pas du mien.
    Je ne sais pas jusqu’à quel point le Cafard se fout de ma gueule mais il agite un petit drapeau blanc dans ma direction. Je pousse Caspar devant moi. Il tombe par terre mais se relève un peu trop vite à mon goût. Je crains qu’il n’ait récupéré toutes ses forces et qu’il ne me joue un tour de con. Aussi, avant qu’il n’ait le temps de réagir, je lui fracasse un tabouret sur la tronche. Le WereWorld dans le coaltar, je m’assois sur le fauteuil désigné par le Cafard. Discutons.
    Lewis-Maria est plein d’entrain et semble conciliant. Pour ma part, je me méfie. J’ai beaucoup de mal à croire qu’il est seul ici et qu’une horde de gardes du corps n’est pas prête à me tomber dessus au moindre faux pas. Autant jouer franc-jeu, je lui explique n’avoir cure de Caspar et être tout à fait disposé à le lui céder en échange de quelques informations et de la Reine de mon cœur au regard nonpareil. J’ai conscience de demander beaucoup et d’offrir peu mais je lui assure que nous avons des intérêts communs et qu’il pourrait aussi retirer beaucoup de notre petit échange.
    Difficile de lire dans le regard du Cafard. Il doit être doué au poker. Je n’aime pas cet air indifférent qu’il affiche maintenant. Il détourne le regard et… merde ! Trois Soars sortent d’un recoin. Deux m’immobilisent sur le fauteuil. Putain, leur poigne. Ce ne sont pas des porcs mais des ours ! Le troisième me braque son flingue sur le front. Lewis-Maria me confirme qu’il est tout à fait disposé à ce que nous discutions. Tu m’étonnes !
    Contre toute attente, il me laisse poser mes questions. Tout d’abord, je veux savoir s’il est près à me remettre la Reine. Oui, mais… ça ne sera pas gratuit. Caspar, c’est pas suffisant. Bon, ce n’est pas un si mauvais point de départ. Je respire un grand coup et balance tout. Je bosse pour Black Rain et… ils semblent l’apprendre. Pourtant, c’est Black Rain qui a remis la Reine aux Soars. Ça aussi, ils l’apprennent. Ils ne savaient pas que Black Rain était derrière cette transaction. Là, j’ai peut-être merdé en étant trop honnête. Trop tard ! Je poursuis. Selon moi, qui ne suis qu’une petite mouche à merde de rien du tout, hein ?, Black Rain leur a remis la Reine pour que les Soars s’en servent comme monnaie d’échange et que Lewis-Maria ici présent accepte de les laisser interroger le détenu qui leur avait fourni la xeno-technologie qu’ils avaient donné aux jeunes terroristes en 2011. Or, aujourd’hui, Black Rain veut en savoir plus sur cette technologie.
    Les quatre se regardent, puis le Cafard m’explique que je ne suis pas très loin de la vérité. En fait, en l’état, ils se fichent tous aujourd’hui de cette technologie. L’heure est grave et dans cette affaire la Reine n’est qu’un « petit cadeau », un signe de bonne volonté, sachant que Lewis-Maria accepterait de toute façon de coopérer. Il n’était donc point question de technologie d’un autre monde mais de faire face à une nouvelle manifestation de l’Entropie qui risquait fort d’arriver nous : Antéros ! Conscient d’en avoir déjà dit plus que nécessaire, je tais savoir que Millevaux est également une manifestation de l’Entropie qui se répand entre les mondes. Et j’en profite pour taire aussi que le petit monde intérieur de Caspar est la proie non seulement de la Pluie Noire mais aussi d’une émanation d’Antéros. Ça, ce sera ma petite surprise quand le Cafard décidera de visiter la mémoire de son nouveau jouet.
    Quoi qu’il en soit, même si cette technologie n’entre plus dans les données de l’affaire en question, il s’avère quand même que nous poursuivons un même but : combattre l’Entropie. Et ça, que les fins et les moyens de Black Rain soient discutables ne le remet pas en cause. Aussi, soyons lucides, même si cela ne doit pas dépasser le stade des simples circonstances, le Cafard, les Soars et moi sommes alliés sur ce coup là. Mais là, c’est moi qui pose une question.

    « Si vous ne trafiquez pas cette technologie, enfin… Qu’est-ce qu’un de tes prisonniers a à voir dans tout ça ? »

    Là, j’ai vraiment besoin de comprendre. Je sens la Mycose me gratter. Je me débats un peu et le Soar raffermit sa prise, pensant peut-être que je cherche à m’enfuir ou je ne sais quoi. La Mycose veut m’aider. Ça ne sera pas gratuit, surtout si je me plante. Mais je n’ai pas vraiment le choix. En plus, je n’ai pas le loisir de relever ma manche pour lire ce qu’elle exige. J’accepte donc son offre, les yeux fermés. J’ai l’impression que la Mycose ricane. Lewis-Maria se détend. Il est prêt à parler.

    Oui, la Reine n’est qu’un petit cadeau. Oui, de toute façon il aurait accepter d’aider les Soars. Oui, l’un de ses « pensionnaires » sait des choses sur Antéros et sur l’Entropie. Et oui, il s’agissait bien d’aller explorer sa mémoire pour lui arracher ses informations et trouver un moyen de repousser l’Entropie et Antéros aussi loin que possible dans l’espace et le temps.
    J’ai l’impression que quelque chose ne va pas. Je sens le Cafard quelque peu distrait. Il y a un problème.

    « Si je résume, vous savez quoi faire pour repousser Antéros, au moins provisoirement, mais ça signifie qu’il faut se déplacer. Il faut aller dans le monde d’origine de ce type. Les Cafards peuvent intervenir dans la mémoire de leurs hôtes, mais peut-être pas à ce point là. Et les Soars peuvent voyager mais… Ou alors, c’est juste que vous avez la trouille d’y aller ? »

    C’est ça, bordel ! Ils ont vu le monde d’origine de ce type, ou de cette nana d’ailleurs. Et ce qu’ils ont vu leur a foutu la trouille à un tel point qu’ils ont les jetons d’y aller, quand bien même il y aurait là-bas de quoi freiner l’Entropie. Mais, qu’est-ce qui peut bien leur foutre plus la trouille qu’Antéros ?
    Et là, y a un blanc dans la conversation…
    Les quatre se regardent. Personne n’ose prendre la parole.
    À mon avis, il n’y a que deux choses qui peuvent les effrayer à ce point. Soit il s’agit de choses relatives à leurs croyances respectives, leurs dieux ou je ne sais quoi, soit ce monde est tellement rongé par l’Entropie qu’ils ont peur d’y laisser leur peau. Alors ?
    Pas de réponse. J’ai l’impression que ce sera la surprise du chef car c’est le meilleur moment de leur expliquer en quoi je peux leur être utile. Je suis une Mouche et pour peu qu’ils me donnent les coordonnées de ce monde, je peux y aller et espérer revenir. Je veux bien y aller sans savoir ce qui m’attend. Je veux bien le faire mais… je veux ma Reine.
    Ils acceptent. Bien obligés.

    Les Soars me relâchent. Lewis-Maria relâche la Reine et Caspar prend sa place. Une fois dehors, j’ai eu peur que la Reine ne s’en aille comme ça, sans un mot. Mais elle n’est pas comme ça. Alors, on va quand même prendre un café. Elle m’explique que le cafard s’est globalement bien comporté. Sauf quand il a violé sa mémoire bien sûr mais ça… c’était le passage obligé. En vérité, je l’écoute à peine. Je me répète en boucle les coordonnées du monde où je vais devoir me rendre. Je n’ai aucune idée de là où je vais tomber mais si ça a foutu les jetons à des Soars et un cafard, alors je dois avoir peur moi aussi. Mais bon, je vais y aller.
    La Reine pose alors sa main sur la mienne. Elle me remercie, se lève et propose de payer l’addition. Chevaleresque, je la laisse faire. Dès qu’elle est partie, je relève ma manche et lis le message de la Mycose.

    « Plus c’est capillotracté, plus c’est vrai ! Qu’est-ce qui a poussé ses parents au suicide ? Découvre ce qu’il leur est arrivé. »

    Mais de qui parle-t-elle ? De la Reine ? Non, du pensionnaire évidemment. Dans son monde d’origine, ses parents se seraient donc suicidés. Et la Mycose veut savoir pourquoi. Bon, OK. Plus c’est capillotracté, plus c’est vrai ! Peut-être que finalement tout ça est en lien avec mon affaire. Et peut-être qu’au final j’apprendrais quelque chose sur cette technologie de 2011 parce que, soyons lucide, à ce sujet je n’ai vraiment rien à dire à Black Rain.

    Je retourne au bureau. Je passe pour un abruti en déclarant ne rien avoir appris sur cette technologie et évoquer la menace d’Antéros ne semble pas me racheter aux yeux du chef. Franc et idiot jusqu’au bout, je profite de me faire engueuler pour lâcher que les Soars ne soupçonnaient pas l’implication de Black Rain dans la transaction avec la Reine et que si j’emploie le passé c’est que… bref, on s’est compris. Je crois que je pourrais écrire un bouquin sur l’art de flinguer sa réputation au boulot. Mais je ne m’arrête pas là. Je pousse le bouchon encore plus loin et explique que je vais aller dans un autre monde dont je ne sais rien et potentiellement mortel en espérant trouver un moyen de contrer Antéros. Là, le chef comprend que cette histoire de technologie ne m’intéresse plus vraiment. Je le sens bouillir mais il est suffisamment intelligent pour comprendre que quoi qu’il dise, j’irai quand même. Par contre, j’aimerais bien avoir accès à quelques dossiers avant si c’était possible. Il m’envoie me faire foutre.

    Une fois dehors, j’ai l’impression que s’il avait pu, le chef m’aurait viré. Mais je ne comprends pas son hostilité. OK, j’ai commis quelques boulettes. Entre le crash du système informatique, avoir divulgué l’implication de Black Rain aux Soars et expliqué lâcher complètement cette affaire de technologie alien, il y a des motifs de m’en vouloir mais… j’ai quand même trouvé des preuves comme quoi notre monde est menacé directement par L’Entropie sous une de ses formes les plus inédites, à savoir : Antéros ! Et en plus, je lui déclare être d’accord pour risquer ma peau dans un monde inconnu mais assurément dangereux, voire mortel. Ça devrait suffire à m’attirer un peu de sympathie. C’est louche !
    De retour chez moi, je ne peux m’empêcher de coller mon oreille contre un mur. Peut-être que Lewis-Maria est derrière. Je me connecte sur le forum où j’avais lâché mes petites fusées du doute sur Black Rain justement. Est-ce qu’on m’a répondu ? Non, mais… Quelqu’un a posté quelque chose qui n’est pas sans rapport. Je clique.
    Le pseudo de ce type est NeinUnd. Il parle de fatalité et évoque directement Black Rain qu’il accuse d’être responsable de quelque chose mais sans préciser quoi. Il déclare connaître des secrets militaires. Il parle de conquérir un pays. Il utilise des tournure de phrases extravagantes et je ne suis pas sûr que tout ça soit très sérieux. Mais bon, quand même, il connaît l’existence de ce site et de Black Rain. Affaire à suivre…

    Et je profite d’être devant mon écran pour écrire à Corso. Je m’excuse de ne pas être passé le voir. Je le remercie pour l’aide qu’il s’est proposé de m’offrir et en profite pour lui demander un autre « petit » service. Je lui raconte mon entrevue avec le chef. Malgré ça, j’ai besoin de quelques renseignements avant le « grand saut » vers ce monde étrange qui a réussi à ficher les chocottes à des Soars et un cafard. J’ai les coordonnées de ce monde, là n’est pas le problème. Mais j’aurais voulu savoir si Black Rain avait un dossier dessus. Là dessus et aussi sur un certain Paul Singer. C’est lui, le pensionnaire.

    La réponse ne se fait pas attendre. Corso est vraiment quelqu’un sur qui compter. Les coordonnées de ce monde sont connues. Et il est bel et bien rongé par cette forme d’Entropie qu’on appelle aussi Millevaux. Et pour ce qui est de Paul Singer, il apparaît effectivement dans plusieurs compte-rendus consacrés à Millevaux justement. Dans certains, on déclare qu’il est devenu fou. Dans d’autres on raconte qu’il est devenu la Voix de la Bouche, sans préciser ce que cela signifie. Enfin, il se ferait à l’occasion appeler Dionysos. Corso termine son mail par un « bon courage » qui me plonge dans une grande fatigue. Je pars donc pour Millevaux ou, en tout cas, un Millevaux et je vais devoir trouver pourquoi les parents d’un dingue se sont suicidés. Sur ce point, la réponse est peut-être tout simplement dans la question.

    Le voyage jusqu’à cet autre monde se passe normalement. C’est l’arrivée qui est moins confortable. Je suis coincé dans des souterrains. Là, à vue de nez, pas de sortie. Aucune lumière blanche au bout du tunnel. Pas de sons de trompettes ni de voix angéliques. Au moins, ça veut dire que je ne suis pas mort. Je suis dans le noir, mais vivant !
    Les parois sont humides. Une eau noire suinte. Je porte un doigt mouillé à mon visage et constate que ça ne sent rien. Pourtant, je suis sûr que c’est la Pluie Noire qui s’infiltre. Au moins, je suis à l’abri de ça. J’attends que mes yeux s’habituent à l’obscurité et j’avance. Au bout d’un moment, il y a de la lumière. Mais pas vraiment de trompette, ni de voix angéliques.
    C’est une espèce d’usine moitié mécanique-moitié végétale. Là, des enfants sont malmenés par des créatures d’au moins deux mètres de haut. Leur tête est faite de plaques d’os. Certaines ont plusieurs paires de bras. D’autres sont comme des espèces de poissons géants et rampent à même le sol. Ces trucs bousculent les enfants, leur branchent entre les jambes des sortes de branches électriques. Elles les violent tout en les gavant de farine. Il y a des gosses de tous les âges et des deux sexes. Qu’est-ce que c’est que cet endroit. Putain ! Si Paul Singer est passé par là, je comprends que Lewis-Maria et les Soars aient flippé ! Et ses parents, si eux aussi sont passés par là quand ils étaient mômes… que leur propre enfant subisse la même chose a pu leur paraître insupportable. Est-ce-là l’influence d’Antéros ? Est-ce une manifestation de l’Entropie ? Est-ce ça qui se cache sous la forêt de Millevaux ? Est-ce que c’est ça qui nous attend ? Je ne me sens pas de taille contre ces trucs et me retire dans l’ombre avant qu’elles ne me repèrent. Je ne suis pas fier de ne rien tenter pour aider ses enfants mais, franchement, tout seul, que puis-je faire ? En vrai, si Black Rain cherche vraiment à mettre la main sur des technologies étranges et étrangères en vue d’une opération militaire, de la conquête d’un pays… comme l’affirme ce NeinUnd, c’est ce pays-là qu’il faudrait attaquer ! Merde ! Est-ce que… J’ai toujours considéré Black Rain comme une sorte de « police » du Multivers. Nous sommes des enquêteurs, des investigateurs. Au plus, des espions. Mais pas des soldats. Est-ce possible que, quelque part, nos chefs constituent une armée afin de s’attaquer à l’Entropie ? Ce serait… énorme ! Mais, je ne suis pas là pour ça. Pour l’instant, je dois trouver dans ces souterrains un moyen de détourner l’Entropie, qu’elle prenne la forme de Millevaux ou d’Antéros, de notre réalité. Ça, déjà, ce sera énorme.
    Je reviens vers mon point de départ. Et je me rends compte que je suis en train de me gratter le bras. La Mycose ! À mon avis, les parents de Singer se sont suicidés à cause de ce que j’ai vu. Est-ce que cette réponse lui convient ? Je soulève la manche. Elle semble satisfaite mais n’en a pas pour autant fini avec moi. Et moi, je ne suis donc pas près de me débarrasser de cet étrange animal de compagnie. À moins que ce ne soit moi son animal de compagnie.

    Au détour d’un tunnel, je remarque une ombre. Furtive, elle me suit depuis un petit moment. Après avoir marché un moment en faisant comme si de rien était, je me retourne brusquement et braque mon arme dans sa direction. Je suis en face d’un homme de l’âge de mon père… ou plutôt de l’âge qu’aurait le père du Joueur. Je ne sais pas trop. Dans le noir, c’est difficile à dire. Ce qui est sûr, c’est qu’il a les mains pleines de sang. Il y a quelque chose de dingue dans son regard et… une bosse énorme dans son pantalon. Il dit s’appeler Gueboura. Il a une offre à me faire. Je crois que je saisis ce qu’il veut mais qu’a-t-il à me proposer ? Et je me rappelle la dernière question du Docteur M. les symptômes du truc que m’a refilé la bête… Je ne sais pas comment mais le Mugwump savait. Il savait que j’allais accepter cette proposition dégueulasse parce que… je n’avais pas le choix ! Ô ROHUM, dis-moi pas que… Si, c’est bien ça. Antéros acceptera de détourner les yeux de mon monde si… Et dire que je me suis fait savonner par le chef avant de partir ! C’est plus une médaille que je mérite là, c’est une statue ! Un jour férié en mon honneur ! En vérité, je n’ai aucune assurance que Gueboura tiendra parole mais franchement, qu’est-ce que je peux faire face à l’incarnation de la violence ?

    C’était long mais moins que ce à quoi je m’attendais… Et maintenant, je peux répondre à la question du Mugwump. Les symptômes ? Tu parles de symptômes. Je ne me suis pas seulement fait passer dessus. C’est comme si un troupeau de Soars m’était passé dessus. Je crois que j’ai quelques côtes de cassées mais ça se remettra. Je m’en remettrai. Faudra bien…
    Maintenant, faut que je trouve une sortie, que je rentre chez moi.
    Mais un sifflement dans mon dos m’indique que je n’en ai pas encore tout à fait terminé avec ce monde de merde.

    Je me retourne et je ne vois qu’une longue ombre serpentine. Je m’attendais à quelque chose de plus grand mais pas à quelque chose recouvert de plumes et d’herbe. Une espèce de Quetzalcóatl à la sauce locale. Je soupire. Je pensais avoir suffisamment donné, là. Faut que ça s’arrête maintenant. Je n’ai pas de temps à perdre avec ce truc.
    Il ne les montre pas mais je sens bien qu’il a de grandes dents. Respirer me fait mal à cause de mes côtes fracturées. Je sors mon flingue. Est-ce que ça peut vraiment quelque chose contre un truc pareil ?
    Non !
    Et ce truc a effectivement de grandes dents ? Je le sens passer.
    Je dis :

Je suis les Étoiles !
Ici et maintenant, pour donner une étincelle au mortel que je suis, je… me… détache…
Je suis les Étoiles !

    Je ne suis plus moi-même. Je ne suis plus l’individu Damon Haze. Je me fonds dans l’ombre de ce serpent de plumes et d’herbes. Je me fonds dans le cosmos. Je suis l’espace dans lequel se répands le sang de l’Hommonde. L’espace d’un instant, je vois tout, je sais tout. Mais j’ai peur. Peur de ne pas pouvoir faire quoi que ce soit. Peur de ne pouvoir que… subir, comme avec Gueboura. Et si c’était ça, la leçon d’Antéros ? On ne peut que subir… Je m’abrite derrière de grands discours, de grands monologues intérieurs. Mes hypothèses les plus capillotractées se révèlent parfois justes et j’en tire une grande satisfaction, une grande… fierté. Mais finalement, tout ça n’est rien. Je me vis en tant qu’observateur, investigateur, témoin de l’histoire mais… à quel moment suis-je vraiment acteur ? Que fais-je à part subir ? Entre rien et pas grand chose, quelle est la différence ? Et si je devais passer moins de temps à observer, à monologuer pour agir ? Et si je devais arrêter de me cacher derrière mes grandes tirades qui n’ont finalement pour but que de cacher aux autres comme à moi-même ma peur de passer à l’action ? Peur de quoi ? De mal faire ? De me planter ? De décevoir ? D’être déçu ?
    Que dois-je faire ? Persister à penser qu’être un témoin, un investigateur, est quelque chose d’important ? Qu’observer et penser, c’est agir ? Et mourir… Ou accepter que je me cache derrière ces grands discours parce que j’ai peur et que, finalement, je ne fais que subir ? Et vivre…

    J’ouvre les yeux et je vois Corso penché au-dessus de moi. Il a l’air étonné. Moi aussi. Ce n’est pas très rassurant de se réveiller sur le lieu de travail d’un médecin légiste. Mais bon, il a quand même l’air content de me voir.

    Corso me fait un rapide check-up. Mes côtes vont se remettre. Il va me falloir pas mal de repos mais je vais récupérer. Le chef me rend visite. Je le sens toujours aussi énervé contre moi mais j’ai quand même l’impression qu’il m’en veut moins. Certes, je n’ai rien trouvé concernant cette affaire de technologie d’un autre monde mais on dirait quand même que j’ai contribué à sauver le notre. C’est pas rien quand même. Grâce à ROHUM, les Mouches peuvent lire les pensées superficielles des humains. Je pourrais essayer sur le chef et tenter d’en savoir plus sur les projets de Black Rain. Est-ce que ce que sous-entend NeinUnd est fondé ? Est-ce que Black Rain est vraiment en train de monter une opération militaire contre l’Entropie ? Mais je ne me sens pas l’énergie pour le faire.
    Je ne sais pas comment je dois comprendre ça mais, quand il s’en va, il se tourne une dernière fois vers moi et dit :

Alles unter Kontrolle.

Commentaires de Thomas :

A. D’où viennent les questions posées par le Docteur Mugwump ? On dirait du For the Queen et/ou du The Beast mais je n’en suis pas sûr. A noter qu’avec la désormais pléthores de jeux descended by the queen sur la plateforme for the drama, tu as un réservoir de questions inépuisable. [Note du 14/01/22 : Damien ne m’avait pas répondu, mais plus tard j’ai effectivement appris qu’il utilisait la plateforme For the Drama pour piocher des questions]

B. « Par contre, je vous préviens, cette porte a intérêt de s’ouvrir sur les quais du métro car j’ai vraiment un truc important à faire. Je ne sais pas qui je dois remercier entre le hasard et le Joueur mais je me retrouve finalement sur les quais du métro. » La réalité se contorsionne totalement aux règles du méta, transformant les traditionnelles ellipses en téléportation 🙂

C. « Un crissement de béton révèle une rampe donnant sur les « espaces bis » de mon immeuble.» J’adore le terme employé pour décrire des structures en vertige logique 🙂

D. Arriver dans le cauchemar Sous la coupe des Horlacanthes, ça craint comme porte d’entrée vers Millevaux 🙂

E. Apparemment le personnage ressent la douleur. Mais je croyais que c’était une mouche ? De mon souvenir de La Trilogie de la Crasse, les hommes-mouches sont une nuée de mouches dans une enveloppe humaine. Mais ça ressent la douleur ?


Un commentaire sur “Le coût d’entrée

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