[Dans le mufle des Vosges] 9. Notre Mère la Truie

NOTRE MÈRE LA TRUIE

Le groupe se serre les coudes à l’heure de la première vraie confrontation avec les Soubise.

Joué / écrit le 13/12/2019

Jeu principal utilisé : L’Empreinte, de Thomas Munier, survivre à une transformation qui nous submerge

N.B. : Les personnages et les faits sont fictifs.

Le projet : Dans le mufle des Vosges, un roman-feuilleton Millevaux

Précision : ces feuilletons sont des premiers jets, donc beaucoup de coquilles demeurent. Merci pour votre compréhension.

Avertissement : contenu sensible (voir détail après l’image)

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crédits : anonyme, domaine public


Contenu sensible : cruauté envers les animaux, violences domestiques, stigmatisation

Passage précédent :
8. La veillée
Un épisode entre le recueillement et la fureur, où les liens entre les exorcistes se resserrent sous la menace grandissante.

L’histoire :

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Truth Becomes Death, par Nadja, chef d’œuvre du drone musical pour un parcours alchimique absolu, du plus léger au plus lourd.

La soeur Jacqueline pétrissait la cire de la bougie entre ses doigts crochus. Elle pensait à la Bernadette. En fait, elle ne pensait plus qu’à elle, et ça la brûlait, ça la brûlait. Elle n’arrivait même plus à penser à prier le Vieux, tout ce qui lui venait était des prières païennes dédiées à la cuisinière.

Aussi participait-elle d’une oreille distraite au conseil de guerre réalisé dans la chambrée ce soir-là en compagnie de Champo.

Les ténèbres étaient visqueuses et le froid réduisait les os en bouillie. Dehors on n’entendait que le feulement du vent et des branches brisées venaient frapper les vitres.

Champo méditait : « C’est drôle… Le chapelet du Basile, avec ses noeuds de cordelette, ça m’a fait penser à un cordon ombilical…
– Comme votre cordée pour les enfants, renchérit la Soeur Jacqueline…
– C’est comme si le Basile était obsédé par un motif… Presque possédé par lui… ça devrait vous parler à vous, les exorcistes… »

La Soeur Marie-des-Eaux lâcha du lourd :
« Quel genre de prédateur faut-il craindre le plus en ce moment ? »
La Soeur Jacqueline ferma bien sa gueule.
« J’ai l’impression de ne plus reconnaître mon village, fit Champo. Il faut se méfier de tout, de tout le monde. En fait, je vais finir à me ranger à votre avis, Soeur Marie-des-Eaux : il y a quelque chose qui cloche avec les Soubise. Je me demande bien ce qu’y broyent.
– Et bien moi je vous le dis : le problème chez les Soubise, c’est leurs cochons.
– J’croyais qu’vous aimiez les bêtes.
– Peut-être, mais toutes les bêtes ne nous aiment pas. Et toutes ne sont pas des humbles créatures du Vieux, on dirait.
– Cela me rappelle, fit la Soeur Jacqueline, finalement ravie qu’on ait éludé le sujet de la sorcellerie, la parabole où Jésus-Cuit, rendu au coeur d’une forêt païenne, dut exorciser cet homme possédé par le démon Légion. Il dût fractionner l’esprit maléfique dans le corps de mille cochons qu’il fit précipiter du haut d’une falaise. Ainsi périt Légion avec la chute de tous ces porcs.
– Ainsi donc nous vîmes pour ce qui semblait être une non-affaire et nous voilà à affronter Légion en personne. Il va falloir beaucoup de travail. Champo, vous pouvez disposer, nous avons à prier.
– Alors je prierai aussi de mon côté. »

(Ecouter la parabole du troupeau de porcs, Luc 8, 27-39)

Ce soir-là, la main du novice trembla sur le carnet mémographique, et quand il eut lâché son calame pour la troisème fois, la Soeur Jacqueline le prit en pitié et rédigea les pensées du jour à sa place. Ce faisant, elle ne pensait qu’à la Bernadette, elle se fit violence pour ne pas écrire son nom.

Et comme le novice était toujours à bout de forces, elle récita aussi l’Apocalypse à sa place, de sa voix douce faite pour l’amour et qui se retrouvait à énoncer les horreurs profératoires de cet évangile :

« Car une fois que l’Homme a festoyé du fruit pourri du Démon, le Démon a festoyé de l’Homme. Il a mangé son corps et le corps des bêtes et des choses qui étaient au service de l’Homme, et leur a donné son apparence. Et tous ses enfants, les mille et les mille démons, se sont répandus dans la forêt et dans les caches des Hommes. Et ils tourmentent les Hommes, ils les chassent, ils les mangent, et les pires d’entre eux les cajolent et les séduisent et leurs offrent de nouveaux fruits pourris. »

Puis ce fut le caveau de la nuit, où la Soeur Marie-des-Eaux se débattait dans son sommeil comme dans une cage de chair meurtrie.

Il avait frôlé la mort sous les fléaux des paysans et c’est dans le fracas des os brisés et des chairs éclatées que la pulpe des souvenirs éclôt.

Les derniers souvenirs d’une enfance heureuse. La tête d’un lièvre émerge d’un terrier. L’enfant l’adopte et le baptise : Oreilles. L’animal se laisse apprivoiser. Accepte les panais et les tubercules. Il la suit partout en bondissant dans les fourrés. Il est gros et poilu et ils dorment ensemble le soir dans le campement, auprès du feu. Il frémit des narines et ses yeux noirs racontent beaucoup de choses, et il laisse des petites crottes rondes et sèches dans ses couvertures, cet idiot.

Il y a ce jour du grand départ. Dans la marmite accrochée au-dessus du feu, une odeur de chair et de vin cuit. La Marie, qui n’est pas encore la Marie-des-Eaux et encore moins la Soeur Marie-des-Eaux, se régale de la pitance, une viande qui fond sous la langue, des petits os qu’on suce avant de planter dans la terre.

Il demande à ses parents : « Il est où Oreilles ?
– Il fallait qu’on prenne des forces pour le grand départ. Oreilles, on vient de le manger. »

Encore une nuit à se réveiller en sursaut, comme une apnée mal gérée.
La Soeur Jacqueline n’est plus là. Elle est allée rejoindre la Bernadette dans sa chambre. Cette nuit-là encore, elles commettent le péché.

Quand la doyenne rentra à nus pied dans le chambre à pas de loup, le novice s’en rendit bien compte. Il n’avait pas fermé l’oeil depuis.

Autant dire que le petit déjeuner fut des plus maussades. La Soeur Marie-des-Eaux ne toucha ni au vin chaud ni au Géromé qui coulait tout en odeur sur son assiette, une porcelaine naïve vendue par l’Oncle Mougeot. La Soeur Jacqueline engloutissait son dû sans mot dire.

« Vous faites toujours la tête », remarqua la Bernadette qui elle irradiait des chaleurs de cette nuit.
– ça ne vous regarde pas, répondit la Soeur Marie-des-Eaux
– Je sais ce qui vous tracasse, mais vous essayez d’y répondre par le déni et ça ne peut pas marcher. Un trauma oublié continue de nuire alors même que vous ne vous en souvenez plus. C’est comme une blessure guérie en surface mais infectée à l’intérieur. Il faudra me laisser regarder ça.
– Je n’ai que faire de vos auscultations et de votre charité.
– Ne m’en veuillez pas, et soyons amies, d’ailleurs de votre côté vous m’avez toujours apporté ce que je vous ai demandé, c’est que vous savez que je peux vous aider, et c’est ce que je vais faire. Si je ne peux vous toucher en personne, je vous aiderai dans vos projets d’exorcisme. »

Elle transportait l’odeur du vin chaud, de la cannelle et des sudations d’amour. La Soeur Jacqueline ne sentait plus son corps.

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Sphere from the woods, par Empusae, de l’ambient ritualiste pour un parcours animiste dans la forêt des rêves perdus.

Elles sortirent par le bar pour aller faire leur tournée quotidienne des indigents. Vauthier les salua d’un coude levé au passage, avec son sourire de poivrot qui lui tordait la moustache et ses habits jaunes tous tachés aux manches. Il avait l’air de bien se marrer.

Dehors, c’est là, en grand, marqué au charbon de bois sur le mur de l’auberge.

Un dessin obscène dont on devinait tout de suite le destinataire.

Un malappris avait grossièrement dessiné une truie en cornette qui filait la quenouille.

« Les gens au village doivent penser qu’on devrait passer notre temps à coudre et à ravauder comme les autres moniales au couvent. Ils vont être déçus. Allez, assez brézaillé. », grinça la Soeur Marie des Eaux en balançant ses deux béquilles en avant.

La Soeur Jacqueline disait rien, elle avait le feu partout au-dedans d’elle, comme si des épines lui poussaient. Dans sa tête, c’était sûr, la truie qu’on représentait, c’était elle.

Alors qu’elles remontaient la grand-rue, elles trouvèrent le Nono Elie sur son tracteur tournant au ralenti comme un veau à l’agonie. Il couârait avec le Sibylle Henriquet et alpagua les nonnes au passage : « Vous savez pas quoi ? J’ai vu les cochons des Soubise. Ils se sont lâchés partout dans les Faignottes. »

La Soeur Marie-des-Eaux fixa la doyenne, puis lui murmura :
« Là, il y a un coup à jouer. On va en savoir plus. »

Elles redescendirent à l’auberge pour aller chercher Maurice. Au passage, Champo qui avait fini sa tournée de l’école, se proposa de les accompagner. Sur le pas de la porte, la Bernadette leur demanda ce qu’ils bassottaient, et quand elle apprit la nouvelle, elle leur fit :
« J’ai dit que je vous aiderai. Il faut que je vienne avec vous. Le Père Soubise était mon maître, alors je crois que vous dois bien ça. »

Le novice insista pour qu’on le sangle à Maurice et que tout le monde pressa le pas : il s’agissait de prendre les Soubise de vitesse. Champo proposa de demander au Nono Elie de les charger sur le tracteur, mais cette option fut rejetée : hors de question de se faire conduire par l’un des pires cancaniers du village.

Bien sûr, hâter le pas dans la terre humectée de l’automne fut un calvaire. Le raccourci passait par le cimetière. Plusieurs croix étaient ornées de filaments de corde qui s’étaient prises dans les ferronneries durant la tempête de la nuit, ça faisait comme des bandeaux de prière accrochés aux sépultures, où comme des mousses prises dans les arbres : ornement ou parasite ?

Maurice était bien moins que motivé pour monter la côté boueuse, il renâclait comme toujours lorsqu’il était animé d’un mauvais pressentiment, il fallait s’y prendre à trois pour tirer sa longe, tandis que la Soeur Marie-des-Eaux lui sussurait tout ce qu’elle pouvait de rassurant à l’oreille.

Il y avait des branches partout en travers du sentier, que Champo devait écarter d’un bâton, et même des troncs tombés de la veille. Décidément, le village n’était qu’un ridicule îlot de civilisation au milieu de l’enfer vert.

« Dites, Feugnottes, ça veut pas dire sphaignes ?, demanda la Soeur Jacqueline.
– Si, répondit Champo. Les Feugnottes c’est de la tourbière. Et les cochons vont s’embourber si on les sort pas de là. »

Déjà sur tout le chemin les bêtes avaient labouré la glaise de leurs sabots.

Quand ils achevèrent leur pénible ascension, la Bernadette s’exclama : « Il fait un vent à décorner les cocus ! »

Aux Feugnottes, les arbres étaient plus rares, ce n’était plus que des conifères gras d’humidité qui plongeait leurs racines dans la mollesse du sol. La terre de sphaignes vertes, jaunes et rouges s’étendait entre les roches et les rus qui veinaient la tourbière. Des droséras géantes avaient englué des porcelets imprudents et entamaient lentement leur digestion.

Les cochons étaient bien là, pataugeant dans la masse noire et spongieuse de la tourbe. Certains s’enfonçait et leurs efforts pour s’en sortir ne faisaient qu’accélérer leur absorption. Qu’avaient-ils donc à fuire pour s’être ainsi réfugiés dans un tel endroit. Les autres étaient comme fous enragés, ils s’entredévoraient les oreilles et la queue.

La Soeur Jacqueline porta un mouchoir à sa bouche. Le troupeau schlinguait et la vue d’un tel péteuillot retournait les sens.

Champo fit tournoyer son lasso. Il avait en tête de capturer le meneur pour reconduire les autres à la ferme, mais ça semblait une tâche impossible : les porcs sont bien moins dociles que des vaches. Le novice se contentait d’observer, à l’affut du moindre indice pour comprendre Légion.

C’est alors que Madeleine Soubise arriva derrière eux, tout en bottes et en fichu, crottée des pieds à la tête. Le vent plaquait ses cheveux gras sur son front.
« Qu’est-ce que vous faites là ? Laissez-moi gérer ce problème ?
– Madeleine, on peut vous aider ! Il faut que vous nous expliquiez ce qui se passe ! », lança le novice.

Il fallait bouâler pour se faire comprendre, entre la tornade et les hurlements  des porcs.

« Vous ne pouvez rien faire pour moi, alors laissez-moi rentrer les cochons, sinon je vais me faire battre !
– Madeleine, hier vous m’avez demandé de vous emmener avec nous. J’ai refusé, mais en fait vous pouvez encore vous enfuir ! Nous allons rester ici, mais Champo vous conduira à travers la forêt !
– Je peux pas ! Je suis nouée ici !
– Comment ça ?
– Le Père Soubise il a un voult à mon effigie, et le voult il est contraint avec des liens ! Je ne peux pas m’enfuir ! »

Les nonnes virent le visage de la Bernadette se figer. Elles surent alors que la cuisinière comprenait tout à fait ce qui était à l’oeuvre.

Un vent de panique souffla sur le troupeau et les porcs qui n’étaient pas encore les quatre pattes dans la tourbe s’égayèrent dans tous les sens, bousculant la Soeur Jacqueline et Champo au passage.

« Qu’est-ce que tu bassottes à couârer avec ceux-là, la Madeleine ? »

Le Fils Soubise (comprendre, le mari de Madeleine) était arrivé. Il était en cotte et en sabots, dans un tenue de fermier qui portait les salissures de toute une vie, il avait sa fourche. Le pire, c’est qu’il n’avait pas une tête de mauvaise bougre. Ses cheveux et ses sourcils noirs et frisés, sa bouille ronde et rouge lui donnaient un air de bon vivant. Malgré les rafales, on sentait sur lui une odeur de vache et de cochon qui vous flinguait les narines.

« C’est foutu, siffla la Soeur Marie-des-Eaux aux autres. Tout ce qu’on peut essayer de faire, c’est capturer un cochon pour l’examiner. »

Champo, bien qu’endolori par sa chute, lança aussitôt un lasso sur le premier pourceau venu.

Le Fils Soubise sortit de son manteau un chapelet de patates pourries nouées entre elles par une cordelette, et percées de clous de girofle. Il les égraina et comme par effet de conséquence, les bestiaux commencèrent à se rattrouper autour de lui, bien qu’à contre-coeur.

Lexique :

Broyer : faire, fabriquer
Géromé : variante vosgienne du fromage de Munster.
Brézailler : rester oisif, lambiner, travailler mal ou lentement.
Bassotter : tourner en rond, avoir des gestes empesés ou maladroits
ru : petit ruisseau
schlinguer : puer
péteuillot : pétaudière, gadoue
boûaler : gueuler

Notes liées aux règles de L’Empreinte :

Menace : une Déité Horla (la Mère Truie)
Lieu de départ : Les Voivres
Avancement :
Acte I – Introspection + Tentation + Agression
Acte II – Introspection + Tentation + Agression
Acte III – Introspection + Tentation + Agression (en cours)

Bilan :

Je sens que le côté littéraire prend le pas sur le côté rôliste. A mi-temps d’écriture, je n’ai encore pas du tout utilisé les procédures de l’Empreinte, ne faisant que des scènes en dehors des trois scènes type du jeu. Je n’ai fait qu’un tirage d’aide de jeu (Nervure) (un autre tirage, cette fois-ci d’Oriente, interviendra sur la fin de la session, suscitant la scène du cimetière). En revanche, j’ai exploité la règle d’Ecorce (un choc qui vous fait frôler la mort = un flachebacque) pour raconter un souvenir de la Soeur Marie-des-Eaux, le dit souvenir ayant été fabriqué il y a quelques temps en tirant le passé des personnages avec Session Zéro. Rajoutons évidemment la routine mémographique du soir, avec un extrait de l’Apocalypse de Millevaux. Mais j’ai surtout utilisé mes notes prises en cours de semaine, et fait tourner la logique interne des personnages. Qu’à cela ne tienne, l’aspect rôliste n’est pas une obligation, c’est avant tout une béquille, quand je peux m’en passer, je m’en passe.

Il faut également que je vous explique que mon écriture est assez lente. J’ai beau me dire que c’est un premier jet, je fais beaucoup de vérifications à la volée, sur le lexique vosgiens, ou sur la topographie des Voivres (je suis allé faire un tour sur Géoportail aujourd’hui), histoire de donner une épaisseur à la chose. Précaution qui serait superflue si on était sur une simple partie de jeu de rôle, où je fais volontiers des entorses à la vraisemblance pour aller plus vite ou pour les besoins de l’histoire.

Au final, à la fin de cette épisode, j’ai seulement commencé la scène d’agression ! J’ai juste lancé deux dés, donc on poursuivra le lancer de dés au début du feuilleton suivant…

Feuilles de personnages / Objectifs des PNJ :

Voir cet article

La suite :

10. À trop tirer sur la corde
… Quand tout le monde est noué ensemble, impossible de dévider la pelote sans révéler de troublants liens du destin.

3 commentaires sur “[Dans le mufle des Vosges] 9. Notre Mère la Truie

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