L’art est un moyen très bruyant de se taire

J’ai martelé sur ce blog que la créativité était un moyen d’expression et que s’exprimer était une chose importante, à la fois pour sa propre garde mais aussi pour l’intérêt du monde entier.

Je ne suis plus aussi sûr que l’art, en revanche, remplisse cet office.

En fait, il se pourrait que pratiquer un art ne fasse que nous museler.

photo par Besancona, domaine public, sur flickr.com

Bien des artistes mettent énormément de leur personne dans leur art, et pensent donc s’exprimer à travers leur oeuvre. Mais la nature fictionnelle et esthétique d’une oeuvre artistique va considérablement brouiller leur message.

Il est possible que notre art cherche à crier ce que nous sommes, ce que nous pensons, ce que nous avons vécu, ce que nous rêvons de vivre. Mais il enfouit tout cela sous des couches de symbolisme, de narration, d’hyperbole, de métaphore et de distanciation.

Bien sûr qu’il faut continuer à faire de l’art, c’est important pour un millier d’autres raisons. Mais si nous avons quelque chose d’important à dire à quelqu’un, peut-être devrions nous employer un autre moyen. Peut-être devrions-nous simplement parler en notre nom propre, plutôt que de maquiller notre message et de faire comme si c’était quelqu’un d’autre qui parlait, comme si ce n’était pas vraiment une personne qui parlait.

Je crois toujours que la créativité est une bonne façon de s’exprimer sincèrement. Je ne sais plus si c’est toujours le cas pour l’art, alors si j’ai quelque chose sur le cœur et que j’ai besoin de le dire à quelqu’un, je devrais essayer de le lui dire directement, sans passer par une médiation artistique.

L’art d’arrêter

Je vais cesser de diffuser des articles sur la créativité.

Les notes que j’avais pour de futurs articles sont obsolètes, répétitives ou manquent de tests dans la réalité.

En cessant d’écrire des articles sur la créativité, je gagne un peu de temps et je libère un créneau pour diffuser des news sur mes autres activités, essentiellement le jeu de rôle et l’univers forestier de Millevaux.

Ce qui suit est un article-testament pour conclure 5 ans et demi de réflexions sur la créativité.

C’est possible que je revienne écrire dans quelques mois ou quelques années, mais aujourd’hui, je préfère penser comme si cette phase était définitivement terminée.

Je vais poursuivre sous d’autre formes. Ainsi, le 24 Juin, de 14h à 16h, j’organise une conférence-débat sur le thème « Pauvreté et créativité » au Shakirail, à Paris, qui promet d’être passionnante. Et tous les mois, dans mon bilan, je ferai part de mes changements de méthode si cela me semble utile.

Je pense avoir transmis mon message et à moins d’opérer un changement révolutionnaire, je n’ai rien de neuf à ajouter. Et je voudrais éviter de me répéter plus que je ne l’ai déjà fait.

Le message est simple : créons. C’est ce que je m’attache à faire. Créer plutôt que de parler de créer. Faire plutôt que dire.

Si je devais résumer ce que j’avais à dire sur la créativité, cela tiendrait en quelques principes :

+ Aller à l’essentiel.
+ Oublier la qualité.
+ Faire plutôt que terminer.
+ S’exprimer en toute sincérité.
+ Garder un esprit sain dans un corps sain.

Si ces quatre axes peuvent se résumer en : lâcher prise ; j’ai aussi axé sur ma réflexion sur la méthodologie, et, lâchons un gros mot, sur la productivité. Encore aujourd’hui, la seule méthode qui me paraisse vraiment puissante, c’est la méthode GTD. Je vous invite à redécouvrir comment je la pratique et comment je l’ai augmentée en centralisant tous mes projets dans un tableau de bord unique, sur cet article.

Je voudrais clore cet article par deux pistes de travail en court : l’art d’arrêter et le stoïcisme.

Ce sont deux approches assez récentes pour moi, il m’est difficile de vous promette qu’elles fonctionnent ni même que je m’y tienne avec discipline, mais puisque je vais cesser les articles sur la créativité, autant vous en faire part avant de baisser le rideau.

Dans l’art d’arrêter, une créativité heureuse passe par l’ouverture de centres d’intérêt et par la fermeture d’autres. Une fois qu’on a ouvert ses vannes de sa créativité, la tentation est grande de s’intéresser à beaucoup de choses, de commencer beaucoup de projets, de multiplier les passions et les activités. Il y a un réel plaisir à commencer dans un nouveau domaine. Mais on peut trouver un tout aussi grand accomplissement en clôturant certains centres d’intérêt.

Faire un bilan et se dire : « Tel domaine, je l’ai assez exploré. J’en ai fait le tour. Et je suis très heureux de passer à un autre chose. Cela fait partie de mon patrimoine, cela m’a enrichi et maintenant je tourne la page. »

L’art de s’arrêter est pour moi une source de satisfaction, mais c’est aussi une respiration essentielle dans une vie où les projets s’accumulent et créent un sentiment d’urgence et d’incomplétude.

Les articles sur la créativité, j’en ai fait le tour. Mais je vais arrêter d’autres choses. Après trois mois de jeu de rôle textuel passionnants, je vais arrêter aussi. Mon jeu de rôle textuel Les Forêts Mentales, je lui souhaite de connaître une postérité, mais en étant joué sans moi. C’est après tout pour cela qu’il a été conçu.
J’ai passé des années à rédiger un compte-rendu pour chaque partie de jeu de rôle que je jouais. Aujourd’hui, je comble mon retard de comptes-rendus inachevés, je rédige encore les comptes-rendus de partie que je vais jouer IRL jusqu’au mois d’août, mais j’ai déjà arrêté de rédiger les comptes-rendus des parties que je joue en ligne (ce qui m’a d’ailleurs libéré l’esprit pour rejouer en ligne !). Vous allez encore voir beaucoup de comptes-rendus de ma plume après septembre car j’ai toute une réserve à diffuser, mais je n’en écrirai plus de nouveau. Je pense les comptes-rendus de partie utiles, instructifs et passionnants, mais en ce qui me concerne, j’ai apporté ma contribution à l’exercice, et ce sera terminé.

Il y a des tonnes de petites et grandes choses que j’ai envie d’arrêter, et cela apporte une respiration dans ma vie. Parmi les petites choses, j’ai cessé de prendre un petit-déjeuner. Je jeûne jusqu’à midi et depuis, mes matinées me paraissent plus longues et pleines d’énergie.
Je vais terminer l’écriture de jeu de rôle. Plus exactement, je vais encore finir le développement de mes jeux en cours (Little Hô-Chi-Minh-Ville, Écorce, Wonderland) et rédiger et publier tous les jeux déjà développés, mais je m’interdis de développer de nouveaux jeux de rôles, petits ou grands. Tout ceci va encore me prendre quelques années, ceci dit.
Mais je vais ainsi me dégager du temps pour poursuivre l’exploration de l’univers de Millevaux sous d’autres supports : jeu de société, jeu de rôle grandeur nature, littérature… et pourquoi pas, au gré des rencontres, d’autres médias encore : jeu vidéo, cinéma…

La vie est longue et j’ai encore beaucoup de choses à arrêter et cette pensée m’apaise.

La deuxième piste, c’est la philosophie stoïcienne.

C’est une façon de penser qui date de l’Antiquité, à laquelle je me suis intéressé de plus en plus. Je commence à la pratiquer, car elle peut m’apporter le bonheur et la sensation d’accomplissement qui me font défaut.

Cela m’est difficile d’en parler, car je suis encore débutant dans la discipline, donc je suis loin d’en maîtriser ou d’en appliquer les notions tout à fait.

Si je devais la résumer aujourd’hui, à grand traits, je dirais que le stoïcisme réside en quelques principes :

+ Vivre chaque jour comme le dernier.
+ N’apprécier ou ne s’alarmer que des choses qui arrivent juste dans la minute.
+ être détaché des êtres et des choses.
+ être conscient de sa propre vanité et de la vanité du monde.
+ Ne pas s’attrister des pertes ou des échecs, ne pas se réjouïr des gains ou des accomplissements.
+ Faire ce qui est en son pouvoir, et ne pas s’émouvoir de ce qui est hors de son contrôle.
+ Rechercher la liberté et la santé, mais être heureux même esclave ou mourant.

C’est quelque part un mode de pensée assez effrayant, car il consiste en une extinction des émotions. C’est assez difficile de se revendiquer stoïcien sans passer pour prétentieux ou inhumain. Je vous en parle aujourd’hui car c’est mon article-testament, mais en général, je le réserve à mon jardin secret. Plus je progresse dans cette discipline mentale, plus je me sens apaisé.

C’est en cessant de poursuivre un but qu’on peut être enfin heureux d’aller nulle part.

La bourse ou la vie

Vous connaissez sans doute cette expérience sociologique ? Deux groupes d’enfants, à chacun on confie la tâche de faire des dessins. Sauf que l’un des groupes est payé pour le faire.

A la longue, seuls les enfants qui font des dessins gratuitement s’épanouissent dans cette tâche.

Je m’épanouis dans l’écriture parce que je le fais en amateur. J’y passe autant de temps que je veux, mais c’est presque du bénévolat.

Je me demande si l’écriture me rendrait encore heureux si je gagnais un SMIC avec.

Comment faire baisser les salaires des footballeurs

Le salaire mirobolant de certains sportifs de haut niveau est souvent source de scandale. On pourrait aussi s’offusquer de la répartition inégalitaire des droits d’auteurs reversés par la SACEM, indexés sur les ventes de disques, qui profitent avant tout à une minorité d’artistes.

Ces créatifs sont riches grâce à plusieurs facteurs : on peut supposer qu’ils ont beaucoup travaillé, que ce travail a été reconnu, qu’ils ont du talent, que ce talent a été reconnu (ou rencontre les goûts du moments puisque le talent est une valeur relative), et aussi que ces personnes ont été au bon endroit au bon moment et ont profité d’un système qui les avantage (notamment un système de répartition pyramidale des gains).

Nous pouvons trouver cela injuste, inégalitaire, accuser le système.

Nous pouvons aussi nous demander si les grands footballeurs seraient aussi bien payés si nous regardions moins leurs matchs. Si les disques d’Universal accapareraient une telle part du profit si nous écoutions moins leurs disques.

La répartition égalitaire des profits créatifs peut se faire par un changement de système. Mais elle peut aussi se faire par un changement dans la façon dont nous répartissons notre attention. Si nous fuyions un peu les valeurs sûres et accordions plus d’attention aux créatifs ignorés, nous ferions preuve d’une plus grande solidarité. Et nous ferions sans doute de belles découvertes et de belles rencontres.

Plagions en chœur !

Quand nous créons, l’originalité semble être la vertu première à atteindre.

Nous pouvons penser que ce qui est nouveau est meilleur, et que copier c’est tricher.

Plagions en choeur !

Sans faire l’apologie de la copie illégale de matériaux protégés par le droit d’auteur (bien qu’on puisse discuter des vices et vertus du droit d’auteur), nous pouvons en revanche reconnaître qu’on ne crée jamais à partir de rien. Nous créons à partir de notre vécu réel, mais aussi à partir de toutes les œuvres que nous connaissons. Nos créations sont un agrégat de nos expériences réelles et fictives.

Sans aller jusqu’aux simplifications que font certains narratologues, il nous est facile de reconnaître que l’histoire de la création est faite d’un perpétuel recyclage de récits, de structures et de motifs communs. Ce qui fait la richesse d’une création, c’est la nature du mélange de ses influences et non le fait qu’elle parte absolument de rien. Même l’art outsider, créé en dehors du circuit culturel habituel, est riche d’influences. Même l’art le plus primitif est le fruit d’une culture.

Ce qui rend notre oeuvre originale ne réside pas dans sa nouveauté. Elle réside dans notre personnalité. Et celle-ci s’exprime à travers notre mélange d’influences. Il est unique et spécial.

L’originalité ne s’abstrait pas des influences. Elle réside dans la quantité et la diversité d’influences qui sont mélangées, et dans leur digestion.

La qualité ne réside pas dans l’originalité. Elle réside dans notre sincérité. Il y a plus de beauté dans une copie tache par tache de la peinture d’un autre si elle est faite avec amour et passion que dans le melting-pot ou le détournement le plus acharné s’il est fait sans recul.

Donc, plagions sans complexe. Notre culture fait partie de nous. Si nous l’expurgeons pour créer, nous créons sans sincérité.

Utilisons aussi notre méta-culture : l’ensemble des livres, jeux et films que nous n’avons pas vus mais dont nous connaissons l’idée directrice et qui forment des sources d’inspirations et de référentiel commun.

Nous sommes plus que notre acquis, que la somme de nos influences. Nous sommes notre vision de ces influences.

La pénurie

La pénurie dope notre créativité.

Un enfant privé de jouets construit ses propres jouets.

Tester, se documenter, échanger…ne nous empêchera jamais d’être en vase clos. Autant accepter notre propre finitude et en faire l’instrument de notre sincérité.

Attendre un meilleur matériel est le meilleur moyen de remettre les choses à demain. Tirer le meilleur du matériel et des compétences qu’on a est la plus directe expression de notre créativité.

La complexité est une dégénération naturelle de notre organisation. Si nous retrouvons une façon de faire qui soit simple, nous créons davantage.

Moins nous avons de temps pour créer, plus notre créativité est mise à l’épreuve.

De quoi avons-nous besoin ? Comment pouvons-nous nous en passer ?

Le bonheur dans la créativité, c’est aussi renoncer à créer. Accepter les moments où nous devons ou choisissons de nous consacrer à autre chose.

La célébrité

Avec les désirs de créativité, viennent les désirs de célébrité. En tout cas, les deux peuvent souvent être associées dans notre esprit.

D’abord parce que le système actuel rémunère surtout les créatifs les plus célèbres, et c’est donc à se demander si on peut vivre de sa créativité à temps plein sans être célèbre d’abord. De même, si la postérité de nos œuvres nous importe, c’est évident que la célébrité leur accordera une plus grande diffusion et une plus grande durée de vie.

Mais il y a bien des domaines dans lesquels la célébrité peut nuire à notre créativité.

Être célèbre, c’est s’exposer à être critiqué, moqué, incompris, trop aimé et trop haï.

Être célèbre, c’est passer de moins en moins de temps en création et de plus en plus de temps en promotion.

Être célèbre nous offre la garantie d’être vus sans la garantie d’être compris.

Par exemple, le public ne se soucie pas du nombre d’heures que nous passons sur nos créations. Il ne se soucie guère plus des choses que nous devons remuer à l’intérieur de nous-même pour créer. Il attend des œuvres, et plus que des œuvres, il attend une représentation de nous-même, une légende dans laquelle il pourrait s’inscrire.

La célébrité n’est pas la garantie du talent. Souvent, sont célèbres des personnes qui ont eu la chance d’être prises dans un réseau de promotion, d’êtres portées par des investisseurs. La célébrité s’achète. Alors bien sûr, avec la célébrité vient l’abondance de moyens créatifs, la possibilité de rencontrer des personnes très inspirantes, la mise à disposition d’une équipe qui met en valeur nos travaux. Mais si de notre côté, l’inspiration n’est pas là, ce ne sera qu’un bel emballage sur une coquille vide. Peut-être même aussi que la célébrité risque de tuer notre créativité. Allons-nous oser nous exprimer sans filtre quand le monde entier nous regarde ?

La célébrité nous éloigne du public. Comment avoir de vraies relations avec les personnes qui reçoivent nos œuvres si elles sont trop nombreuses pour qu’on retienne ne serait-ce que leurs noms ou leurs visages ?

La célébrité nous plonge dans un mélodrame perpétuel. Comment vivre sereinement si le moindre de nos dires, faits et gestes, déclenche une polémique ?

Alors, bien sûr, la célébrité c’est un problème de riches. Peut-être qu’aucun de vous ne se sent célèbre.

Pourtant, avec internet, nous pouvons tous accéder au quart d’heure de gloire dont parlait Warhol. C’est une chose que nous devons apprendre à gérer, et peut-être à éviter.