Service minimum

(temps de lecture : 10 minutes)

Pour mettre fin à la situation de débordement structurel qui est la mienne, avoir fait un deuil de mes ambitions créatives et avoir boosté ma productivité ne suffisent pas. Il faut encore dégraisser le monstre qu’est devenu mon tableau de bord de tâches.

Étienne Mahler, domaine public

J’emploie tout mon temps libre à travailler sur mes tâches créatives, mais suite à la crise du coronavirus, celui-ci s’est réduit à 3H par jour, soit 21H par semaine, depuis le début du confinement en mars, et jusqu’à la rentrée de septembre. Quand je parle de « crise », j’évoque pour moi la période de mars à septembre 2020, où je dois garder mon fils, ce qui limite mon temps créatif. Je n’avance pas à grand-chose. Ma méthode de travail m’alloue une grande productivité mais cela m’incite à dire oui à tout ! Non seulement, je refuse rarement de m’engager dans une activité qu’on me propose (exception faite des collaborations avec les éditeurs, vraiment trop chronophages), mais de ma propre initiative je m’ajoute la moindre tâche qui me passe par la tête. Est-ce que je serais accro à la charge mentale ? Si je teste ma propre définition de la dépendance : « quand tu sais qu’une chose est de la merde (parce que ses effets négatifs surpassent de loin ses effets positifs) et que tu continues quand même », je suis obligé de répondre OUI.

Cela ne peut plus durer.

Voici donc mon programme de renoncement.

TABLE DES MATIÈRES

1. Faire est plus gratifiant que terminer

2. Dégraisser la liste de priorités du jour

3. La stop-list du travail de surface

3.1. Stop aux collaborations

3.2. Stop aux lectures d’articles

3.3. Stop aux écoutes d’émissions

3.4. Stop aux mises à jour de mes articles

3.5. Stop à la readlist

3.6. Stop à la préparation de scénarios

4. La stop-list du travail profond

4.1. Stop à la liste de playtests à faire

4.2. Stop aux articles

4.3. Stop aux podcasts

4.4. Stop aux actual plays

4.5. Limiter les déplacements

4.6. Stop aux livres artisanaux

4.7. Stop aux nouveaux projets

5. Conclusion : le travail profond… par tirage au sort

1. FAIRE EST PLUS GRATIFIANT QUE TERMINER

L’idée, c’est d’aérer au plus possible mon emploi du temps pour, à long terme, avancer dans mes gros projets, et à court terme, me reconcentrer sur les priorités tout en mettant de l’espace entre les choses, retrouver une certaine tranquillité, le genre de tranquillité ressentie une fois qu’on a fait le « super important » et qu’on a évité de faire le « ce serait sympa que… »

Depuis que j’ai vraiment pris au sérieux ma vocation de créatif, tout ce que j’ai voulu renvoyer, c’était l’image de quelqu’un qui travaille. J’aimerais maintenant assumer l’idée d’être quelqu’un qui prend son temps et vit les choses à la coule. Vaste projet 🙂

2. DÉGRAISSER LA LISTE DE PRIORITÉS DU JOUR

Tout d’abord, cela consiste à diminuer ma liste de priorités du jour pour me recentrer sur ce qui est vraiment important et urgent : c’est ce que j’appelle mon service minimum, les choses qu’il me suffit de faire dans la journée pour être satisfait. Et en vrai, je pourrais bien travailler 10 H de ma journée (ce qui n’arrive JAMAIS) que je ne serais pas satisfait si ne n’avais pas fait, ou au moins entamé, le service minimum.

Ma macro du jour, présentée dans l’article La micro-organisation, rassemblait un tas d’activités censées être quotidiennes. En réalité, elles n’étaient terminées que les meilleurs jours, qui ne sont plus arrivés depuis le début du confinement. Elle rassemblait également d’autres activités censées être urgentes. Cette macro du jour s’est avérée trop massive. Je l’ai donc réduite ainsi :

1° Diffuser la nouveauté du jour (seulement les lundi, mercredi et vendredi) : soit une nouveauté préparée la veille, soit une nouveauté rapide à diffuser.

2° Vérifier mes mails et réseaux sociaux (les réponses trop compliquées sont notées à faire plus tard)

3° Vérifier mes « En attente », ventiler mes notes sur le tableau de bord, mettre en forme les entrées du tableau de bord qui ont été renseignées à la va-vite.

4° Vérifier mes tâches urgentes et faire celles qui sont vraiment prioritaires (ça fait 1 ou 3 tâches)

5° Démarrer ma session d’écriture de mon roman-feuilleton (censée durer 3H/semaine, depuis réduite à 2H30/semaine, elle peut être étalée sur deux jours).

6° Préparer la prochaine nouveauté du jour.

7° Faire le reste des tâches urgentes

8° Faire les tâches initialement quotidiennes, non-urgentes

9° Faire d’autres tâches moins urgentes (ce qui a peu de chances d’arriver durant la crise).

Cela fait deux mois que je teste cette formule et avec mes 2 à 3 H d’ordinateur quotidiennes, j’ai rarement fini l’étape 7 (attendu que je recommence à 1° tous les jours). Mais cette liste des priorités fait le job : elle me permet de me recentrer sur l’essentiel, et ça fait du bien.

Du côté ménager, mon service minimum s’établit le soir après le dîner. Il faut débarasser la table, faire la vaisselle, rassembler toutes les affaires qui traînent dans un grand sac, et passer un coup de balai : cela donne une impression de frais avant d’aller se coucher, et d’ordre au réveil le matin.

Me rendant bien compte que je n’ai plus de temps que pour l’essentiel, il me faut à tout prix réduire la liste des tâches entrant dans cette liste de priorités ou qui soient susceptibles d’être faites plus tard, quand les poules auront des dents. Surtout, je dois refuser toute tâche qui serait une fausse priorité et m’empêcherait de me consacrer à l’essentiel. L’idée est d’avoir un horizon « Zéro nouvelle entrée dans le système ».

Mon programme de renoncement consiste d’abord à arrêter de vouloir faire toutes les tâches qui me passent par la tête au prétexte qu’individuellement elles prennent peu de temps. J’ai déjà une liste de 149 nouveautés du jour à diffuser (soit un an de diffusion si j’en reste à mon rythme de 3 par semaine), alors pas la peine d’en rajouter !

Voici donc ma STOP LIST. Le plus dur va être de freiner mon enthousiasme et ma tendance à dire oui à tout !

3. LA STOP LIST DU TRAVAIL DE SURFACE

Dans son livre Deep Work, Cal Newport distingue le travail profond, des tâches de longue haleine à haute valeur ajoutée qu’il faut prioriser, et les tâches de surface, des tâches faciles, rapides, mais à faible impact. Sur le long terme, ces tâches de surface nous font gaspiller notre temps. La liste suivante consiste à limiter au maximum le travail de surface (on ne peut jamais le supprimer tout à fait).

3.1. STOP AUX COLLABORATIONS

Hormis dans le strict cadre de Millevaux, je ne peux plus relire les productions des autres, faire de la publicité pour les autres, répondre aux sujets de forums… Je n’ai PLUS le temps !

3.2. STOP AUX LECTURES D’ARTICLES

J’avais déjà effacé une read list d’une centaine d’articles de game design, mais il me faut résister à la tentation de lire à la volée les articles qui sortent ça et là… pour passionnants qu’ils soient et sympathiques les personnes qui les écrivent ! Je suis un grand souffrant de « la peur de rater de quelque chose » (voir aussi 3.3.) et ça me pourrit la vie, donc on va couper tout çà.

3.3. STOP AUX ÉCOUTES D’ÉMISSIONS

Je passe beaucoup de temps à écouter des podcast et des émissions sur Youtube (je ne mets que le son, je ne regarde pas la vidéo). En théorie, je suis censé les écouter en faisant autre chose, mais en pratique, ça me distrait et ça augmente ma charge mentale, sans parler du temps passé à gérer tout ce flux… et des idées que ça me donne ! Or, je me passerais bien de nouvelles idées !

Donc il va falloir s’en sevrer progressivement, pour ne suivre que les émissions les plus importantes : les actual play dans l’univers de Millevaux et mes propres podcasts pour réécoute / montage.

3.4. STOP AUX MISES À JOUR DES MES ARTICLES

Cela passe peut-être inaperçu, mais je modifie régulièrement mes articles, ajoutant des réflexions, des références biblio… Allez, je n’ai plus le temps pour ces mises à jour perpétuelles !

3.5. STOP À LA READLIST

On me conseille énormément de choses à lire, à écouter, à visionner. Je n’ai ni le temps ni le budget pour tout ça ! Alors, je vais arrêter de noter toutes les références que vous me donnez, désolé. Mes lectures vont se borner aux livres papier. Je lis quand je vais aux toilettes, comme ça mon temps de lecture n’est pas vraiment en concurrence avec le reste de mon emploi du temps. Oui, je sais, c’est sale, mais ça me permet de lire un livre tous les 10 jours en moyenne. Par livres papier, j’entends ceux de ma collection personnelle, ou ceux qu’on m’offre ou que je peux emprunter en médiathèque.

Quant aux films, j’en ai fait le deuil ! À la maison, on ne regarde plus que des programmes pour enfants. J’avais pour habitude d’entretenir une wishlist mais elle est pleine comme un œuf ! Plus besoin d’en rajouter.

3.6. STOP À LA PRÉPARATION DE SCÉNARIOS

Plus que jamais, mes parties de jeu de rôle doivent rester un loisir et pas une corvée supplémentaire. Il est hors de question que leur préparation grève mon budget temps squelettique. Alors priorité aux jeux sans préparation, et interdiction de faire du zèle, on se concentre sur des jeux qu’on connaît ou sur des jeux de moins de 30 pages. Ceci peut donner des résultats grisants, ainsi j’arrive sur des parties avec 1 ou 2 concepts fumeux sans avoir la moindre idée de comment m’y prendre, et je m’en sorts toujours avec l’improvisation ! Cela me confirme dans l’idée que j’ai bien fait d’économiser 1 à 4 H de préparation.

4. LA STOP LIST DU TRAVAIL PROFOND

Limiter au maximum son travail de surface, aussi chronophage que peu rentable, est un bon début. Mais il convient aussi de ratiboiser le travail profond au maximum, et notamment en annulant un certain nombre de projets et de routines créatives à faible impact qui m’éloignent de ce que je veux mettre en priorité absolue : écrire des livres. Il faudrait presque se dire : n’écris pas ça si ça ne finit pas dans un livre (exception faite du courrier des lecteurs).

Voici donc maintenant la liste des projets qui vont passer à la trappe !

4.1. STOP À LA LISTE DE PLAYTESTS À FAIRE

Je tiens à jour une liste de concepts de partie de jeu de rôle à tester, j’en ai actuellement 78 ! Il est temps de cesser d’alimenter ce tonneau des Danaïdes ! Ce sera déjà un objectif costaud de faire toutes ces parties (certaines impliquent de lire des bases de jeu de rôle de 300 pages). Une fois que ce sera fini (dans 1d6 années), je tâcherai de me cantonner dans une zone de confort de parties à zéro préparation, savourer mon patrimoine ludique en quelque sorte.

4.2. STOP AUX ARTICLES

J’avais un temps arrêté les articles sur la créativité, mais j’ai récemment repris, dans une veine plus journal / méthodologie (le présent article s’y inscrit) et je vais de nouveau arrêter : cet article est le dernier dans cette veine.

J’ai aussi, bien que je m’étais souvent promis d’arrêter, les articles sur le jeu de rôle et sur la narration interactive, il me reste 9 articles à rédiger dans cette veine.

Mon objectif est de cesser d’ajouter des articles à cette liste, et une fois les articles de cette liste rédigés, cesser de faire des articles. Et ce, pour plusieurs raisons :

1° Les articles me prennent du temps qui pourrait être consacré à l’écriture de livres.

2° Les articles me donnent des idées, et je tiens à tarir mon flot d’idées pour cesser les nouveaux projets.

3° J’ai trop longtemps pratiqué une créativité en « moteur ouvert » : c’est-à-dire que je consacre 50 % de mon temps à créer des livres, et 50 % de mon temps à expliquer comment je m’y prends. Or, je n’ai pas vraiment besoin d’expliciter mes méthodes pour arriver à écrire mes livres : j’ai déjà la méthode en tête. L’avantage de coucher ses idées par écrit est faible, ou plutôt je l’ai largement assez fait. Il est temps de fermer le moteur et de rouler deux fois plus vite. (Par ailleurs, je viens aussi d’arrêter de fournir le making-of sur mon roman feuilleton Dans le mufle des Vosges, chose qui me prenait 1/3 de mon temps d’écriture).

Pour info, le très prolifique Jack London a écrit environ 90 articles où il décortique ses méthodes d’écriture. Cela ne l’a pas empêché d’écrire beaucoup de romans, mais… il s’est arrêté à 90 articles ! Je dois plutôt en être à 150 donc l’heure de la retraite a plus que sonné 😉

4.3. STOP AUX PODCASTS

Les podcasts de game design s’inscrivent aussi dans cette dynamique de créativité à moteur ouvert. Il me reste 7 podcasts à diffuser (dont certains datent de trois ans et demi !), après j’envisagerai sérieusement de fermer le moteur. Je tiens cependant encore à enregistrer quelques podcasts de la série Le dé sur le cœur avec Talmo, mais je pense que ça se fera à un rythme très léger. Et quand aux autres podcasts, ce sera limité au plus possible et en tout cas sans préparation de ma part et sans longue liste biblio lors de la diffusion.

4.4. STOP AUX ACTUAL PLAYS

J’ai longtemps considéré que les actual plays ne me prenaient pas de temps, mais c’est faux. J’y consacre souvent un certain effort de montage, et le simple fait de diffuser entre en concurrence avec les autres nouveautés quotidiennes de ma liste, ce qui explique en partie mon retard de diffusion : j’ai encore des comptes-rendus de partie persos de 2017 à diffuser, et une myriade de comptes-rendus de partie et d’actual play de la communauté Millevaux qui datent de 2019.

Avant, quand je jouais en ligne, je me disais que ça ne coûtait rien de mettre un Craigbot dans le chat vocal. Maintenant, je me fais violence pour échapper à cet automatisme. Si vous êtes en manque de parties audio, regardez s’il ne vous en reste pas 2 ou 3 à écouter dans cette liste 🙂

4.5. LIMITER LES DÉPLACEMENTS

A une époque, j’ai souvent quitté ma Bretagne pour aller sur des conventions et salons lointains : Orc’Idée en Suisse, le Festival des Jeux de Cannes, Toulouse, Lille…

Maintenant, je me limite à la Bretagne et à Paris. J’économise du temps et de l’argent, je suis davantage présent sur internet, là où l’impact se fait vraiment. J’ai expliqué tout ça dans l’article Aller en convention ne sert à rien.

4.6. STOP AUX LIVRES ARTISANAUX

Les livres artisanaux étaient une formidable expérience et ont élargi ma palette créative. Mais ça m’éloigne de ma priorité absolue, qui est d’écrire des livres. Réaliser un seul livre artisanal me prend entre deux et trois heures, que je consacre donc à une seule personne, alors que je pourrais consacrer ce temps à écrire des choses qui s’adressent à un large public. Les livres artisanaux me rapportaient un peu d’argent, mais l’argent n’est pas ma préoccupation. De surcroît, j’avais du mal à livrer rapidement, ce qui était source de stress.

J’ai donc cessé de prendre des commandes. Les livres artisanaux, c’est fini 🙂

4.7. STOP AUX NOUVEAUX PROJETS

Si j’arrive à tenir toutes mes stop-list ci-dessus, cela devrait me libérer beaucoup de temps pour avancer sur mes projets de livres. Savez-vous combien j’ai de projets, plus ou moins avancés ? QUARANTE. Rien que dans l’année qui vient de s’écouler, j’en ai rajouté une douzaine. Il est TEMPS d’arrêter de faire de nouveaux projets qui viennent alimenter le tonneau des Danaïdes.

Je décrète donc un gel des innovations, qui s’applique aussi bien aux projets ambitieux qu’aux projets de moindre envergure. J’y ai dérogé récemment avec quelques « mini-jeux » (Lillipousse, Le Dit des Feuilles Mortes, la version d’Hiver Nucléaire à jouer à 6, la version des Sentes à jouer en ligne) qui m’auront quand même pris quelques heures chacun. Mais maintenant, même les mini-jeux, c’est fini, car chaque nouveau mini-jeu sape les anciens projets. Donc les nouveaux projets de jeux ou de livres, petits comme grands, c’est fini. Je repousse également aux calendes grecques mes projets les plus récents, comme celui de monter des pièces de théâtre à partir des Sentes.

5. CONCLUSION : LE TRAVAIL PROFOND… PAR TIRAGE AU SORT

Vous l’aurez compris, mon programme de strict minimum consiste à limiter drastiquement mes prévisions en terme de travail de surface, afin de me concentrer sur le travail profond. Avant le confinement, je divisais ma journée en deux temps : le matin était consacré au travail profond (donc avancer sur mes projets de livres) et l’après-midi au travail de surface. Je reprendrai cette discipline une fois la crise terminée. Force est de constater que je ne ferai que du travail de surface durant le reste de la crise.

Je lutte également contre le sentiment que chaque projet est en concurrence avec les autres, tout simplement en refusant de choisir sur quel projet je travaille. Ma discipline pré-crise (et post-crise) est basée ainsi :

Le lundi, ma matinée de travail profond est consacrée à Dans le mufle des Vosges. Les autres jours, et bien… je tire au sort sur quel projet je travaille !

Lancer 1d3 :

1 Nervure

2 Inflorenza

3 relancer 1d16 :

1 tout venant (urgent ou court)

2 avancer sur un projet récent

3 avancer sur un projet ancien

4 visionnage de film ou lecture

5 cuisine

6 tâches à durée moyenne

7 ménage

8 Finir les travaux de reliure en cours

9 tâches à durée longue

10 tâches à priorité 2 et 3

11 mise en forme des prochaines nouveauté du jour

12 tâches groupées par lot : faire un type d’action tous projets confondus

13 tâches à priorité 4 et 5

14 tâches à priorité 6

15 Brainstorming Methodo

16 mise en forme de mes articles sur la narratologie

En confiant au hasard (dirigé) le soin de piloter mes projets, je cesse de me tourmenter.

L’important, c’est que les choses avancent.

Et elles avancent si on applique ce secret de productivité :

la tâche la plus rapide, c’est celle qu’on ne fait pas.