La Maison des Feuilles

LA MAISON DES FEUILLES (ou comment Barnabé nous sauva)

Un épisode de maison hantée dans le versant limbique d’une Venise inondée. Un récit et un enregistrement par Claude Féry

(temps de lecture : 8 min ; temps d’écoute : 34 min)

Joué le 17/11/19

Le jeu : Sève la durée du oui, gamins du bois confrontés aux beautés et aux horreurs du sauvage, par Claude Féry

Lire / télécharger les enregistrements de partie : début de partie / bilan

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jbfh, libre de droits

Suite de la campagne vénitienne :

1. [Sève la durée du oui] L’horlogiste

2. [Hantise] L’averseuse

Dix-Septième jour de Vomembres

Nous avons joué la suite de notre précédente session, à deux joueuses, avec Sève la durée
du oui
, pour un peu plus d’1h30 de fiction .
Xavier joue Léonard Tic-Tac et je joue Albert Tripier.

(les photos suivantes sont de Claude Féry, par courtoisie)

Fiction :

Albert et Léonard se tiennent sur le seuil de la Maison des Feuilles . Ils attendent Vladimir et Barnabé . Ils sont missionnés par l’ Averseuse pour recouvrer une fusée afin qu’elle puisse crever la nue et que ruisselle la pluie saine sur la cité.
Albert est inquiet. Barnabé et Vladimir sont partis chercher de quoi les protéger lors de leur exploration et ils tardent à revenir.
En attendant, les deux gamins absorbent l’élixir d’invisibilité confié par la sorcière et s’ennuyant, tirent les cartes d’un tarot de l’oubli déniché dans les ruines qui marquent la lisière de la Maison des Feuilles . Albert y lit un présage. Ils seraient menacés par des oiseaux de mauvaise augure qui voudraient s’emparer de leurs ciboulots et la lame tirée par Léonard , (rebaptisé Toc-Toc le cinoque ), le bateleur, les enjoint à pénétrer dans l’antre de la Maison des Feuilles sans plus attendre. Léonard affirme qu’il convient d’attendre encore. Léonard offre à Albert l’appeau qu’il a ramassé pour le rassurer.
Celui-ci lui demande à quoi ça sert. Léonard lui explique que cela permet d’attirer des petits canards. Albert s’y essaie sans trop de succès, puis se ravise tout à coup inquiet.
Ce sont des volatiles, et les oiseaux sont hostiles. Léonard tente de le rassurer. Albert reprend l’ustensile, à nouveau à l’envers, et en sort une longue plainte. « J’vais attirer l’une de ces bestioles et j’vais en faire mon dîner ! »
Puis, en jouant des notes très aiguës et sans rapport avec l’appel des canards, Albert se rapproche du seuil.
Albert demande à Léonard s’ils doivent encore attendre les deux autres.
Selon lui, « l’ Barnarbé le courage l’aura fui » et ils sont là à attendre pour rien.
Il ajoute pensif : « M’est avis que si on s’emparait de la fusée pour lui crever l’bidon à la sorcière, le sort serait levé et nous aurions à nouveau notre liberté. Ce serait alors un prêté pour un pendu, lui rendre la monnaie de sa liesse, en quelque sorte, à la vioque ! Qu’en penses-tu ? »
Après un bref silence, Léonard lui confirme qu’il partage les mêmes vues.
En tenant la main de son ami Léonard , Albert entre prudemment à l’intérieur.
Dans la première pièce qui s’offre à eux, comme pour confirmer les doutes émis par Albert , Silhouette, l’écureuil de Léonard , après avoir englouti goulûment une pleine poignée de noisettes, se coule au bas d’un tas de gravats, dans un trou obscur, hors de la vue des gamins.
Léonard se sent triste.
Mais la voix tremblante de crainte et d’excitation mêlée d’ Albert le distrait de son sentiment de perte. Il lui désigne un tag, au dessus de la porte devant s’ouvrant sur une volée de marche.
Léonard affirme aussitôt que c’est un signe de danger.
Albert affirme, quant à lui, que ce bonhomme gravé dans la mousse figure de ses vertèbres les marches qu’il leurs faut emprunter. C’est sûr c’est un message qu’ils se sont laissés à eux-mêmes pour savoir où aller.
C’est vraiment inquiétant au-delà. Les murs suintent d’humidité. De grosses canalisations de cuivre courent le long des murs et leur servent de rampes. Des racines émergent entre les murs et les marches. Partout grouillent des insectes. L’eau ruisselle sur les murs et les marches moussues des escaliers qui descendent dans les profondeurs de la terre. Des grenouilles et des crapauds chassent avidement les insectes imprudents.
« J’suis sûr qu’c’est par là ! C’est un message qu’on s’est laissé, j’te dis ! » Pour se donner du courage, car il n’en mène pas large quand même, il souffle à nouveau à l’envers dans l’appeau et  une plainte étrange en sort. Une longue plainte qui se même à la multitude de bruits qui bruissent autour d’eux. Il fait froid maintenant. La moiteur rassurante de Forêt qui avance est loin derrière eux.
Ils se donnent la main et avancent très précautionneusement. Albert sursaute au moindre bruit.
Albert déclare sur un ton docte pour donner le change « C’est bizarre on voit ici, alors qu’on est sous terre, hors de vue du soleil.
Le Vagabond …et bien y m’a montré un champignon tout jaune. Il l’a posé bien à plat, et avec son couteau, il l’a coupé en deux tranches fines. Et là… et bien, l’intérieur tout bleu, il a viré au vert, un vert lumineux. Les moisissures sur les murs elles doivent faire pareil. »
Autour d’eux les planchers craquent, l’eau ruisselle au dedans des canalisations. Ça glougloute sans cesse. Seule le chant d’étranges oiseaux ou des batraciens couvrent les bruits du lieu.
Le froid est devenu mordant maintenant. Le tonnerre retentit, au loin, mais ils sursautent tous les deux. « C’est un orage » déclare Léonard pour les rassurer.
« Mouais, mais un orage sec » précise Albert .
Albert torse poil, grelotte.
– « Dis… t’aurais pas que’qu’chose pour me réchauffer ? »
– « Si bien sûr, voilà une veste de cuir ! »
Albert s’en empare, mais elle reste suspendue entre ses doigts. Il est blême et tremble de la tête aux pieds.-« ah, ça broie mon regard ton truc. Ta veste elle a quelque chose. Ça me soulève mon cœur. Je vois plus que la ténèbre. »
Albert se tourne et jette au loin la veste.
-« Tu vois pas, la silhouette, pas Ta Silhouette , une silhouette là, derrière ?
Ça nous suit…vite, on s’tire ! »
Ils dévalent quelques marches.
-« Oh regard’ ça », dit Léonard « une ampoule ».
-« ça m’donne une idée, réplique aussitôt Albert , si une bête mauvaise et bien elle s’approche trop près de nous, tu la brise et boom tu lui plante les piquant et le verre dans la gorge. D’accord mon copain ? Allez on y va. Faut r’trouver c’te foutue fusée… Ou tu préfères qu’on s’tire ? »
-« Pas sans Silhouette, j’préfère mourir mille morts que partir sans lui. »
-« Bon, bah comment on va l’trouver ? On l’appelle ? Silhouette !
-« Non on continue ! »
-« Je sais j’ai qu’a jouer de l’appeau. Et il joint le geste à la parole.
À nouveau le tonnerre retentit.
Bientôt ils entendent des gargouillis qui semblent parvenir de l’intérieur de toute la Maison des Feuilles .Albert hasarde « J’crois que c’est la maison qu’est vivante et qui va nous bouffer. Faut qu’on sorte de son ventre ! Qu’est-ce que t’en dit ? »
-« oui, elle a du dévorer Silhouette .
Les enfants prennent peur et dévalent quelques marches.
Albert butte sur un caillou poli. C’est le caillou fétiche de Barnabé . Ils conviennent tout
deux que leur ami est passé avant eux et que c’est lui qui a gravé le bonhomme.
-« Barnabé ! Barnabh…Il doit être digéré maintenant. Allez on se sauve ! »
« Mais comment retrouver le chemin de Forêt qui avance ?
« Eh, regarde un bébé taupe ! Dis tu veux bien nous conduire au dehors. On te donnera plein de trucs à manger ? »
La petite taupe trottine devant eux maintenant et les deux gamins voyagent un moment avec elle avant que Léonard ne débusque un Pandas Rouque.
En échange de belle, celui-ci accepte de les guider.
Les bruits de se rapprochent
Albert brise l’ampoule et la rend à LéonardAlbert suggère qu’il faut libérer les eaux. Alors qu’ils font l’inventaire de leur maigre possession et que Léonard lui parle de sa précieuse crotte de chameau qu’il tient du Vagabond , Albert tonne « Mais c’est ça ! C’est une évaporite ! C’est elle qui retient les eaux saines ! Faut la casser pour relâcher les eaux ! »
Après avoir brisé la rose des sables en la jetant du haut des marches, ils suivent leurs deux amis vers Forêt qui avance , au dehors.

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Bilan provisoire :

Nous avons débuté la session sur le mode Sève, la durée du oui sans concertation préalable particulière.
Le témoignage audio de la fiction est tronqué, seuls figurent les 16 premières minutes, soient les trois premières instances.

Xavier était particulièrement enthousiaste à l’issue de la session.
Elle me fut également agréable.

Je souhaite apporter quelques précisions au-delà de celui-ci.
Si nous n’avons pas employé notre poème lors de la partie, ni l’un, ni l’autre, (le mien recouvre assez bien le sens général de la fiction) nous avons utilisé pleinement les instances et respecté la circulation des objets mémoriels entre nos deux personnages. La mécanique a joué pleinement, sans que cela ne remette en cause le plaisir de jeu de Xavier, qui était auparavant réfractaire au dispositif d’instances, jugées comme un frein à sa créativité.
Il était tellement immergé qu’à deux reprises, il lui a fallu un moment pour réaliser qu’il se devait de rédiger une feuille afin de clôturer son instance.
Il a choisi d’imposer sa volonté au monde et donc de relater une seconde feuille lors de l’une de ses instances, activant l’ Innommable qui est demeuré à D8, ce qui est raisonnable, voire petit bras. Comme le soulignait Xavier en riant, il y avait un côté bisounours parfois. Je souligne que j’ai mobilisé le plus possible les objets présents à la table. Notamment l’ampoule, que j’ai brisé devant lui avant de la lui tendre pour qu’il en dispose comme d’une arme.
J’ai utilisé le morceau de Yannick Dauby sur lequel nous avons joué afin de créer la tension ou l’entretenir (orage sec d’égrégore, grenouilles, pluie, vent).
J’ai sollicité Xavier et Mathieu qui ne jouaient pas pour qu’ils fassent du bruit dans la maison, utilisant les conduites d’eau, marchant pesamment sur le plancher…
ça a vraiment fonctionné et Xavier a ressenti une tension croissante. Il a eu peur. Mais nos personnages se donnaient la main, se rassuraient ou s’inquiétaient. Une immersion très réussie, en somme, ou la peur ne fut pas un obstacle, mais une dimension du plaisir de jeu éprouvé à la table.
J’avais quatre phrases toutes faites à caser dans la fiction et je les placées avec un certain bonheur. (Pimp my roleplay).
J’avais en tête, avant de commencer une histoire de monstre raconter le midi à table par Xavier, C’est Robert, un immense monstre réfrigérateur qui a commencé à boulotter la ville toute entière.

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Xavier joue Léonard Tic-Tac

Commentaires de Thomas :

(les commentaires commencent à D, les lettres précédentes étant consacrées à mes commentaires sur la partie précédente)

D. Je suppose que les joueuses tiraient des vrais tarots (le tarot de Marchebranche vu les photos ?) quand leurs personnages tirent leur tarot de l’oubli. Forcément, ça m’intéresse 🙂

E. Je repense à ces histoires de bateleur, et ça m’évoque le bateleur comme une figure de Charon, avec la possibilité d’accéder aux forêts limbiques en plongeant dans l’eau. La rivière comme élément astral est quelque chose que j’ai notamment exploité dans les parties Parking Maudit et Les énervés de Jumièges [Note du 21/03/22 : La figure de Charon est nettement développée dans mon jeu Millevaux Orfraie et Enracine]

F. « La petite taupe trottine devant eux maintenant et les deux gamins voyagent un moment
avec elle avant que Léonard ne débusque un Pandas Rouque. »
Qu’est-ce qu’un Pandas Rouque ?

G. « En échange de belle, celui-ci accepte de les guider. »
De belle quoi ?

H. Pourquoi la forêt s’appelle-t-elle Forêt qui avance ? ça me fait penser à une forêt de palétuviers.

I. C’est assez fort le geste de briser une ampoule pour la tendre à Xavier. Vous avez en effet poussé la convergence à fond 🙂

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Xavier joue Léonard Tic-Tac et se rassure avec l’ampoule confiée par Albert

Claude :

D. Tout à fait. Nous l’utilisons régulièrement.

F. Un panda roux millevalisé par Xavier. C’est gentil tout plein et ça aime manger des feuilles.

G. Oups il manque des mots

De belles promesses de nourriture et de caresses

H. Au départ c’est une référence au morceau éponyme d’Art Zoyd mais dans le contexte de notre Venise fantasmée, cela prend tout son sens.
Ici les hommes ont passé un pacte avec la forêt, reconnue comme entité consciente. Ils accueillent, acceptent et favorisent son expansion qui endigue les effets du Munto Undoso.

I. Et heureux hasard l’ampoule brisée lui a remémoré le tag.
Pour lui c’était un signe !

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Table en fin de partie, notez les restes de l’ampoule au milieu de la souche.

Commentaires de Thomas après écoute :

J. Le Barnabé : j’entends là une expression typiquement vosgienne:)*

K. C’est chouette que Xavier ait eu l’idée de corrompre la graphie de Panda Roux en Pandas Rouque

L. Chouette idée de convergence que de faire boire une fiole de coca à Xavier pour correspondre à la potion mystérieuse que son personnage boit

M. C’est intéressant de mettre en avant le fait que tu incorpores (en fait depuis longtemps) les bruits de la maison (canalisations, aquarium…) dans l’ambiance sonore de la fiction

N. Xavier se sert de la narration partagée pour équilibrer l’horreur avec du mignon : est-ce que ça rejoint ce que tu recherches ?

Claude :

M. Je le mets d’autant plus en avant que Xavier était réfractaire, initialement, à jouer une suite sans Gabriel et Alexane, indisponibles.
Et en l’occurrence  j’ai proposé à Gabriel de faire du bruit, de manifester sa présence, au dessus, pendant la partie.
Je l’ai fait sans en prévenir Xavier, mais Xavier savait que nous avions comploté tous les deux.
Certains craquements du plancher n’ont pas fait illusion, Xavier identifiant un bruit familier, un bruit ami.
D’autres, en revanche, ont appuyé ce que j’évoquais alors dans mon instance. A tel point que Xavier s’est adossé à l’un des meubles pour éviter d’être surpris par le surgissement d’une créature.
Il y a un côté manipulateur dans la démarche, mais ce dernier nourrit une forme de jeu en convergence et favorise l’immersion.
Cette session démontrait en outre à Xavier, qui était extrêmement enthousiaste au point d’agacer sa mère toute la soirée en lui rebattant les oreilles avec ses souvenirs de partie, que la peur éventuellement ressentie à la table était liée à la façon dont nous jouions et qu’il adorait avoir peur pour se rassurer ensuite.

N. Oui en grande partie.
Cela rejoint mes préoccupations lors de la rédaction de Sève 2 : demeurer à hauteur d’enfant et capter et moissonner les beautés des forêts.
La seconde injonction est  à portée esthétique plus affirmée dans mon esprit comme dans celui de Gabriel mais correspond étroitement à l’atmosphère de jeu recherchée par Xavier et Mathieu.
Mathieu joue actuellement une campagne de Ryuutama et je pense qu’il aurait apprécié cette session.

K. Xavier a pour devoir ce week-end la rédaction d’un article pour le Journal de son collège sur les panda roux et a décidé par ailleurs de développer les mœurs de leurs homologues de Millevaux.

Un commentaire sur “La Maison des Feuilles

  1. J’avais omis de mettre cet enregistrement dans ma liste de diffusion, le trouvant peu représentatif de Millevaux. Ceci dit, je me suis ravisé. Il y a toujours quelque chose à récupérer dans une partie de Claude Féry. Ce jeu de convergence avec l’ampoule qui rassure mais qu’il faut briser est assez chouette, par exemple. C’était aussi l’occasion de mettre en valeur cette belle illustration par jbfh, inspirée par Millevaux et qui inspira en retour cette partie.

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