Aller en convention ne sert à rien

Oh que voilà un titre racoleur ! Je nuance tout de suite.

Ces dernières années, j’ai élargi ma zone de déplacements en convention : je suis allé deux fois à Toulouse, une fois à Poitiers, une fois à Montpellier, une fois à Cannes, une fois à Lausanne, une fois à Lyon, une fois à Lille, une fois à Chalons-en-Champagne (pour une convention privée)… J’envisageais d’être encore plus ambitieux : Dragonmeet à Londres, Beta-Larp en Belgique, pourquoi pas le Knuttepunkt…

Marc Buehler, cc-by-nc, sur flickr.com

Ce printemps, il m’est arrivé une grande première : j’ai écrit aux orgas d’une convention pour annuler ma venue. Cette convention se situe à plusieurs centaines de km de chez moi. Je n’y jamais mis les pieds, mais depuis plusieurs années un ami m’exhorte à l’y accompagner, il adore l’ambiance et il pense que ce rendez-vous, un salon accueillant plusieurs milliers de personnes sur le week-end, va forcément m’aider à me faire connaître. Passons les difficultés habituelles : impossibilité de vendre sans payer un stand ou laisser une commission à une boutique, pas de défraiement du trajet, pas de nourriture végane sur place, proposition d’hébergement se limitant à une place sur un camping. Ces conditions sont attendues de la part d’un festival de cette taille, et que ça me pose souci n’y change rien. J’envisage de covoiturer avec mon ami, mais ces horaires de route sont incompatibles avec les miens. Il eut fallu que je sois absent quatre jours de la maison, au minimum. J’envisage, bon gré mal gré, de dormir sous la tente, bien que je suis assez persuadé que je n’arriverais déjà pas à dormir, attendu que je dors très mal en dehors de chez moi (et surtout après l’ébullition intellectuelle que représente une convention), même quand je suis accueilli dans une chambre calme avec un lit douillet. Donc, quatre jours sans dormir.

Je me dis que l’option covoiturage est mauvaise. J’envisage le train. Je commande ma carte de réduction, puis quand je veux commander le billet… Je réalise qu’il n’y a pas de trajet retour. Je dois annuler ma carte de réduction, je regarde le temps de trajet en voiture : quatre heures. A multiplier par deux si j’opte pour le covoiturage.

Tout ça pour un résultat que je connais d’avance : maîtriser dans des conditions difficiles des parties de jeu de rôle à la chaîne pour un public aléatoire, en général peu sensibilisé au jeu de rôle underground. J’attends un bilan encore moins concluant que le Festival International des Jeux de Cannes (dont le bilan médiocre avait été tempéré par la rencontre de super acteurices du jeu de rôle, comme Asenath Waite ou Mysko, et passer du temps avec des amis et collaborateurs tels que Batronoban, Simon Li, Trickytophe…).

Je pouvais espérer rencontrer des personnes connaissant mon travail sur ce festival, mais j’avais en revanche peu de chance d’en sensibiliser de nouvelles. Pour les personnes qui s’installeraient à ma table, je serais juste le MJ aléatoire du moment dans un univers aléatoire aussitôt joué, aussitôt oublié.

A rajouter que tout ce temps passé hors de chez moi à m’épuiser serait autant de temps perdu à ce qui est censé être mon cœur de métier : rédiger des jeux.

Las, la conclusion était logique : j’ai envoyé un mail pour dire qu’il m’était finalement impossible de venir.

Et suite à cette expérience, j’ai pris la résolution de limiter mes déplacements à des zones facilement accessibles depuis chez moi : la Bretagne, Nantes et Paris.

R L, sur flickr.com, cc-by-nc

J’écris ce billet un peu pour vous raconter ma vie, mais aussi pour présenter mon point de vue aux acteurices du milieu rôliste qui envisageraient de voyager loin en convention.

Pour ma part, je suis moins persuadé qu’avant de l’intérêt des conventions.

Pendant longtemps, j’ai été de l’école Johan Scipion : les conventions, c’était le nerf de la guerre. Impossible de faire connaître son travail sans s’y rendre. J’en suis revenu.

Je précise direct que mes objectifs sont différents de l’auteur de Sombre, et c’est bien ce qui motive nos divergences de choix en matière de promotion.

Mon objectif premier (bien que j’ai du mal à le tenir, étant un garçon dispersé) reste d’écrire des jeux. La promotion de ces jeux est un objectif secondaire. Je n’ai pas d’argent à gagner en les faisant connaître davantage (puisqu’il sont gratuits) et mon besoin d’écrire est plus impérieux que mon besoin de diffuser mon travail, qui par ailleurs, de par son caractère underground et très focalisé (les jeux de rôles dans la forêt de Millevaux) est voué à la confidentialité. Ajoutez à ceci que je suis père au foyer et mon temps d’écriture est déjà compté.

Attendu ceci, les conventions me font perdre du temps et de l’argent. Il m’arrive d’avoir des frais réduits (un mécène couvre certains de mes déplacements, quand je ne suis pas défrayé par la convention), mais je ne suis jamais bénéficiaire, à moins de vendre des livres artisanaux, qui eux, me coûtent beaucoup de temps à réaliser.

De prime abord, une convention ne me mange pas de temps d’écriture, puisque c’est en week-end et que je ne peux écrire qu’en semaine (deux à trois jours par semaine, quand mon fils est à la crèche). Mais le temps passé en convention se répercute en fait beaucoup sur mon temps d’écriture : A l’aller, je passe souvent au moins une journée à préparer, au retour je me retrouve avec du ménage en retard à rattraper, des mails non traités, du sommeil à rattraper…

Marc Buehler, cc-by-nc, sur flickr.com

J’ai des acquis formidables grâce aux conventions : d’abord c’est fun, je playteste intensivement, je fais de superbes rencontres, je peux socialiser autour de ma passion, participer à des tables rondes, faire connaître mon travail… Mais en fait, rien que je ne pourrais avoir autrement. A cause des conventions, je ne vais plus en club près de chez moi (hormis cette année, où j’y pu y retourner une dizaine de fois), je ne joue plus avec mes amis… Pour une convention inoubliable, il y en a une autre où je me sens comme un intrus, où mon passage ne laisse aucune trace. Je n’ai plus tant besoin de participer à des tables rondes alors que j’ai déjà une vingtaine de podcasts qui restent à diffuser. Et je suis également obligé d’évoquer le bilan carbone de mes déplacements, assez désastreux, surtout les fois où j’ai pris l’avion pour raccourcir mon temps de trajet. C’est un peu idiot de manger végétal et d’utiliser des toilettes sèches si c’est pour cramer du kérozène par hectolitres par ailleurs.

Parlons de la diffusion de mes jeux. Le Grumph ne va pour ainsi dire plus en convention, ce qui ne l’empêche pas d’être renommé dans le milieu et de vendre ses jeux très honnêtement (alors même qu’ils sont plus chers que les miens, attendu qu’il se dégage un salaire dessus). Pour tout dire, les conventions n’ont pas pesé cher dans sa balance quand il a étudié comment se dégager du temps de travail supplémentaire.

Pour reparler de mon cas particulier, je pense que la distance par rapport à mon public est bien souvent plus un avantage qu’un inconvénient. Claude Féry et Damien Lagauzère ont massivement joué et/ou produit des jeux dans l’univers de Millevaux avant qu’on ait eu l’occasion de se rencontrer. Grâce aux podcasts Inflorenza en anglais, je peux faire connaître Millevaux à travers le monde sans avoir à me déplacer. Un sud-coréen du nom de Mori a produit un hack d’Inflorenza Minima (The Garden of Earthly Delights) alors qu’il y avait zéro chance qu’on se rencontre en convention. Je collabore avec les québecois des Aventureux (Christophe Breysse réalise des actual play dans l’univers de Millevaux, Marc Vallières participe aux actual play d’Inflorenza en anglais) alors qu’on ne s’est jamais rencontrés et qu’il y a peu de chances qu’on se rencontre un jour.

Marc Buehler, cc-by-nc, sur flickr.com

A contrario, le public que je rencontre en convention a plutôt tendance à être moins prosélyte. Pour une raison simple : puisqu’on on a la possibilité de jouer à Millevaux avec son auteur, quel intérêt à y jouer sans lui ? Je vois des rôlistes revenir s’asseoir chaque année à ma table, et je sais qu’ils ne joueront jamais à Millevaux en dehors de ma table. Il y a bien sûr des exceptions, des personnes qui jouent à mes jeux, voire diffusent mon travail ou produisent des oeuvres dérivées et je les en remercie du fond du coeur.

Pour reparler de la socialisation, et bien je tiens quasiment salon sur le chat vocal du Discord des Courants Alternatifs, donc autant vous dire que je suis une des personnes qui passe le plus de temps à discuter game design rôliste avec des gens en francophonie, et ce sans bouger de mon logement.

Par ailleurs, même si c’est peut-être un peu égoïste, je peux arrêter de me déplacer et faire venir les gens à moi. C’est ce que je fais avec les deux dernières éditions du Gîte Millevaux ou avec la prochaine session des Sentes en Bretagne pour 30 personnes, c’est que fait Romaric Briand avec un succès incontestable depuis des années, avec ses podcasts de la Cellule qui rassemblent des intervenant.e.s des quatre coins de la francophonie.

Ma conclusion ? Avant de se déplacer en convention, il faut savoir pourquoi on le fait. Et diffuser son travail ou faire du bénéfice n’est pas forcément la meilleure des raisons (internet est plus efficace pour ces deux choses). Y aller pour faire plaisir à quelqu’un ou parce que c’est ce que font les acteurices du milieu n’est pas non plus une bonne raison, car au final ça vous pèsera et vous aurez l’impression d’aller au turbin. Personnellement, je vais continuer à aller en convention en priorité parce que j’y prends du plaisir, et qu’il y a beaucoup de personnes que j’adore y revoir, et que je suis toujours heureux de faire de nouvelles rencontres. Mais je vais y aller avec plus de modération. Si je conserve mon rythme d’une convention par mois, se limiter à des déplacements courts (ce qui me permet d’ailleurs d’écourter mon séjour, ce que j’avais des scrupules à faire sur des déplacements longs) me paraît la plus sage des décisions.

Aux personnes qui m’invitent en convention aux quatre coins de la France ou du monde : je vous en remercie sincèrement et ça me fend le cœur de décliner mais je dois me confronter au principe de réalité.

6 commentaires sur “Aller en convention ne sert à rien

  1. Je ne reviendrai pas sur le titre: tu le fais toi-même.

    Je te rejoins sur le fait que les conventions, ça coûte une blinde – en frais de déplacement et de logement, en temps, en énergie. Il faut en être conscient, choisir ses cibles.

    Il y a tout de même des intérêts: vendre (un peu), rencontrer son public, être visible, réseauter.

    Perso, je vois les conventions comme des vacances actives. Après, je n’ai pas les mêmes impératifs financiers que toi, j’imagine.

    Au passage, Axelle avait en son temps fait un mini-financement participatif pour aller à une convention. C’est peut-être aussi une idée à considérer.

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  2. Coucou, bel article, vient à notre convention, tu verras la différence, différence de taille, de prix , d’invités…. Elle se situe à Amélie les bains, en 2020 nous fêteront notre 7ème édition avec un special Heroic Fantasy . Nous sommes une petite association qui organise avec passion une convention à taille humaine… Conviviale et familiale…. ASFA…

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    1. C’est très gentil de m’inviter, mais aussi cool que ta convention puisse être, ça ne résout pas mon problème de manque de temps, qui me pousse à restreindre le cercle géographique de mes déplacements : Amélie-les-Bains est très loin de chez moi et je ne pourrai donc pas m’y rendre. Mais longue vie à votre convention !

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