Service minimum

(temps de lecture : 10 minutes)

Pour mettre fin à la situation de débordement structurel qui est la mienne, avoir fait un deuil de mes ambitions créatives et avoir boosté ma productivité ne suffisent pas. Il faut encore dégraisser le monstre qu’est devenu mon tableau de bord de tâches.

Étienne Mahler, domaine public

J’emploie tout mon temps libre à travailler sur mes tâches créatives, mais suite à la crise du coronavirus, celui-ci s’est réduit à 3H par jour, soit 21H par semaine, depuis le début du confinement en mars, et jusqu’à la rentrée de septembre. Quand je parle de « crise », j’évoque pour moi la période de mars à septembre 2020, où je dois garder mon fils, ce qui limite mon temps créatif. Je n’avance pas à grand-chose. Ma méthode de travail m’alloue une grande productivité mais cela m’incite à dire oui à tout ! Non seulement, je refuse rarement de m’engager dans une activité qu’on me propose (exception faite des collaborations avec les éditeurs, vraiment trop chronophages), mais de ma propre initiative je m’ajoute la moindre tâche qui me passe par la tête. Est-ce que je serais accro à la charge mentale ? Si je teste ma propre définition de la dépendance : « quand tu sais qu’une chose est de la merde (parce que ses effets négatifs surpassent de loin ses effets positifs) et que tu continues quand même », je suis obligé de répondre OUI.

Cela ne peut plus durer.

Voici donc mon programme de renoncement.

TABLE DES MATIÈRES

1. Faire est plus gratifiant que terminer

2. Dégraisser la liste de priorités du jour

3. La stop-list du travail de surface

3.1. Stop aux collaborations

3.2. Stop aux lectures d’articles

3.3. Stop aux écoutes d’émissions

3.4. Stop aux mises à jour de mes articles

3.5. Stop à la readlist

3.6. Stop à la préparation de scénarios

4. La stop-list du travail profond

4.1. Stop à la liste de playtests à faire

4.2. Stop aux articles

4.3. Stop aux podcasts

4.4. Stop aux actual plays

4.5. Limiter les déplacements

4.6. Stop aux livres artisanaux

4.7. Stop aux nouveaux projets

5. Conclusion : le travail profond… par tirage au sort

1. FAIRE EST PLUS GRATIFIANT QUE TERMINER

L’idée, c’est d’aérer au plus possible mon emploi du temps pour, à long terme, avancer dans mes gros projets, et à court terme, me reconcentrer sur les priorités tout en mettant de l’espace entre les choses, retrouver une certaine tranquillité, le genre de tranquillité ressentie une fois qu’on a fait le « super important » et qu’on a évité de faire le « ce serait sympa que… »

Depuis que j’ai vraiment pris au sérieux ma vocation de créatif, tout ce que j’ai voulu renvoyer, c’était l’image de quelqu’un qui travaille. J’aimerais maintenant assumer l’idée d’être quelqu’un qui prend son temps et vit les choses à la coule. Vaste projet 🙂

2. DÉGRAISSER LA LISTE DE PRIORITÉS DU JOUR

Tout d’abord, cela consiste à diminuer ma liste de priorités du jour pour me recentrer sur ce qui est vraiment important et urgent : c’est ce que j’appelle mon service minimum, les choses qu’il me suffit de faire dans la journée pour être satisfait. Et en vrai, je pourrais bien travailler 10 H de ma journée (ce qui n’arrive JAMAIS) que je ne serais pas satisfait si ne n’avais pas fait, ou au moins entamé, le service minimum.

Ma macro du jour, présentée dans l’article La micro-organisation, rassemblait un tas d’activités censées être quotidiennes. En réalité, elles n’étaient terminées que les meilleurs jours, qui ne sont plus arrivés depuis le début du confinement. Elle rassemblait également d’autres activités censées être urgentes. Cette macro du jour s’est avérée trop massive. Je l’ai donc réduite ainsi :

1° Diffuser la nouveauté du jour (seulement les lundi, mercredi et vendredi) : soit une nouveauté préparée la veille, soit une nouveauté rapide à diffuser.

2° Vérifier mes mails et réseaux sociaux (les réponses trop compliquées sont notées à faire plus tard)

3° Vérifier mes « En attente », ventiler mes notes sur le tableau de bord, mettre en forme les entrées du tableau de bord qui ont été renseignées à la va-vite.

4° Vérifier mes tâches urgentes et faire celles qui sont vraiment prioritaires (ça fait 1 ou 3 tâches)

5° Démarrer ma session d’écriture de mon roman-feuilleton (censée durer 3H/semaine, depuis réduite à 2H30/semaine, elle peut être étalée sur deux jours).

6° Préparer la prochaine nouveauté du jour.

7° Faire le reste des tâches urgentes

8° Faire les tâches initialement quotidiennes, non-urgentes

9° Faire d’autres tâches moins urgentes (ce qui a peu de chances d’arriver durant la crise).

Cela fait deux mois que je teste cette formule et avec mes 2 à 3 H d’ordinateur quotidiennes, j’ai rarement fini l’étape 7 (attendu que je recommence à 1° tous les jours). Mais cette liste des priorités fait le job : elle me permet de me recentrer sur l’essentiel, et ça fait du bien.

Du côté ménager, mon service minimum s’établit le soir après le dîner. Il faut débarasser la table, faire la vaisselle, rassembler toutes les affaires qui traînent dans un grand sac, et passer un coup de balai : cela donne une impression de frais avant d’aller se coucher, et d’ordre au réveil le matin.

Me rendant bien compte que je n’ai plus de temps que pour l’essentiel, il me faut à tout prix réduire la liste des tâches entrant dans cette liste de priorités ou qui soient susceptibles d’être faites plus tard, quand les poules auront des dents. Surtout, je dois refuser toute tâche qui serait une fausse priorité et m’empêcherait de me consacrer à l’essentiel. L’idée est d’avoir un horizon « Zéro nouvelle entrée dans le système ».

Mon programme de renoncement consiste d’abord à arrêter de vouloir faire toutes les tâches qui me passent par la tête au prétexte qu’individuellement elles prennent peu de temps. J’ai déjà une liste de 149 nouveautés du jour à diffuser (soit un an de diffusion si j’en reste à mon rythme de 3 par semaine), alors pas la peine d’en rajouter !

Voici donc ma STOP LIST. Le plus dur va être de freiner mon enthousiasme et ma tendance à dire oui à tout !

3. LA STOP LIST DU TRAVAIL DE SURFACE

Dans son livre Deep Work, Cal Newport distingue le travail profond, des tâches de longue haleine à haute valeur ajoutée qu’il faut prioriser, et les tâches de surface, des tâches faciles, rapides, mais à faible impact. Sur le long terme, ces tâches de surface nous font gaspiller notre temps. La liste suivante consiste à limiter au maximum le travail de surface (on ne peut jamais le supprimer tout à fait).

3.1. STOP AUX COLLABORATIONS

Hormis dans le strict cadre de Millevaux, je ne peux plus relire les productions des autres, faire de la publicité pour les autres, répondre aux sujets de forums… Je n’ai PLUS le temps !

3.2. STOP AUX LECTURES D’ARTICLES

J’avais déjà effacé une read list d’une centaine d’articles de game design, mais il me faut résister à la tentation de lire à la volée les articles qui sortent ça et là… pour passionnants qu’ils soient et sympathiques les personnes qui les écrivent ! Je suis un grand souffrant de « la peur de rater de quelque chose » (voir aussi 3.3.) et ça me pourrit la vie, donc on va couper tout çà.

3.3. STOP AUX ÉCOUTES D’ÉMISSIONS

Je passe beaucoup de temps à écouter des podcast et des émissions sur Youtube (je ne mets que le son, je ne regarde pas la vidéo). En théorie, je suis censé les écouter en faisant autre chose, mais en pratique, ça me distrait et ça augmente ma charge mentale, sans parler du temps passé à gérer tout ce flux… et des idées que ça me donne ! Or, je me passerais bien de nouvelles idées !

Donc il va falloir s’en sevrer progressivement, pour ne suivre que les émissions les plus importantes : les actual play dans l’univers de Millevaux et mes propres podcasts pour réécoute / montage.

3.4. STOP AUX MISES À JOUR DES MES ARTICLES

Cela passe peut-être inaperçu, mais je modifie régulièrement mes articles, ajoutant des réflexions, des références biblio… Allez, je n’ai plus le temps pour ces mises à jour perpétuelles !

3.5. STOP À LA READLIST

On me conseille énormément de choses à lire, à écouter, à visionner. Je n’ai ni le temps ni le budget pour tout ça ! Alors, je vais arrêter de noter toutes les références que vous me donnez, désolé. Mes lectures vont se borner aux livres papier. Je lis quand je vais aux toilettes, comme ça mon temps de lecture n’est pas vraiment en concurrence avec le reste de mon emploi du temps. Oui, je sais, c’est sale, mais ça me permet de lire un livre tous les 10 jours en moyenne. Par livres papier, j’entends ceux de ma collection personnelle, ou ceux qu’on m’offre ou que je peux emprunter en médiathèque.

Quant aux films, j’en ai fait le deuil ! À la maison, on ne regarde plus que des programmes pour enfants. J’avais pour habitude d’entretenir une wishlist mais elle est pleine comme un œuf ! Plus besoin d’en rajouter.

3.6. STOP À LA PRÉPARATION DE SCÉNARIOS

Plus que jamais, mes parties de jeu de rôle doivent rester un loisir et pas une corvée supplémentaire. Il est hors de question que leur préparation grève mon budget temps squelettique. Alors priorité aux jeux sans préparation, et interdiction de faire du zèle, on se concentre sur des jeux qu’on connaît ou sur des jeux de moins de 30 pages. Ceci peut donner des résultats grisants, ainsi j’arrive sur des parties avec 1 ou 2 concepts fumeux sans avoir la moindre idée de comment m’y prendre, et je m’en sorts toujours avec l’improvisation ! Cela me confirme dans l’idée que j’ai bien fait d’économiser 1 à 4 H de préparation.

4. LA STOP LIST DU TRAVAIL PROFOND

Limiter au maximum son travail de surface, aussi chronophage que peu rentable, est un bon début. Mais il convient aussi de ratiboiser le travail profond au maximum, et notamment en annulant un certain nombre de projets et de routines créatives à faible impact qui m’éloignent de ce que je veux mettre en priorité absolue : écrire des livres. Il faudrait presque se dire : n’écris pas ça si ça ne finit pas dans un livre (exception faite du courrier des lecteurs).

Voici donc maintenant la liste des projets qui vont passer à la trappe !

4.1. STOP À LA LISTE DE PLAYTESTS À FAIRE

Je tiens à jour une liste de concepts de partie de jeu de rôle à tester, j’en ai actuellement 78 ! Il est temps de cesser d’alimenter ce tonneau des Danaïdes ! Ce sera déjà un objectif costaud de faire toutes ces parties (certaines impliquent de lire des bases de jeu de rôle de 300 pages). Une fois que ce sera fini (dans 1d6 années), je tâcherai de me cantonner dans une zone de confort de parties à zéro préparation, savourer mon patrimoine ludique en quelque sorte.

4.2. STOP AUX ARTICLES

J’avais un temps arrêté les articles sur la créativité, mais j’ai récemment repris, dans une veine plus journal / méthodologie (le présent article s’y inscrit) et je vais de nouveau arrêter : cet article est le dernier dans cette veine.

J’ai aussi, bien que je m’étais souvent promis d’arrêter, les articles sur le jeu de rôle et sur la narration interactive, il me reste 9 articles à rédiger dans cette veine.

Mon objectif est de cesser d’ajouter des articles à cette liste, et une fois les articles de cette liste rédigés, cesser de faire des articles. Et ce, pour plusieurs raisons :

1° Les articles me prennent du temps qui pourrait être consacré à l’écriture de livres.

2° Les articles me donnent des idées, et je tiens à tarir mon flot d’idées pour cesser les nouveaux projets.

3° J’ai trop longtemps pratiqué une créativité en « moteur ouvert » : c’est-à-dire que je consacre 50 % de mon temps à créer des livres, et 50 % de mon temps à expliquer comment je m’y prends. Or, je n’ai pas vraiment besoin d’expliciter mes méthodes pour arriver à écrire mes livres : j’ai déjà la méthode en tête. L’avantage de coucher ses idées par écrit est faible, ou plutôt je l’ai largement assez fait. Il est temps de fermer le moteur et de rouler deux fois plus vite. (Par ailleurs, je viens aussi d’arrêter de fournir le making-of sur mon roman feuilleton Dans le mufle des Vosges, chose qui me prenait 1/3 de mon temps d’écriture).

Pour info, le très prolifique Jack London a écrit environ 90 articles où il décortique ses méthodes d’écriture. Cela ne l’a pas empêché d’écrire beaucoup de romans, mais… il s’est arrêté à 90 articles ! Je dois plutôt en être à 150 donc l’heure de la retraite a plus que sonné 😉

4.3. STOP AUX PODCASTS

Les podcasts de game design s’inscrivent aussi dans cette dynamique de créativité à moteur ouvert. Il me reste 7 podcasts à diffuser (dont certains datent de trois ans et demi !), après j’envisagerai sérieusement de fermer le moteur. Je tiens cependant encore à enregistrer quelques podcasts de la série Le dé sur le cœur avec Talmo, mais je pense que ça se fera à un rythme très léger. Et quand aux autres podcasts, ce sera limité au plus possible et en tout cas sans préparation de ma part et sans longue liste biblio lors de la diffusion.

4.4. STOP AUX ACTUAL PLAYS

J’ai longtemps considéré que les actual plays ne me prenaient pas de temps, mais c’est faux. J’y consacre souvent un certain effort de montage, et le simple fait de diffuser entre en concurrence avec les autres nouveautés quotidiennes de ma liste, ce qui explique en partie mon retard de diffusion : j’ai encore des comptes-rendus de partie persos de 2017 à diffuser, et une myriade de comptes-rendus de partie et d’actual play de la communauté Millevaux qui datent de 2019.

Avant, quand je jouais en ligne, je me disais que ça ne coûtait rien de mettre un Craigbot dans le chat vocal. Maintenant, je me fais violence pour échapper à cet automatisme. Si vous êtes en manque de parties audio, regardez s’il ne vous en reste pas 2 ou 3 à écouter dans cette liste 🙂

4.5. LIMITER LES DÉPLACEMENTS

A une époque, j’ai souvent quitté ma Bretagne pour aller sur des conventions et salons lointains : Orc’Idée en Suisse, le Festival des Jeux de Cannes, Toulouse, Lille…

Maintenant, je me limite à la Bretagne et à Paris. J’économise du temps et de l’argent, je suis davantage présent sur internet, là où l’impact se fait vraiment. J’ai expliqué tout ça dans l’article Aller en convention ne sert à rien.

4.6. STOP AUX LIVRES ARTISANAUX

Les livres artisanaux étaient une formidable expérience et ont élargi ma palette créative. Mais ça m’éloigne de ma priorité absolue, qui est d’écrire des livres. Réaliser un seul livre artisanal me prend entre deux et trois heures, que je consacre donc à une seule personne, alors que je pourrais consacrer ce temps à écrire des choses qui s’adressent à un large public. Les livres artisanaux me rapportaient un peu d’argent, mais l’argent n’est pas ma préoccupation. De surcroît, j’avais du mal à livrer rapidement, ce qui était source de stress.

J’ai donc cessé de prendre des commandes. Les livres artisanaux, c’est fini 🙂

4.7. STOP AUX NOUVEAUX PROJETS

Si j’arrive à tenir toutes mes stop-list ci-dessus, cela devrait me libérer beaucoup de temps pour avancer sur mes projets de livres. Savez-vous combien j’ai de projets, plus ou moins avancés ? QUARANTE. Rien que dans l’année qui vient de s’écouler, j’en ai rajouté une douzaine. Il est TEMPS d’arrêter de faire de nouveaux projets qui viennent alimenter le tonneau des Danaïdes.

Je décrète donc un gel des innovations, qui s’applique aussi bien aux projets ambitieux qu’aux projets de moindre envergure. J’y ai dérogé récemment avec quelques « mini-jeux » (Lillipousse, Le Dit des Feuilles Mortes, la version d’Hiver Nucléaire à jouer à 6, la version des Sentes à jouer en ligne) qui m’auront quand même pris quelques heures chacun. Mais maintenant, même les mini-jeux, c’est fini, car chaque nouveau mini-jeu sape les anciens projets. Donc les nouveaux projets de jeux ou de livres, petits comme grands, c’est fini. Je repousse également aux calendes grecques mes projets les plus récents, comme celui de monter des pièces de théâtre à partir des Sentes.

5. CONCLUSION : LE TRAVAIL PROFOND… PAR TIRAGE AU SORT

Vous l’aurez compris, mon programme de strict minimum consiste à limiter drastiquement mes prévisions en terme de travail de surface, afin de me concentrer sur le travail profond. Avant le confinement, je divisais ma journée en deux temps : le matin était consacré au travail profond (donc avancer sur mes projets de livres) et l’après-midi au travail de surface. Je reprendrai cette discipline une fois la crise terminée. Force est de constater que je ne ferai que du travail de surface durant le reste de la crise.

Je lutte également contre le sentiment que chaque projet est en concurrence avec les autres, tout simplement en refusant de choisir sur quel projet je travaille. Ma discipline pré-crise (et post-crise) est basée ainsi :

Le lundi, ma matinée de travail profond est consacrée à Dans le mufle des Vosges. Les autres jours, et bien… je tire au sort sur quel projet je travaille !

Lancer 1d3 :

1 Nervure

2 Inflorenza

3 relancer 1d16 :

1 tout venant (urgent ou court)

2 avancer sur un projet récent

3 avancer sur un projet ancien

4 visionnage de film ou lecture

5 cuisine

6 tâches à durée moyenne

7 ménage

8 Finir les travaux de reliure en cours

9 tâches à durée longue

10 tâches à priorité 2 et 3

11 mise en forme des prochaines nouveauté du jour

12 tâches groupées par lot : faire un type d’action tous projets confondus

13 tâches à priorité 4 et 5

14 tâches à priorité 6

15 Brainstorming Methodo

16 mise en forme de mes articles sur la narratologie

En confiant au hasard (dirigé) le soin de piloter mes projets, je cesse de me tourmenter.

L’important, c’est que les choses avancent.

Et elles avancent si on applique ce secret de productivité :

la tâche la plus rapide, c’est celle qu’on ne fait pas.

Outsider, avril 2020

Ce n’est pas moi qui suis confiné avec vous, c’est vous qui êtes confinés avec moi !

Mon bilan mensuel ! Au menu, l’annonce d’une session western du GN Les Sentes en septembre et une version à 6 d’Hiver Nucléaire à jouer en ligne !

Encore merci à toutes les personnes qui me soutiennent via Tipeee ou par d’autres façons (pas forcément monétaires) !

LA COMMUNAUTÉ

Publications par la communauté

+ Love Berlin

En guise de kit d’introduction au futur jeu de rôle Bois Dormant, Melville nous offre un scénario-jeu où l’on incarne les membres d’une radio pirate utopique dans un Berlin soumis à la torpeur et encerclé par une forêt magique ! Forcément une bonne inspiration pour Millevaux, avec l’angle plus feelgood qui pourrait d’ordinaire vous manquer !

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Revue de presse

+ Un petit tour en forêt

Sur son blog, Tamorky fait une review générale de l’univers de Millevaux, introduit sa partie en ligne de Millevaux Sombre et nous fait une chronique inspi de la série télé Zone Blanche !

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Entretiens

+ Le burn-out créatif en jeu de rôle : Entretien avec Guylène Le Mignot

Dans le cadre d’un dossier sur le burn-out rôliste, Guylène Le Mignot a mené son enquête chez les différents Icares de notre beau loisir, dont je fais partie. Et vous, à quel niveau d’épuisement vous situez-vous en tant que joueureuse, MJ, orga ou créateurtrice ?

Parties de jeu de rôle enregistrées par la communauté

( * : avec un récit écrit / ** : sans récit écrit)

+ [Dégringolade] Couleur des morts *

Animaux, robots et prédateurs dans ce récit / enregistrement de partie par Claude Féry !

Récits de parties de jeu de rôle par la communauté

+ [Millevaux, Mémoires Vives] Au nom du fils

Un test par Michel Poupart de son nouveau jeu Millevaux, autour de l’histoire d’une mère et son enfant en proie aux difficultés, et de ruines qui décèlent des noirs secrets et des artefacts à la mémoire d’éléphant.

+ [Systèmes Millevaux / The Name of God] Kraken

Un homme-tentacules en quête de l’extinction de Millevaux parcourt les mondes autour d’une ange ni morte ni vivante. Avec une rencontre effarante au final.

Un festival de jeux utilisés pour ce grand final de la troisième campagne Millevaux solo multi-systèmes par Damien Lagauzère !

Avec en prime le texte intégral de la campagne à télécharger.

MES ACTUALITÉS

Publications

+ Hiver Nucléaire : une version à jouer à 6, sur table, en GN ou en ligne

Revivez cette session rigoureuse des Sentes avec un lot de six personnages prétirés et des règles pour jouer en ligne en multicanal !

Version traitement de texte

Version PDF

Image
crédits image : Asa Hagström, cc-by & pietplaat, Tasmanian Archive and Heritage Office, ww2gallery, cc-by-nc & claire munier par courtoisie & Petar Marjanovic, Silsor, domaine public

Dans le mufle des Vosges, le roman-feuilleton Millevaux

19. On se couche avec ses morts
Au lendemain du combat avec la Mère Truie, on compte les retombées.

20. La confession
Quand la peur rampe dans les cœurs et que l’amour se fraye un chemin.

21. Barbelé
Aux Voivres, ça ne cesse jamais de friter.

  1. Le déluge

Premières étapes de l’exil jouées avec Oriente, frappées sous le sceau d’une pluie maudite et d’un climat de défiance mutuelle.

23. Ces liens qu’on dilue
On dirait que vous avez réponse à tout et remède à tout. / – Pourtant face à ce qui nous attend, je n’ai ni réponse ni remède, mon Père.

Podcasts

(* : avec un article associé)

+ [Podcast Outsider N°54 : Game Design Jeu de rôle] Des émotions aux sentiments *

Avec Pierre V., nous voyons comment passer des émotions fugaces aux sentiments qui perdurent. Tout un programme !

Et vous, comment gérez-vous le flot tumultueux des passions humaines ?

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Andrés Nieto Porras, cc-by-sa

Récits de parties de jeu de rôle

+ [Marchebranche] Les thermes des animaux

Test du mode donjon pour cet hommage au Voyage de Chihiro qui marque la fin de la campagne de la contrée du Canal.

Evénementiels

+ [GN] 19-20 Septembre 2020 : DUSK RIVER, à Ambon (Morbihan)

Un GN à l’ambiance de western chamanique inspirée de films comme Dead Man, El Topo et Blueberry l’expérience secrète ! Dusk River est une session du GN Les Sentes (drames forestiers dans une réalité sorcière) pour 60 personnes. Au cœur d’un domaine forestier doté d’un village western, vous allez pouvoir dégainer les colts et les visions totémiques pendant tout un week-end !

L’événement facebook

Le courrier d’invitation

Image
aftab, road less trvled, cc-by-nc & Jeremy Weate, cc-by & Hans B., cc-by-sa & Raphaël Maître, par courtoisie & George Eastman House, domaine public

Parties jouées

+ 05/04/2020 [Inflorenza] Le Val sans Retour

J’ai testé en ligne le théâtre d’horreur celtique et sexuelle écrit par Antoine « Kirdinn » Nobilet. J’avais une équipe débutante dans le jeu sans MJ mais qui s’est avérée très enthousiaste et très percutante ! J’ai été positivement surpris par le théâtre. Il est court mais la situation initiale qu’il campe est très fertile. C’était vraiment une super partie, avec des images fortes qui me restent en tête.

+ 12/04/2020 [Les Sentes] Hiver Nucléaire, en ligne à 6 en multicanal

Confinement oblige, nous voilà obligé de tester de nouvelles façons de faire du GN. En l’occurence, j’ai eu l’idée de faire une partie des Sentes en utilisant plusieurs chats vocaux sur un même Discord afin de simuler différents lieux de jeu. J’ai pour cela adapté mon scénario Hiver Nucléaire (en réécrivant les prétirés et les liens pour descendre de 20 personnages à 6). L’expérience a été très concluante ! On retrouve bien cette sensation de vertige propre au GN quand les personnages se dispersent pour faire des apartés et que plein de choses se passent dans notre dos, dont on n’a que plus tard les échos.

+ 19/04/2020 [Systèmes Millevaux / Tu es un arbre] L’arbre qui en mourant devint un pont

Toujours dans l’idée de tester des jeux à l’atmosphère proche de Millevaux, j’ai fait jouer « Tu es un arbre » de Côme Martin, un jeu où on joue des arbres protecteurs des humains, des animaux et de la nature. Mais ça n’est pas sans danger et nos arbres agissent très lentement ! Pour ce test, je n’ai fait aucune hybridation avec Millevaux, nous avons joué dans le Grand Nord Canadien, où culture des natifs et écosystèmes sont menacés par l’industrialisation. C’était un peu déprimant à jouer à l’heure où les écosystèmes sont réellement en train de s’effondrer, mais c’est bien sûr salutaire, et le fait de jouer un arbre (certes sentient) offre une expérience de roleplay hors-normes.

+ 26/04/2020 [Les Sentes] Le voyage et la chute, joué en ligne à 9 en multicanal

Mon test du 12/04 m’a confirmé dans l’intuition que le GN sans orga et en multicanal peut se jouer avec beaucoup de monde. On a donc passé à l’échelle supérieure avec ce test pour 9 personnes. Manquant de temps pour le briefing, j’ai rédigé un gros document de brief assorti d’une direction scénaristique, et les joueuses devaient créer leur perso à l’avance (ce document sera bientôt publié). La partie s’est avérée très fluide et mémorable, avec pas mal d’immersion et de drama. Apparemment, les joueuses étaient satisfaites et de mon côté ça a transformé l’essai. Si j’avais les créneaux dispos (ce qui n’est pas le cas), je remettrais volontiers le couvert à beaucoup plus. 

Le burn-out créatif en jeu de rôle : Entretien avec Guylène Le Mignot

Guylène Le Mignot est autrice de jeu de rôles. Elle a participé à diverses publications chez Les XII Singes, Mnémos et Lapin Marteau et est également chroniqueuse pour le podcast Radio Rôliste.

Guylène prépare actuellement un dossier sur le burn-out rôliste, et elle a recueilli de nombreux témoignages à cette occasion. Je vous recopie ici son questionnaire déposé sur le forum Casus No où vous pourrez retrouver un certain nombre d’échanges sur le sujet : cela pourrait vous donner envie de nous confier votre point de vue dans les commentaires ! En parallèle, Eugénie a ouvert un sujet équivalent sur le forum des Courants Alternatifs, où vous trouverez d’autres témoignages émanant de chapelles rôlistes différentes.

Bonjour à tous,

Je suis actuellement en train de préparer une intervention pour une convention de JDR, sur le sujet du burn-out roliste, et je cherche des témoignages !

C’est un phénomène récurrent chez les MJ et les créateurs de JDR, parfois également chez les joueurs. On se sent contraint par le loisir, le JDR devient un poids. Organiser des parties de JDR devient « du travail » ou « des devoirs », et on commence peu à peu à être découragé, on le vit comme une contrainte trop lourde dans nos vies, on perd l’envie, on finit par le plus jouer pendant un temps. En anglais on parle beaucoup par exemple de « GM burn-out », quand tout repose tellement sur le MJ qu’il finit par craquer, en quelques sortes.

Bien sur les facteurs sont multiples, il y a plein de configurations différentes etc., et ce n’est pas la même chose qu’un burn-out au sens de « syndrome d’épuisement professionnel ».

Mais j’aimerais savoir si vous avez déjà eu ces ressentis dans le cadre du JDR. Comment l’avez-vous géré, seul et au sein de votre groupe de jeu? D’où est-ce que cela venait? Quelles étaient alors vos habitudes dans de votre pratique du JDR (quelle fréquence, quel type de jeux etc)? Qu’est-ce qui vous a paru être « trop »? Pourquoi est-ce que cela concernait le JDR, et pas un autre de vos loisir?

Le sujet n’est pas anodin : j’ai moi-même vécu cela, et c’est pour ça que je m’intéresse à la question. Mais je voudrais croiser les témoignages ! Si vous souhaitez m’en parler en MP, n’hésitez pas également !

Avis aux intéressés, et merci !

Guylène

Cette image et les suivantes sont extraites de Jeux Drôles, une bande dessinée débile (dans le domaine public) par votre serviteur 🙂

A une même époque, j’ai publié ma lettre d’adieu à ma carrière de créatif en jeu de rôle (du moins mon adieu aux objectifs). J’y confie, certes pas un burn-out de MJ/joueur, mais un burn-out créatif d’auteur de jeu de rôle. Guylène m’a demandé d’approfondir le sujet avec cet entretien, que nous vous dévoilons :

* Guylène Le Mignot : Tu dis dans ton article que passer créatif à plein temps ne t’as pas apporté le bonheur. Penses-tu qu’un contexte de création différent aurait pu t’apporter plus de bonheur? Et si oui lequel? (en terme d’encadrement, de rémunération, de diffusion, de plateforme, que sais-je encore…)

Thomas Munier : Je ne crois que qu’un changement d’encadrement, de rémunération, de diffusion ou de plateforme auraient pu faire de moi un créatif plus épanoui. Le problème que j’avais avec la créativité était le stress que cela induisait et ces changements de paradigme ne l’auraient pas forcément diminué.

Pour prendre une par une les pistes que tu énumères :

Mes expériences avec des éditeurs m’ont fait comprendre qu’il m’était difficile de travailler avec un encadrement, aussi léger soit-il. J’ai fait quelques commandes (des articles, des suppléments) et par exemple, à chaque fois qu’il y avait des contraintes de signes, c’était une torture pour moi. Je passais beaucoup plus de temps à réduire mon texte que de temps à faire le premier jet et le résultat, du style télégraphique peinant à résumer toutes mes idées, me faisait de la peine. J’ai aussi vécu comme une grosse perte de temps le fait de devoir lire des bases entières pour créer un supplément (contexte, scénario) qui leur soit consacré, et parfois j’avais de grosses difficultés à faire cadrer mes idées avec les bases qu’on me proposait. C’était donc beaucoup plus de stress que la création en solitaire.

J’ai comme tout le monde rêvé d’une activité créative capable de me verser un salaire. Mais la réalité est que j’aurais dû alors abandonner l’écriture, vu que c’est un des métiers les plus précaires du monde, ou alors j’aurais dû consacrer énormément de temps sur l’administratif (par exemple les écrivains professionnels tiennent un suivi de tous leurs contrats pour relancer les mauvais payeurs ou mettre à jour les opacités sur les chiffres de vente…), ou encore j’aurais dû faire d’importants compromis artistiques pour espérer être édité souvent et à de gros tirages. J’ai cru un temps que l’autoédition serait le graal pour me verser un salaire, mais honnêtement, ça ne paie pas à moins de travailler comme un dément. Aujourd’hui, je suis père au foyer, je considère que c’est mon métier (même s’il n’est pas rémunéré), et ça me permet de réserver la créativité au pur domaine du loisir, en diffusant mes œuvres de façon gratuite.

Un changement dans le mode de diffusion ou dans les plateformes n’aurait pu au mieux que m’apporter plus de public. Mais le manque de public (j’ai la chance d’être assez suivi) n’est pas le problème. Le problème, c’est le stress de devoir livrer des œuvres au public « en temps et en heure ». Cesser de faire des promesses au public a été la meilleure solution, je l’explique en détail dans ce nouvel article : On ne doit rien à personne.

* GLM : Penses-tu que si tu t’étais lancé dans une activité créatrice différente, tu aurais fait face aux mêmes difficultés? Qu’est-ce qui aurait changé / aurait été pareil?

J’ai déjà une activité créatrice assez diversifiée : jeux de rôles, actual play, articles sur la créativité, articles de game design, podcasts, jeux narratifs, jeux de rôle grandeur nature, livre dont vous êtes le héros, romans… Je ne crois pas que le média soit la cause principale de mon stress, c’est plutôt l’insatisfaction. J’aurais certainement eu plus de succès si je m’étais essayé à d’autres médias plus universels tels que la littérature blanche, le cinéma, etc., mais le succès n’est pas la solution au stress, le stress serait plutôt la rançon du succès.

* GLM Tu parles du manques d’objectifs concrets, d’une montagne sans fin que l’on gravit. Quels types d’objectifs auraient pu aider à ne pas ressentir cette lassitude? (je pense par exemple à des objectifs chiffrés, en euros ou en nombre de ventes par exemple, ou par exemple au fait de ne pas travailler seul…)

TM : Les objectifs chiffrés auraient eu, je pense, le même effet calamiteux ! Cesser de surveiller mes nombre de ventes ou mes nombre de vue est d’ailleurs une hygiène que je pratique depuis longtemps. En fait, pour créer dans la joie et sans le stress, il faut s’enseigner à soi-même que l’important n’est pas la destination, mais le voyage.

Le travail en solitaire fait aussi partie de mon hygiène. Comme je viens de le dire, la collaboration avec les maisons d’édition s’est avérée fatigante (quelles que soient par ailleurs les qualités des gens avec qui j’ai travaillé) et ça fait un moment que je refuse tout nouveau partenariat en la matière.

J’ai fait aussi beaucoup de partenariats avec des illustrateurtrices mais c’est justement une des causes du stress qui m’a menée à la décision radicale de ne plus rien promettre, ni à moi, ni à mon public, ni à mes équipes. J’ai une relation trop compliquée à la créativité pour embarquer de pauvres hères dans le même bateau que moi. J’ai des partenaires qui attendent depuis des années que je termine les livres pour lesquels ils ont livré des illustrations, et ça me pesait beaucoup. J’ai heureusement compensé ce problème en diffusant leurs illustrations en amont, ce qui à mes yeux, minimise l’obligation morale de terminer les livres pour lesquels ces illustrations ont été faites. Je continue à recevoir des propositions d’illustrateurtrices, malgré le fait que je suis très lent à finir mes livres et que je ne pourrai pas les payer. Mais je suis de plus en plus réticent à les accepter, pour ces problèmes d’obligation morale. Je fais des photomontages et je suis donc autonome pour illustrer mes livres.

J’avais expliqué tout ça dans un vieil article : Zéro intermédiaire

En fait, il y a une forme de collaboration qui me va tout à fait, c’est le domaine public. J’ai passé tout mon travail en libre de droits et la communauté peut créer des œuvres dérivées sans me demander la permission, et elle ne s’en prive pas ! C’est une forme de collaboration asynchrone et sans obligation morale qui me satisfait tout à fait. Je reste assez impliqué dans les projets de la communauté, je les relis et je les diffuse, mais je commence à être à la traîne : j’ai jusqu’à un an de retard dans la diffusion ou la relecture de certaines projets de la communauté. En fait, j’atteins la masse critique où je ne peux plus tout suivre. Et c’est très enthousiasmant, même si ça a en partie contribué à ma sensation de burn-out.

* GLM : La question de l’argent : penses-tu que le fait d’exercer cette activité sans en tirer de rémunération accroît la pression que l’on se met? Ou l’insatisfaction? (et peux-tu développer pourquoi tu le penses ou ne le penses pas?)

TM : Comme je l’ai expliqué : avec la rémunération vient un tas de choses stressantes comme les dead line, le besoin de satisfaire un public, qui pousse à l’anxiété et au clientélisme, les compromis artistiques de toutes sortes… Personnellement, je milite pour le revenu universel de base. Je pense que l’état devrait reverser un salaire à vie aux citoyen.e.s, c’est finançable, les expériences menées à échelle réduite ont donné d’excellents résultats (j’invite à la lecture d’Utopies Réalistes, de Rutger Bregman), et les gens pourraient se consacrer à leur vocation sans toutes ces graves pollutions psychologiques liées à la nécessité de se rémunérer. Ce salaire à vie, je le mérite car je contribue à la communauté. Tout le monde le mérite. En attendant, je n’ai pas à me plaindre financièrement. J’ai un mode de vie très sobre qui fait que je prélève peu d’argent dans le foyer familial, et mon principal loisir, l’écriture, est pour ainsi dire gratuit, mes quelques excentricités étant financés par mes tipeurs et mes mécènes.

Donc, passer au gratuit était au contraire une solution pour limiter les phénomènes de stress et d’obligations morales. Mais ça n’a pas suffi. Parce que demeure un sens du devoir qui n’a rien à voir avec la financiarisation. C’est donc ce sens du devoir que je me suis attaché à tuer en disant adieu à mon public.

* GLM : La question du travail isolé : travailler seul a-t-il été pour toi une difficulté ou une aubaine? (ou un peu des deux?)

C’est un peu des deux. L’écriture demande énormément de temps en solitaire. Travailler à la maison c’est idéal car j’ai tout ce qu’il me faut sous la main et pas de transport. Le problème, c’est évidemment la confusion entre ma « mission » de créatif et ma « mission » de père au foyer. En théorie, j’ai six heures de temps créatif par jour quand mon fils est à l’école. Mais dans la pratique, je passe beaucoup de ce temps à faire des tâches ménagères pour combler mon retard ou parce qu’il s’agit de taches difficiles à faire quand mon fils est présent (faire la cuisine, nettoyer les sols…). J’ai ressenti aussi beaucoup de solitude. Il y avait des semaines où je ne voyais personne d’autre que ma femme et mon fils ! Mais ça s’est amélioré. Je me réserve un programme de sorties jeu de rôle et convention assez copieux pour rester en contact avec de vraies gens avec qui je peux avoir des discussions passionnantes sur notre loisir commun. Le chat vocal des Discord des différentes communautés de jeu de rôle a aussi changé la donne. Dès que je suis sur une activité intellectuellement peu exigeante, ou tout simplement dès que je suis en manque de relations humaines, je me mets sur le chat du Discord des Courants Alternatifs ou du Discord Millevaux. Il n’y a pas beaucoup de passages sur mes horaires de présence (en semaine, en journée), mais ça suffit pour avoir quelques discussions passionnantes, et aussi des parties en ligne. J’ai failli renoncer à ce luxe à plusieurs reprises car le revers de la médaille, c’est que je travaille beaucoup moins vite quand je parle en même temps, même quand je suis occupé à des tâches ménagères. Mais maintenant que j’ai cessé de me mettre la pression, je peux être satisfait de ma journée même si j’ai « perdu » deux heures à papoter sur un chat vocal. J’essaie de lâcher prise de ma manie de vouloir à tout prix « rentabiliser » ces discussions en les enregistrant ou en voulant faire des articles qui en découlent.

* GLM : Comment as-tu géré la relation travail / passion / plaisir ? Comment la gères-tu aujourd’hui?

TM : Comme tu peux le deviner, je l’ai très mal géré. Le jeu de rôle entrait en concurrence avec mon métier quand j’en avais un, et il était en concurrence avec ma vie de famille et ma vie de famille. Et à l’intérieur du jeu de rôle, chaque activité était en concurrence avec une autre. Quand je jouais une partie de jeu de rôle, c’était du temps perdu que j’aurais pu consacrer à enregistrer un podcast, ou à écrire des jeux, etc, etc. Partant de là, tu as toujours l’impression de faire la mauvaise chose, et tu en veux aux personnes qui t’entourent pour ça. C’est vraiment toxique comme état d’esprit.

Donc aujourd’hui, le mot d’ordre, c’est : ne penser qu’à se faire plaisir, et toujours rechercher le plaisir dans ce qu’on fait. Il me faut réapprendre à kiffer chaque moment. Même une heure passée à nettoyer les sols, je dois me rééduquer pour que ça soit un plaisir ! En même temps, je peux écouter des actual play, ou juste me détendre… Il faut surtout surtout pas penser aux autres choses qui restent à faire. J’ai une liste de tâches qui fait 7000 entrées. Si j’y pense, je suis mort !

Le problème, c’est que j’emploie encore beaucoup le mot travail pour légitimer ce que je fais. Aux autres parents d’élèves, je dis que je travaille à domicile, quand je mets mon fils à garder chez sa grand-mère, je lui dis que j’en profite pour travailler. Il faudrait en finir totalement avec la valeur travail. Je rêverais d’assumer que je suis juste un chômeur professionnel qui hacke la vie pour se consacrer au plaisir : la créativité, la famille, les amis, la culture.

* GLM : Si demain tu devais reprendre une activité salariée, quelle place aurait le jdr dans ta vie? Et la création de jdr?

TM : Tu as compris que je n’étais pas pressé d’en revenir là, mais c’est vrai qu’il faut l’envisager, je pourrais être obligé de le faire. Honnêtement, si je dois m’y résoudre, j’essaierais en priorité de trouver un job dans la narration interactive, qui me permette de kiffer et de mettre en œuvre tout ce que j’ai appris. Je pense pas que le jeu de rôle y serait central car le jeu de rôle n’est pas rémunérateur, mais ça serait forcément une influence, et puis aujourd’hui, je me sens plus concepteur de narration interactive, le jeu de rôle c’est un cadre qui est devenu trop restreint pour moi. Quelque part, le rêve ce serait de ne plus avoir de projets personnels à ce moment. Les avoir terminés ou en avoir fait le deuil. Tu fais tes 35 heures d’un métier enrichissant, et le WE tout ce que tu fais, c’est profiter de la famille et éventuellement faire des parties de JDR uniquement pour le fun, sans le souci que ça devienne des produits finis. J’aimerais bien aller vers cet hédonisme radical, mais honnêtement, ça me semble mal barré ! J’ignore si je suis capable de faire totalement le deuil de mes projets, ou de tous les terminer, et je suis également sceptique quand à ma capacité à arrêter de concevoir de nouveaux projets. Quelque part, on peut rêver bien sûr, il faudrait qu’on me paye à faire du Millevaux mais en me laissant carte blanche !

* GLM : Si tu avais exercé la même activité de création, mais dans un contexte salarié, qu’est-ce que cela aurait changé pour toi ?

TM : Je n’aurais pas pu. La façon dont je me suis déployé, en solitaire, en allant sur tous les médias, en commençant les choses sans les finir, ça n’aurait pas été possible dans un contexte salarié ! Tout mon modèle créatif s’est basé sur la liberté absolue, et en arrêtant de me fixer des objectifs, je recherche plus de liberté encore.

Je peux tout à fait admettre que des créatifs s’épanouissent avec un travail salarié, et quelque part je tiens à rappeler que la plupart des artistes que nous préférons sont des personnes qui ont été diffusées par des grands éditeurs ou producteurs, avec souvent des moyens qui n’auraient jamais été accessibles à des indépendants, sans pour autant que les restrictions créatives soient assez importantes pour les empêcher de faire des chefs-d’œuvres. Mais je me suis tellement éloigné de ce modèle, je me le suis tellement rendu dispensable, que j’ai un mal fou à le concevoir aujourd’hui. Donc en fait je peux pas vraiment répondre à ta question !

Pour conclure, je voudrais repréciser cette idée d’abandon des objectifs.

A une époque, j’avais fantasmé l’idée d’une to do list créative réduite à une tâche.

Je travaille sur un modèle méthodologique, la GTD, qui consiste à noter absolument tout ce qu’on prévoit de faire.

C’est un modèle extrêmement puissant, qui permet d’atteindre une productivité hors-normes, et je pense que mes états de service le prouvent. Mais le revers de la médaille, c’est le vertige de la liste à 7000 entrées [EDIT : ma liste a atteint aujourd’hui 8700 entrées], la sensation de montagne sans sommet, qu’on n’aura jamais fini de gravir. Et to do list ou pas, c’est une sensation qui peut atteindre tout créatif : seule la mort met un terme à notre œuvre. J’envie Harper Lee, qui a fait un seul roman, Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur, c’était un chef d’œuvre qui a eu une grande postérité et elle n’en a pas fait d’autre. Après tout, elle en avait déjà bien fait assez, non ? Mais je crois pas qu’elle l’ait bien vécu. Elle avait commencé un deuxième livre, et peut-être qu’elle a laissé tomber au désespoir de faire aussi bien que le premier. Et le public et les journalistes avaient tendance à la harceler pour qu’elle reprenne sa carrière d’écrivain. Donc je sais pas si elle a vécu sa retraite sereinement, mais j’espère que ça a été le cas.

Bref. Dans mon cas, comme pour la plupart des créatifs, c’est illusoire de réussir un jour à œuvrer dans l’instant pur, à donner un coup de pinceau sans jamais penser au prochain.

Mais je peux au moins cesser d’envisager ma to do list comme une série de projets qu’il faut terminer. Maintenant, je vois plutôt ça comme un continuum. C’est une nourriture spirituelle dans laquelle tu pioches, et ça ne viendra jamais à manquer. Tu te dis pas : il faut que je mange tout !

Beaucoup de conseils aux créatifs se résument à dire comment trouver l’inspiration. Je n’ai vraiment pas ce problème, parce que j’ai tellement bien appliqué ces conseils que l’inspiration n’est pas en manque, mais en excès ! L’essentiel pour moi, c’est de cesser de voir toute sa réserve d’idées comme un fardeau, mais enfin la voir comme une chance.

Outsider, mars 2020

Mon bilan mensuel ! Malgré le confinement, on ne s’arrête pas ! Au menu du mois : deux scénarios (Hiver Nucléaire et Le Moulin déjà-vu) et la liste de tous les scénarios Millevaux déjà diffusés ! Egalement, pas moins de cinq articles, un climax intermédiaire bien intense pour Dans le mufle des Vosges, et des podcasts sorti de la malle à archives !

Encore merci à toutes les personnes qui me soutiennent via Tipeee ou par d’autres façons (pas forcément monétaires) ! Portez vous bien, prenez soin de vous et de vos proches !

Avec Requyem, nous jouons le théâtre La Face cachée de la Lune. Photo : Domina, par courtoisie

 

LA COMMUNAUTÉ

Publications par la communauté

+ Le Moulin du Déjà Vu, un scénario Millevaux pour le jeu de rôle Trophée Sombre, par JBFH !

Entre oubli, ruine et étrangeté circulaire, vous ne sortirez pas indemne ce moulin.

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Extraits

+ Dégringolade, par Claude Féry

Un jeu de rôle Millevaux pour accepter l’oubli comme condition essentielle au bonheur.

+ Solitude, par Batronoban

Un jeu de rôle pour se perdre dans la forêt, en solitaire et sans recours.

Parties de jeu de rôle enregistrées par la communauté

( * : avec un récit écrit / ** : sans récit écrit)

+ [Oriente] Les liens de Méfiance **

L’équipe de l’actual play 1 MJ de Trop tente de jouer à Oriente en se focalisant sur les dialogues roleplay. Une ambiance délétère avec un groupe qui règle ses comptes autour d’un feu de camp, pour une partie très proche d’une fiction audio mais qui a laissé les participant.e.s en partie sur leur faim quant à leur objectif de jeu.

+ [Bois-Saule] La gesticule des buveurs de pluie *

À la recherche des gouttes de pluie et des souvenirs qu’elles contiennent, une session où le joueur prend le pouvoir ! Un récit, une vidéo et un enregistrement par Claude Féry.

 

Récits de parties de jeu de rôle par la communauté

+ [Millevaux, au seuil de la folie] L’enfant dans le coffre & le domaine du Cerf Blanc

Deux mini-scénarios de Millevaux au seuil de la folie maîtrisés par un de ses auteurs : un récit par Michel Poupart.

+ [Systèmes Millevaux / Trophée Sombre] Le Moulin Déjà-Vu

Du vertige logique au programme et un peu moins de trahison que désiré pour ce test de scénario croisé Millevaux/ Trophée Sombre. Un récit par JBFH.

 

MES ACTUALITÉS

Publications

+ Hiver Nucléaire : la tyrannie, la mort, la réconciliation

Une session du GN Les Sentes toute préparée pour 20 joueuses et 4 orgas. Découvrez la mise en place et les personnages prétirés ! Et c’est également jouable en jeu de rôle !

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crédits image : Asa Hagström, cc-by & pietplaat, Tasmanian Archive and Heritage Office, ww2gallery, cc-by-nc & claire munier par courtoisie & Petar Marjanovic, Silsor, domaine public

+ Une liste de tous les scénarios Millevaux disponibles

Tous systèmes, tous styles et tous auteur.e.s confondues, voici la compilation des préparations pour l’univers de Millevaux, triées par pays ! Vous n’avez désormais plus aucune excuse pour ne pas jouer !

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*_*, Kurdish Struggle, n8wood, tom jervis, cc-by-nc, sur flickr

Dans le mufle des Vosges, le roman-feuilleton Millevaux

16. L’heure du sacrifice

Enfin uni.e.s, les exorcistes s’apprêtent à tout donner.

17. Déflagration

Le face à face avec la Mère Truie s’avère dévastateur !

18. Le martyre

Suite et fin de l’épouvantable combat contre la Mère Truie !

 

Podcasts

+ Podcast Outsider Game Design N°52 : L’expérience du jeu de rôle permet-elle d’écrire du roman ?

Avec Erell, nous discutons des ponts entre écriture de scénario de jeu de rôle, pratique du jeu de rôle, et écriture de roman

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Penn State, cc-by-nc, sur flickr.com

+ Podcast Outsider N°53 : Game Design Jeu de rôle : Varier les aventures

Et si on changeait du porte-monstre-trésor ? Ou si on changeait de porte-monstre-trésor ? Un beau marronnier auquel j’ai décidé de grimper à mon tour :) Et vous, où allez-vous quand vous êtes en quête de terrains inédits ?

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Frontier Official, cc-by, sur flickr.com

 

Articles

+ La description contre l’ellipse

Et si tout en jeu de rôle relevait de l’équilibrage entre ces deux aspects ? À votre tour de partager vos meilleurs techniques de description ou d’ellipse !

+ On ne doit rien à personne

Et vous, quand vous créez, où en êtes-vous avec le sens du devoir ?

+ La capacité de jeu

Et vous, quel est l’étendue de ce que vous pouvez faire dans les jeux de rôles et les jeux narratifs ? Quelle capacité de jeu attendez-vous des autres ? Quel dispositif mettez-vous en place pour l’atteindre ?

+ La micro-organisation

Je prends un temps pour vous parler d’une révolution personnelle en matière de méthodologie de travail. Et vous, avez-vous déjà passé votre emploi du temps au microscope pour vous recentrer sur ce qui compte vraiment ?

+ La feuille de compétences de la joueuse

Et vous, que mettriez-vous dans votre feuille de compétences ? Quelles attentes avez-vous par rapport aux habiletés des autres pendant la partie ?

 

Parties de jeu de rôle enregistrées

( * : avec un récit écrit / ** : sans récit écrit)

+ [Les Sentes] Streaming Apocalypse **

Quatre influenceurs tentent de coordonner une fratrie survivaliste par chat vocal alors que le monde part à vau-l’eau. Un actual play des Sentes à écouter comme une fiction audio !

 

Récits de parties de jeu de rôle

+ [Marchebranche] Mandala et pain d’épices

La partie de tous les éclatements et de toutes les expérimentations formelles, pour le meilleur comme pour le pire.

+ [Commando Subconscient] Le Château de Papier

Crash-test de Commando Subconscient, un jeu de rôle tactique inspiré d’Inception. Vertige logique à tous les étages !

 

Conventions

Le 7 mars, j’ai eu l’occasion de retourner à la convention nantaise Le Colloque Bob le rôliste ! Dernière convention avant le confinement… L’ambiance était d’ailleurs bizarre, pas de buffet partagé pour des raisons prophylactiques, personne ne se serrait la main, mais évidemment je ne vais pas reprocher aux gens de respecter les gestes barrières. Le thème de cet année, était « le féminin », une contrainte aussi difficile que fertile quand on est un hômme comme moi 🙂 Toutes mes parties du WE étaient magiques, grâce à un public aussi chaleureux que prompt à l’expérimentation !

 

Parties jouées

+ 06/03 : [Inflorenza] La face cachée de la lune
Ayant l’occasion de jouer avec des personnes de confiance, j’ai mis un oeuvre un vieux projet : faire une partie d’Inflorenza où l’on s’autoriserait à aller le plus loin possible dans les thèmes adultes, qu’ils soient porno et/ou gore. J’en ai profité pour tester le théâtre « La face cachée de la lune » par Arjuna Khan, qui me semblait adapté. Au final, nous avons joué un mélange entre une lune onirique toute en clair-obscur et une ambiance western de la Louisiane, et pour ce qui est des thèmes adultes, on n’y est pas allé avec le dos de la cuiller ! Donc, pari réussi, qui me confirme que le système d’Inflorenza est plutôt adapté pour garantir un grand confort en matière de sécurité émotionnelle.

+ 07/03 : [Oriente] Le chemin de traverse
Je devais commencer une partie à Bob le Rôliste à 14h, mais je n’avais qu’un joueur. Pour patienter, nous avons donc joué une partie d’Oriente, avec une dizaine de cartes. Le joueur, pourtant plutôt habitué à Warhammer et l’Appel de Cthulhu, a été séduit par l’aspect narratif du jeu. La partie s’est orientée vers un guide qui était la fille de mon perso (un papy à l’agonie) et qui s’entêtait à prendre de dangereux chemins de traverse pour le conduire à Lourdes. L’autre personnage, une jeune femme, a été menée à toutes sortes de hantises sur le chemin, et c’est la mort dans l’âme et rongée de culpabilité qu’elle s’est quand même résignée à suivre Oriente dans ce chemin où la pourchassent ses fantômes.

+ 07/03 : [Inflorenza] Le Couvent de l’Impossible
Encore un vieux projet mené à terme, puisque je voulais depuis longtemps jouer de l’horreur métaphysique avec Inflorenza, la contrainte de règles étant qu’on définissait une menace métaphysique centrale si balèse qu’on ne pouvait la défaire en lançant les dés. Histoire de sécuriser la proposition, j’ai fait le MJ sur cette session. Je leur ai proposé d’incarner des religieuses (le thème de Bob le Rôliste étant « le féminin ») dans un couvent perdu au milieu des Vosges païennes. Petit add-on, j’ai proposé à chaque joueur une fiche de mission et une fiche de rituel issue des Sentes, histoire de différencier leurs personnages de religieuses. Les fiches de mission ont bien irrigué leur roleplay, les fiches de rituel ont moins servi. Au final, j’ai proposé deux heures et demie d’horreur chrétienne qui, ce me semble, ont bien plu.

+ 07/03 : [Wonderland] Psycho-Crawling
Je suis ma playlist, donc je continue à mener de vieux projets à terme, en l’occurence ici faire du dungeon-crawling dans l’univers onirique de Wonderland ! J’ai pour cela utilisé Donjons & Dragons première édition, bien sûr ! Thème de Bob le Rôliste (« le féminin ») oblige, j’ai proposé à la table d’incarner des pilleurs de donjons qui explorent… des inconscients de femmes du 21ème siècle ! Au final, un donjon bien gonzo avec des influences médiévales, lewis-carrolliennes, et contemporaines, qui leur ont permis de mieux comprendre la vie d’une femme qui avait sacrifié sa carrière d’écrivain pour favoriser la carrière de son mari. Aujourd’hui mère au foyer d’un préado turbulent, elle sombre dans l’alcool… C’était risqué car j’ai joué en total impro mais au final ça a été une super expérience, on a beaucoup ri et il y a eu de chouettes moments de vertige logique. J’adore définitivement les règles de Donjons & Dragons 1 parce que le moindre petit aspect est générateur de fiction et de jeu.

+ 19/03/2020 [Inflorenza] InflorItras

Histoire d’occuper le confinement, j’essaie de faire quelques parties de jeu de rôle en ligne, et à cette occasion j’ai enfin pu tester le crossover entre Inflorenza et Itras By conçu par Eugénie et Côme Martin ! A ce théâtre des plus surréalistes, j’ai adjoint une contrainte créative supplémentaire, qui était de ne jouer son personnage que pendant un tour de table. Ensuite, on reprenait le personnage de quelqu’un d’autre. J’ai trouvé le résultat convaincant, le système d’Inflorenza supportait très bien les différents bouleversements surréalistes, et ça m’a rappelé les plus poétiques de mes parties récentes avec ce jeu.

+ 29/03/20 [Les Sentes] Streaming Apocalypse

Une partie des Sentes jouée en ligne. Compte-rendu et enregistrement ici

On ne doit rien à personne

« J’arrive, bien sûr j’arrive, mais j’ai jamais rien fait d’autre qu’arriver.»

Jacques Brel, «J’arrive»

Je voudrais revenir sur une des choses qui a motivé ma lettre d’adieu : le problème avec le sens du devoir.

Quand j’ai commencé à écrire puis à diffuser mon travail via des plateformes amateur, je le faisais de façon assez égoïste. Mais avec le temps, j’ai eu le plaisir d’avoir un certain public, et je me suis mis en tête que les gens attendaient mes prochaines sorties. En fait, certains titres m’étaient tout particulièrement réclamés.

Le problème avec la scène du jeu de rôle indépendant, c’est que toutes les personnes qui diffusaient des jeux de rôles, quelles que soient leur ambition initiale, se sont mises à raisonner comme des professionnelles. On s’abreuvait à des sources, la Forge en anglais, et Silentdrift / La Cellule en français, qui professaient l’autoédition comme une manière pour les auteur.e.s de vivre de leurs plumes, et au fur et à mesure, sortir des jeux gratuits ou à faible marge à commencé à sonner comme un manque de sérieux. L’autoédition était devenue une finalité et non un moyen.

J’ai moi-même fait beaucoup de plans sur la comète, calculant le nombre de livres que je devais vendre pour espérer me sortir l’équivalent d’un salaire, et j’étais encore dans cet état d’esprit quand j’ai dit au revoir à mon boss. Las ! L’écriture est l’un des métiers les plus précaires au monde, et si on réduit le scope au seul marché du jeu de rôle, je ne connais qu’une personne qui se verse l’équivalent d’un salaire grâce à l’écriture de jeu de rôle, et ça implique une masse de travail considérable, et certainement un tas de compromis artistiques.

J’ai finalement renoncé à cette ambition, et c’est pour cela que mes travaux sont accessibles gratuitement. Mais baignant dans un milieu où même les plus dilettantes se devaient de se comporter comme des professionnels, j’ai continué à réfléchir de la sorte, assumant la double casquette d’amateur professionnel.

Les projets ont continué à s’accumuler, et j’ai fait autant de promesses de sorties. Et je me suis mis en tête que mes projets étaient autant de commandes du public qu’il me fallait honorer. Et je n’y parvenais pas, commençant sans cesse de nouveaux projets et me mettant en retard sur tout, et ça m’a bouffé la vie, d’autant plus qu’avec la naissance de mon fils, je me suis retrouvé père au foyer et ça allait absorber une bonne partie de mon temps.

Je me rappelle récemment qu’à l’occasion d’une promo Lulu, Le Grümph a fait une annonce sur le forum Casus No, disant au public que c’était l’occasion de lui prendre ses livres, ainsi que ceux d’autres auteur.e.s sérieux.e.s qui livraient leur travaux «en temps et en heure», et il en donnait une liste. J’étais dans la liste et ça m’a chagriné parce que je ne correspondais pas vraiment au type qui livre les choses « en temps et en heure » et parce que je culpabilisais beaucoup à ce sujet.

J’étais atteint d’une maladie chronique : le sens du devoir.

Fort heureusement, j’en suis guéri et ça va beaucoup mieux.

Je ne pense pas que la créativité puisse s’épanouir sous pression, et se comporter comme un professionnel qui doit assurer des commandes « en temps et en heure » n’est pas la plus sûre façon d’être heureux ni d’être créatif, j’entends sincère dans son expression.

La première étape dans mon changement d’état d’esprit a donc été de m’auto-professer un égoïsme radical : je ne produis que pour moi-même. S’il y a un public derrière, c’est bien. Si ça n’intéresse personne, c’est bien.

J’en ai alors fini avec les objectifs de boucler tel ou tel projet. Mais j’avais toujours en tête de créer en haut potentiel : ma journée idéale était toujours une journée sans aucune perte de temps, productive au maximum possible.

Cette idée aussi, il a fallu s’en sevrer. Parce qu’il y a des journées où on n’est pas en forme, des journées où on n’a juste pas la possibilité de créer parce que les tâches ménagères et parentales sont trop présentes, des journées pour la famille. Et encore, soyons fous, des journées pour soi.

Donc il n’y a plus de journée idéale. Certes, je développe des outils méthodologiques pour être toujours plus productif, mais je ne m’attache pas à leur réussite. Parce qu’après tout, je n’ai rien à livrer. A quoi me sert d’être productif si j’ai renoncé à satisfaire un public ?

J’ai donc lâché prise de l’idée de résoudre ses dilemmes d’équilibre. Je veux juste être disponible à ce qui advient.

Faire les choses par sens du devoir est la plus sûre façon de se les rendre détestable : au lieu, je profite de mes moments dédiés à la créativité comme d’une façon de prendre soin de moi. Après tout, en matière de jeu de rôle, j’aurais pu me contenter d’écrire Inflorenza et Les Sentes pour me dire satisfait. Ce sont deux œuvres importantes qui méritent à elles seules que je me mette à la retraite.

Je travaille tous les jours, mais entre les mille menues tâches quotidiennes et les projets de longue haleine, les choses peinent à sortir. Donc, vraiment, se concentrer sur la fin, c’est la meilleure façon de se pourrir la vie.

Plusieurs personnes me réclament de finir certains projets entamés il y a des années. Pourtant, c’est important que j’ignore ces requêtes. Ces jeux sont déjà dispos en brouillon et j’ai déjà livré sous forme terminée de quoi jouer pendant des années.

J’en viens à une idée que je développerai peut-être plus tard dans un article : La meilleure façon de développer une amitié n’est pas de se filer mutuellement du boulot. Ce qui m’intéresse vis-à-vis de mon public, c’est de faire des rencontres, de développer des amitiés. Et ce n’est pas, moi en harcelant le public de produire des comptes-rendus et des œuvres dérivées, et le public en me harcelant de requête sur telle ou telle sortie ou en me demandant de relire tel ou tel truc ou de me renseigner sur telle ou telle source d’inspis, que nous allons développer une sereine amitié.

En parallèle de cette insatisfaction et de ce stress créatif chronique, j’ai recommencé à faire de l’hyperphagie. Alors que j’avais réussi à perdre 40 kilos, j’en ai repris 20 et je continue à prendre du poids. Je pense qu’il y a un lien direct entre mon envie de finir et mon hyperphagie. Quand vous mangez une sucrerie, quand vous terminez un projet ou quand vous terminez une simple tâche, vous obtenez la même chose de votre cerveau : de la dopamine, l’hormone de la récompense. La dépendance à la dopamine est un phénomène délétère qui explique des choses aussi variées que l’hyperphagie, l’addiction à internet, ou le «workaholisme», trois problèmes dont je souffre.

Pour se désintoxiquer de la dopamine, il faut se désintoxiquer de l’achèvement : se concentrer sur le “en cours’ et cesser de rechercher le «terminé».

L’addiction, c’est quand au moment où tu devrais avoir du plaisir, tu penses déjà à la prochaine fois. J’en ai assez de ça. J’en ai assez, j’en ai assez.

Cet article ne va peut-être pas dire grand-chose par rapport aux précédents sur la créativité mais pourtant pour moi il marque un grand changement d’état d’esprit, la fin d’un cycle.

Je ne veux pas édicter aucun conseil général, je vais juste parler de mon cas particulier. À vous d’en tirer des extrapolations ou pas.

Je veux savourer l’ennui et la faim comme une victoire.

Le bonheur vient quand tout les jours on envisage sa mort, mais il n’est complet qu’en se tuant symboliquement, il me faut tuer l’artiste.

Pour mieux donner, il ne faut rien promettre. Je ne vous promettrai plus rien, je ne me promettrai plus rien.

Quand Nicolas Gogol publie son roman «Les Âmes Mortes», le peuple russe le capte comme étant le chef d’œuvre qui enfin capturait l’âme de la nation. Mais «Les Âmes Mortes» est un récit inachevé qui appelait une suite, et cette suite, Gogol a travaillé dessus sa vie durant, cette suite que le peuple russe attendait tant. Au final, Gogol n’a jamais été satisfait de travail, et il a jeté son manuscrit au feu.

Qui sait quelles merveilles il a jeté au feu parce que son perfectionnisme était rentré en conjonction avec les folles attentes de son public ? Quel gâchis.

Se concentrer sur les résultats est la plus sûre façon de ne rien aboutir, ou de l’aboutir dans une douleur considérable. J’ai tout plaqué pour que la créativité me rende heureux, par pour qu’elle me rende malheureux !

Alors on ferme boutique. On arrête de ce sentir obligé d’être au courant de tout. J’avais une readlist d’une centaines d’articles de bibliographie, je l’ai supprimée. J’envisage aussi de supprimer ma playlist de podcasts.

J’ai bien conscience d’être contradictoire, aussi bien dans cet article que dans mes propos en général. La tension entre lâcher prise et désir de productivité demeure.

Il faut faire ce à quoi on est bon ; je suis un bon commenceur, pas un bon terminateur:) Je me suis récemment posé la question : est-ce que mon œuvre aurait été intéressante si j’avais été plus concentré ? J’admire des auteurs comme Johan Scipion qui au fil des années parviennent toujours à se concentrer sur un projet unique qui polissent toujours plus, ne se réservant des variations qu’à l’intérieur de ce projet.

Mais en ce qui me concerne, si j’avais appliqué la politique du projet unique, je pense que mon œuvre serait restée, sinon médiocre, du moins attendue. En matière de jeu de rôle, j’en serais toujours au triptyque scénario / carac / compétences. Avoir papillonné de projet en projet m’a permis d’innover en permanence, et souvent un ancien projet bénéficiait des progrès accomplis grâce aux projets suivants. C’est le cas d’Arbre, sur lequel j’échouais à greffer un système de résolution satisfaisant. Je l’ai donc laissé en jachère,et quelques projets suivants, j’ai conçu Inflorenza Minima qui s’est avéré le système de résolution idéal pour Arbre.

Rien de ce qu’on fait n’a d’importance. J’ai l’habitude de répéter que le jeu de rôle est la chose la moins importante au monde, mais c’est vrai de toute activité humaine. Il ne faut pas se bercer d’illusions : à l’échelle de l’univers ou des temps géologiques, nos actions n’ont aucun impact.

Voilà pourquoi il faut se soucier de l’action et non de l’impact.

En matière de gestion de projets, même état d’esprit : finalement, j’ignore ce qui va avoir de l’impact, si c’est le projet sur lequel j’avance ou si le projet que j’ai délaissé en aurait eu plus. Après tout, je continue à sortir une nouveauté par jour. Quoi que je sortes, ça a une résonnance, alors à quoi bon se soucier de ce qui n’avance pas alors que j’avance toujours sur quelque chose ?

Je ne souffrais pas de burn out ou de bore out mais d’une insatisfaction chronique, qui faisait que chaque tâche que je faisais était en concurrence avec mille autres tâches qu’il aurait peut-être mieux valu faire à la place.

Il y a dans notre société comme une sorte de capitalisme du sens, un course sans fin vers un accomplissement inatteignable. Je ne veux plus y participer.

J’ai projeté tellement dans mon public, je pensais qu’il pourrait m’apporter l’amour qui me manquait. Et j’ai pourtant un public très chaleureux !

Un des symptômes de cette faim inextinguible d’amour et de reconnaissance, c’est ce que j’appelle « la tragédie du mentor». Je me trouvais des mentors, des maître.sse.s à penser, et je voulais les épater en sortant tel ou tel jeu. Mais quand au final, la personne n’avait pas l’air si épatée ou si intéressée par mon livre, c’était la descente aux enfers ! Une réaction stupide de ma part. Du moment qu’elle est diffusée, une œuvre ne s’adresse plus à une seule personne, mais à une infinité, et il y a toujours eu des gens pour aimer des choses que mes mentors n’aimaient pas. Et je n’avais pas à conditionner l’amour que je portais à mon mentor au fait qu’ils aimeraient tel ou tel jeu.

Il ne faut pas se fixer d’horizon parce que l’horizon est impossible à atteindre !

L’adieu aux objectifs redonne ses lettres de noblesse à l’expression « se reposer sur ses lauriers ». C’est vraiment très reposant.

Cela va de pair avec une volontaire cécité aux réactions du public. Ne pas s’attrister des mauvaises critiques ou de son indifférence, ne pas non plus se réjouir outre mesure de ses bonnes réactions, car c’est une drogue dure dont je vous ai déjà exposé les conséquences.

En me donnant une obligation de moyens et non de résultats, j’espère enfin pouvoir créer dans la joie.

Outsider, février 2020

Mon bilan mensuel ! Au menu, la version brouillon de Little Hô-Chi-Minh-Ville, la traduction de La Sorcière de l’écorce, une lettre d’adieu et un GN post-soviétique placé sous le signe de la tempête et des émotions !

Encore merci à toutes les personnes qui me soutiennent via Tipee ou par d’autres façons (pas forcément monétaires) !

L’équipe du GN Hiver Nucléaire. Photo : (C) La Ville Albertine

LA COMMUNAUTÉ

Publications inspirantes pour Millevaux

+ La sorcière de l’écorce

Un jeu de rôle suédois d’horreur folklorique et forestière par Pelle Nilsson et Johan Nohr. L’ouvrage porte une identité visuelle et ludique marquante qui donne envie de jouer dans l’univers fantastique contemporain de la série nordique Jordskott : la forêt des disparus, et bien sûr cela donne envie d’hybrider avec Millevaux ! Un grand merci à Claude Féry pour avoir traduit le jeu en français, ainsi que son scénario, Grätmyrsban ! Et aussi un grand merci aux auteurs pour avoir permis cette traduction !

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Revues de presse

+ Une critique du jeu de rôle Marchebranche par Elise Pages sur Twitter. Merci à elle !

Extraits

+ Millevaux ère Forestière

Un jeu de rôle de Trickytophe pour jouer l’horreur et la sorcellerie avec le confort d’un MJ, de carac/compétences et de techniques d’improvisation !

Parties de jeu de rôle enregistrées par la communauté

( * : avec un récit écrit / ** : sans récit écrit)

+ [Systèmes Millevaux / Milky Monsters] La Ténébreuse **

Une nouvelle incursion millevalienne dans ce jeu de donjon enfantin, avec la rencontre de moult créatures aussi sympathiques qu’inquiétantes. Un enregistrement de partie par Claude Féry.

+ [Bois-Saule] Tu se moques **

Un épisode intense de la campagne des Brimbeux, marqué par l’oubli qui remet tout en doute. Un enregistrement par Claude Féry.

Récits de parties de jeu de rôle par la communauté

+ [Systèmes Millevaux / Dans la nuit longue et glaciale] J’ai tué pour ton nombre

Une suite multipliant les jeux, les mises en abîme, la contagion forestière et le délire numérologique. Nouvel épisode de la troisième campagne solo Millevaux multi-systèmes par Damien Lagauzère !

Illustrations

+ Le Monde de Rouille : Histoire et Bestiaire de la Terre d’Uhia, par Lucas Roussel

Cette encyclopédie relate en images l’histoire de tout un monde avec sa faune, sa flore et ses conflits, d’une mythologie végétale à un présent post-apocalyptique. Un travail pictural à couper le souffle, et une belle inspiration pour Millevaux !

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MES ACTUALITÉS

Publications

+ Little Hô-Chi-Minh-Ville

Le jeu de rôle panasiatique, dystopique et biopunk qui vous permettra d’incarner des commandos vénères dans une cité-immeuble-bidonville qui concentre toute la folie de Millevaux, entre promiscuité, affaires de famille, SF des années 80, horreur organique et onirisme… et le tout propulsé par l’Apocalypse à ma façon et accompagné d’une playlist et de rapports de partie complètement dingues ! Découvrez le jeu dans sa version brouillon !

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crédits : Clark & Hubert Lyman, Internet Archive Book Image, domaine public ; Botheredbybees, Ian Lambot, Mastababa, paleo_bear, cc-by ; Cookie Nguyen, Yves Pick, cc-by-sa

Dans le mufle des Vosges, le roman-feuilleton Millevaux

14. Tombé du ciel

Entre un prêtre exorciste qui avance ses pions, une escapade enfantine au cimetière et un mystérieux cadavre, un épisode construit avec un programme d’écriture de plus en plus complet et automatisé.

15. Le baptême

Quand tout le monde se prépare à la grande conflagration. Un épisode à nouveau marqué par un grand remaniement méthodologique.

Podcasts

[Podcast Outsider] Game Design Jeu de rôle : Récompenses

Cette notion de game design rôliste est expliquée, battue en brèche et décortiquée dans tous les sens, ainsi que son opposé, les punitions, à l’occasion de ce podcast solo !

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Parsnip, cc-by, sur flickr

Articles

+ Comment créer une carte mentale pour visualiser votre univers

Un outil pour donner sans effort de la chair à vos jeux et à vos fictions ! En prime, une carte mentale de Millevaux vous est révélée ! Et vous, quels sont vos exercices préférés pour aboutir vos concepts ?

+ Adieu

Un article-testament où je vous explique pourquoi je prends ma retraite de créatif.

+ Quelques lectures inspirantes pour Millevaux

Et vous, quels essais ou romans vous apportent des idées pour une ambiance post-apocalyptique forestière ?

Récits de parties de jeu de rôle

+ [Le Témoignage] Le Sable

Un trip post-apo désertique entre Mœbius et Miyazaki pour ce test à phénomène imposé. Avec des illustrations par Agathe Pons, merci à elle !

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Agathe Pons, libre de droits

Conventions

+ 7 mars, Nantes : Colloque Bob le Rôliste

Je serai présent à cet événement ludique aussi aléatoire que foufou ! Et voici mon programme.

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Parties jouées

+ 15/02/2020 [Les Sentes] Hiver Nucléaire
Une nouvelle session hors-saison du GN Les Sentes, un peu ambitieuse puisque nous avons été une vingtaine de personnes. Nous avons joué dans une ambiance post-soviétique autour de thèmes comme la maladie, les persécutions, la mort et la réconciliation. Il y a eu des transes, des zombies, de l’amour, des mariages et des chansons. Une belle session à mon sens que nous avons jouée sous des trombes de pluies et de vent à la lueur d’un feu de camp où le cuisinier de la milice nous a partagé notre pitance.

+ [16/02/20] [Systèmes Millevaux / Your Dead Friend] La dernière montagne
J’ai joué avec une amie, dans les forêts mégalithiques de mon village, le GN de Sheeyon Jim qui apprend à accepter la mort en admirant le paysage. C’est vraiment un beau jeu, assez éprouvant également, puisqu’il s’agit de jouer une personne qui dit adieu à son ami(e) sur le point de mourir. Hormis le fait que nous avons joué en forêt (et que ça me semblait parfait, même si je suppose qu’on peut envisager une session urbaine de ce jeu), nous n’avons pas invoqué Millevaux. En revanche, ça me donne très envie d’en faire un rituel pour le GN Les Sentes.

Adieu

Cela fait longtemps que j’ai arrêté de faire des articles sur la créativité, ou même du journal de bord en dehors des bilans mensuels / annuels qui restent de simples vitrines.

Je vais m’exprimer à nouveau sur le sujet, mais cela va ressembler à des adieux. C’en est en quelque sorte.

Je prends ma retraite de créatif.



Je m’explique.

Voilà quatre ans et demi que j’ai quitté mon emploi salarié pour devenir créatif à temps plein. Est-ce que ça m’a rendu heureux ?

La réponse est non.

Passé l’euphorie des débuts, le stress et l’insatisfaction ont commencé à s’accumuler. Je trouvais que je ne sortais pas mes projets assez vite, que je me dispersais (ô combien !), et que je ne pouvais pas consacrer autant de temps à la créativité que je voulais, surtout depuis que je suis devenu père au foyer, au bout d’un an de création à temps plein.

Pourtant, jetons un regard en arrière. J’ai publié une vingtaine de livres, une grosse centaines d’articles, presque une centaine de podcasts, une cinquantaine d’actual play, plus de 500 comptes-rendus de partie… J’ai arpenté les domaines du jeu de rôle (sous à peu près toutes ses formes, y compris des formes que j’ai quasiment créées), du roman, de la poésie, du GN, du livre dont vous êtes le héros, de la narration interactive, du conseil à la création…

Alors pourquoi ?

Pourquoi je n’étais pas heureux ?

Parce que je m’étais fixé un objectif. Celui de gravir une montagne sans sommet.

Aujourd’hui, mon temps de créativité est réduit par rapport au temps dont dispose un travailleur indépendant lambda : comptez autour de vingt heures par semaine, qui descendent à quasiment zéro pendant les vacances scolaires. Et je ne pense pas qu’à l’avenir, ce temps ira en augmentant. Et mon budget alloué à la créativité restera aussi très faible, le plus proche possible de zéro.

Certes, je suis super-organisé, mais ça ne résout rien. Pour créer, il faut du temps.

Partant de là, mon objectif de mener tous mes projets à bien est littéralement en train de m’empoisonner. Je devenais de plus en plus insatisfait, anxieux, irritable. Je devenais une personne toxique pour mes proches et ma famille. Je vivais chaque tâche ménagère et parentale comme un indigne vol de mon précieux temps.

C’est donc après une longue réflexion que j’ai décidé de couper le mal à la racine.

Si mes objectifs créatifs ne me rendent pas heureux, je dois abandonner ces objectifs.

Depuis le début de cette année, j’ai donc pris ma retraite de créatif.

Je pars d’un constat : j’ai tout lieu d’être satisfait d’avoir diffusé tout ce que j’ai diffusé. Je peux considérer mon oeuvre comme terminée. Tout le reste, c’est du bonus.

Certes, je vais continuer à créer, essentiellement pour aboutir les milliers de tâches que j’ai programmées, mais sans objectif d’y arriver.

Je vais utiliser mon temps libre pour créer si ça me fait plaisir, et si je n’ai pas envie ou si je n’ai pas le temps, ce n’est pas grave, parce que mon oeuvre est déjà derrière moi.

Concrètement pour vous, public, ça ne va peut-être pas changer grand-chose. C’est fort possible que vous me voyez diffuser plusieurs news par semaine comme avant. Le seul petit changement, c’est que si vous me demandez quand sortira tel projet que j’avais annoncé depuis un mois ou des années, je vous répondrai : Je n’en sais rien, ça ne sortira peut-être jamais et il faudra se contenter des versions brouillon diffusées précédemment, ou me demander mes fichiers de travail.

Mais pour moi, ça change tout. Je suis mentalement préparé à l’idée que ça puisse s’arrêter du jour au lendemain, et que c’est pas grave, parce que ce qui compte, c’est apprécier ce qu’on est train de faire sur l’instant, pas de terminer quoi que ce soit.

C’est assez difficile de vous décrire la sérénité nouvelle que ça apporte.

Je crois que le bonheur d’une personne l’attend le jour où elle accepte de terminer son histoire, tout comme il faut accepter l’idée de pouvoir mourir n’importe quand pour enfin apprécier la vie au jour le jour.

J’avais pris beaucoup de notes pour cet article-testament, mais finalement les mots ont coulé sans que j’y jette un oeil. J’écrirai peut-être un deuxième article qui synthétise ces notes. Ou peut-être que je ne l’écrirai pas.

Peut-être que je n’écrirai jamais plus rien.

Du fond du coeur, pour m’avoir accompagné jusqu’à présent, je vous remercie.

Adieu.