[Dans le mufle des Vosges] 25. Nos fantômes

NOS FANTÔMES

Pour ce nouvel épisode et jusqu’à la fin, on ferme le capot pour se concentrer sur l’histoire.

(temps de lecture : 5 mn)

Joué / écrit le 13/05/2020

Jeu principal utilisé : Oriente, perdre ses repères en traversant la forêt de Millevaux

N.B. : Les personnages et les faits sont fictifs.

Le projet : Dans le mufle des Vosges, un roman-feuilleton Millevaux

Précision : ces feuilletons sont des premiers jets, donc beaucoup de coquilles demeurent. Merci pour votre compréhension.

Avertissement : contenu sensible (voir détail après l’image)

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double : zanzo, cc-by-nc, sur flickr

Contenu sensible : aucun

Passage précédent :

24. Les roches druidiques
Toujours sous la pluie battante, la troupe s’entortille dans des domaines forestiers de plus en plus oubliés du Vieux.

L’histoire :

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Corpo Mente, par Corpo Mente, entre opéra baroque et musique zeuhl, la bande-son d’un conte de Grimm macabre en perruque poudrée.

La grasse-nuit n’avait pas mis fin aux vidanges du ciel, dont le staccato frappait avec régularité les toiles de jute tendues sur des piquets à flanc des roches. La Sœur Marie-des-Eaux avait insisté pour prendre un tour de garde, refusant d’être inutile. C’est donc lui qui surprit la silhouette du Polyte hors du campement. Le novice rampa dans les feuilles mortes pour se traîner jusqu’à l’enfant. Celui-ci lui tournait le dos. Il avait offert sa part de quiche à une roche, qu’il avait déposée dans sa cupule, et vénérait le minéral en silence. Ses yeux étaient ronds comme des soucoupes, ses cheveux évoquaient un plat de nouilles détrempées. Il se laissa reconduire à l’abri sans discuter. La part de quiche resta abandonée au dieu roc.

« Te réfugie pas dans le paganisme, petit sot ! »

La Sœur Marie-des-Eaux réveilla sa mère, il lui semblait important de lui exposer la situation.
« Croyez-vous que votre christiannisme a fait mieux pour nous ? », siffla-t-elle. La pluie détachait ses croûtes les plus humides. Le novice grinça des dents. Il revit Champo mort, la Sœur Jacqueline folle, lui écrasé sous la Mère Truie, pour les sauver tous les deux.
– Ne demandez pas ce que le christiannisme peut faire pour vous, mais ce que vous pouvez faire pour le christiannisme. Aujourd’hui, c’était la Sainte-Pélagie d’après mon carnet mémographique. C’était la femme d’un empereur païen et elle avait tout à gagner à rester païenne. Mais elle a été touchée par la grâce du Vieux, elle s’est détournée des idoles et elle s’est dépouillée de tout. Alors l’empereur la condamna à périr dans un bœuf d’airain rougi au feu.
– Je vois. Elle n’a rien gagné, elle a tout perdu.
– Elle a gagné son humanité. Elle a gagné le Royaume des Cieux. »

Le Polyte les regardait comme s’il était très loin. Il marmonna d’une voix morne :
« Ils ne vont plus au Royaume des Cieux. Les branches les retiennent. Ils restent tous en bas. »

On entendait l’Euphrasie piler quelque chose dans son mortier.

La Madeleine se rendormit, serrant son fils pour qu’il ne s’échappe de nouveau. De mauvais rêves agitèrent son demi-sommeil, des songes de taureau et de feu, elle retrouvait son mari dans la poupre de l’empereur, nageant dans la fosse à purin, et la Mère Truie ricanait.

Les cauchemars du Polyte étaient plus simple, mais au moins aussi angoissants.

Il était sur une barque et ramait comme un fou au milieu des eaux gonflées, portant un chou sur l’autre rive, puis pagayant de toutes ses forces en sens inverse, alors que de l’autre côté, le loup engouffrait la chèvre dans sa gueule. Il la ramenait de l’autre bord, et à peine remise de son attaque, son dos tout rougi de la morsure du loup, elle coinçait le chou entre ses dents jaunes, hargneuse. Le Polyte avait beau crier, lui donner des coups de rame, rien n’y faisait. Voilà qu’il remportait le chou et que le loup s’improvisait herbivore et voulait lui arracher le légume des mains. Pleurant toutes les larmes de son corps, il emportait le loup, et c’était maintenant la chèvre qui se mettait à bouffer le loup comme si c’était du lupin. Le Polyte était dans sa barque, désemparé, serrant sa rame, et il sentit une douleur à son talon. Le chou était monté à bord et commençait à le grignoter…

La Madeleine se redressa sur sa couche mais une main retint son cri.

« Chuuuut…, » fit l’Euphrasie.

C’était encore la nuit brune. Les chats-huants gloussaient dans les arbres et les roches avaient des ombres de géants. ça leur fientait toujours dessus.

« Vous avez été dure avec la Sœur Marie-des-Eaux. Cessez de vous plaindre. Vous avez eu une histoire terrible, ça je le sais, mais aujourd’hui, ce n’est pas pour vous que ça se passe le plus mal. Buvez ça.
C’était chaud et ça avait le pire goût du monde.
« Ce sont des herbes souveraines pour votre eczema. Mais c’est surtout cet emplâtre qui va faire effet. »
La Madeleine eut un geste de retrait.
« Tch-tch-tchhh… Laissez-vous faire. »
La chiffonnière lui appliqua une pâte garnie de toutes sortes d’herbes et de graminées sur le visage. Ses mains étaient chaudes. Elle n’avait pas l’air dégoûté au contact des cloques qui la défiguraient. La Madeleine finit par s’abandonner à la caresse de ses doigts.
« Vous n’êtes pas la personne la plus à plaindre dans cette forêt, parce qu’on veille sur vous. Je sais que vous nous aiderez aussi en retour. Si vous parvenez à chasser vos peurs et à faire la paix. La Sœur Marie-des-Eaux et le Père Benoît agissent pour de mauvaises raisons, mais ils agissent pour le bien cependant. »

9 d’Opprobre
Saint Denis
Jour du Ver dans le Calendrier Républicain

« En route ! »

Personne ne se fit prier. Les nuits étaient si désastreuses qu’on ne voyait plus aucun inconvénient à lever le camp dès presque-aube. On partit, alors que l’eau avait fait des îlots de pâte de la part de quiche restée dans la cupule.
« S’il pleut à la Saint-Denis, tout l’hiver sera pluie !, cria le Père Benoît pour se faire entendre sous l’averse. Cela veut dire qu’on n’est pas sorti de l’auberge !
– J’en entends déjà aux villages qui se réjouissent d’un hiver sans gel !, tempéra l’Euphrasie.
– Oui, mais s’il pleut à la Saint-Denis, la rivière sort neuf fois de son lit, objecta Madeleine. »

Elle pointa la vallée en dessous d’eux. On entendait les eaux gronder, et on en voyait parfois le dos furieux passer entre les interstices des cimes.

On s’arrêta en chemin, au milieu des feuilles mortes rendues chiasseuses par les intempéries.
« Le gamin nous a pas suivis. »

On le retrouva au pied des roches druidiques, on le héla de loin.
« Viens, suis-nous ! »
Il bougeait pas, ses sabots se remplissaient d’eau, son pantalon en toile de jute était imbibé jusqu’à la corde. Sa gueule de petit ramoneur était presque lavée. Il regardait le cortège.
« Viens, suis-nous ! T’es pas en sécurité ici ! T’es sourd ou t’as la comperneure infirme ?
– Je veux rester ici. Là-bas y’a des fantômes et je déteste les fantômes. »

Lexique :

Le lexique est maintenant centralisé dans un article mis à jour à chaque épisode.

Avertissement : on ferme le capot

Malgré le déconfinement, mon temps créatif reste restreint, du fait que je ne remettrai pas mon fils à l’école. Le retard s’accumule. J’ai hésité à espacer mes sessions d’écriture toutes les deux semaines. A la place, j’ai préféré réduire ma session hebdomadaire à deux heures au lieu de trois heures. Pour y parvenir, je dois gagner du temps et je décide donc de fermer le capot : je n’expliquerai plus ma méthode, et ce sans doute jusqu’à la fin de ce roman-feuilleton. J’espère que vous avez apprécié suivre les coulisses lors des 24 épisodes précédents.

Il n’y aura plus non plus de question au public. C’était un exercice très intéressant, mais ça a bien assez nourri l’intrigue, et comme je pense qu’on est aux bons deux tiers du roman, il est temps de la resserrer.

Décompte de mots (pour le récit) :
Pour cet épisode : 1090
Total :  49374

Système d’écriture

Retrouvez ici mon système d’écriture. Je le mets à jour au fur et à mesure.

Feuilles de personnages / Objectifs des PNJ :

Voir cet article

Épisode suivant :

26. Éternel raccourci
L’expédition se voit contrainte de passer par les forêts limbiques. En terre d’horreur, de culpabilité et de vertige.

[Dans le mufle des Vosges] 24. Les Roches Druidiques

LES ROCHES DRUIDIQUES

Toujours sous la pluie battante, la troupe s’entortille dans des domaines forestiers de plus en plus oubliés du Vieux.

(temps de lecture : 8 mn)

Joué / écrit le 05/05/20

Jeu principal utilisé : Oriente, perdre ses repères en traversant la forêt de Millevaux

N.B. : Les personnages et les faits sont fictifs.

Le projet : Dans le mufle des Vosges, un roman-feuilleton Millevaux

Précision : ces feuilletons sont des premiers jets, donc beaucoup de coquilles demeurent. Merci pour votre compréhension.

Avertissement : contenu sensible (voir détail après l’image)

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Daniel Stark, cc-by, sur flickr

Contenu sensible : aucun

Passage précédent :

23. Ces liens qu’on dilue
On dirait que vous avez réponse à tout et remède à tout. / – Pourtant face à ce qui nous attend, je n’ai ni réponse ni remède, mon Père.

L’histoire :

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Death will someday set you free, par Ghostly Graves, du folk occulte pour western fantôme.

La Sœur Marie-des-Eaux est dans une maison. La pluie tape aux fenêtres avec des bruits de doigts de vieille femme. Le froid lui laboure les chairs. Il fait presque-nuit mais il y voit comme en plein jour. Et pour cause : il y a des bougies. Partout dans la demeure, chandelles, cierges, candélabres, et le parfum de la cire à pleines narines. Des piliers posés sur les tables ou par terre, des votives dans leur contenant en étain. Le plic-ploc des gouttes fondues, les fumerolles. Le novice se traîne de pièce en pièce, incapable de marcher, mais partout la masse informe de la cire est là. Des monticules de cire étalés sur les meubles, avec leurs multiples têtes de flamme et leur stalactites qui dégouttèlent jusqu’au sol. Il rampe dans des bouses blanches et chaudes.

Marie hurle. Ce sont toutes les bougies de toutes les veillées mortuaires !

La main de la Frazie est plaquée sur sa bouche :
« Chuuuut… C’est pas une bonne idée de crier en pleine forêt. »
La Sœur Marie-des-Eaux retire la main de la chiffonnière. Elle est chaude et la tient très fort. Son visage dans son fichu de couleurs est comme une icône détrempée, qui le fixe avec intensité.
« Vous vous laissez aller au désespoir. ça n’est pas bon du tout. Vous êtes une bête blessée, et votre sang va attirer les prédateurs. Vous devez me promettre de retrouver la force et le courage que je sens en vous. »
On entendit gémir une créature de la nuit.
Elle était tout près, avec son odeur de torchon mouillé et son haleine d’herbes. La Sœur Marie-des-Eaux regardait la danse du feu s’allonger sur les reliefs de sa face, souligner son duvet, faire ondoyer son sourcil unique.
Il lâcha sa main et saisit son poignet pour l’éloigner.

« Je vous le promets. »

Mais ça va être difficile.

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La imposibilidad de tu nombre, par Peregrino, la dernière ligne de piano quand tout s’arrête.

8 d’Opprobre
Sainte-Pélagie
Jour de la Citrouille dans le Calendrier Républicain

De nouveau, le guide les leva sans ménagement, dès presque-aube, à l’heure où blanchit la campagne sous une lumière bouseuse. Mais cette fois, ils en furent presque reconnaissants, transis qu’ils étaient, la nuit avait été un supplice.
Ils remontèrent la côte Jeantin, la terre colportait le glougloutement de ses mille sources, toujours à fleur d’eau qu’elle était, cette terre du Val de Vôge. Madeleine remarqua qu’ils auraient dû filer tout droit sur La Chapelle aux Bois mais l’Euphrasie leur fit faire des tours et des détours à travers les collines toutes arborées, tantôt il fallait éviter un trou d’eau, tantôt une sente suspecte, et que je te passe par la Void de la Bure, qu’on s’enroule dans le lieu-dit de la Queue du Renard. C’était comme si pour leur guide, le plus court chemin d’un point à un autre, c’était la pelote de fil, et c’était d’une misère, comme ça patauger sous la coulante, à bassauter dans tous les sens alors qu’on aurait pu tracer au travers.

Enfin on vit les murailles éboulées du cimetière et entre les bras tordus des arbres percer le clocher du village, tout ouvert et bouffé par la ruine. La Chapelle aux Bois avait encore les maisons de la grand-rue sorties de terre, mais toutes foutues, vestiges d’une rive à l’autre d’une rivière de feuilles mortes et entre elles rien que le silence.
« N’y a-t-il donc que Les Voivres qui tient debout dans le Val de Vôge ?, s’enquit le Père Benoît.
– Chut ! Parlez pas si fort, intima la Frazie. Soyez pas si étonné, dans vos Hautes Vosges c’est pareil, il reste pas un patelin sur dix. Mais je peux vous assurer que Xertigny est habité…
– Regardez ! Des traces de pas ! Y’a quelqu’un !, remarqua le Polyte !
– On pourrait les suivre, prendre des nouvelles de la populace ?, suggéra le Père Benoît.
– Sûrement pas, objecta la Frazie. Elles sont pas toutes nettes ces empreintes. Hors de question d’aller au-devant.
– Qu’est-ce que vous racontez ?
– Regardez celles-là et celles-là. Elles s’enfoncent pas dans la boue comme il faudrait. Comme je vous parle, ce sont les pas des morts. »

Alors que la journée se traînait déjà sur son zénith, les aspergeant d’ondées chaudes de lumière, le doute s’insinuait dans la petite troupe à la manière d’un rhumatisme qui enflait. La Madeleine leur avait rapporté qu’on aurait dû filer droit le long de la grande-rue, mais – était-ce pour esquiver la troupe dont on avait vu les empreintes ou pour quelque autre danger chimérique – la Frazie les avait fait grimper au sud à l’assaut des pentes du Clerjus, là où c’était le plus touffu, le plus sinuant, le plus glissant. Leur périple semblait ne jamais prendre de fin. Le repas fut maigre, de quelques faînes astringentes en bouche et avec ça du tilleul bouillu dans la casserole pour oublier le froid. Le Polyte fouilla dans sa chemise – en fait un sac de pommes de terre recousu – et en sortit son jouet fétiche : une vieille part de quiche toute sèche. Il la protégea de la flotte en faisant un couvert de ses boucles noires. Il hésitait à la manger. Il perdrait ce jouet qu’il faisait voler comme un oiseau et peut-être bien qu’il s’intoxiquerait, mais il avait faim… Il se demandait bien quel goût ça pouvait avoir. Peut-être, qui sait, que ça le ramènerait à l’époque où la quiche avait été cuite, il fantasmait des souvenirs de founet et de tablier.

Pour l’occuper et parce qu’il fallait bien remplacer l’école, sa mère lui posa le problème du loup, de la chèvre, et du chou. Cela souleva d’insondables questions dans sa petite caboche. Il voyait pas comment faire traverser la rivière à tout cet équipage sans qu’ils ne s’entredévorassent, comme c’était la loi dans ce monde, la loi dans cette forêt. Il se noyait en conjectures, si bien que quand elle le vit la tête rouge et les larmes aux yeux, la Madeleine lui dit de retourner jouer avec sa part de quiche.

La remontade des lacis du Clerjus avait tout d’un chemin de croix. L’épais couvert de feuillage amortissait à peine la déclichote qui leur tombait sur le col sans discontinuer. Alors que le crépuscule déclinait et qu’on devrait bientôt donner de la lanterne, ils firent une pause sur quelques souches si amollies qu’une d’elles céda sous le poids du Père Benoît. De voir cette bête à soutane les quatre fers en l’air redonna un peu de baume au coeur à tout le monde. La Frazie avait emprunté l’opinel pour désécorcer une grosse citrouille trouvée sur le chemin, sauvage, que les déluges des derniers jours avaient achevé de mourir. La chiffonière y mettait un zèle attentif, d’abord étêtant les protubérances de terre et de lichen sur la peau orange, puis elle enfonçait la lame dans l’épiderme et le faisait sauter par plaques, qu’elle mettait de côté pour une future décoction.
Ils étaient autour d’elle,  rincés, à sa merci, pour se nourrir, pour trouver leur route. Ils savaient la gangue de boue et de miasmes qu’ils laissaient derrière eux. Ce soir-là, la Frazie leur promit de leur trouver à Xertigny un havre, un sauf lieu dont ils ignoraient tout ou presque. 
« Là-bas, il y a une eau pure. Un lac où vous pourrez laver vos souvenirs les plus chers de toute cette souillure. Un souvenir invité, inventé, sans cesse mieux dessiné dans les frimas de vos pensées et qui peu à peu sourd en vous tous. »

Le Père Benoît rongeait son frein. Il ne doutait pas du guide géographique, mais il redoutait le guide spirituel.

Ce n’était qu’une pause, il fallut encore escalader durant toute la presque-nuit, pour atteindre le sommet d’une butte que rejoignait un talus. Et sous leurs yeux, à travers le faisceau de la lanterne que criblait la pluie, s’étendait tout un chaos rocheux, dévalant à perte de vue. Des pierres gibbeuses, vertes de mousse, certaines où le dos s’ouvrait en cupules, pleines d’eau où les gouttes faisaient des anneaux, comme autant de présages.
« Les roches druidiques. », expliqua la Frazie.

« Normalement, nous sommes ici en sécurité. »

Le Polyte gigotait comme quand il avait une grosse envie. L’influence tellurique du lieu le travaillait à pleine balle. Tous les chênes autour, gras, sans âge, cachaient des mystères. Il sentait l’appel de la forêt. C’était un peu comme la grille du founet, on sait que ce serait pas une bonne idée de mettre la main dedans, mais c’est tentant. Peut-être qu’on pouvait en tirer une bûche rouge de puissance mystique.

Pour tout dire, ça les travaillait tous, à des degrés divers.

La Sœur Marie-des-Eaux s’en ouvrit au Père Benoît :
« Vous devez pas être moult aise d’être venu par ici. On n’est pas sur les terres du Vieux.
– C’est possible. Mais bien orgueilleux celui qui reste là où sa foi n’est pas en danger. »

Lexique :

Le lexique est maintenant centralisé dans un article mis à jour à chaque épisode.

Préparation :

A. Lors de l’épisode précédent, j’ai posé la question suivante : Les voyageurs vont déceler les traces d’un groupe d’humains mais l’Euphrasie va leur déconseiller de s’en approcher. Pourquoi ? J’ai eu cette réponse de Damien Lagauzère :« Parce que certaines de ces traces ne sont pas humaines justement ^^ ? »

Je la note dans mon programme ! Je devrais la mettre en application dès cet épisode.

B. Pas d’exercice d’écriture de Draftquest ce jour car pendant le confinement, mes conditions d’écriture sont sous-optimales, donc j’économise du temps là-dessus.

C. Retrouvez ici mon système d’écriture. Je le mettrai à jour au fur et à mesure.

D. J’ai commencé La Terre, d’Emile Zola. L’approche naturaliste fait merveille, puisqu’on assiste à de nombreux détails de la vie des champs. Zola ne nous épargne d’ailleurs aucun détail scabreux, et le livre a fait scandale à sa sortie. C’est très précieux de lire un livre écrit à la période dont s’inspire Dans le mufle des Vosges. C’est un livre passionnant, qui présente une fresque détaillée et grotesque de la vie paysanne, traversée d’élans poétiques.

E. J’ai fait une fiche de personnage pour le Polyte en m’inspirant de la fiche du site Mécanismes d’histoire.

F. J’ai augmenté la probabilité de faire mon script plutôt qu’une aide de jeu. On est passé de 50/50 à 60/40

G. J’écris sur un éditeur de texte tout simple (l’équivalent Linux de Wordpad) pour augmenter ma concentration sur l’écriture. Mais j’ai de sucroît suivi un conseil glané sur le texte et j’ai passé la police par défaut en Comic Sans MS. Je sais que cette police est mal-aimée, mais l’objectif n’est pas de l’utiliser pour le texte final, mais bien pour mon premier jet. Cette police grasse adaptée aux dyslexiques est facile à lire et augmente ma concentration sur le texte. Adopté !

Bilan :

A. Mon ordinateur a des difficultés ce matin. La séance d’écriture a donc été particulièrement laborieuse. Mais on lâche rien, il faut faire les trois heures même quand ça rend peu.

B. Premier essai de tirage d’inspiration avec Les larmes du Soleil, et j’avais un peu peur que ces symboles abstraits ne me disent. Mais je suis tombé sur un idéogramme très sinueux qui illustrait à merveille le labyrinthe forestier et psychologique de ce périple !

Aides de jeu utilisées :
Muses & Oracles
Les Larmes du Soleil

Décompte de mots (pour le récit) :
Pour cet épisode : 1550
Total :  48274

Feuilles de personnages / Objectifs des PNJ :

Voir cet article

Modifications : ajout de la feuille de personnage d’Hippolyte Soubise

Question au public :

A nouveau, je vous pose une des questions de mon deck d’Oriente :

Lequel des voyageurs a le plus perdu son humanité ?

Episode suivant :

25. Nos fantômes
Pour ce nouvel épisode et jusqu’à la fin, on ferme le capot pour se concentrer sur l’histoire.

Quand la toile de fond envahit l’écran

(temps de lecture : 16 minutes)

(mots-clés : esthétique, univers, narration interactive, scénarisation, improvisation, parcimonie, gérer l’abondance)

INTRODUCTION

Les premiers jets des romans de Sophie Dabat font environ 800 pages et les moindres détails de la vie des héro(ïne)s y sont exposés, y compris les moments passés à se brosser les dents. Pour aboutir à la version éditable, l’autrice devra ensuite… sacrifier les deux tiers des son texte.

Dans les jeux de rôles et dans toute espèce de narration, on a facilement l’angoisse de la page blanche. Aussi les outils d’inspiration se sont multipliés, que ce soit Le héros aux mille visages de Joseph Campbell, L’Anatomie du scénario de John Truby, le Mythic Game Master Emulator, les Story Cubes, Dessine-moi un donjon ou encore les jeux de cartes Imagium ou Muses & Oracles.

À ces aides d’inspiration externes s’ajoute le travail interne à l’œuvre : la documentation du scénariste, les encyclopédies d’univers, les bestiaires, les bibles scénaristiques, les tables aléatoires… Ce sont les briques de base que l’auteurice propose d’assembler.

Dans les jeux narratifs ou dans les bibles scénaristiques, on ajoute à cette dimension un questionnement à l’intention des auteurices en bout de chaîne : scénaristes de l’épisode, joueuses… Ceci sous forme de questionnaires, souvent orientés, qui aident à créer plus ou moins à la volée du matériau dans le canon esthétique recherché.

Mais voilà : parfois, ça fait trop. A force d’être trop inspirée, l’œuvre est boursouflée. Les figurants se multiplient sans qu’auncun ne boucle son arc narratif. Les intrigues s’entremêlent, plus ou moins liées. Les informations sur l’univers s’accumulent, sans que leur utilité narrative (ou ludique) ne saute aux yeux. Quand le travail de foreshadowing est trop poussé, la toile de fond envahit l’écran et l’intrigue principale n’avance plus, ou se fractionne en sous-intrigues qui partent dans toutes les directions.

Comment trouver un équilibre ?

Brittney Buckley, cc-by-nc-nd, sur flickr

SOMMAIRE

1. Les auteurices basal.e.s face aux auteurices terminal.e.s

2. Cachez ces figurants que je ne saurais voir

3. Des icebergs et des petits glaçons

4. Le gonzo, un style ou un problème ?

5. La parcimonie des thèmes

6. Des machines kafkaïennes

7. Du bon usage des tables aléatoires

8. Une bonne intrigue est une intrigue mince

1. LES AUTEURICES BASAL.E.S FACE AUX AUTEURICES TERMINAL.E.S

Tout d’abord, il convient de préciser que cet équilibre réside dans le bon rapport entre l’auteurice basal.e, qui crée le matériau d’inspiraiton (l’univers, le jeu, l’aide de jeu, la bible scénaristique, etc.) et l’auteurice terminal.e qui crée la fiction finale (écrivain.e, réalisateurice, MJ, joueuses, acteurices…) à partir du matériau d’inspiration et de sa propre créativité.

On distingue plusieurs couples d’auteurices terminal.e.s / basal.e.s :

+ en jeu de rôle (basal : auteurice de la base, terminal : arbitre et joueuses)

+ en série TV (basal : auteurice de la bible scénaristique, terminal : auteurice de l’épisode, équipe de réalisation)

+ en cinéma (basal : scénariste, éventuelement auteurice du roman dont est tiré le film ; terminal : équipe de réalisation)

+ en fanfiction (basal : auteurice de l’œuvre-source, telle que par ex. la vieille trilogie de Star Wars ; terminal : auteurice d’une œuvre dérivée)

Notez que l’auterice basal.e et l’auteurice terminal.e peuvent être la même personne !

Ainsi :

+ en jeu de rôle solo (basal : auteurice d’un jeu de rôle solo , terminal : la même personne faisant une partie de son jeu)

+ en roman (basal : auteurice d’une liste d’idées, de fiches de personnages, d’encyclopédie d’univers, d’arbres généalogiques, de plans d’intrigues ; terminal : la même personne rédigeant le roman à partir du matériau d’inspiration)

Par ailleurs, la distinction entre auteurice terminal.e et basal.e est une simplification qui ignore les chaînes d’autorat plus élaborées. De même qu’on parle souvent de collectifs d’auteurices pour chaque étape.

Exemple de chaîne d’autorats à plus de deux niveaux, impliquant des collectifs :

1° Auteurice d’un livre de base de JDR

2° Auteurice d’un supplément

3° Auteurice d’un scénario dans le supplément

4° MJ remaniant le scénario

5° MJ et joueuses jouant le scénario

Ou encore :

1° GRR Martin fait des documents d’univers pour Le Trône de Fer

2° GRR Martin écrit Le Trône de Fer

3° Des scénaristes font une bible pour la série télé

4° Des scénaristes font un épisode

5° L’équipe de réalisation tourne l’épisode

Enfin, je ne tiendrai pas ici compte du public (de fictions linéaires ou de let’s play) qui tient lieu pour certains de co-auteur, car son travail d’interprétation recrée l’œuvre.

Pour aller plus loin :

Anne Richard-Davoust « Comment penser la notion d’auteur dans le cadre d’un jeu de rôle ? », intervention au Colloque universitaire « les 40 ans du JDR »

Thomas Munier, Le chevalier au chardon (exemple d’une partie de jdr solo jouée par l’auteur du jeu), sur Terres Etranges

Article / Podcast Outsider N°44 : Game Design Jeu de Rôle : L’interprétation

« la mort de l’auteur », sur Wikipedia

Aux frontières du réel : de l’immersion aux formes de jeu « secondaire », par Julie Delpouille

Donc on ne retiendra ici que la notion simple d’un.e auteurice terminal.e en début de chaîne, et d’un.e auteurice terminal.e en fin de chaîne. Notez que la relation entre les deux est double. L’auteurice terminal.e exploite le matériel basal, mais c’est lui aussi qui le rassemble et le discrimine : ainsi tel.le MJ qui décide d’ignorer une partie du livre de base mais y adjoint des règles ou des aides de jeu venues d’ailleurs.

Un cas typique d’inondation de background. michael.po, cc-by, sur flickr

2. CACHEZ CES FIGURANTS QUE JE NE SAURAIS VOIR

Jean-Philippe Jaworsky conseille de traiter le moindre figurant, du cabaretier à la chiffonnière, comme un protagoniste de premier plan : chacun a son histoire, son caractère, ses objectifs, ses problèmes… Ils sont les héros de leur propre histoire, dont les protagonistes ne sont que les figurants. Ceci nous renvoie à une belle phrase : « It’s not about you, Dr Carter. » Dans un épisode d’Urgences, le Dr Carter va voir les proches d’un malade qu’il n’a pas réussi à sauver, pour leur présenter ses excuses, et c’est ce qu’on lui répond : « It’s not about you, Dr Carter. » Ils voulaient juste faire leur deuil, pas être des utilités dans l’egotrip du personnage principal. Le problème, c’est qu’à moins de généraliser ce procédé et en faire une marque de fabrique, c’est que de tels figurants peuvent avoir tendance à bouffer l’écran, face à des héro(ïne)s qui vont peut-être même paraître pâles en comparaison.

Tout figurant élaboré se paye en budget de temps d’écran. Qui plus est, dans les jeux de rôles avec MJ, ça se paye en budget de temps de parole, « volé » aux joueuses.

Pour aller plus loin :

Jean-Philippe Jaworski, Incarner des PNJ, dans Mener des Parties de Jeu de Rôle, ed. Lapin Marteau

Thomas Munier, La description contre l’ellipse, sur Outsider

Thomas Munier, La bataille du temps de parole, sur Outsider

L’autre approche qui évite que décors et figurants ne volent la vedette aux protagonistes, c’est de centrer l’intrigue sur les protagonistes. Dans Les Racines de l’Intrigue, Alban Damien définit ses figurants par leurs objectifs, mais s’ils veulent avancer dans leurs objectifs, cela doit forcément impliquer un personnage-joueur. Quelque part c’est quelque chose qu’on retrouve dans Inflorenza et dans Démiurges, ça devrait être la règle oméga du jeu character centered. Ce genre de règles est carrément inscrit dans la métaphysique du jeu Marchebranche, puisque seuls les marchebranches (généralement des personnages-joueurs) sont en mesure de régler les problèmes des donneurs de quête.

L’approche « ultime » du jeu centré sur le personnage, c’est la suppression totale des personnages non-joueurs, telle qu’elle est pratiquée dans le GN Les Sentes. Même dans sa forme « jeu de rôle sur table », je recommande d’éviter de décrire des figurants : c’est l’assurance que les protagonistes soient toujours sous le feu des projecteurs, puisqu’il ne reste plus qu’eux.

Pour aller plus loin :

Thomas Munier, Comment faire du jeu de rôle centré sur le Personnage, sur SCRIIIPT

Alban Damien, Les Racines de l’intrigue : les mérites de la réaction, sur Le Nid du Phœnix

3. DES ICEBERGS ET DES PETITS GLAÇONS

Le problème peut aussi se résoudre par la méthode de l’iceberg. Ainsi des héro(ïne)s de Sophie Dabat dont les moindres détails de la vie intime ont été rédigés, afin que l’auteurice se les approprie au maximum, et ensuite expurgés. Ainsi des auteurices architectes qui élaborent des univers très complexes qui ne seront que partiellement exploités dans leurs romans ou leurs scénarios. Ce qu’on voit à l’écran n’est alors que la partie émergée de l’iceberg qu’est la préparation initiale. C’est cette préparation massive qui donne une incarnation et une cohérence à ce qui est montré, sans que ça bouffe l’écran.

La méthode de l’iceberg est intéressante parce qu’elle permet de rendre digeste les univers les plus touffus. Foin des deux heures d’infodump qui précèdent les parties de jeu de rôle les plus simulationnistes, ou des 60 pages sur l’histoire de l’herbe à pipe qui introduisent Le Seigneur des Anneaux. Parmi les romans qui introduisent leur univers exotique de façon progressive, et avec l’élégance de laisser certains faits et termes sans explication, ou pourrait citer Darwinia ainsi que La Horde du Contrevent.

Pour aller plus loin :

Stéphane Gallay, Campagne lupanar: information de masse, sur Blog à part

J’ai pris l’habitude, en intro de mes parties de Millevaux, de présenter l’univers en 6 lignes, résumant les 6 paradigmes importants : la ruine, la forêt, l’oubli, l’emprise, l’égrégore, les horlas. Cela me prend 2 minutes. Le reste de l’univers (et notamment comment se déploient ces 6 paradigmes dans le détail) sera introduit au fur et à mesure des besoins.

Une alternative aux univers touffus, ce sont les univers réduits à l’essentiel, concentrés sur un matériau rare, mais très typés et très exploitable. Certains jeux du Grumph dans sa gamme Chibi ont des univers de la sorte, secs comme des coups de trique, mûris par l’expérience de ce qui fait jeu ou non, de ce qui peut être complété par les joueuses, et de ce qui doit être pensé par l’auteurice basal.e. Exit des informations courantes ailleurs, telles que la description exhaustive d’une ville avec son nombre d’habitants, la liste de ses boutiques et de ses figurants… Des informations sans saveur, qui sentent le tirage à la ligne.

On peut également réduire le taux de connexion des éléments aux autres. Un univers comme Eclipse Phase est réputé très difficile à retranscrire et ce pour deux raisons : d’abord il est très touffu et exotique et ensuite il est malaisé de l’introduire notion après notion parce que les notions sont très liées entre elles. Le jeu Little Hô Chi Minh Ville fait au contraire le choix d’un univers de chambre (il est limité à une ville), présente peu de notions (l’univers s’étend sur une vingtaine de pages A5) et ces notions sont assez disjointes les unes des autres, de façon à pouvoir les introduire en douceur, dans l’ordre qu’on veut. Pour finir, cet univers est reporté sur un jeu de cartes inspiration, ce qui fait qu’on peut le restituer en piochant des cartes plutôt qu’en l’apprenant par cœur.

Pour aller plus loin :

Les fiches d’inspiration pour Little Hô-Chi-Minh-Ville, par Thomas Munier

En jeu vidéo, le Boundary Manifesto milite pour des univers de poche, les gigantesques univers étant trop anxiogènes à explorer, leur taille étant génératrice de charge mentale. Le Boundary Manifesto recherche une sensation de jeu sans stress, proche de la cozyness (l’impression d’être chez soi, douillettement installé, dans un monde connu ou du moins facilement appréhendable). La recherche d’exploration est alors déplacée vers une recherche de contrôle, voire de confiance. Inutile de préciser que cette cozyness s’applique également aux auteurices basal.e.s

Pour aller plus loin :

Boundary Manifesto, par Liam Gibbons

Cozyness in games, par The Twelfth Annual Game Design Think Tank Project Horseshoe 2017

Thomas Munier : La taille idéale de l’univers sur Outsider

C’est un peu l’approche « donner le choix » contre « aller à l’essentiel ». L’art de cette deuxième approche consiste à donner un minimum d’informations mais très typées, et à laisser les auteurices terminales imaginer le reste, ce qui relève de l’intrigue et des interactions.

Pour aller plus loin :

Haut potentiel ludique, pour le podcast Les Voix d’Altaride

Article / Podcast Outsider N°44 : Game Design Jeu de Rôle : L’interprétation

Buster Benson, cc-by-sa, sur flickr

4. LE GONZO, UN STYLE OU UN PROBLÈME ?

Les deux approches, si elles s’adossent à un univers ambitieux, à haut potentiel ludique et narratif, pour maîtrisées qu’elles soient , présentent un risque une fois entre les mains de l’auteurice terminal.e. Une telle abondance de matériel d’inspiration peut conduire à un gloubiboulga indigeste. En jeu de rôle, le terme consacré est le genre du « gonzo ». Je ne crois pas qu’il faille y voir une référence à la forme déjantée et autobiographique de journalisme que pratiquait Hunter S Thomson, mais plutôt à des fictions qui agglomèrent différents genres narratifs, différents univers, sans autre souci de cohérence que celui d’être what the fuck. En jeu de ce genre, des titres comme Gamma World en ont fait leur beurre, et la formule continue de faire recette ça et là dans la scène OSR, par exemple avec le fameux Flailsnails, multivers foutraque permettant de faire cohabiter tous les jeux et univers OSR

Pour aller plus loin :

What does gonzo mean, fil sur RPG Reddit

Dangers & Décisions 1 : série d’actual play d’OSR gonzo joués avec Flaisnails, sur Youtube

Si vous voulez voir le pire et le meilleur de l’exploitation de matériau narratif abondant, je vous invite à jeter un œil aux parties de jeu de rôle solo textuel pratiquées par Damien Lagauzère. Damien ne se contente pas d’utiliser un système de jeu de rôle, il en combine souvent plusieurs dans la même partie, parfois jusqu’à une demi-douzaine, en alternance ou en simultané, jonglant entre plusieurs fiches pour le même personnage. A cela, il ajoute l’emploi d’aides de jeu génériques comme Muses & Oracles, l’émulateur de PJ ou The Story Engine. Et comme ça ne suffit pas, Damien emprunte également aux univers de plusieurs jeux de rôles et romans.

Pour aller plus loin :

Blog Mes RP solo par Damien Lagauzère, aka Demian Hesse

Damien Lagauzère, L’ange perdu dans les cauchemars, sur Terres Etranges : un CR où Damien explique en détail toutes ses techniques.

D’inspiration, Damien n’en manque donc pas, et cela lui permet d’écrire des roleplays très copieux sans l’aide de personne. Il construit un multivers cohérent, qu’il explore et défriche au fil des parties et des personnages.

Mais certaines de ses parties souffrent de ce que j’appelle « l’effet Lagauzère » : un empilement de références et de rebondissements, des allusions à des dizaines d’entités qui ne seront que mentionnées (un peu comme dans les nouvelles de Lovecraft, me diriez-vous), et des intrigues qui se diluent, voire qui n’ont ni queue ni tête.

Comprenons-nous bien : je ne veux pas émettre un jugement de valeur. L’important, et je le dis très sérieusement, c’est que Damien s’amuse en faisant de la fanfiction et le gonzo est un genre qui a ses émules, auquel les jeux de rôles Torg et Mantoïd Universe ont donné ses lettres de noblesse. Je trouve juste que ces parties où l’effet Lagauzère est le plus fort sont l’exemple parfait d’une toile de fond qui envahit l’écran : à vous de savoir si c’est ce que vous recherchez ou non.

Par ailleurs, je me suis beaucoup inspiré des pratiques de Damien pour réaliser mon roman-feuilleton Dans le mufle des Vosges, qui est en fait un jeu de rôle solo textuel élaboré. J’ai conçu une structure assez proche, à ceci près que je me suis limité à un seul univers, celui de Millevaux.

Pour aller plus loin :

Le système d’écriture de Dans le mufle des Vosges, par Thomas Munier

Mais j’ai assez rapidement constaté un effet Lagauzère avec lequel il a fallu jongler. J’essaye donc désormais de consacrer au moins la moitié de mes paragraphes à l’intrigue principale. L’emploi d’aides de jeu et de tables d’idées ou autres contraintes narratives est réservé à l’autre moitié des paragraphes : ceci se matérialise par un programme d’écriture qui prescrit aléatoirement, mais de façon équilibrée, le matériau d’inspiration.

Claude Féry, dans ses parties de Millevaux, intègre peu à peu de nouveaux matériaux (jeux, univers, aides de jeu), au fur et à mesure de ses séances, ce qui donne l’impression d’un tout homogène et d’un fil rouge malgré les changements de lieux et de personnages. A ce point même que le nouveau matériau de la séance peut paraître sous-exploité !

Photo de la table de jeu de Claude Féry, lors d’une partie d’Une Année de Répit, dans l’univers de Millevaux. On peut y voir de nombreuses aides de jeu ou mini-jeux qui en font office (Almanach, Les Larmes du Soleil, La Stèle au Cœur des Plaines, le jeu de cartes de Carcère, Terres de Sang est Millevaux, Pimp my Roleplay, les tuiles d’inspiration de Little Hô Chi Minh Ville, le tarot de Marchebranche, des cartes de poèmes, etc.)

5. LA PARCIMONIE DES THÈMES

Mais la plus sûre façon de s’extraire du gonzo est de resserrer drastiquement la proposition de départ. Le jeu de rôle Inflorenza repose uniquement sur 12 thèmes. Et si l’on crée un scénario, on peut ajouter des thèmes, mais à condition d’en enlever d’autres pour rester à 12. Les parties les plus resserrées proposent d’ailleurs de descendre à 6. L’intrigue est centrée sur les personnages, et tous les objectifs des personnages sont liés entre eux. Ceci combiné à d’autres règles et à notre propension naturelle à créer du sens, produit en cours de partie un phénomène que kF appelle l’ultracohérence : les intrigues des personnages, tout comme la symbolique du décor et des figurants finissent par converger et s’assembler en un tout signifiant.

Pour aller plus loin :

Article / Podcast Outsider Millevaux : Mille façons de jouer à Inflorenza

Dans le jeu de rôle / GN Les Sentes, l’essentiel du jeu est fourni par des fiches permettant de construire situations, communautés et personnages. Or, toutes ces fiches sont liées à une poignée restreinte de thèmes : la forêt, la survie, la vie en communauté, la maladie et le soin, le mysticisme, l’animalité. La présence de fiches et leur liaison à une gamme réduite de thèmes permet une direction artistique forte, ce qui fait que les parties forment une continuité homogène malgré la quantité importante de matériau de base (728 fiches).

Matt Dwen, cc-by-nc-nd, sur flickr

6. DES MACHINES KAFKAÏENNES

Comprenons bien que la toile de fond envahit l’écran à cause d’une inquiétude : les auteurices basal.e.s craignent que la fiction finale soit trop simple, qu’on s’ennuie ou qu’on voit venir les choses de trop loin. On s’applique alors à brouiller les pistes, ajouter des détails, provoquer des rebondissements… jusqu’à l’overdose.

Parmi les structures prévues pour que l’auteurice terminal.e ne soit jamais à court, on trouve les « programmes » et autres procédures logiques qui permettent de générer des situations en fonction des situations précédentes. On passera sur ceux des univers procéduraux de jeux vidéo qui n’ont pas rencontré le succès parce que gigantesques mais sans âme, pour s’arrêter sur une procédé narratif : le tumbling forward. Ceci consiste à faire avancer l’intrigue en accumulant les « oui mais » : les protagonistes obtiennent ce qu’ils veulent en échange d’un prix à payer, ou encore les protagonistes pourront obtenir ce qu’ils veulent s’ils accomplissent au préalable une quête secondaire. Cela s’observe dans des jeux de rôle propulsés par l’Apocalypse – ou PBTA – (où c’est statistiquement l’issue la plus fréquente, le fameux résultat en 7-9) ou dans Inflorenza Minima où c’est carrément systématique.

C’est une structure narrative que je qualifierais de fractale : plus les personnages avancent, plus leur objectif s’éloigne. Le lièvre ne rattrape jamais la tortue. C’est ce qu’on observe dans un roman comme Le Château de Franz Kafka. De là à qualifier cette structure de kafkaïenne (avec tout ce que ça implique d’oppressant), il n’y a qu’un pas et je le franchis allègrement : trop de rebondissements peuvent générer de la frustration. Je suis sûr que les spectateurices de la série Lost en ont fait l’expérience, tout comme les joueuses du jeu de rôle PBTA Ironsworn quand elles se retrouvent à accumuler dettes sur serments sur contrats.

Je me permets de citer kF sur Discord qui formule très bien le souci :

« J’ai parfois eu un sentiment de mécanique gênante dans Apocalypse World en fin de campagne. Les principes du jeu et les moves sont là pour amener toujours de nouveaux rebondissements, et les questions incessantes que le jeu pousse à poser amènent à sans cesse créer de nouveaux événements, voir de nouveaux éléments de jeu (un nouveau personnage avec lequel on a un passé commun, un épisode passé qui ressurgit subitement…). C’est super en début de jeu, quand on a besoin de construire un cadre et de voir où on va, mais j’ai eu des moments de trop-plein en fin de campagne : il se passait des milliers de choses de partout et personne n’avait envie de se poser à l’avant-dernière séance pour inventer un énième PNJ fantaisistement lié à la situation présente. Bon, ça reste une critique mineure, parce qu’on peut facilement se passer des ajouts que le jeu nous propose de faire, mais j’avais le sentiment qu’il manque à ce jeu un mode « enlever les petites roues ». En clair, un besoin d’épure du jeu une fois que son fonctionnement est bien compris et qu’il tourne efficacement. Et, quitte à faire de la place, autant ajouter d’autres mécaniques plus adaptées au late-game, pourquoi pas ? »

Fort heureusement, des solutions simples existent. Ainsi, dans les PBTA, avec le gain d’expérience, les personnages finissent par obtenir plus de réussites franches (10+ sur 2d6+carac) que de réussite avec un coût. Et dans Inflorenza Minima, il est primordial de bien fixer l’heure de fin à l’avance, sans quoi la quête des personnages s’enlisera dans un tourbillon d’obligations et de sacrifices.

Quant à kF, il propose la notion de flow-design, une discipline entre le game design et le play-design, qui consiste à désigner un jeu souple, qui se transforme au fur et à mesure de la campagne en fonction des besoins et demandes des joueuses : on peut ainsi imaginer un jeu qui multiplie les accroches scénaristiques dans ses premières heures, et en revanche mécanise une démarche conclusive et climatique dans les dernières heures, et intégrant un échange game-design avec les joueuses à chaque étape.

Si un tel jeu reste peut-être encore à écrire, on peut trouver quelques modèles. Ainsi, dans la communauté Millevaux, l’habitude de changer de jeu presque à chaque séance, avec quelques aides de jeu et quelques règles héritées des jeux précédents qui font fil rouge. Également, en game-design, les jeux Sundered Land et Mobile Frame Zero des époux Baker, qui sont composés de mini-jeux dans lesquels les joueuses piochent en fonction de l’ambiance recherchée.

Martin Katerberg, cc-by-nc-nd, sur flickr

7. DU BON USAGE DES TABLES ALÉATOIRES

Si la bonne constitution du matériau d’inspiration et des procédures narratives est un premier pas vers une fiction finale équilibrée, l’auteurice basal.e doit aussi veiller à bien former l’auteurice terminal.e à leur utilisation. Si je vous donne une super boîte à outils mais que vous les utilisez tous en même temps et n’importe comment, le résultat ne va pas être beau à voir.

Marchebranche possède tout un chapitre intitulé « Du bon usage des tables aléatoires », qui invite joueuses et arbitre à s’en servir à bon escient : autrement dit, avec parcimonie. Une idée simple mais bonne vaut mieux que dix idées moyennes qui ne collent pas bien ensemble : que ce soit dans Marchebranche ou dans Inflorenza, les joueuses sont encouragées à se passer des tables aléatoires quand elles ont déjà une bonne vision instinctive de ce qu’elles veulent faire. Alors, les mécaniques de résolution et le contexte global de l’univers suffisent à assurer le respect du canon esthétique. J’ai quelques exemple de parties de Marchebranche qui étaient trop alambiquées parce que j’avais voulu tester trop de tables à la fois.

Pour aller plus loin :

Thibault Boube, La forêt des Egarés, sur Terres Etranges : un compte-rendu de Marchebranche où j’ai utilisé trop de tables aléatoires.

Florent « Killerklown » Didier, De l’utilisation des tables aléatoires et de la façon de composer une sélection savoureuse, sur Le Café Nonobstant

Les Sentes insiste aussi bien sur le côté facultatif des fiches dont le script ne doit pas entraver le freeplay : il s’agit de faire confiance à l’émergence et à l’instinct des joueuses pour arriver à l’ultracohérence d’elles-mêmes, quitte à devoir pour cela ignorer le matériau qui dépasse.

J’en déduis presque un mantra : une fois que vous avez trouvé le jeu idéal bourré d’idées et que vous lui avez adjoint toutes les aides de jeu ad hoc, cultivez la flemme d’utiliser vos tables aléatoires : s’il vous vient une idée spontanée, elle est meilleure que la table aléatoire, car plus simple et plus corrélée à la situation.

C’est ma règle d’or personnelle : tout matériau d’inspiration qui flingue la cohérence au lieu de la renforcer mérite que l’auteurice terminal.e le passe à la trappe.

Ce n’est pas un constat d’échec par l’auteurice basal.e : s’il est bien conçu, le matériau d’inspiration est censé produire des combinatoires intéressantes. Mais ceci est toujours affaire de circonstances, et in fine, c’est toujours à l’auteurice terminal.e de trancher en fonction de son focus et de sa capacité de jeu.

Pour aller plus loin :

Baptiste Cazes, Reprenez le contrôle avec le freeplay, sur ElectroGN

Thomas Munier, La capacité de jeu sur Outsider

8. UNE BONNE INTRIGUE EST UNE INTRIGUE MINCE

Toute fiction ambitieuse se doit un jour de faire face au poids de sa propre complexité, et prend le risque de s’effondrer sur elle-même.

Dans le premier épisode de (la seule trilogie) Star Wars, Obi-wan Kenobi dit à Luke que Dark Vador a tué son père. Dans le troisième épisode, Luke demande à l’hologramme d’Obi-wan Kenobi s’il ne s’est pas payé de sa fiole ! Mais Obi-wan Kenobi confirme que Dark Vador a bien tué son père… métaphoriquement.

Cette anecdote est représentative du phénomène scénaristique qu’on appelle « retcon » ou continuité rétroactive. Il s’agit de trouver une pirouette scénaristique pour justifier les incohérences qui sont apparues précédemment (ici, la contradiction entre « Dark Vador a tué ton père » et « Dark Vador est ton père »).

C’est bien sûr OK d’utiliser de retcon, la plupart du temps personne ne voit les coutures. Mais plus votre intrigue enfle, plus vous devrez y recourir et ça va commencer par se voir. Il vaut mieux alors sacrifier sur la durée ou la complexité de l’intrigue.

L’originalité, l’intensité ou la complexité de la situation ne font pas tout : la façon de raconter, de l’interpréter, de la jouer font au moins autant. Donc un bon équilibre consisterait à partager ses billes entre ces deux domaines.

Comme dit précédemment, la première chose à faire pour dégraisser l’intrigue est de limiter les intrigues secondaires. Par exemple, si vous maîtrisez un PBTA, vous pouvez faire un tableau avec un nombre fini de lignes pour gérer vos fronts et vos menaces, et vous interdire de rajouter des lignes. Quand le tableau est plein, vous devez attendre qu’un front ou qu’une menace soit conclue avant d’en rajouter de nouveau.

Limiter le surnaturel est aussi une bonne solution : c’est une véritable usine à complexité et à retcon, et de surcroît l’emploi massif du surnaturel par les personnages comme par l’adversité a tendance à faire perdre le contrôle à tout le monde.

Affrontez votre peur du vide. Dans un article sur le GN émotionnel sur Electro-GN (que je ne retrouve plus !), un auteur évoque ces moments où quinze choses différentes et toutes aussi intenses se passent en même temps, et résultat : tout le monde s’en fout. Quelqu’un se fait braquer au pistolet à un mètre de vous et vous continuez votre conversation. L’auteur explique que le GN est très fort pour nous faire vivre des expériences fortes mais qu’il l’est beaucoup moins pour nous les faire ressentir. Mais en réalité, beaucoup de GN ont déjà résolu ce problème, en diluant l’intrigue pour mieux nous la faire vivre. Cela passe par des temps de jeu plus longs ou par des backgrounds plus écrits (mais pas plus chargé en objectifs roleplay) qui nous font entrer en profondeur dans la psychologie du personnage avant que le jeu commence. Dans ce domaine, Les Sentes se repose à nouveau sur le facultatif. Vous pouvez piocher une dizaine de fiches d’inspiration pour créer votre personnage, ou au contraire vous limiter à une seule fiche, en fonction de votre capacité de jeu du moment.

J’ai longtemps opposé (et sans doute encore au sein de cette article) la démarche plot-driven et la démarche character-driven. Pourtant, on aurait tout intérêt, pour garantir une expérience profonde, à marier les deux : proposer de faire vivre l’histoire intime des personnages mais en la plaçant dans un contexte qui dialogue avec.

A ce titre, une petite technique d’impro s’avère très utile : la fusion. D’un côté vous préparez votre contexte et de l’autre les joueuses préparent leurs personnages. La meilleure façon de réussir à tout caser sans faire craquer les coutures, c’est de fusionner les éléments préparés de part et d’autre. Par exemple, lors d’une partie d’Arbre, j’avais prévu un cannibale dans mon bac à sable. De son côté, un joueur entendait la voix de sa bien-aimée qui l’appelait. Je l’ai fait rencontrer sa bien-aimée et il s’est avéré… que c’était elle la cannibale. Voici un bon exemple de réconciliation entre plot-driven et character-driven

Pour aller plus loin :

Thomas Munier, Pour elle, sur Terres Etranges, un CR pour Arbre illustrant la technique de fusion

Dernier conseil en ce sens : donnez les clés de l’univers. Les joueuses ne s’y intégreront jamais si elles doivent à tout bout de champ demander l’aval du MJ pour un comportement de leur personnage ou un aspect de l’univers. Soit vous leur faites lire l’univers, soit vous leur donnez le droit d’en improviser tout ce qu’elles veulent. Ce n’est qu’en s’appropriant l’univers que les joueuses en feront pleinement partie. Sinon, univers et joueuses resteront en conséquence et vous aurez alors un problème de toile de fond envahissante, voire sclérosante.

CONCLUSION

C’était un bien long article pour poser un problème de riche qui me tenait à cœur. Je propose des solutions, mais j’ai bien conscience que ça peut être insuffisant et je serais très preneur de votre expérience en la matière.

Outsider, avril 2020

Ce n’est pas moi qui suis confiné avec vous, c’est vous qui êtes confinés avec moi !

Mon bilan mensuel ! Au menu, l’annonce d’une session western du GN Les Sentes en septembre et une version à 6 d’Hiver Nucléaire à jouer en ligne !

Encore merci à toutes les personnes qui me soutiennent via Tipeee ou par d’autres façons (pas forcément monétaires) !

LA COMMUNAUTÉ

Publications par la communauté

+ Love Berlin

En guise de kit d’introduction au futur jeu de rôle Bois Dormant, Melville nous offre un scénario-jeu où l’on incarne les membres d’une radio pirate utopique dans un Berlin soumis à la torpeur et encerclé par une forêt magique ! Forcément une bonne inspiration pour Millevaux, avec l’angle plus feelgood qui pourrait d’ordinaire vous manquer !

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Revue de presse

+ Un petit tour en forêt

Sur son blog, Tamorky fait une review générale de l’univers de Millevaux, introduit sa partie en ligne de Millevaux Sombre et nous fait une chronique inspi de la série télé Zone Blanche !

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Entretiens

+ Le burn-out créatif en jeu de rôle : Entretien avec Guylène Le Mignot

Dans le cadre d’un dossier sur le burn-out rôliste, Guylène Le Mignot a mené son enquête chez les différents Icares de notre beau loisir, dont je fais partie. Et vous, à quel niveau d’épuisement vous situez-vous en tant que joueureuse, MJ, orga ou créateurtrice ?

Parties de jeu de rôle enregistrées par la communauté

( * : avec un récit écrit / ** : sans récit écrit)

+ [Dégringolade] Couleur des morts *

Animaux, robots et prédateurs dans ce récit / enregistrement de partie par Claude Féry !

Récits de parties de jeu de rôle par la communauté

+ [Millevaux, Mémoires Vives] Au nom du fils

Un test par Michel Poupart de son nouveau jeu Millevaux, autour de l’histoire d’une mère et son enfant en proie aux difficultés, et de ruines qui décèlent des noirs secrets et des artefacts à la mémoire d’éléphant.

+ [Systèmes Millevaux / The Name of God] Kraken

Un homme-tentacules en quête de l’extinction de Millevaux parcourt les mondes autour d’une ange ni morte ni vivante. Avec une rencontre effarante au final.

Un festival de jeux utilisés pour ce grand final de la troisième campagne Millevaux solo multi-systèmes par Damien Lagauzère !

Avec en prime le texte intégral de la campagne à télécharger.

MES ACTUALITÉS

Publications

+ Hiver Nucléaire : une version à jouer à 6, sur table, en GN ou en ligne

Revivez cette session rigoureuse des Sentes avec un lot de six personnages prétirés et des règles pour jouer en ligne en multicanal !

Version traitement de texte

Version PDF

Image
crédits image : Asa Hagström, cc-by & pietplaat, Tasmanian Archive and Heritage Office, ww2gallery, cc-by-nc & claire munier par courtoisie & Petar Marjanovic, Silsor, domaine public

Dans le mufle des Vosges, le roman-feuilleton Millevaux

19. On se couche avec ses morts
Au lendemain du combat avec la Mère Truie, on compte les retombées.

20. La confession
Quand la peur rampe dans les cœurs et que l’amour se fraye un chemin.

21. Barbelé
Aux Voivres, ça ne cesse jamais de friter.

  1. Le déluge

Premières étapes de l’exil jouées avec Oriente, frappées sous le sceau d’une pluie maudite et d’un climat de défiance mutuelle.

23. Ces liens qu’on dilue
On dirait que vous avez réponse à tout et remède à tout. / – Pourtant face à ce qui nous attend, je n’ai ni réponse ni remède, mon Père.

Podcasts

(* : avec un article associé)

+ [Podcast Outsider N°54 : Game Design Jeu de rôle] Des émotions aux sentiments *

Avec Pierre V., nous voyons comment passer des émotions fugaces aux sentiments qui perdurent. Tout un programme !

Et vous, comment gérez-vous le flot tumultueux des passions humaines ?

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Andrés Nieto Porras, cc-by-sa

Récits de parties de jeu de rôle

+ [Marchebranche] Les thermes des animaux

Test du mode donjon pour cet hommage au Voyage de Chihiro qui marque la fin de la campagne de la contrée du Canal.

Evénementiels

+ [GN] 19-20 Septembre 2020 : DUSK RIVER, à Ambon (Morbihan)

Un GN à l’ambiance de western chamanique inspirée de films comme Dead Man, El Topo et Blueberry l’expérience secrète ! Dusk River est une session du GN Les Sentes (drames forestiers dans une réalité sorcière) pour 60 personnes. Au cœur d’un domaine forestier doté d’un village western, vous allez pouvoir dégainer les colts et les visions totémiques pendant tout un week-end !

L’événement facebook

Le courrier d’invitation

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aftab, road less trvled, cc-by-nc & Jeremy Weate, cc-by & Hans B., cc-by-sa & Raphaël Maître, par courtoisie & George Eastman House, domaine public

Parties jouées

+ 05/04/2020 [Inflorenza] Le Val sans Retour

J’ai testé en ligne le théâtre d’horreur celtique et sexuelle écrit par Antoine « Kirdinn » Nobilet. J’avais une équipe débutante dans le jeu sans MJ mais qui s’est avérée très enthousiaste et très percutante ! J’ai été positivement surpris par le théâtre. Il est court mais la situation initiale qu’il campe est très fertile. C’était vraiment une super partie, avec des images fortes qui me restent en tête.

+ 12/04/2020 [Les Sentes] Hiver Nucléaire, en ligne à 6 en multicanal

Confinement oblige, nous voilà obligé de tester de nouvelles façons de faire du GN. En l’occurence, j’ai eu l’idée de faire une partie des Sentes en utilisant plusieurs chats vocaux sur un même Discord afin de simuler différents lieux de jeu. J’ai pour cela adapté mon scénario Hiver Nucléaire (en réécrivant les prétirés et les liens pour descendre de 20 personnages à 6). L’expérience a été très concluante ! On retrouve bien cette sensation de vertige propre au GN quand les personnages se dispersent pour faire des apartés et que plein de choses se passent dans notre dos, dont on n’a que plus tard les échos.

+ 19/04/2020 [Systèmes Millevaux / Tu es un arbre] L’arbre qui en mourant devint un pont

Toujours dans l’idée de tester des jeux à l’atmosphère proche de Millevaux, j’ai fait jouer « Tu es un arbre » de Côme Martin, un jeu où on joue des arbres protecteurs des humains, des animaux et de la nature. Mais ça n’est pas sans danger et nos arbres agissent très lentement ! Pour ce test, je n’ai fait aucune hybridation avec Millevaux, nous avons joué dans le Grand Nord Canadien, où culture des natifs et écosystèmes sont menacés par l’industrialisation. C’était un peu déprimant à jouer à l’heure où les écosystèmes sont réellement en train de s’effondrer, mais c’est bien sûr salutaire, et le fait de jouer un arbre (certes sentient) offre une expérience de roleplay hors-normes.

+ 26/04/2020 [Les Sentes] Le voyage et la chute, joué en ligne à 9 en multicanal

Mon test du 12/04 m’a confirmé dans l’intuition que le GN sans orga et en multicanal peut se jouer avec beaucoup de monde. On a donc passé à l’échelle supérieure avec ce test pour 9 personnes. Manquant de temps pour le briefing, j’ai rédigé un gros document de brief assorti d’une direction scénaristique, et les joueuses devaient créer leur perso à l’avance (ce document sera bientôt publié). La partie s’est avérée très fluide et mémorable, avec pas mal d’immersion et de drama. Apparemment, les joueuses étaient satisfaites et de mon côté ça a transformé l’essai. Si j’avais les créneaux dispos (ce qui n’est pas le cas), je remettrais volontiers le couvert à beaucoup plus. 

[Dans le mufle des Vosges] 23. Ces liens qu’on dilue

CES LIENS QU’ON DILUE

On dirait que vous avez réponse à tout et remède à tout.
– Pourtant face à ce qui nous attend, je n’ai ni réponse ni remède, mon Père.

Joué / écrit le 28/04/20

Jeu principal utilisé : Oriente, perdre ses repères en traversant la forêt de Millevaux

N.B. : Les personnages et les faits sont fictifs.

Le projet : Dans le mufle des Vosges, un roman-feuilleton Millevaux

Précision : ces feuilletons sont des premiers jets, donc beaucoup de coquilles demeurent. Merci pour votre compréhension.

Avertissement : contenu sensible (voir détail après l’image)

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Shawn Harquail, cc-by-nc, sur flickr

Contenu sensible : aucun

Passage précédent :

22. Le déluge
Premières étapes de l’exil jouées avec Oriente, frappées sous le sceau d’une pluie maudite et d’un climat de défiance mutuelle.

L’histoire :

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The Black Flux, par Virus, entre black metal à chant clair sous zéro absolu, post-punk solidifié et jazz martial, une longue incantation nihiliste et raffinée qui traverse la moelle.

« Qui a fait ça ?, demanda le Père Benoît ? Qui a maintenu les branches de cet arbre ?
– Qui donc ? Vous vous en doutez pourtant… Les païens, bien sûr. »

Une odeur de vase montait du sol. L’Euphrasie Pierron traversa le champ où ses sabots s’enfonçaient comme dans une éponge, et caressa l’écorce.

« Il y a des champignons intéressants à cueillir entre ses racines. »

Le Père Benoît, ne supportant plus l’idée qu’elle ne s’éloigne, s’aventura à son tour dans le champ avec le brancard. Madeleine et le Polyte furent bien obligés de suivre.

« Champo… C’est toi ? », susurra la Sœur Marie-des-Eaux.

Le guide avait émergé de derrière le hêtre. Son visage ne remuait pas, ses rides semblaient plus creusées qu’avant.

« Qu’est-ce que tu fais là ? Où étais-tu ?
– Perdu dans les sentiers.
– Dans quels sentiers ?
– Les sentiers de mes destins morts-nés.
– Où çà ?
– Dans la forêt des si-seulement.
– Qu’y as-tu vu ?
– Ces visages chéris qui me hantent.
– Qu’est-ce que tu veux ?
– Trouver une issue… »

Le novice chuta du brancard, rampa vers son ami, tendant les bras vers lui comme une araignée désarticulée.

« Champo… »

La Frazie lui coinça la main sous son sabot.

« N’y vas pas, petit… »

Et se tourna vers le sherpa :

« Par Jésus-Cuit, tu fuis ou je te recuis.
Par l’esprit-Chou rentre dans ton trou.
Au nom du Vieux, quitte ces lieux.
Et par la voix de tous les anges qui volent dans les forêt du Très-Haut, et en vertu de mes trois doigts croisés, je te chasse, apparition maligne, par cette griffe de loutre tu te reglisses sous les eaux, par mon crachat tu repars dans ton terrier, par ton regard tu arrêtes d’exister ! »

La mine de Champo se renfrogna, et il partit à reculons se musser derrière la largeur du tronc.

Le Père Benoît siffla :
« Se pourrait-il que je lui ai donné l’absolution trop tard ? Il erre dans les forêts limbiques ?
– C’est possible, conclut la chiffonnière. Ou alors c’est un horla qui a pris son apparence pour se nourrir sur nous. Dans tous les cas, on a assez traîné. Rechargez votre novice, mon père, nous repartons.
– Bande de salopards !, bouâla la Sœur Marie-des-Eaux. C’était lui, c’était Champo et vous l’avez chassé ! Il y a des places bien au chaud qui vous attendant en enfer !
– Il suffit, interrompit Père Benoît en la portant sur son dos pour la réinstaller de force. Nous reparlons plus tard de vos blasphèmes et de votre insoumission. Et pour ce qui est de savoir où se trouve l’enfer, bien malin celui qui en a la carte… »

La traversée de la Cense des Coupes se fit à travers une aube que cisaillait la pluie d’eau lourde, dans les effluves de champignons que le trop-plein éclate.

Pour conjurer le mauvais sort, le Père Benoît lut des extraits de sa Bible jusqu’au moment où il dut la ranger parce qu’elle partait en bouillie, et sa voix perça à peine le martèlement des gouttes :

« Car, encore sept jours, et je ferai pleuvoir sur la terre quarante jours et quarante nuits, et j’exterminerai de la face de la terre tous les êtres que j’ai faits. »

Les eaux grossirent et s’accrurent beaucoup sur la terre, et l’arche flotta sur la surface des eaux. 19  Les eaux grossirent de plus en plus, et toutes les hautes montagnes qui sont sous le ciel entier furent couvertes. Tout ce qui se mouvait sur la terre périt, tant les oiseaux que le bétail et les animaux, tout ce qui rampait sur la terre, et tous les hommes. »

« Ils sont morts, je le sais, ça ne fait pas de doute ; ils sont morts, car tout ce qui m’est extérieur est mort. »

« Au bout de quarante jours, Noé ouvrit la fenêtre qu’il avait faite à l’arche. Il lâcha le corbeau, qui sortit, partant et revenant, jusqu’à ce que les eaux eussent séché sur la terre. »

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Wandervogel des Waldes, par Lord Lovidicus, du dungeon-synth aux accents de folk médiéval, patient, nostalgique et atmosphérique.

L’averse faisait tellement de bruit que la Frazie Pierron dût bien frapper une vingtaine de fois à la porte de la Mélie Tieûtieû pour qu’elle vienne leur ouvrir.
« Whoit mon Vieux j’ai bien de la misère mais vous c’est encô pé ! Venez don ouar par ici, vous êtes puisés comme les chaussettes d’un garde-pêche ! Rentrez dedans, et clanchez bien la porte derrière vous qu’on soit pas inondés ! Et mettez des flappes à vos pieds !
– Qu’est-ce qui sent si bon par ici ?, demanda le Père Benoît, soudain ragaillardi.
– Vous avez ben schmiqué ! Whoit c’est ren du tout ! J’ai fait ma provision de beignets de râpées pour la semaine, mais ma foi vous arrivez à temps, vous aller les manger, j’en referai ! Et j’ai une tarte aux brimbelles sur le founet ! Et pis encô de la liqueur de bourgeons de sapins ! Et pis vous prendrez ben une petite lichette de vin rouge ! »

La Mélie Tieûtieû fut pleine de prévenance pour la Sœur Marie des Eaux qu’elle avait d’évidence en sympathie. Elle lui proposa cent fois de resservir, cent fois ce fut décliné.
Elle s’approcha de lui pour lui marmonner à l’oreille :
« il est bien goulafe votre curé de Saint-Dié, ça fait plaisir ! Comment il m’a bien margolé tout ça ! »

Le temps de la chicorée fut mis à profit pour le couâroil, parler de tout et de rien, évoquer les chers disparus, et enfin l’heure propice pour toute vosgienne de rappeler ses malheurs :
« C’est qu’on est cagneux, on tient plus debout et par ce temps mes rhumatismes ils dansent la soyotte dans mes os ! »
Cela fit sourire le novice, qui aimait à trouver des complices en douleur.

L’Euphrasie Pierron s’absenta pour aller quérir des simples et des petneilles dans les chênaies alentours, au milieu des ruines de Gremifontaine. Quand la Mélie Tieûtieû la sentit assez loin, elle se redressa sur sa chaise, resserra sur sa tasse ses mains pleines de taches, et fixa les exorcistes avec ses lunettes à double foyer. Son bec de lièvre tremblait :
 » Mais qu’est-ce qui vous prend don d’aller vous enterrer à Xertigny avec pour guide cette grande guéniche, ce camp-volant, qu’est tout juste bonne à repriser nos vieilles culottes ? Elle a vous dit quoi ? Qu’elle vient de Fieuzey, c’est pas vrai, elle vient de nulle part, ou alors du pétieu du monde, cette bonne amie du diable ! »

A son retour, la Frazie les trouva encô en train de couârer. Elle dit en tirer des coudes pour que ça reparte : « Faut pas se laisser ramuser par elle, il est l’heure d’y aller ! »

« Voilà, fit la Madeleine quand ils repartirent de chez la Mélie Tieûtieû, c’est pas dit qu’on recroise un villageois avant d’être arrivés. On vient de quitter le monde des vivants. »

C’était encô le crépuscule quand ils s’arrêtèrent mais on aurait juré qu’il faisait déjà nuit. La progression avait été des plus lentes, il n’y avait pour ainsi dire plus de sentier, c’était le royaume des hêtres, des saules et des bouleaux, et on ralentissait le pas pour éviter les cahots qui auraient fait se rentrer les os du novice les uns dans les autres. La Mélie Tieûtieû leur avait confié des toiles de jute, mais c’était déjà des serpillières.

La Madeleine reconnut à peine l’étang au pied de la côte Jeandin qui servait d’étape. C’était l’étang de la Bernerie, ils y étaient allé une fois pêcher des truites, mais là c’était presque devenu un lac. La masure qui leur servit d’abri protégeait à peine de l’eau, si bien qu’on échangeait régulièrement ses places pour que ce soit pas toujours les mêmes qui soient puisés. La Frazie cala des branches au-dessus des murs, alluma un feu et leur fit cuire le fruit de ses cueillettes, ce qui réchauffa un peu l’atmosphère, tant et si bien que le Père Benoît toléra qu’elle entame une veillée, et qu’elle récite un conte :

« Il porte toute une forêt sur sa tête

Son brame est une tornade

Couchant les arbres comme fétus

Immense l’emprise

Et la force

Du Dieu Cerf ! »

Les vagues du feu faisaient jouer les ombres sur ses sourcils, sa moustache et ses yeux ardents. La Sœur Marie-des-Eaux aurait juré que ceux-ci ne la quittaient jamais.

Le Polyte était tout ouïe, tout engourdi par les frissons de l’aventure.

Le Père Benoît pensa à les enjoindre de pas trop croire à tout ça, il savait bien le coût de ces croyances. Mais il préféra profiter de leur attention détournée pour couârer avec la Madeleine :

« Vous savez que je peux vous donner le sacrement de la confession si vous en avez besoin. »

La Madeleine se grattait une croûte quand il l’aborda. Elle se gratta plus fort. Le sang coula, et avec lui l’odeur de la peau à vif.

« J’ai l’âme en paix, je vous remercie.
– Madeleine, voyons. Je sais que c’est vous qui avez tué votre mari en le poussant dans la fosse à purin. C’est pour vous venger que vous vous êtes absentée l’autre jour.
– Nânni. Il a eu accident, c’est tout. Mon mari a toujours été maladroit. »

Les yeux du Père Benoît étaient plus délavés que l’étang. Les yeux d’un jugement qui monte sous les eaux de la tristesse et de la bienveillance.

C’est à la presque-nuit que s’ouvre la bouche des belles-de-nuit. La Frazie revint des marécages avec une pleine brassée de leurs pivots. « Pour vos crises de goûte, c’est souverain », fit-elle au Père Benoît avant de lui céder le tour de garde.
« On dirait que vous avez réponse à tout et remède à tout.
– Pourtant face à ce qui nous attend, je n’ai ni réponse ni remède, mon Père. »

Lexique :

Le lexique est maintenant centralisé dans un article mis à jour à chaque épisode.

Préparation :

A. Lors de l’épisode précédent, j’ai posé la question suivante : Question du jour  Comment les voyageurs font-ils pour ne pas céder à la paranoïa ?. J’ai eu cette réponse de Damien Lagauzère : Mais pourquoi ne pas succomber à la parano justement? ^^ Surtout si un Horla (ou autre chose) profitait de ces « cordes » qui tombent pour prendre l’apparence de feu Champo et réveiller quelques vieilles rancœurs ^^

J’ai mis en application sa suggestion retorse au tout début de cet épisode !

B. Pas d’exercice d’écriture de Draftquest ce jour car pendant le confinement, mes conditions d’écriture sont sous-optimales, donc j’économise du temps là-dessus.

C. Retrouvez ici mon système d’écriture. Je le mettrai à jour au fur et à mesure.

D. En ce moment, j’attaque La Terre, d’Emile Zola. Un sacré morceau en perspective ! Je vous en dirai des nouvelles.

Bilan :

A. « Ils sont morts, je le sais, ça ne fait pas de doute ; ils sont morts, car tout ce qui m’est extérieur est mort. » Cette citation n’est pas extrait du texte biblique du Déluge, mais du livre Le Déluge, de JMG Le Clezio 🙂

B. Alors j’ai un peu trop tendance à dérouler mon script en oubliant de tirer des cartes d’Oriente. Je n’en ai tiré qu’une ! 🙂 Alors que par ailleurs j’ai utilisé énormément d’aides de jeu cette fois-ci…

C. Cet épisode ne fait que 1600 mots, mais j’avoue avoir passé beaucoup de temps sur le langage, notamment sur le passage chez la Mélie Tieûtieû.

Aides de jeu utilisées :
Almanach (pour débloquer la rencontre avec Champo).
Muses et Oracles (qui m’a donné le mot « champignons ». L’ayant déjà utilisé, je l’ai répété 🙂 )
Almanach (le conte de la Frazie reprend mot à mot le texte d’un dicton de l’Almanach)

Décompte de mots (pour le récit) :
Pour cet épisode : 1630 mots
Total :  46724

Feuilles de personnages / Objectifs des PNJ :

Voir cet article

Modifications : aucune

Question au public :

Cette fois-ci, je vous pose une des questions de mon deck d’Oriente :

Les voyageurs vont déceler les traces d’un groupe d’humains mais l’Euphrasie va leur déconseiller de s’en approcher. Pourquoi ?

Épisode suivant :

24. Les roches druidiques
Toujours sous la pluie battante, la troupe s’entortille dans des domaines forestiers de plus en plus oubliés du Vieux.

[Dans le mufle des Vosges] 22. Le Déluge

LE DÉLUGE

Premières étapes de l’exil jouées avec Oriente, frappées sous le sceau d’une pluie maudite et d’un climat de défiance mutuelle.

Joué / écrit le 24/04 et le 25/04/20

Jeu principal utilisé : Oriente, perdre ses repères en traversant la forêt de Millevaux

N.B. : Les personnages et les faits sont fictifs.

Le projet : Dans le mufle des Vosges, un roman-feuilleton Millevaux

Précision : ces feuilletons sont des premiers jets, donc beaucoup de coquilles demeurent. Merci pour votre compréhension.

Avertissement : contenu sensible (voir détail après l’image)

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Brian Gonzalez, cc-by, sur flickr

Contenu sensible : terreurs nocturnes

Passage précédent :

21. Barbelé
Aux Voivres, ça ne cesse jamais de friter.

L’histoire :

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Grote Mandrenke, par Troum, de l’ambient orchestral et drone, spectral, caverneux, infini et introspectif.

Le petit groupe progressait tant bien que mal, patinant dans la gadoue. Les premières lueurs de l’aube étaient tressées de pluie, si bien qu’il fallait donner la lanterne pour voir le chemin. A la grande surprise de Madeleine, la Frazie Pierron leur fit éviter le Grand Bois, ils prirent à l’opposé, vers la Grande Fosse. « Les chemins les plus directs ne sont pas les plus sûrs. »

La Sœur Marie-des-Eaux parlait peu, tout à son supplice. Mais à l’approche de la Grande Fosse, alors que la chiffonnière avait mis un peu de champ pour partir en reconnaissance, le novice siffla entre ses dents, à l’intention du Père Benoît, parlant comme si la Madeleine, tenant pourtant les manchons arrière du brancard, n’était pas là :
« Je repense… au Père Soubise. Je ne sais pas qui lui a fait ça, mais cela m’a fait entrevoir que nos méthodes ne sont pas les bonnes.
– Qu’est-ce que vous entendez par là, ma sœur ?
– La prière, l’eau bénite, tout le chambard… C’est bien, mais ça suffit pas. Pour exorciser… il faut tuer. »

Il pleuvait tellement, on parlait peu de toute façon, parce qu’on ne s’entendait pas. Malgré la lanterne, on dévissait souvent du sentier pour se heurter aux troncs et aux rochers. La guide monta sur un vieux ceriser en train de décrépir sur le promontoire, et jeta un oeil à l’horizon au-dessus des cimes. On ne voyait que la canopée à perte de vue, il y avait juste le clocher des Voivres qui dépassait. Le ciel était zébré d’un formidable rideau de pluie sur tout le nord et le nord-est, leur direction en somme. Lorsqu’elle redescendit, la Frazie Pierron préféra dire que ça crachait dans toutes les directions. Pas la peine qu’ils comprennent trop vite qu’ils étaient maudits.

« Moôn, vous voilà fin puisés ! Rentrez, ma foi donc, rentrez ! Hé ben, vous v’là beaux ! »
A la Grande-Fosse, ils se restaurèrent chez la Sœur Robert. Son école, l’une des quelques maisons de ce lieu-dit tout d’une côte, était fermée par ce temps. « Vous allez descendre par la Colosse, alors ? C’est pas le chemin, et puis ça va être raide vu comment ça s’annonce là-haut. On dirait que le Vieux a décidé d’ouvrir toutes les vannes. Champo aurait peut-être pu faire traverser les petiots, moi je peux pas. Je vais les chercher que par le beau. »

La Sœur Robert était meilleure enseignante que cuisinière. Elle leur servit une tourte à la migaine qui était un vrai étouffe-chrétien, seul le Père Benoît parvint à finir sa part. Tout le monde tirait la gueule. Ils étaient à peine partis que personne ne se faisait confiance. L’institutrice en rajoutant une couche en râminant après son « collègue » monsieur le curé et son incapacité à gérer la crise : « De toute façon, celui-là, il s’est toujours débrouiller pour éviter les ennuis ! »

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Hex; Or Printing In The Infernal Method, par Earth (americana dronisante et instrumentale pour western sous acide)

Le Père Benoît eu du mal à décoller de table quand la chiffonnière sonna l’heure du départ. Il n’était pas habitué à l’aventure, ou plutôt c’était le genre d’animal a musarder la plupart du temps pour faire preuve de formidables accélérations quand c’était nécessaire. Cependant, il s’agissait désormais d’une course de fond, et il fallait franchir la Colosse avant que ne finisse le crépuscule.

Au moment où l’Hippolyte remettait son bâluchon sur son dos, l’Euphrasie se pencha sur lui. Il pouvait sentir son haleine de poivre et de digitale quand elle lui fit cet avertissement : « Hippolyte, là on a vu ta maîtresse, et c’est quelqu’un de gentil. Mais à partir de maintenant, tu devras te méfier de toute personne qui nous approchera, connue ou inconnue. »

Le chemin faisait des lacis qui rendaient la descente très longue. Mais hors de question de couper par les talus, de s’aventurer entre les arbres. C’était le domaine des darous et autres bestioles. Au fond, on entendait la rivière du Coney, grossie par les eaux. Les façades de grès rose de la carrière accompagnaient leur chemin, et les gros blocs grêlés de galets qui lui avaient été arrachés avaient l’apparence de météorites. Sa robe trempée de boue, sa hotte que noircissait l’averse, ses sourcils dégoulinant, l’Euphrasie Pierron marchait au devant des autres, les ignorant presque.

Elle se concentrait sur le passé. Elle plongeait dans les autres épisodes de pluies diluviennes qui avaient marqué son parcours, et celui des autres mémoires qu’elle avait exploré. Elle traversait les rideaux d’eau, comme on passe sous les branches d’un saule pleureur pour pénétrer une autre dimension, en roulant entre ses doigts ses bagues qui recelaient tant de déjà-vus.

Elle passait ainsi de drache en torrant, au fil des âges, accompagnant d’autres vosgiens et vosgiennes qui avant elles durent recevoir cette pluie du jugement dernier sur leurs épaules.

Cette exploration dura des jours et des jours. Elle marcha aux côtés d’une brodeuse, d’un bouvier, d’un braconnier, d’une sarcomantienne, tous inconscients de sa présence. Tous arpentaient la forêt sous des trombes et des trombes, qui à la recherche d’une époque perdue, d’un être aimé, d’un objet précieux, ou fuyant une menace, glissant dans leurs sabots crottés. A travers le fouillis des taillis, l’Euphrasie discernait le regards de horlas, tout en froideur, fossiles d’un autre temps.

Elle sentait bien que si elle les voyait, ils les voyaient aussi. Et sauraient remonter jusqu’à elle.

L’Euphrasie fit corps avec la vie de ces damnés, elle poussait les chariots pris dans la glu des ornières, elle posait une main sur l’épaule d’un enfant en pleurs, elle criait pour avertir d’une chute d’arbre que la foudre avait fauché.

Et puis il y eut cette phrase d’une mariée à la robe couverte de bout, tenant son bouquet pour le protéger des intempéries, sa voilette criblée de ronces : « Il tombe des cordes ! »

C’était une expression anodine, mais elle frappa la chiffonnière avec toute l’ardeur de la vérité.

Ce sont elles qui nous en veulent. Ce sont les cordes.

Mais alors, les cordes se firent hallebardes. Dans les méandres des souvenirs imbriqués, tout le monde criait, et la chiffonnière comprit qu’elle avait trop tardé au cœur de la lessiveuse. Elle courut pour se frayer un chemin à travers les voiles devenues cataractes, des branches arrachées aux arbres lui cinglaient les flancs, un gigantesque mugissement retentit, était-ce encore la tempête ou pire encore ? Elle était perdue, perdue dans le mufle de la bête.

Dans le mufle des Vosges !

Le Père Benoît la secouait comme s’il voulait en faire tomber des quetsches. « ça va ? ». Tout le monde était puisé, mais leur guide avait l’air d’avoir piqué une tête dans le Coney, elle était maculée de boue, transie, on aurait dit qu’elle s’était pris dix ans dans la gueule.
« ça va… C’était rien.
– A l’avenir, répliqua-t-il sans bonhommie, évitez de partir trop en avant. Nous n’avons pas de guide de rechange. »

Il était presque-nuit quand ils émergèrent du bois de la Colosse et atteignirent la Forge de Thunimont, et ses friches industrielles, son Coney grondant adossé au Canal de l’Est où tourbillonnaient les flots en claquant contre les écluses rouillées et couvertes de mousse.

Ils bivouaquèrent dans la carcasse de l’usine Peaudouce, dont le toit tenait encore. Les immenses vitres formaient une constellation de verre brisé d’où s’échappaient des branches comme autant de pseudopodes. Une grande variété d’oiseaux nichaient dans les poutres pourries par la rouille, qui s’envolèrent en criant à leur arrivée. La chiffonnière vérifia l’absence de corbeaux, de pies ou de geais parmi eux et estima que l’endroit serait fiable pour une nuit.

Madeleine installa son fils sur des ballots de couche-culottes. Il peina à s’endormir, le temps que le feu réchauffe l’humidité de leurs corps.

Il était là, grelottant dans le cimetière. Il sentait la main du trépassé se serrer sur son épaule. La main de Basile. Dans son autre main, il tenait la corde. La corde de l’école, qui servait à Champo pour les guider. « Les cordes, bredouilla Basile… Pardon pour les cordes…

Les cordes…

Elles nous veulent du mal ! »

Son cri de terreur sortit la Sœur Marie-des-Eaux de ses propres cauchemars. Le staccato qui martelait la toiture lui fit s’étonner d’avoir dormi si longtemps d’une traite. Il vit alors la chiffonnière qui montait la garde. Derrière le feu, elle avait une tête à faire peur. Le novice lui demanda :

« Sors-moi dehors. J’ai besoin d’être un peu seul à l’air libre. »

L’Euphrasie traîna son brancard sur la rive du canal de l’Est. La lune gibbeuse se diluait dans les eaux couvertes de lentille, se mêlant aux anneaux des gouttes. La chiffonnière retourna à l’intérieur de l’usine. Nul doute qu’elle gardait un œil sur lui, mais il fallait se contenter de cette relative intimité.

L’œil de la Sœur Marie-des-Eaux se baignait dans l’immensité inondée du ciel. Il sortit de son corsage un objet qu’il avait gardé près du cœur, avec son chapelet. Un petit os de Maurice. Il l’embrassa bien fort, puis le jeta en cloche. Il était urgent de faire le deuil, car il n’y avait pas de place pour la peine.

Une pie le rattrappa en plein vol et s’enfuit dans le liseré des sapins noirs. La légende autour de cet oiseau avide d’objets mémoriels se vérifiait-elle ? Ou fallait-il y voir une affiliation avec ces frères et sœurs corvidés au plumage d’ébène ?

Amis et ennemis, les visages se brouillaient tellement.

7 d’Opprobre
Sainte Carine
Jour de la Belle-de-Nuit dans le Calendrier Républicain

La chiffonnière les tira du sommeil dès presque-aube. Le bivouac était compromis, d’après elle. Le Père Benoît protesta, tout le monde avait besoin de repos. « Vous aurez tout le temps de dormir au paradis, mon père. » L’insolence de cette va-nu-pieds, de cette gagne-néant, confinait à la mutinerie. « Déjà, vous nous avez interdit de prendre un repas sur nos réserves hier soir, et maintenant vous rationnez notre sommeil alors que la route semble bien longue au vu des tours et des détours que vous nous faites faire si j’en crois les cartes.
– Cette carte, vous pouvez aussi bien allumer le founet avec, mon Père. Elle date du temps d’avant, vous y fier pour vous mener à bon port, ce serait comme demander des conseils de sobriété au gars Vauthier. »

Elle les fit grimper à marche forcée jusqu’à la Cense des Coupes. Sur leur droite, le ravin qui dévalait jusqu’au Coney était vertigineux et montrait tout le flanc de la forêt bouffi de brumes et délavé par la flotte.

Sur leur gauche, quelques prairies naturelles qui formaient le lieu-dit du champ du Fays.

Au milieu, tenant tête aux précipitations, un être vénérable, millénaire.
Un hêtre aux dimensions sans mesure, ses branches creuses soutenues par une centaine de béquilles de bois.

Lexique :

Le lexique est maintenant centralisé dans un article mis à jour à chaque épisode.

Préparation :

A. Lors de l’épisode précédent, j’ai posé la question suivante : Qu’est-ce qui donne aux exorcistes de l’espoir ?. J’ai eu cette réponse de Claude Féry : « Ils fuient vers un havre, un sauf lieu dont ils ignorent tout ou presque.  Ils savent la gangue de boue et de miasmes hivernaux qu’ils laissent derrière eux. En perspective, une eau pure, une mer (lac) ou ils pourraient laver leurs souvenirs les plus chers de toute cette souillure. Un souvenir invité, inventé, sans cesse mieux dessiné dans les frimas d’égrégore et qui peu à peu sourd en eux tous »

Je l’ajoute à mon programme !

B. Pas d’exercice d’écriture de Draftquest ce jour car pendant le confinement, mes conditions d’écriture sont sous-optimales, donc j’économise du temps là-dessus.

C. Retrouvez ici mon système d’écriture. Je le mettrai à jour au fur et à mesure.

D. J’ai terminé la lecture de Raboliot, de Maurice Genevoix, et je confirme que c’est un chef-d’œuvre en matière de roman d’inspiration pour Millevaux (à mettre en parallèle avec, dans un tout autre genre, La Forêt des Mythagos). J’adore l’animalité des personnages principaux, les descriptions ultra évocatrices de la forêt et du monde paysan, j’adore le personnage de Raboliot et le personnage de Souris (une jeune prédatrice de dix ans). J’ignore si Maurice Genevoix était pro ou anti-chasse, mais les portraits de morts d’animaux sont saisissants. Lors de la grande scène de braconnage, les comparaisons entre les exécutions d’animaux et les massacres de la grande guerre sont assez éloquents (on parle de « compagnies » de perdrix qui se font faucher par les tirs), sachant que Genevoix est justement un vétéran de cette guerre, dont il a témoigné de l’horreur dans plusieurs livres.

Bilan :

A. Dans cet épisode, après des signes avant-coureurs disséminés précédemment, j’ai commencé à exploiter cette réponse de Damien Lagauzère à la question : Quel est l’événement dont la nature (rationnelle ou surnaturelle) va faire débat au sein des exorcistes ?
Sa réponse était : « Et bien là comme ça tout de suite, je pense à 2 évènements. Le 1er serait… la pluie! La question serait alors de savoir pourquoi une averse poserait des questions justement. Serait-elle la conséquence d’une menace lancée par une sorcière, une sorte d’imprécation? Aurait-elle été précédé de signes qu’un villageois aux talents d’haruspice aurait pu interpréter? S’agit-il d’une pluie acide ou surnaturelle? Et en 2nd, je pensais à l’intervention d’un Horla… mais un gros ^^ un truc énorme du genre d’un rejeton de Shub-Niggurath qui jaillirait du fond de la forêt. Là encore, pourquoi? A-t-il été appelé? Arrivet-t-il par hasard? Je n’en sais rien ^^ »

B. La semaine fut compliquée, et j’ai bien failli ne pas trouver le temps de faire ma session d’écriture ! A l’avenir, je dois être plus intransigeant sur le fait que c’est ma priorité au début de la semaine. Je me dis souvent que d’autres priorités peuvent passer avant, mais la plupart de mes priorités sont un peu artificielles ou en tout cas peuvent bien attendre un ou deux jours… Je respire mieux quand j’ai fait ma session d’écriture de la semaine, alors je vais renforcer ma discipline pour que ça soit bouclé dès lundi ou mardi.

C. Je me suis programmé entre dix et quinze questions d’Oriente. J’avais peur que ça soit léger, mais en fait ça sera largement suffisant : je n’ai répondu qu’à deux questions pour le moment !

Aides de jeu utilisées :
Jeu de cartes du vertige logique
Des story cubes artisanaux
Géoportail
Calendrier lunaire
Nervure (pour la question du jour)

Décompte de mots (pour le récit) :
Pour cet épisode : 1771 mots
Total :  45094 mots

Feuilles de personnages / Objectifs des PNJ :

Voir cet article

Modifications : ajout d’Hippolyte Soubise dans les personnages principaux

Question au public :

Comment les voyageurs font-ils pour ne pas céder à la paranoïa ?

Episode suivant :

23. Ces liens qu’on dilue
On dirait que vous avez réponse à tout et remède à tout. / – Pourtant face à ce qui nous attend, je n’ai ni réponse ni remède, mon Père.

Le burn-out créatif en jeu de rôle : Entretien avec Guylène Le Mignot

Guylène Le Mignot est autrice de jeu de rôles. Elle a participé à diverses publications chez Les XII Singes, Mnémos et Lapin Marteau et est également chroniqueuse pour le podcast Radio Rôliste.

Guylène prépare actuellement un dossier sur le burn-out rôliste, et elle a recueilli de nombreux témoignages à cette occasion. Je vous recopie ici son questionnaire déposé sur le forum Casus No où vous pourrez retrouver un certain nombre d’échanges sur le sujet : cela pourrait vous donner envie de nous confier votre point de vue dans les commentaires ! En parallèle, Eugénie a ouvert un sujet équivalent sur le forum des Courants Alternatifs, où vous trouverez d’autres témoignages émanant de chapelles rôlistes différentes.

Bonjour à tous,

Je suis actuellement en train de préparer une intervention pour une convention de JDR, sur le sujet du burn-out roliste, et je cherche des témoignages !

C’est un phénomène récurrent chez les MJ et les créateurs de JDR, parfois également chez les joueurs. On se sent contraint par le loisir, le JDR devient un poids. Organiser des parties de JDR devient « du travail » ou « des devoirs », et on commence peu à peu à être découragé, on le vit comme une contrainte trop lourde dans nos vies, on perd l’envie, on finit par le plus jouer pendant un temps. En anglais on parle beaucoup par exemple de « GM burn-out », quand tout repose tellement sur le MJ qu’il finit par craquer, en quelques sortes.

Bien sur les facteurs sont multiples, il y a plein de configurations différentes etc., et ce n’est pas la même chose qu’un burn-out au sens de « syndrome d’épuisement professionnel ».

Mais j’aimerais savoir si vous avez déjà eu ces ressentis dans le cadre du JDR. Comment l’avez-vous géré, seul et au sein de votre groupe de jeu? D’où est-ce que cela venait? Quelles étaient alors vos habitudes dans de votre pratique du JDR (quelle fréquence, quel type de jeux etc)? Qu’est-ce qui vous a paru être « trop »? Pourquoi est-ce que cela concernait le JDR, et pas un autre de vos loisir?

Le sujet n’est pas anodin : j’ai moi-même vécu cela, et c’est pour ça que je m’intéresse à la question. Mais je voudrais croiser les témoignages ! Si vous souhaitez m’en parler en MP, n’hésitez pas également !

Avis aux intéressés, et merci !

Guylène

Cette image et les suivantes sont extraites de Jeux Drôles, une bande dessinée débile (dans le domaine public) par votre serviteur 🙂

A une même époque, j’ai publié ma lettre d’adieu à ma carrière de créatif en jeu de rôle (du moins mon adieu aux objectifs). J’y confie, certes pas un burn-out de MJ/joueur, mais un burn-out créatif d’auteur de jeu de rôle. Guylène m’a demandé d’approfondir le sujet avec cet entretien, que nous vous dévoilons :

* Guylène Le Mignot : Tu dis dans ton article que passer créatif à plein temps ne t’as pas apporté le bonheur. Penses-tu qu’un contexte de création différent aurait pu t’apporter plus de bonheur? Et si oui lequel? (en terme d’encadrement, de rémunération, de diffusion, de plateforme, que sais-je encore…)

Thomas Munier : Je ne crois que qu’un changement d’encadrement, de rémunération, de diffusion ou de plateforme auraient pu faire de moi un créatif plus épanoui. Le problème que j’avais avec la créativité était le stress que cela induisait et ces changements de paradigme ne l’auraient pas forcément diminué.

Pour prendre une par une les pistes que tu énumères :

Mes expériences avec des éditeurs m’ont fait comprendre qu’il m’était difficile de travailler avec un encadrement, aussi léger soit-il. J’ai fait quelques commandes (des articles, des suppléments) et par exemple, à chaque fois qu’il y avait des contraintes de signes, c’était une torture pour moi. Je passais beaucoup plus de temps à réduire mon texte que de temps à faire le premier jet et le résultat, du style télégraphique peinant à résumer toutes mes idées, me faisait de la peine. J’ai aussi vécu comme une grosse perte de temps le fait de devoir lire des bases entières pour créer un supplément (contexte, scénario) qui leur soit consacré, et parfois j’avais de grosses difficultés à faire cadrer mes idées avec les bases qu’on me proposait. C’était donc beaucoup plus de stress que la création en solitaire.

J’ai comme tout le monde rêvé d’une activité créative capable de me verser un salaire. Mais la réalité est que j’aurais dû alors abandonner l’écriture, vu que c’est un des métiers les plus précaires du monde, ou alors j’aurais dû consacrer énormément de temps sur l’administratif (par exemple les écrivains professionnels tiennent un suivi de tous leurs contrats pour relancer les mauvais payeurs ou mettre à jour les opacités sur les chiffres de vente…), ou encore j’aurais dû faire d’importants compromis artistiques pour espérer être édité souvent et à de gros tirages. J’ai cru un temps que l’autoédition serait le graal pour me verser un salaire, mais honnêtement, ça ne paie pas à moins de travailler comme un dément. Aujourd’hui, je suis père au foyer, je considère que c’est mon métier (même s’il n’est pas rémunéré), et ça me permet de réserver la créativité au pur domaine du loisir, en diffusant mes œuvres de façon gratuite.

Un changement dans le mode de diffusion ou dans les plateformes n’aurait pu au mieux que m’apporter plus de public. Mais le manque de public (j’ai la chance d’être assez suivi) n’est pas le problème. Le problème, c’est le stress de devoir livrer des œuvres au public « en temps et en heure ». Cesser de faire des promesses au public a été la meilleure solution, je l’explique en détail dans ce nouvel article : On ne doit rien à personne.

* GLM : Penses-tu que si tu t’étais lancé dans une activité créatrice différente, tu aurais fait face aux mêmes difficultés? Qu’est-ce qui aurait changé / aurait été pareil?

J’ai déjà une activité créatrice assez diversifiée : jeux de rôles, actual play, articles sur la créativité, articles de game design, podcasts, jeux narratifs, jeux de rôle grandeur nature, livre dont vous êtes le héros, romans… Je ne crois pas que le média soit la cause principale de mon stress, c’est plutôt l’insatisfaction. J’aurais certainement eu plus de succès si je m’étais essayé à d’autres médias plus universels tels que la littérature blanche, le cinéma, etc., mais le succès n’est pas la solution au stress, le stress serait plutôt la rançon du succès.

* GLM Tu parles du manques d’objectifs concrets, d’une montagne sans fin que l’on gravit. Quels types d’objectifs auraient pu aider à ne pas ressentir cette lassitude? (je pense par exemple à des objectifs chiffrés, en euros ou en nombre de ventes par exemple, ou par exemple au fait de ne pas travailler seul…)

TM : Les objectifs chiffrés auraient eu, je pense, le même effet calamiteux ! Cesser de surveiller mes nombre de ventes ou mes nombre de vue est d’ailleurs une hygiène que je pratique depuis longtemps. En fait, pour créer dans la joie et sans le stress, il faut s’enseigner à soi-même que l’important n’est pas la destination, mais le voyage.

Le travail en solitaire fait aussi partie de mon hygiène. Comme je viens de le dire, la collaboration avec les maisons d’édition s’est avérée fatigante (quelles que soient par ailleurs les qualités des gens avec qui j’ai travaillé) et ça fait un moment que je refuse tout nouveau partenariat en la matière.

J’ai fait aussi beaucoup de partenariats avec des illustrateurtrices mais c’est justement une des causes du stress qui m’a menée à la décision radicale de ne plus rien promettre, ni à moi, ni à mon public, ni à mes équipes. J’ai une relation trop compliquée à la créativité pour embarquer de pauvres hères dans le même bateau que moi. J’ai des partenaires qui attendent depuis des années que je termine les livres pour lesquels ils ont livré des illustrations, et ça me pesait beaucoup. J’ai heureusement compensé ce problème en diffusant leurs illustrations en amont, ce qui à mes yeux, minimise l’obligation morale de terminer les livres pour lesquels ces illustrations ont été faites. Je continue à recevoir des propositions d’illustrateurtrices, malgré le fait que je suis très lent à finir mes livres et que je ne pourrai pas les payer. Mais je suis de plus en plus réticent à les accepter, pour ces problèmes d’obligation morale. Je fais des photomontages et je suis donc autonome pour illustrer mes livres.

J’avais expliqué tout ça dans un vieil article : Zéro intermédiaire

En fait, il y a une forme de collaboration qui me va tout à fait, c’est le domaine public. J’ai passé tout mon travail en libre de droits et la communauté peut créer des œuvres dérivées sans me demander la permission, et elle ne s’en prive pas ! C’est une forme de collaboration asynchrone et sans obligation morale qui me satisfait tout à fait. Je reste assez impliqué dans les projets de la communauté, je les relis et je les diffuse, mais je commence à être à la traîne : j’ai jusqu’à un an de retard dans la diffusion ou la relecture de certaines projets de la communauté. En fait, j’atteins la masse critique où je ne peux plus tout suivre. Et c’est très enthousiasmant, même si ça a en partie contribué à ma sensation de burn-out.

* GLM : La question de l’argent : penses-tu que le fait d’exercer cette activité sans en tirer de rémunération accroît la pression que l’on se met? Ou l’insatisfaction? (et peux-tu développer pourquoi tu le penses ou ne le penses pas?)

TM : Comme je l’ai expliqué : avec la rémunération vient un tas de choses stressantes comme les dead line, le besoin de satisfaire un public, qui pousse à l’anxiété et au clientélisme, les compromis artistiques de toutes sortes… Personnellement, je milite pour le revenu universel de base. Je pense que l’état devrait reverser un salaire à vie aux citoyen.e.s, c’est finançable, les expériences menées à échelle réduite ont donné d’excellents résultats (j’invite à la lecture d’Utopies Réalistes, de Rutger Bregman), et les gens pourraient se consacrer à leur vocation sans toutes ces graves pollutions psychologiques liées à la nécessité de se rémunérer. Ce salaire à vie, je le mérite car je contribue à la communauté. Tout le monde le mérite. En attendant, je n’ai pas à me plaindre financièrement. J’ai un mode de vie très sobre qui fait que je prélève peu d’argent dans le foyer familial, et mon principal loisir, l’écriture, est pour ainsi dire gratuit, mes quelques excentricités étant financés par mes tipeurs et mes mécènes.

Donc, passer au gratuit était au contraire une solution pour limiter les phénomènes de stress et d’obligations morales. Mais ça n’a pas suffi. Parce que demeure un sens du devoir qui n’a rien à voir avec la financiarisation. C’est donc ce sens du devoir que je me suis attaché à tuer en disant adieu à mon public.

* GLM : La question du travail isolé : travailler seul a-t-il été pour toi une difficulté ou une aubaine? (ou un peu des deux?)

C’est un peu des deux. L’écriture demande énormément de temps en solitaire. Travailler à la maison c’est idéal car j’ai tout ce qu’il me faut sous la main et pas de transport. Le problème, c’est évidemment la confusion entre ma « mission » de créatif et ma « mission » de père au foyer. En théorie, j’ai six heures de temps créatif par jour quand mon fils est à l’école. Mais dans la pratique, je passe beaucoup de ce temps à faire des tâches ménagères pour combler mon retard ou parce qu’il s’agit de taches difficiles à faire quand mon fils est présent (faire la cuisine, nettoyer les sols…). J’ai ressenti aussi beaucoup de solitude. Il y avait des semaines où je ne voyais personne d’autre que ma femme et mon fils ! Mais ça s’est amélioré. Je me réserve un programme de sorties jeu de rôle et convention assez copieux pour rester en contact avec de vraies gens avec qui je peux avoir des discussions passionnantes sur notre loisir commun. Le chat vocal des Discord des différentes communautés de jeu de rôle a aussi changé la donne. Dès que je suis sur une activité intellectuellement peu exigeante, ou tout simplement dès que je suis en manque de relations humaines, je me mets sur le chat du Discord des Courants Alternatifs ou du Discord Millevaux. Il n’y a pas beaucoup de passages sur mes horaires de présence (en semaine, en journée), mais ça suffit pour avoir quelques discussions passionnantes, et aussi des parties en ligne. J’ai failli renoncer à ce luxe à plusieurs reprises car le revers de la médaille, c’est que je travaille beaucoup moins vite quand je parle en même temps, même quand je suis occupé à des tâches ménagères. Mais maintenant que j’ai cessé de me mettre la pression, je peux être satisfait de ma journée même si j’ai « perdu » deux heures à papoter sur un chat vocal. J’essaie de lâcher prise de ma manie de vouloir à tout prix « rentabiliser » ces discussions en les enregistrant ou en voulant faire des articles qui en découlent.

* GLM : Comment as-tu géré la relation travail / passion / plaisir ? Comment la gères-tu aujourd’hui?

TM : Comme tu peux le deviner, je l’ai très mal géré. Le jeu de rôle entrait en concurrence avec mon métier quand j’en avais un, et il était en concurrence avec ma vie de famille et ma vie de famille. Et à l’intérieur du jeu de rôle, chaque activité était en concurrence avec une autre. Quand je jouais une partie de jeu de rôle, c’était du temps perdu que j’aurais pu consacrer à enregistrer un podcast, ou à écrire des jeux, etc, etc. Partant de là, tu as toujours l’impression de faire la mauvaise chose, et tu en veux aux personnes qui t’entourent pour ça. C’est vraiment toxique comme état d’esprit.

Donc aujourd’hui, le mot d’ordre, c’est : ne penser qu’à se faire plaisir, et toujours rechercher le plaisir dans ce qu’on fait. Il me faut réapprendre à kiffer chaque moment. Même une heure passée à nettoyer les sols, je dois me rééduquer pour que ça soit un plaisir ! En même temps, je peux écouter des actual play, ou juste me détendre… Il faut surtout surtout pas penser aux autres choses qui restent à faire. J’ai une liste de tâches qui fait 7000 entrées. Si j’y pense, je suis mort !

Le problème, c’est que j’emploie encore beaucoup le mot travail pour légitimer ce que je fais. Aux autres parents d’élèves, je dis que je travaille à domicile, quand je mets mon fils à garder chez sa grand-mère, je lui dis que j’en profite pour travailler. Il faudrait en finir totalement avec la valeur travail. Je rêverais d’assumer que je suis juste un chômeur professionnel qui hacke la vie pour se consacrer au plaisir : la créativité, la famille, les amis, la culture.

* GLM : Si demain tu devais reprendre une activité salariée, quelle place aurait le jdr dans ta vie? Et la création de jdr?

TM : Tu as compris que je n’étais pas pressé d’en revenir là, mais c’est vrai qu’il faut l’envisager, je pourrais être obligé de le faire. Honnêtement, si je dois m’y résoudre, j’essaierais en priorité de trouver un job dans la narration interactive, qui me permette de kiffer et de mettre en œuvre tout ce que j’ai appris. Je pense pas que le jeu de rôle y serait central car le jeu de rôle n’est pas rémunérateur, mais ça serait forcément une influence, et puis aujourd’hui, je me sens plus concepteur de narration interactive, le jeu de rôle c’est un cadre qui est devenu trop restreint pour moi. Quelque part, le rêve ce serait de ne plus avoir de projets personnels à ce moment. Les avoir terminés ou en avoir fait le deuil. Tu fais tes 35 heures d’un métier enrichissant, et le WE tout ce que tu fais, c’est profiter de la famille et éventuellement faire des parties de JDR uniquement pour le fun, sans le souci que ça devienne des produits finis. J’aimerais bien aller vers cet hédonisme radical, mais honnêtement, ça me semble mal barré ! J’ignore si je suis capable de faire totalement le deuil de mes projets, ou de tous les terminer, et je suis également sceptique quand à ma capacité à arrêter de concevoir de nouveaux projets. Quelque part, on peut rêver bien sûr, il faudrait qu’on me paye à faire du Millevaux mais en me laissant carte blanche !

* GLM : Si tu avais exercé la même activité de création, mais dans un contexte salarié, qu’est-ce que cela aurait changé pour toi ?

TM : Je n’aurais pas pu. La façon dont je me suis déployé, en solitaire, en allant sur tous les médias, en commençant les choses sans les finir, ça n’aurait pas été possible dans un contexte salarié ! Tout mon modèle créatif s’est basé sur la liberté absolue, et en arrêtant de me fixer des objectifs, je recherche plus de liberté encore.

Je peux tout à fait admettre que des créatifs s’épanouissent avec un travail salarié, et quelque part je tiens à rappeler que la plupart des artistes que nous préférons sont des personnes qui ont été diffusées par des grands éditeurs ou producteurs, avec souvent des moyens qui n’auraient jamais été accessibles à des indépendants, sans pour autant que les restrictions créatives soient assez importantes pour les empêcher de faire des chefs-d’œuvres. Mais je me suis tellement éloigné de ce modèle, je me le suis tellement rendu dispensable, que j’ai un mal fou à le concevoir aujourd’hui. Donc en fait je peux pas vraiment répondre à ta question !

Pour conclure, je voudrais repréciser cette idée d’abandon des objectifs.

A une époque, j’avais fantasmé l’idée d’une to do list créative réduite à une tâche.

Je travaille sur un modèle méthodologique, la GTD, qui consiste à noter absolument tout ce qu’on prévoit de faire.

C’est un modèle extrêmement puissant, qui permet d’atteindre une productivité hors-normes, et je pense que mes états de service le prouvent. Mais le revers de la médaille, c’est le vertige de la liste à 7000 entrées [EDIT : ma liste a atteint aujourd’hui 8700 entrées], la sensation de montagne sans sommet, qu’on n’aura jamais fini de gravir. Et to do list ou pas, c’est une sensation qui peut atteindre tout créatif : seule la mort met un terme à notre œuvre. J’envie Harper Lee, qui a fait un seul roman, Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur, c’était un chef d’œuvre qui a eu une grande postérité et elle n’en a pas fait d’autre. Après tout, elle en avait déjà bien fait assez, non ? Mais je crois pas qu’elle l’ait bien vécu. Elle avait commencé un deuxième livre, et peut-être qu’elle a laissé tomber au désespoir de faire aussi bien que le premier. Et le public et les journalistes avaient tendance à la harceler pour qu’elle reprenne sa carrière d’écrivain. Donc je sais pas si elle a vécu sa retraite sereinement, mais j’espère que ça a été le cas.

Bref. Dans mon cas, comme pour la plupart des créatifs, c’est illusoire de réussir un jour à œuvrer dans l’instant pur, à donner un coup de pinceau sans jamais penser au prochain.

Mais je peux au moins cesser d’envisager ma to do list comme une série de projets qu’il faut terminer. Maintenant, je vois plutôt ça comme un continuum. C’est une nourriture spirituelle dans laquelle tu pioches, et ça ne viendra jamais à manquer. Tu te dis pas : il faut que je mange tout !

Beaucoup de conseils aux créatifs se résument à dire comment trouver l’inspiration. Je n’ai vraiment pas ce problème, parce que j’ai tellement bien appliqué ces conseils que l’inspiration n’est pas en manque, mais en excès ! L’essentiel pour moi, c’est de cesser de voir toute sa réserve d’idées comme un fardeau, mais enfin la voir comme une chance.