[Dans le mufle des Vosges] 21. Barbelé

BARBELÉ

Aux Voivres, ça ne cesse jamais de friter.

Joué / écrit le 13/04/20

Jeu principal utilisé : aucun pour cette session

N.B. : Les personnages et les faits sont fictifs.

Le projet : Dans le mufle des Vosges, un roman-feuilleton Millevaux

Précision : ces feuilletons sont des premiers jets, donc beaucoup de coquilles demeurent. Merci pour votre compréhension.

Avertissement : contenu sensible (voir détail après l’image)

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Devil’s Rope Museum, cropped + contrast by Dake, cc-by-sa, sur Wikimedia Commons

Contenu sensible : queerphobie, ultraviolence, aliénation

Passage précédent :

20. La confession
Quand la peur rampe dans les cœurs et que l’amour se fraye un chemin.

L’histoire :

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Weiland, par Empyrium, du dark folk en noir et blanc, une sorte de moyen-âge fantasmé par les romantiques allemands, à la recherche d’une lumière dans la forêt.

A la presque-nuit, les premières grosses gouttes commencèrent à taper sur les carreaux et les gouttières du presbytère. Le Père Benoît contemplait le spectacle de la forêt dégoulinante derrière la vitre. Il finit sa prière, agenouillé au pied de son lit, puis se redressa et retroussa le bras de sa soutane. Il prit de l’eau dans une cruche, la bénit et commença à masser la marque qui s’étendait de son poignet jusqu’à sa clavicule, une longue fresque tatouée à l’encre de résine noire, avec des effets de relief qui trahissaient une technique sarcomantique et qui animaient l’image d’une vie maléfique. Epousant le détail de ses veines, on pouvait voir le dessin de sentiers qui parcouraient les flancs boisés des Hautes Vosges jusqu’à une sinistre masure dotée d’une enseigne. Et partant de son poignet, pour se multiplier au fur et à mesure jusqu’à profuser aux alentours de la maison, des mouches que l’encre semblait doter de mouvement, elles suivaient le roulement des muscles, et on si on espaçait son regard, on jurait qu’elles s’étaient déplacées.

« Si je n’étais pas mort de faim, de fatigue et de froid, je n’y serais pas entré, soupira le Père Benoît
On ne se sentait pas le bienvenu, à l’Auberge aux Mouches. »

Il était ainsi, enté dans sa chair, ce souvenir dont il aurait tant voulu se débarasser, et chaque regard vers sa peau lui donnait des revoyottes rapides et très floues, des visages dans l’auberge, lui rentrant à l’intérieur, ce qu’il avait vu et ce qu’il avait dû commettre et encore les mouches, les mouches, les mouches.

Bzzzzt… Bzzzzzzt….

Cela faisait trop longtemps que ce vrombissement l’avait tranquille. Il chercha à les repérer dans sa chambre, les mouches à merde, les mouches grasses, les mouches piquantes, peut-être cachées derrière le crucifix au mur, collées aux vitres en sanglots, mussées dans les fissures du plafond, ou encore butinant le pot de chambre.

Mais elles n’était pas visibles. Elles n’étaient qu’audibles, les maudites.

« C’est bien, Bzzz, Bzzzz… Tu vas donc aller à Xertigny… Alors nous progresserons dans notre enquête… Sur cette mort inexpliquée… Sur ce crime impuni…
– Si je le fais, vous me laisserez enfin tranquille ?
– Bzzz, nous verrons. Tout sera fini quand le mystère sera résolu. »

La Sœur Marie-des-Eaux n’avait plus la force ni l’envie de prier, de réciter l’Apocalypse ou de tenir son carnet mémographique. Il s’était endormi depuis longtemps sur son grabat quand la grasse-nuit emplit le presbytère de son huile, la Sœur Jacqueline ronflant à ses côtés, qui parfois claquait des lèvres pour lâcher quelque mot d’enfant en plein sommeil.

L’homme avait crocheté la porte arrière, et s’était introduit à pas de loup dans la demeure. Il ouvrit très doucement une chambre, constata que sa proie n’y était pas, puis en essaya une autre. Quand il tomba sur le cellier, il vit, se repérant aux simples lignes des choses comme un rapace nocturne, la forme de la Sœur Marie-des-Eaux, déjà à moitié morte, enfin à sa merci. La Sœur Jacqueline ne constituerait pas un obstacle.
Alors il se pencha sur le novice, contempla un instant son regard. Si sûr de lui, il murmura : « J’ai jamais si tu étais un homme ou une femme… ». Et il referma ses deux grosses pognes autour de son cou, et serra très fort le fil de fer barbelé qu’il portait.
« Tiens crève dans ta clôture, sale vache ! »

La douleur fut si intense qu’elle réveilla aussitôt la Sœur Marie-des-Eaux pour le plonger illico dans une revoyotte.

C’est une revoyotte très abstraite. Marie se trouve en face d’un petit enfant en habits noirs, la mine grave mais innocent. Il est devant une fontaine couverte de mousse, au cœur d’un bois de hêtres et de chênes. Il tend les bras vers le gamin, il crie son nom :
« Raymond ! Mon petit frère ! »
Il veut l’attrapper mais ses mains passe au-travers de lui et de la fontaine, qu’elles percent comme un rideau. Il boit la tasse.

Il est dans une rivière qui file à toute allure, des troncs dérivants le heurtent, des branches le griffent, il coule, l’apnée dure longtemps, trop longtemps…

Il se réveille ! Les piques du barbelé lui rentrent dans la gorge, il y a du sang partout sur les draps, et penché sur lui, la gueule crispée par une forme de plaisir presque orgasmique, le fils Fréchin !

La Sœur Marie-des-Eaux est incapable de se défendre. Sa seule consolation, c’est d’avoir pu se confesser avant que ça n’arrive.

Mais le sourire dégueulasse sur le visage de son assassin est coupé d’un coup. Un autre homme, massif dans l’embrasure de la porte, lui a planté une faucille dans le dos.

« Fallait que je l’arrête. Fallait que je l’arrête, ce tueur. »

Celui qui disait ça, c’était un autre tueur. C’était le père Fréchin, le maire. Il avait fait justice à sa manière.

Le Père Benoît accourut juste derrière. Son premier réflexe fut de se jeter à genoux pour prononcer l’absolution et fermer les yeux du fils.

Pourvu que je ne sois pas arrivé trop tard. Pourvu que je lui ai épargné les forêts limbiques !

Il emporta le maire à l’extérieur, déployant une force qu’on ne lui soupçonnait pas, suffisante en tout cas pour déplacer la grosse masse du moustachu qui gueulait : « Fallait que je l’arrête ! Ah vinrat de nom de Vieux ! Mon fiston ! Pourquoi t’as eu mon sang de tueur ? Et toi, Marie, oublie pas, toi aussi t’es un tueur ! On doit vivre avec ça, on est maudits ! »

Laissant au père Houillon le soin de faire barrière au maire, il se précipita tout en nage dans sa chambre, ouvrit sa valise en bois dont le vernis se craquella, un tas de choses qui s’avéreraient des plus utiles, et il freugna dedans pour en dénicher les meilleurs éléments. Sa bible, un exemplaire noir tout simple et tout ratatiné par les multiples compulsions, son goupillon, des fioles d’eau bénite et de sel bénit, son crucifix qui avait la patine des objets mémoriels puissants et les arêtes d’une arme de corps à corps, ses instruments d’autopsie qui ici seraient utiles pour administrer les secours d’urgence, et enfin sa collection de daguerrotypes dont les motifs métalliques perclus d’oxydation avaient saisi des silhouettes de horlas.

« Maintenant, siffla-t-il entre ses dents, ça n’est plus une mission d’exorcisme. Cela n’est plus une mission sous vos ordres, satanées mouches. Maintenant, c’est une affaire personnelle. »

Six d’Opprobre
Saint Bruno
Jour de l’Âne dans le calendrier républicain

Dès presque-aube, ils étaient sur le pied de guerre. L’averse qui avait commencé contraint le prêtre exorciste a enfiler des guêtres pour protéger ses bas de soutane du péteuillot. Il alla tambouriner à la porte de l’Auberge du Pont des Fées. La Bernadette, toute tirée de son sommeil, lui bouâla dessus qu’il allait réveiller ses clients, mais aussitôt qu’il lui eût expliqué la raison de sa venue, le bien-être de sa maisonnée n’eût plus aucune importance, et elle se couvrit d’une toile de jute pour le servir au presbytère.

Quand elle vit dans quel état se trouvait la Sœur Marie-des-Eaux, elle sanglota : « Mon pauvre enfant, mon pauvre enfant ! »

Mais elle se tourna bien vite vers la personne pour qui le Père Benoît l’avait mandée :

« Sœur Jacqueline, ma sœur, tes amis vont partir. Tu vas rester avec moi maintenant et je vais m’occuper de toi. »

Et elle caressait sa coiffe et portait sa main au visage potelé de la doyenne, qui elle restait sans expression, comme une chouette empaillée.

« Viens, lève-toi, ma chère. Je vais bien prendre soin de toi, et pour toujours. », et elle aida la nonne-enfant à sortir de sa couche, elle mettait son bras sur son épaule et leurs joues se touchaient.

« Viens, viens… »

La Sœur Marie-des-Eaux les laissa partir, d’abord parce qu’il n’était pas en état de faire grand chose à part endurer son mal, et ensuite parce qu’au bout du compte, c’était le plus juste.

Quand elle fut sortie du presbytère avec son amour de Jacqueline, la Bernadette plongea la main dans son tablier pour vérifier à tâtons la présence de ses deux fétiches.

Le morceau de la corde avec laquelle Basile s’était pendu, et le morceau de bois du confessionnal arraché par l’opinel de la Sœur Marie-des-Eaux.

Alors ça a marché.

Pendant ce temps, le curé Houillon, son anneau de cheveux tout hirsute autour de sa tonsure à cause de l’affreuse nuit passée, faisait ses dernières recommandations au père Benoît :

« Alors vraiment, vous voulez prendre la Sœur Marie-des-Eaux avec vous ?
– Oui, si je le laisse là, il sera victime de nouvelles tentatives d’assassinat. Et vous seriez également mis en danger en l’hébergeant. Donc on va le porter avec nous. Il a une grosse capacité de résilience, et vous le retrouverez tout aussi nerveux qu’avant quand nous reviendrons.
– Benoît… N’essayez pas d’être son père. Vous pensez pourvoir à son salut parce qu’il est actuellement vulnérable. Mais c’est et ça restera toujours une beusse enragée.
– C’est une brebis égarée. On l’a dressé et maintenant il peut être un bon élément du troupeau.
– Par ailleurs, je vous en supplie, ne prenez pas ces affaires d’exorcisme trop à cœur. Ici, ce que demandent essentiellement les villageois au prêtre, c’est de prier pour chasser les orages, les plaies climatiques, et le feu. Ce sont des païens à peine débourrés. Plus vous en ferez, plus ça se retournera contre vous.
– Il suffit, Père Houillon. Gardez à l’esprit que je suis votre supérieur. Il m’appartient de juger de la pertinence des actes que je commets au nom du Vieux, et je vous intime de vous conformer à mes décisions. Rappelez-vous encore les courriers que je vous ai préparé. Ils doivent tous traverser la forêt et les montagnes qui nous séparent de l’évêché. Le Vieux aura vos pigeons en sa sainte garde.
– Entendu, mon père, j’obéïs une fois de plus et je me charge d’enterrer les morts. »

La Frazie Pierron les attendait dans l’arrière-cour, sa hotte sur le dos, son fichu dégoulinant sur ses sourcils de charbon. Les arbres chialaient de l’eau par toutes les feuilles, et au milieu de tout ce marasme, elle était apparue comme le diable en personne.

Le Père Benoît prit les manchons avant du brancard, la Madeleine Soubise, toute voilée dans un grand châle, prit les manchons arrières et ensemble ils soulevèrent la Sœur Marie-des-Eaux qui ne pesait rien, et traînant le Polyte dans leurs guêtres, ils suivirent la chiffonnière qui s’empressait de monter la côte.

Ils avaient juste dépassé le panneau du village que le père Houillon les rattrappa, couvert d’une bâche et haletant comme un mort-né :
« Le… Le… Le Père Soubise…

Ils l’ont retrouvé… Mort… Enfermé dans sa fosse à purin ! »

Et pour appuyer cette nouvelle, la pluie se mit à dégueuler de plus belle tout ce que le ciel avait dans ses tripes, il faisait noir comme dans le cul du loup, et le martellement sur le pavage herbu de la route sonnait comme les tambours du Déluge.

Ce sale de temps d’peau d’chien, c’était pas naturel.

Lexique :

Le lexique est maintenant centralisé dans un article mis à jour à chaque épisode.

Préparation :

A. Pas d’exercice d’écriture de Draftquest ce jour car pendant le confinement, mes conditions d’écriture sont sous-optimales, donc j’économise du temps là-dessus.

B. Retrouvez ici mon système d’écriture. Je le mettrai à jour au fur et à mesure.

Bilan :

A. Au début de cette séance, j’ai incorporé une des suggestions de Damien Lagauzère : « Et si le Père Benoit avait un souvenir tatoué ou gravé à même la peau, quelque chose qu’il ne voudrait et ne pourrait ainsi oublier? Un peur comme dans le film Memento ^^ Cela ferait office pour lui de mobile à ses actions même s’il en a oublié l’origine. Il suivrait « les ordres » de ce souvenir. Cela pourrait être un passage de l’Apocalypse ou une historiette tirée de l’almanach. »
J’ai fait un tirage sur l’Almanach comme suggéré, et ça m’a donné : « Si je n’étais pas mort de faim, de fatigue et de froid, je n’y serais pas entré, soupira le Père Benoît
On ne se sentait pas le bienvenu, à l’Auberge aux Mouches. »
Pour finir de m’inspirer de Damien Lagauzère et de ses influences, je suis parti du principe que les mouches sont les créatures qui enquêtent sur le meurtre de l’Hommonde dans La Trilogie de la Crasse, sauf qu’ici elles enquêtent sur le meurtre du Vieux…

B. Les effets de système donnent des scènes très intéressantes ! Après celle du tatouage des mouches, voici que je tire « un PNJ avance sur son objectif ». Je tire un objectif et j’obtiens « Le fils Fréchin veut tuer un exorciste ! » C’est déjà une scène de ouf, d’autant plus que je l’ai faite comboter avec l’objectif du père Fréchin, et ça ne vient pas comme un cheveu sur la soupe car les deux ont été mentionnés lors de la scène de l’enterrement (coup de bol en ce qui concerne le fils ! ). Je continue à appliquer mon système à fond : ayant choisi une arme particulièrement dégueulasse qui inflige une grande douleur et fait frôler la mort, je suis forcément tenu d’appliquer les règles d’Ecorce, et donc la Sœur Marie-des-Eaux a une revoyotte ! J’applique ensuite d’autres tables, qui me disent que le Père Benoît s’implique davantage. Ensuite, je tire un terme de patois sur une table : freugner (ce qui veut dire fouiller), ce qui m’invite à inventer cette valise du Père Benoît et tout son attirail d’exorciste qui je l’espère servira prochainement !

C. Je bénis également les listes d’équipement, car ça m’a permis de recaser les fétiches préparés depuis longtemps par la Bernadette 🙂

D. Je choisis de finir ma session d’écriture un quart d’heure plus tôt, parce que je suis arrivé au terme de mon script qui précède le voyage. Prochaine séance, on joue l’exil avec Oriente !

Aides de jeu utilisées :

Almanach

Décompte de mots (pour le récit) :
Pour cet épisode : 1847 mots
Total :  43323 mots

Feuilles de personnages / Objectifs des PNJ :

Voir cet article

Modifications : dans les objectifs des PNJ j’ai enlevé le fils Fréchin et j’ai rajouté les mouches, j’ai rajouté un passé et une liste d’équipements pour le Père Benoît.

Question au public :

N’ayant pas eu de réponse à ma question posée dans l’épisode précédent, je me permets de la reposer :

Qu’est-ce qui donne aux exorcistes de l’espoir ?

Épisode suivant :

  1. Le déluge

Premières étapes de l’exil jouées avec Oriente, frappées sous le sceau d’une pluie maudite et d’un climat de défiance mutuelle.

[Dans le mufle des Vosges] 20. La confession

LA CONFESSION

Quand la peur rampe dans les cœurs et que l’amour se fraye un chemin.

Joué / écrit le 10/04/20

Jeu principal utilisé : aucun pour cette session

N.B. : Les personnages et les faits sont fictifs.

Le projet : Dans le mufle des Vosges, un roman-feuilleton Millevaux

Précision : ces feuilletons sont des premiers jets, donc beaucoup de coquilles demeurent. Merci pour votre compréhension.

Avertissement : contenu sensible (voir détail après l’image)

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Wenceslas Hollar, domaine public

Contenu sensible : aucun

Passage précédent :

19. On se couche avec ses morts
Au lendemain du combat avec la Mère Truie, on compte les retombées.

L’histoire :

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A Grave is a Grim Horse, par Steve Von Till, de l’americana forestière et résignée, les confessions d’un bûcheron perdu à jamais.

Cinq d’Opprobre
Sainte Fleur
Jour du Saule dans le Calendrier Républicain

Alors que l’aube pointe le bout de son nez comme un oiseau timide, les bruits de la nuit cèdent enfin le pas aux bruits du jour, les bruits des hommes. Quelque part au sommet des collines du Chaudron, le père et la mère Bourquin sont allé glaner les pommes pourries que les Thiébaud veulent bien leur laisser dans leur verger. Ils sont là, penchés, sous les pommiers tordus entre la respiration des champs et la muraille de la forêt, à se grimoler : « Va plus vite ! Ramasse aussi celle-là », ramassant toutes les véreuses, les tavelées, les pâmées, les cancéreuses qui pourraient encore être bonnes pour le tonneau, et ma foi pour la bouche quand on n’a pas les moyens d’être difficile.
C’était comme ça aux Voivres, avec le petit matin venaient la clameur des familles qui s’aboyaient mutuellement sur le greugnot et des « Reste pas échoté ! » et des « Oh, l’travail ! » et des « Qu’est-ce tu bassottes ? », on se rouspète, on se houspille, le travail n’est jamais assez bien fait, assez vite fait, assez tôt fait. On s’engueule à longueur de temps parce qu’ici on ne connaît pas d’autres façons de se dire qu’on s’aime.

C’est cette aube froide qu’on réchauffe en se râminant, qu’a choisi la Sœur Marie-des-Eaux pour demander le sacrement de la confession. Comme il n’était pas capable de se lever et de s’asseoir dans le confessionnal, le Père Benoît se rendit à son grabat. On mit la Sœur Jacqueline de côté. Certes, elle aurait été bien incapable de comprendre ce qui allait se dire, mais le prêtre ne pouvait supporter sa présence ni son regard.

Il ne laissa qu’une bougie pour émuler la pénombre du confessionnal et se cacha derrière un paravent.

La Sœur Marie-des-Eaux, allongé, fixant les fissures du plafond qui lui évoquaient avec effroi les frondaisons de la forêt, commença. Ses lèvres étaient sèches, et les mouvements de ses mâchoires lui appuyèrent sur tout le corps :
« Bénissez-moi mon Père, car j’ai péché.
– Tu peux parler, mon enfant. »

La Sœur Marie-des-Eaux n’avait jamais aimé le confessionnal. Elle ne supportait pas que son interlocuteur soit caché. Certes, il s’effaçait pour se faire la voix du Vieux. Mais en était-on bien sûr ? Qui parlait et qui écoutait à ce moment ?

Un homme ? Le Vieux ? Le Diable ? Ou autre chose encore ?

« Je commets un péché grave. Je suis hantée par le doute.
– Vous ne devez pas douter. Les desseins du Vieux sont partout. Parfois hors de notre portée, mais bien présents et constatables à chaque instant, aussi concrets que tous les arbres qui nous entourent.
– Alors comment expliquer notre échec ? On avait les prières, les alliances magiques, les vêtements bénis et tout le Saint-Frusquin et on s’est quand même fait frâler !
– Il ne vous appartient pas d’en juger. Le Vieux seul sait si nous avons réussi ou échoué, et l’une issue comme l’autre relevaient de sa volonté.
– Comment pouvez-vous dire des choses pareilles avec autant d’aplomb ?
– N’ajoutez pas le blasphème, je vous en prie.
– … »

La voix derrière le paravent, toujours douce comme une pomme cuite au four, si c’était bien celle du prêtre, sortir de son devoir de réserve :
 » Pensez-vous que les voivrais méritent d’être sauvés ?
– Certains sont perdus, mais certains méritent d’être sauvés, oui. Sans doute beaucoup. J’ai du mal avec mes prochains, mais j’ai vu beaucoup de braves gens ici. Alors, je vais continuer à me battre. Même si c’est un combat qu’on a choisi pour moi.
– Avez-vous peur ?
– Oui, j’ai peur. J’ai peur à chaque instant. Mais j’avance tout de même. Car il n’y a pas d’issue de secours.
– Au nom du Vieux, de Jésus-Cuit et de l’Esprit Chou, je vous l’absolution. Allez en paix. »

Hippolyte se réveilla en sursaut. Dans l’obscurité du cellier, le seul repère familier était l’odeur de pus chaud qui émanait de sa mère, et son ronflement de chaudière. Le marmot n’avait pas de moyen concret d’exprimer la teneur de ses sentiments, alors ça partit de façon organique, il se pissa dessus.

Au cimetière des Voivres…

Quand il était entré à reculons…

C’est un mort qui l’avait touché.

Ou plutôt le souvenir d’un mort.

Il pensait que son enfance chez les Soubise l’avait préparé à tout. Mais non. Face à un tel viol mental, il n’était pas prêt.

Le zénith se fit à peine remarquer tant les nuages couvraient le ciel, ulcérés, chargés de pituite et de morgue. Les cloches de l’église battaient à tout rompre, tentant en vain de conjurer le mauvais temps qui s’annonçait.
L’église était pleine pour l’enterrement de Champo. Une partie des gens étaient dehors, drapés dans leur manteaux, et se faisaient porter du vin chaud en douce.
La Sœur Marie-des-Eaux, installée sur un brancard devant le premier rang, était partagé entre l’émotion de voir autant de monde pour son ami et l’amer constat de la présence de certains, comme le fils Fréchin, qui faisaient de cette messe un bal des hypocrites.
Le Père Benoît avait usé de ses prérogatives pour diriger la messe en personne, le curé Houillon étant relégué au rang d’officiant. Deux cercueils, fabriqués par Sybille Henriquet le menuisier, étaient devant l’autel. Celui de Champo et celui de l’inconnu tombé du ciel.
Lors de son sermon sur la chaire qui menaçait chute à cause du moisi, il en profita pour insinuer que la diablerie se cachait dans le cœur du village, et fit quelques allusions voilées aux Soubise, espérant saper leur réputation sans les accuser directement. Il ne forçait pas la voix, sûr de ses effets, peut-être un peu trop parce que déjà dans le village, certains le surnommaient le Père Benêt.

La Madeleine et le Polyte étaient restés cachés au presbytère, enfermés à double tour avec la Sœur Jacqueline qu’on n’avait pas osé montrer. L’angoisse montait dans cette petite prison froide. L’avenir était une roncière d’inconnu. Madeleine ne pouvait s’empêcher de se gratter les croûtes du visage. Ses ongles étaient encrassés de sang. Que fallait-il penser de cette proposition d’exil à Xertigny. Qu’est-ce qui les attendait sur le voyage ? Et quelle conséquence aurait le geste qu’elle avait accompli lors de sa sortie la veille ?

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Time and Space, par Kaosmos, piano au fur et à mesure augmenté de réverb pour la traversée de la désolation.

Après l’office, le Père Benoît évita les ouailles. Il n’avait pas l’énergie de se lancer maintenant dans de la politique de clocher, quand bien même c’était nécessaire pour éteindre l’influence des Soubise. Il laissa donc le curé Houillon gérer tout seul les commérages du Nono Elie, de l’Oncle Mougeot et du Père Fréchin, et se traîna en béquilles derrière le presbytère.

Les linges de la Sœur Jacqueline étaient mis à sécher. Le Père Benoît se dit qu’il serait bientôt temps de les rentrer, l’air était humide comme une éponge. Il se dit aussi qu’il était à l’endroit où la Sœur Marie-des-Eaux s’était fait bastonner, et il sentait comme une rémanence de cet événement, comme une ondulation dans l’atmosphère, une migraine qui pointait.

Il allait s’assoir et prier quand une vision fantômatique le fit sursauter.

Une femme se tenait devant lui. Elle était derrière la corde à linge et la coiffe de nonne mise à sécher lui masquait le visage. Elle portait une robe faites de haillons et de fripes qui sentait la graisse, mais assemblée avec un certain goût et dans une profusion de couleurs inhabituelle. Ses bras étaient garnis de bracelets et ces mains de bagues, elles étaient toutes de pauvre facture mais chacune semblait porter son histoire personnelle : bagues de fiancailles, alliances, bagues de deuil, armoiries. Elle portait sur le dos une grande hotte garnie de tissus de rebut : une chiffonnière.

Elle écarta le linge et dévoila son visage. Ses cheveux, qu’elle avait très noirs, étaient noués dans une coiffe rouge. Sa moustache fine et ses sourcils qui se rejoignaient donnaient un sucroît à sa présence déjà ardente. Mais surtout, elle avait ce regard, infiniment perturbant, de ceux qui vous reconnaissent et que vous reconnaissez pas.

« Bonjour Père Benoît. Je m’appelle Euphrasie Pierron, je viens de Fieuzey et vous avez besoin de moi.
– Qu’est-ce qui vous fait dire ça, mon enfant ?
– Vous vous en êtes pris aux Soubise et vous avez emporté la Madeleine et le Polyte avec vous. Vous voulez les exiler à Xertigny. Mais personne ne voudra vous y conduire, sauf moi. Je ne le ferai pas gratuitement, mais les deniers du culte pourront pourvoir à mon aide.
– Comment avez-vous connaissance de tout ça ? »
Le Père Benoît tentait de garder sa voix tout sucre tout miel, il voulait cacher son trouble.

« Ne me demandez pas comment je sais les choses. Félicitez le fait que je sache des choses. Vos protégés sont en grand danger s’ils restent aux Voivres, et vous aussi, vous avez besoin de mettre du champ.
– Comment je peux croire en vos capacités de guide ?
– Regardez ma hotte. Je n’ai pas pu glaner autant de chiffons en me cantonnant aux Voivres. Je fais des grandes tournées. Je connais la forêt comme ma poche. Et je le répète, vous n’avez pas le choix. Vous n’avez pas fait un savant calcul en mandant la calèche et le mercenaire pour le seul trajet de l’aller. L’évêque aurait pu vous financer ces deux choses sur un temps plus long. Mais j’ai idée que ce n’était pas dans son intérêt de vous faciliter les choses. »

A chaque nouveau fait que cette inconnue ajoutait, la stupeur enflait à gros bouillons dans le ventre du prêtre.

« Cessons de discuter, voulez-vous, mon Père. Je suis votre seule chance et vous le savez. Alors, faites rapidement le nécessaire pour que nous partions. »

Vauthier, le pilier de comptoir de l’Auberge du Pont des Fées, avait un poste idéal. Au bistrot, on voit passer toute la vie du village, il en savait plus lourd qu’un confessionnal, et s’il n’oubliait pas au fur et à mesure, il aurait pu faire chanter tout le voisinage comme la chorale de l’enfant Jésus. C’est dire s’il s’est régalé quand il a vu le Grand-Père Soubise faire irruption, lui qu’on n’avait pas vu sorti de sa ferme de mémoire d’homme, c’était comme une apparition des temps préhistoriques. Il avait l’air fin plus vieux que ce que Vauthier aurait imaginé, comme frité par un accident grave dans son dedans.
« La Bernadette, j’ai des cochons à te vendre !
– Je t’en prendrai plus.
– Qu’est-ce que tu racontes ? Et comment tu vas nourrir tous tes becs à pâté lorrain ?
– Je me débrouillerai. Ils mangeront autre chose.
– Fais pas ta fière avec moi, rougit-il, parce que ça va partir ! Et puis où ils sont la Madeleine et le Polyte ! Tu sais forcément ! »

La Bernadette sortit de son comptoir, et le força à reculer.

« T’es plus fort assez et je t’obéïrai plus. Va-t-en maintenant. Vas au diable.
– Comme ça, tu sauras où me retrouver, sâprée sorcière ! »

Et il disparut comme ça, bouffé par le crépuscule. Vauthier demanda vite : « Une pomme ! »

La Bernadette lui servi un verre de ce cidre distillé qui est si blanc dans le verre et si parfumé dans la gorge. C’était quelque chose de plus raffiné que son greugnot de nain jaune avait l’habitude de lamper. Mais quand on vient de voir passer le diable en personne, ça s’arrose.

Jacqueline…

Je n’ai pas voulu ça.

Pourquoi as-tu refusé mon aide ?

Pourquoi n’ai-je pas tenu tête plus tôt ?

Lexique :

Le lexique est maintenant centralisé dans un article mis à jour à chaque épisode.

Préparation :

A. À la fin de l’épisode précédent, j’ai posé cette question au public : Un des personnages principaux (la Sœur Marie-des-Eaux, Père Benoîte, Madeleine ou Hippolyte) a scellé un pacte avec un souvenir précieux en gage. Lequel ? Pouvez-vous en dire plus sur la nature du pacte et du souvenir laissé en gage ?

J’ai eu cette réponse de Damien Lagauzère : « le Père Benoit a passé un pacte précisément pour « oublier » le « souvenir » qu’il a laissé en gage? Par exemple, il aurait pu commettre un crime ou juste mener une vie luxurieuse avant d’entrer dans les ordres et le Horla (pourquoi pas? ^^) qui garderait ce souvenir l’en aurait libéré tout en s’en délectant. Mais, peut-être que dans cette vie il aurait acquis des connaissances qui pourraient lui être utile dans son combat actuel. Aussi, il voudrait malgré tout récupérer ses souvenirs. Ou alors, quelqu’un de cette époque le reconnaitrait? Pourquoi pas ce guide à venir? »

Voilà qui étoffe encore le passé de Père Benoît ! Je l’ajoute au programme !

B. Pas d’exercice d’écriture de Draftquest ce jour car pendant le confinement, mes conditions d’écriture sont sous-optimales pendant le confinement, donc j’économise du temps là-dessus.

C. Retrouvez ici mon système d’écriture. Je le mettrai à jour au fur et à mesure.

D. Je continue ma lecture de romans du terroir. En ce moment, je lis Raboliot de Maurice Genevoix, l’histoire d’un braconnier et sa lutte à mort contre un gendarme. L’écriture est remarquable à chaque phrase, le portrait de la nature et de la forêt saisissant, à la loupe, et les personnages ont tous quelque chose d’animal. C’est un chef d’œuvre du genre qui va forcément m’influencer. A rapprocher de Sang Noir, de Bertrand Hell. Bémol principal, ce livre fait l’apologie de la chasse et de la pêche, alors j’ai du mal avec l’étiquette qu’on lui donne de roman écologique, ou du moins ça peut s’insérer dans l’écologie de son époque (1925), mais soyons clair, en 2020 tout écolo qui continue à manger de la chair animale passe complètement à côté de son combat. Je dois en revanche un peu nuancer ce que je dis sur Raboliot. Le livre dépeint de grands tableaux de la souffrance animale, poissons qui agonisent, vertèbres brisées des lapins… J’ignore si Genevoix cherche à attirer notre compassion dans ce roman, mais dans un de ses suivants, la Dernière Harde, on assiste au massacre de toute une troupe de biches et de cerfs, donc rétrospectivement on peut se demander s’il fait autant l’apologie de la chasse que ça. Raboliot est peut-être une sorte de anti-héros, un ensauvagé. S’il était un personnage d’Ecorce, ce serait un tueur, celui qui a le crime dans le sang, et qui pratique la chasse non par vocation mais par instinct. Cela ne rachète pas le carnivorisme à mes yeux, l’argument carnivorisme = instinct ne le rend pas plus noble, mais j’aimerais apporter cette nuance et suspendre mon jugement sur le livre.

Bilan :

1900 mots, je retrouve un tirage un peu plus décent !

Mon interlude s’étire un peu en longueur, mais ce n’est pas du luxe de présenter quelques évolutions avant de quitter les Voivres et commencer la partie d’Oriente. Au moins, mon guide est déjà présenté ! A priori, un dernier épisode sans système et on attaque Oriente !

Aides de jeu utilisées :
La Stèle au cœur des plaines
Nervure (pour la question au public)

Décompte de mots (pour le récit) :
Pour cet épisode : 1922 mots
Total :  41476 mots

Feuilles de personnages / Objectifs des PNJ :

Voir cet article

Modifications : j’ai enlevé Madeleine et Hippolyte, qui sont maintenant des PJ, remplacé le père Soubise par le grand-père Soubise, et mis à jour l’objectif de la Mère Truie.

Question au public :

Voici la question qui fait suite à cet épisode :

Qu’est-ce qui donne aux exorcistes de l’espoir ?

Épisode suivant :

21. Barbelé
Aux Voivres, ça ne cesse jamais de friter.

[Podcast Outsider N°54 : Game Design Jeu de rôle] Des émotions aux sentiments

[Podcast Outsider N°54 : Game Design Jeu de rôle] Des émotions aux sentiments

Avec Pierre V., nous voyons comment passer des émotions fugaces aux sentiments qui perdurent. Tout un programme !

Et vous, comment gérez-vous le flot tumultueux des passions humain

Avertissement : contenu sensible (voir détail après l’image)

Andrés Nieto Porras, cc-by-sa

Contenu sensible : deuil, violence, pédophilie

Lire / Télécharger le mp3

Voir sur Youtube

Le plan :

Pierre V :

Partie définitions :

Les termes émotion et sentiment sont polysémiques. Le choix de définition pris pour ce podcast est le suivant :

Émotion (ou plutôt affect) : L’émotion reste un état éphémère, qui marque l’effort de l’individu pour se plier aux circonstances. L’émotion est donc une réaction à une situation nouvelle. e.g. colère, joie, peur, exaltation …

Sentiment : Le sentiment est une relation plus élaborée que l’émotion, car associé à l’objet et à la nature de la relation

à l’objet…, aux circonstances et à l’histoire de cette dernière (Max Pages). e.g. amour, haine, jalousie, envie …

Conférence France Inter : gestion des émotions et des sentiments (comment gérer ses émotions)

Thomas Munier :

Emotions = immersion. Sentiments = identification

Tribute aux podcasts valeureux suivants :

Rappel du biais naturel de Pierre : Les sentiments c’est constitutif, les émotions doivent être maîtrisées pour être utilisées ou purgées.

Thomas Munier : un passage vers la philosophie stoïcienne qui vise en quelque sorte à éviter de tenir compte de nos émotions (mais on tient compte de ses sentiments, tout en pratiquant le détachement). Projet perso : tenter de jouer un personnage stoïcien.

Planète Millevaux, compte-rendu pour Millevaux au seuil de la folie, par Thomas Munier

1°) Pourquoi distinguer ces deux notions ?

1°) Parce qu’elles sont différentes mais les termes notions sont indifféremment confondues souvent.

2°) Parce qu’elles ne recoupent pas le même phénomène :

→ Emotion : phénomène rapide d’adaptation entre les anticipations et la réalité

→ Sentiment : biais de long terme entre les anticipations et la réalité

Alimenter avec un exemple sur un gars renvoyé d’une entreprise y a 2 ans. Quelle différence de ressenti si :

  • Le gars est une personne qu’on voit une fois par jour depuis 1 mois et à qui on n’a pas parlé
  • Le gars était notre cousin avec qui on a grandi et avec qui on progressé ensembles dans l’entreprise

Thomas Munier : période réfractaire suite à une réaction émotionnelle : plus on met de temps à digérer une émotion, plus elle devient un sentiment, voire un trait de caractère

3°) Les émotions permettent de manipuler à court terme les gens et de les piloter. Les sentiments sont des aspects difficiles à modifier.

Thomas Munier : c’est un peu la différence, à L’Appel de Cthulhu, entre le jet de Baratin (agir sur les émotions) et le jet de Persuasion (agir sur les sentiments), ou le sort de Charme à D&D qui t’attire la sympathie de la cible sans tout de fois altérer son comportement en profondeur, Inflorenza dont le gameplay altère rapidement les sentiments des personnages et des figurants, quitte à nous faire rentrer dans un paradigme outrancier.

Au cœur de la bataille, Actual Play d’Inflorenza par Thomas Munier

4°) Les jeux qui suscitent des émotions et des sentiments sont intrinsèquement différents.

  • Les émotions émergent naturellement autour de la table.
  • Les dés sont un générateur d’émotions
  • Les éléments de scénario sont un générateur d’émotions
  • L’évocation de sentiments se réalise par création du personnage, en définissant ses opinions sur différents sujets de la partie.
  • Le jeu en campagne est un générateur de sentiments
  • Podcast de la Cellule : les 5 supplices (surtout le dernier)

Une analogie en littérature correspond à distinguer :

  • les livres qui appuient très fortement sur les émotions, au point d’être vus comme de la manipulation des lecteurs. e.g. Harry Potter ou tout autre gros succès populaire
  • les livres qui décrivent des histoire avec plus de suggestion. e.g. Borges, Le Clezio, Pessoa, Hesse …

2°) Au niveau des systèmes écrits dans la base, des cas qui visent émotions ou sentiments

Thomas : rapport entre sentiments et attrition. Dans le jeu de rôle Grogne (vers la fin de son développement), attributions de dés d’usure liés aux sentiments (amour, amitié, etc…).

La Nef des Fous, compte-rendu pour Grogne, par Thomas Munier

Le black hack

Dans Little Hô Chi Minh Ville, les sentiments font partie de la monnaie

Pierre : Les sentiments des personnages sont souvent défini librement ou par rapport à des éléments clefs de la partie. Définition libre du personnage : le personnage aime les frites.

Définition cadrée : les traits de personnalités de Pendragon, les relations de Shadowrun

Thomas : Les jets de loyauté à Donjons & dragons 1ère édition (bonus-malus à ce jet évolue en fonction du servant et de la relation)

Pierre : les systèmes qui scriptent des rebondissements “Oui, mais …” visent à générer des émotions. Les systèmes qui récompensent certaines émotions comme les JdR nordiques sont complètement centrés sur ce sujet.

Pierre : les jeux en campagne visent à créer des sentiments : vis à vis des autres joueuses par la récurrence des parties, vers certains personnages qui deviennent “attachants” ou pas. c.f. Ars Magica comme exemple.

3°) Les pratiques que nous connaissons, des cas qui visent émotions ou sentiments

Pierre : toutes les pratiques immersives peuvent viser les émotions : jouer dans la pénombre à Chill, mettre une musique épique lors de scène d’aventure …

Pierre : faire des debriefing et narrer l’histoire de la partie a posteriori vise à créer un sentiment.

Thomas : Les Légendes de la Garde où on gagne des pex en narrant l’histoire de la partie précédente. I.e : l’émotion s’inscrit dans l’instant, le sentiment s’inscrit dans une narration

Macalys : Débriefer après un jeu de rôle, sur C’est pas du JDR

4°) Est-ce que certains types de jeux semblent naturellement viser les émotions ou les sentiments ?

Pierre : on parle de raconter des sentiments dans les jeux ou d’éprouver des sentiments grâce aux jeux ?

Thomas : exprimer les sentiments de son PJ : un tabou ? (évasion vs intime)

Pierre : certaines émotions sont plus dures à exprimer que d’autres : selon le contexte social et l’histoire de chaque joueuse. Parler de ses pulsions sexuelle reste difficile à évoquer pour ne nombreuses joueuses. Parler d’alcool pour un ancien enfant battu par son père alcoolique peut être difficile pour lui. Des fois, faire parler son personnage libère la parole des joueuses (pour le meilleur et pour le pire).

Thomas : Le jeu Bluebird’s Bride, où chaque joueuse incarne un penchant ou un objectif différent de la fiancée de Barbe Bleue.

Pierre : de manière générale, les jeux qui vont faire que les joueuses décrivent leurs personnage sur de long intervalles de temps, va les pousser à raconter des sentiments.

Thomas : Ecorce, un de mes jeux en développement, propose des lignes de roleplay (espèce, penchant, malédiction) qui peuvent être aggravées au cours de “chutes”

5°) Est-ce que viser les émotions et viser les sentiments sont des objectifs antagonistes ?

Pierre : Je ne crois pas car je crois que sentiment correspond à biais relatif à un paquet d’émotions passées.

Par contre, sur une phase il y a un déséquilibre si une joueuse ressent un sentiment pendant qu’une autre ressent une émotions. Thomas as-tu des exemples de cela ?

Thomas : je dirais que le déséquilibre survient quand la joueuse en mode sentiments est surprise par l’apparente incohérence des comportements d’une joueuse en mode émotions.

Au cœur de la bataille, Actual Play d’Inflorenza par Thomas Munier

Pierre :

« Emotions et Sentiments – les deux mamelles du JdR ? ». Pour tel pitch : Emotions = court terme v.s. Sentiments = long terme. L’idée est d’aborder l’analyse de partie à l’aune de ces aspects : « one shot v.s. campagne v.s. série de one shot » / que peut rechercher une joueuse : émotions et/ou sentiments ? / quelles techniques pour l’un ou l’autre / pourquoi différencier ? / Comment distinguer ? / les cycles vicieux / les cycles vertueux / … Si cela te botte, je t’invite à créer un google doc pour y mettre notre plan (à l’opposé de la dernière fois, j’ai des idées mais pas encore super structurées)

Pour attendre, le sous -acent est de différencier les pratiques qui visent des émotions de réactions (court terme) et les pratiques qui ancrent des sentiments (long terme). D’ailleurs, l’opposition émotions vs sentiments n’est peut être pas la bonne. L’idée est partir des pratiques pour avoir un shoot émotionnel pour une partie ou d’avoir un sentiment plus profond sur son personnage/groupe/whatever suite aux épreuves traversées. L’idée étant que les deux pratiques peuvent se (re)chercher conjointement ou pas. Elles vont par contre aider à déterminer des préférences pour le jeu qui sera joué.

Podcast des Voix d’Altaride : Atomistique (4/4) : le jeu moral (1/2)

Podcast des Voix d’Altaride : Atomistique (4/4) : le jeu moral (2/2)

Thomas :

Plusieurs écoles de jeu :

provoquer des émotions en jeu par la narration ou en encourageant par des mécaniques pour induire des sentiments (un sentiment précis ou n’importe quel sentiment)

amener des émotions ou des sentiments dès le départ par le briefing / créa de personnage (en narratif ou en mécanique)

ces écoles de jeu seront préférées selon le profil des joueuses (selon leur type d’immersion et leur préférence entre jeu surprise et jeu transparent, entre jeu court et jeu long)

Partie de JDR partagée en deux temps : lutte (moment où fait plus parler les émotions) et introspections (où on développe des sentiments)

Sentiments comme ressources, motivations et handicaps pour les personnages

sentiment et feeling de gameplay (notion de texture) : ex sentiment d’effroi en voyant qu’une mécanique est mortelle, sentiment d’impuissance face à une mécanique d’échec très probable ou inévitable > raccord entre les sentiments de la joueuse et ceux du personnage. Exemple : à Sacrifices, le fait de déchirer ses papiers-ressources ou ses papiers-attaches accroît le sentiment de perte.

Gherhartd Sildoenfein : En mode théoricien jargoniseur fou, j’invente la notion de tactilité d’une règle, sur Oui, mais…

créer des sentiments spécifiques à un jdr : le sentiment de manque dans Millevaux

La difficulté reste la subjectivité des sentiments, et le fait que plusieurs personnes vont mettre un sens et un effet différent derrière chaque sentiment

La Cellule, podcast Le Sentiment d’aventure.

[Dans le mufle des Vosges] 19. On se couche avec ses morts

ON SE COUCHE AVEC SES MORTS

Au lendemain du combat avec la Mère Truie, on compte les retombées.

Joué / écrit le 25 & 26/03/2020 et le 02 & 03/04/2020

Jeu principal utilisé : aucun pour cette session

N.B. : Les personnages et les faits sont fictifs.

Le projet : Dans le mufle des Vosges, un roman-feuilleton Millevaux

Précision : ces feuilletons sont des premiers jets, donc beaucoup de coquilles demeurent. Merci pour votre compréhension.

Avertissement : contenu sensible (voir détail après l’image)

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Andrew Huff, cc-by-nc, sur flickr

Contenu sensible : handicap, dépendance

Passage précédent :

18. Le martyre
Suite et fin de l’épouvantable combat contre la Mère Truie !

L’histoire :

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Symballein, par Troum, l’ambient drone d’un monde spectral, ou voix, atmosphères, terre et mer se confondent dans un flou lointain.

Pour le Père Houillon, l’aube, bien que déchirant les ténèbres de ses branches, n’apporta que confusion. Revenant d’une expédition nocturne qu’on lui avait tu, les exorcistes arrivaient avec un mort, un estropié et deux nouveaux-venus.

Dès lors, le Père Benoît avait littéralement fait de lui sa bonne du curé. Il avait dû aménager un grabat pour la Soeur Marie-des-Eaux, faire la toilette mortuaire de Champo, fournir au Père Benoît des béquilles qui lui servaient pour ses crises de goutte.

Rouge de fatigue et d’incompréhension, il s’attela au plus dur. Madeleine Soubise sentait très fort le lait, la bouse, la bauge et le pus. Le petiot sentait le charbon. « Voici ma bassine, la pompe à bras est ici, les pierres chaudes là… Et l’essentiel est… ici ! » Il montra le gros morceau de savon de lichen. Il leur pria de conserver par devers eux leurs objets précieux, et jeta leurs robes de nuit au feu, puis leur dénicha des habits de ferme dans la réserve dédiée aux indigents.

Il se dandina ensuite vers le cellier. Une lampée de kirsch lui remettrait les idées en place. Il trouva le Père Benoît en train de descendre sa bouteille.

Pour le repas du midi, le Père Houillon, qui n’avait jamais de si grandes tablées, bricola une salade de pissenlits aux croûtons arrosée d’une meurotte et accompagnée de lardons que le Père Benoît mit de son côté, lui qui pourtant aimait tant la charcuterie. Tous mangèrent en silence, agglutinés autour du founet, qui prodiguait une chaleur bienvenue dans les vieilles pierres du presbytère. Le regard halluciné de la Sœur Jacqueline, tapisserie des horreurs du monde, était impossible à soutenir.

Après le repas, la Madeleine demanda au Père Benoît la permission de faire une sortie rapide. Tout préoccupé qu’il était par d’autres sujets, il lui donna sa bénédiction à condition qu’elle se fît discrète, ce qu’elle jura ses grands Vieux.

Puis il sortit à son tour avec le père Houillon. Il lui prit les clés du presbytère, qu’il ferma à double tour. Une expédition punitive des Soubise était à craindre, malgré l’état dans lequel ils les avaient laissé.

Ils se rendirent dans la chapelle des indigents, au cœur du cimetière, afin que le Père Benoît puisse examiner le corps de l’homme tombé du ciel, à la flamme des bougies. Il étudia longuement ses fractures de chute, mais aussi la texture singulière de son oeil.
Le père Houillon s’épongea le front. « Je ne vois pas pourquoi vous voulez voir ce malheureux… Quel rapport avec votre affaire ? Les enterrements relèvent de mon domaine…
– Et la diablerie relève du mien. Il semble que nous n’en avons pas fini. Par ailleurs, j’ai besoin de vos conseils. Il nous faut mettre Madeleine Soubise et son enfant à l’abri hors des Voivres. Dans quel village pourraient-ils trouver refuge ?
– Si vous voulez les mettre assez loin, que ça soit difficile d’aller les y chercher, je dirais de monter jusqu’à Xertigny.
– Et comment peut-on s’y rendre ?
– Là, c’est le problème. Champo aurait connu le chemin. Mais voilà… Ou sinon, il y a les bohémiens, mais je leur ferais pas confiance. »

Quand ils sortirent de la crypte, le ciel était devenu une chape de suie.
« Moôn, ça annonce du beau ! »

Peu après leur retour, la Madeleine frappa à la porte du presbytère. Elle avait tenu sa promesse de faire court, espérons qu’elle ait été également discrète. Le père Houillon trouva la Sœur Jacqueline assise au chevet de la Sœur Marie-des-Eaux. Cela lui fit l’impression qu’elles se veillaient mutuellement, il trouva ça touchant. Puis il constata que la doyenne s’était pissé dessus.

« Ah, le chameau ! »

Le cœur au bord des lèvres, il fit venir une lavandière et lui lâcha un sou avec pour mission de laver ce sale linge humain. Elle s’acquitta de sa tâche en chantant. Elle prit soin de la doyenne comme d’un nourrisson. Le crépuscule tout zébré de branchages jetait sur elles les feux d’un tableau irréel.

Le Père Benoît tendit au curé un message écrit de son calame personnel.
« Un courrier à envoyer d’urgence au diocèse, par un de vos pigeons voyageurs.
– Je ne veux plus envoyer de pigeons ! Les corbeaux les zoquent !
– Puisque c’est comme ça, je vais vous faire plusieurs copies, vous en enverrez une par jour, même après mon départ.
– Mais tout mon colombarium va y passer !
– Alors c’est que le Vieux veut. Il lui déplaît peut-être que vous ayez laissé des pigeons nicher dans votre clocher. »

La nouvelle avait couru qu’en tant que nouveau chrétien, Champo aurait droit à une veillée funèbre au presbytère, et quelques personnes se rendirent, qui avec sa quenouille, qui avec son livre, qui avec son morceau de bois, son ciseau et sa gouge, au chevet du sherpa. La Mélie Tieûtieû, encore une fois venue par prodige à pied de Gremifontaine sans encombre, le Sybille Henriquet, tout contrit, étreignant sa casquette, la Bernadette, qui avait fait des beignets de pomme de terre râpées, Sœur Joseph, la maîtresse d’école : « Comment je vais faire maintenant ? Je vais devoir aller chercher les piots toute seule. »

La visite la plus surprenante fut celle d’Augure, qui ne lâcha pas un mot de la soirée, se contentant de fixer tout le monde d’un regard ardent.

La Sœur Marie-des-Eaux fut portée en brancard, le tableau rappelait tragiquement la précédente veillée, qui les avait réunis autour du corps de Basile le cordelier.

La Madeleine et l’Hippolyte restèrent confinés dans le cellier, leur présence devait rester secrète.

« Je peux plus filer, dit la Mélie Tieûtieû, j’ai les yeux qui yoyottent. »

La Sœur Jacqueline était posée en équilibre instable sur sa chaise, elle bavait que c’en était gênant. La Bernadette lui tint la main toute la soirée, elle prétexta le chagrin du décès pour laisser couler ses larmes.

Champo, allongé, nettoyé, apprêté, avait l’air serein, mais les bougies lui donnaient un air très vieux.

Le père Vauthier arriva un peu tard. Ses habits jaunes étaient sales et apparemment, il s’était bien fourré la culotte. Mais quand il sortit une bouteille de liqueur de poire et proposa de trinquer à la santé du disparu, personne ne se fit prier.

La nuit passa, entrecoupée de cauchemars pour ceux qui dorment et d’angoisses pour les éveillés. Ce fut la première nuit où la Sœur Marie-des-Eaux délaisser son carnet mémographique et ses récitations de l’Apocalypse. Cette nuit avait un goût de rien ne pouvait être pire. Mais c’était faux. Et pendant ce temps, quelqu’un observait, qui savait tout.

Lexique :

Le lexique est maintenant centralisé dans un article mis à jour à chaque épisode.

Préparation :

A. À la fin de l’épisode précédent, j’ai posé cette question au public : Qui va guider les exorcistes à travers la forêt pour l’exil de Madeleine et Hippolyte ? La mystérieuse Augure, le roué Nono Elie, le candide menuisier Sibylle Henriquet, ou quelqu’un d’autre ?

J’ai eu cette réponse de Damien Lagauzère : « Est-ce que ce serait envisageable de faire intervenir un nouveau personnage? Celui sortirait des bois pour jouer ce rôle de guide et expliquerait qu’il observerait les autres depuis un moment. Pourquoi, comment? Pourquoi n’est-il pas intervenu avant? Vers où compte-t-il les guider? Est-il vraiment fiable? En tout cas, il saurait ce qui vient de leur arriver alors qu’il n’était pas sur les lieux. »

Je ne m’attendais pas à ce que Damien propose un nouveau personnage, mais ça me convient, je vais faire avec. En fait, j’ai fusionné son concept avec un autre qui me trottait en tête et je commence à déjà bien visualiser mon futur guide, la chiffonnière Euphrasie Pierron.

B. Pas d’exercice d’écriture de Draftquest ce jour car pendant le confinement, mes conditions d’écriture sont sous-optimales, et aussi j’ai prévu un gros travail de pré-écriture avec la rédaction des feuilles de personnages de Père Benoît et de Madeleine Soubise, donc j’économise du temps là-dessus.

C. Retrouvez ici mon système d’écriture. Je le mettrai à jour au fur et à mesure.

D. Je complète mes feuilles de personnages avec quatre caractéristiques inspirées du livre L’anatomie du scénario par John Truby :
+ Son désir conscient
+ Son besoin inconscient
+ Sa faiblesse psychologique (qui pousse le personnage à faire du mal aux autres)
+ Sa faiblesse physique (dont souffre le personnage)

E. J’ai profité de l’offre gratuite du deck de cardes de base de The Story Engine et je m’en suis servi pour créer l’arc narratif d’Euphrasie Pierron, qui sera la guide pour l’exil de Madeleine et Hippolyte.

F. J’ai étoffé deux personnages, Père Benoît et Madeleine Soubise, via une feuille de personnage assez complète proposée par Jérémy Baltac pour créer des personnages de roman. Cette feuille de personnage peut par ailleurs diablement vous intéresser si vous voulez faire des personnages de jeu de rôle particulièrement détaillés !
Fiche du père Benoît
Fiche de Madeleine Soubise

G. Beaucoup de préparation pour cet épisode de transition, à laquelle je consacre mes trois heures d’écriture hebdomadaire. Je l’ai donc fusionné avec la session d’écriture suivante, ce qui m’a fait sauter une semaine de publication dans le planning !

H. Entretemps, j’ai parcouru le livre Les Vosges pittoresques et historiques écrit au 19ème siècle par Charles Charton. La couverture avait tout pour me plaire ! Mais in fine le contenu est peu exploitable. Le style littéraire, en mode Petit Futé du 19ème siècle ultra fan des Vosges, est inénarrable. Je me suis contenté de lire les chapitres concernés à la région de Bains et Xertigny (où se trouvent les Voivres) et à celle de Darney.

I. J’ai modifié mon système d’écriture. Désormais (en m’inspirant d’une technique d’Alban Paladin), les PNJ ne peuvent pas avancer sur leur objectif sans impliquer un PJ.

J. Je n’ai pas utilisé de jeu de rôle pour cette session de transition. Il y a un certain nombre de choses à mettre en place avant de commencer l’exil vers Xertigny, qui sera joué avec Oriente.

Bilan :

A. Au train où vont les choses, je pense que la prochaine session sera également jouée sans système principal. Le guide n’a pas encore été recruté et il me reste pas mal de choses à écrire avant le départ !

B. Seulement 1088 mots de récit pour cette session ! Les fiches de Jérémy Baltac ont clairement grévé ma production, mais je le dois aussi à l’écriture en temps fractionné, j’ai dû faire environ 6 sessions d’une heure pour cet épisode. J’ai beaucoup hésité à carrément arrêter Dans le mufle des Vosges durant le confinement, mais j’ignore combien de temps ça va durer, et j’ai peur de salement perdre la main entre temps. Du coup, je vois cette avancée, même à pas d’escargot, comme une forme de résistance.

Aides de jeu utilisées :
Nervure (pour la question au public)

Décompte de mots (pour le récit) :
Pour cet épisode : 1088
Total :  39554

Feuilles de personnages / Objectifs des PNJ :

Voir cet article

Modifications : ajout d’un objectif pour la Sœur Joseph

Question au public :

Voici la question qui fait suite à cet épisode :

Un des personnages principaux (la Sœur Marie-des-Eaux, Père Benoîte, Madeleine ou Hippolyte) a scellé un pacte avec un souvenir précieux en gage. Lequel ? Pouvez-vous en dire plus sur la nature du pacte et du souvenir laissé en gage ?

Épisode suivant :

20. La confession
Quand la peur rampe dans les cœurs et que l’amour se fraye un chemin.

Outsider, mars 2020

Mon bilan mensuel ! Malgré le confinement, on ne s’arrête pas ! Au menu du mois : deux scénarios (Hiver Nucléaire et Le Moulin déjà-vu) et la liste de tous les scénarios Millevaux déjà diffusés ! Egalement, pas moins de cinq articles, un climax intermédiaire bien intense pour Dans le mufle des Vosges, et des podcasts sorti de la malle à archives !

Encore merci à toutes les personnes qui me soutiennent via Tipeee ou par d’autres façons (pas forcément monétaires) ! Portez vous bien, prenez soin de vous et de vos proches !

Avec Requyem, nous jouons le théâtre La Face cachée de la Lune. Photo : Domina, par courtoisie

 

LA COMMUNAUTÉ

Publications par la communauté

+ Le Moulin du Déjà Vu, un scénario Millevaux pour le jeu de rôle Trophée Sombre, par JBFH !

Entre oubli, ruine et étrangeté circulaire, vous ne sortirez pas indemne ce moulin.

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Extraits

+ Dégringolade, par Claude Féry

Un jeu de rôle Millevaux pour accepter l’oubli comme condition essentielle au bonheur.

+ Solitude, par Batronoban

Un jeu de rôle pour se perdre dans la forêt, en solitaire et sans recours.

Parties de jeu de rôle enregistrées par la communauté

( * : avec un récit écrit / ** : sans récit écrit)

+ [Oriente] Les liens de Méfiance **

L’équipe de l’actual play 1 MJ de Trop tente de jouer à Oriente en se focalisant sur les dialogues roleplay. Une ambiance délétère avec un groupe qui règle ses comptes autour d’un feu de camp, pour une partie très proche d’une fiction audio mais qui a laissé les participant.e.s en partie sur leur faim quant à leur objectif de jeu.

+ [Bois-Saule] La gesticule des buveurs de pluie *

À la recherche des gouttes de pluie et des souvenirs qu’elles contiennent, une session où le joueur prend le pouvoir ! Un récit, une vidéo et un enregistrement par Claude Féry.

 

Récits de parties de jeu de rôle par la communauté

+ [Millevaux, au seuil de la folie] L’enfant dans le coffre & le domaine du Cerf Blanc

Deux mini-scénarios de Millevaux au seuil de la folie maîtrisés par un de ses auteurs : un récit par Michel Poupart.

+ [Systèmes Millevaux / Trophée Sombre] Le Moulin Déjà-Vu

Du vertige logique au programme et un peu moins de trahison que désiré pour ce test de scénario croisé Millevaux/ Trophée Sombre. Un récit par JBFH.

 

MES ACTUALITÉS

Publications

+ Hiver Nucléaire : la tyrannie, la mort, la réconciliation

Une session du GN Les Sentes toute préparée pour 20 joueuses et 4 orgas. Découvrez la mise en place et les personnages prétirés ! Et c’est également jouable en jeu de rôle !

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crédits image : Asa Hagström, cc-by & pietplaat, Tasmanian Archive and Heritage Office, ww2gallery, cc-by-nc & claire munier par courtoisie & Petar Marjanovic, Silsor, domaine public

+ Une liste de tous les scénarios Millevaux disponibles

Tous systèmes, tous styles et tous auteur.e.s confondues, voici la compilation des préparations pour l’univers de Millevaux, triées par pays ! Vous n’avez désormais plus aucune excuse pour ne pas jouer !

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*_*, Kurdish Struggle, n8wood, tom jervis, cc-by-nc, sur flickr

Dans le mufle des Vosges, le roman-feuilleton Millevaux

16. L’heure du sacrifice

Enfin uni.e.s, les exorcistes s’apprêtent à tout donner.

17. Déflagration

Le face à face avec la Mère Truie s’avère dévastateur !

18. Le martyre

Suite et fin de l’épouvantable combat contre la Mère Truie !

 

Podcasts

+ Podcast Outsider Game Design N°52 : L’expérience du jeu de rôle permet-elle d’écrire du roman ?

Avec Erell, nous discutons des ponts entre écriture de scénario de jeu de rôle, pratique du jeu de rôle, et écriture de roman

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Penn State, cc-by-nc, sur flickr.com

+ Podcast Outsider N°53 : Game Design Jeu de rôle : Varier les aventures

Et si on changeait du porte-monstre-trésor ? Ou si on changeait de porte-monstre-trésor ? Un beau marronnier auquel j’ai décidé de grimper à mon tour :) Et vous, où allez-vous quand vous êtes en quête de terrains inédits ?

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Frontier Official, cc-by, sur flickr.com

 

Articles

+ La description contre l’ellipse

Et si tout en jeu de rôle relevait de l’équilibrage entre ces deux aspects ? À votre tour de partager vos meilleurs techniques de description ou d’ellipse !

+ On ne doit rien à personne

Et vous, quand vous créez, où en êtes-vous avec le sens du devoir ?

+ La capacité de jeu

Et vous, quel est l’étendue de ce que vous pouvez faire dans les jeux de rôles et les jeux narratifs ? Quelle capacité de jeu attendez-vous des autres ? Quel dispositif mettez-vous en place pour l’atteindre ?

+ La micro-organisation

Je prends un temps pour vous parler d’une révolution personnelle en matière de méthodologie de travail. Et vous, avez-vous déjà passé votre emploi du temps au microscope pour vous recentrer sur ce qui compte vraiment ?

+ La feuille de compétences de la joueuse

Et vous, que mettriez-vous dans votre feuille de compétences ? Quelles attentes avez-vous par rapport aux habiletés des autres pendant la partie ?

 

Parties de jeu de rôle enregistrées

( * : avec un récit écrit / ** : sans récit écrit)

+ [Les Sentes] Streaming Apocalypse **

Quatre influenceurs tentent de coordonner une fratrie survivaliste par chat vocal alors que le monde part à vau-l’eau. Un actual play des Sentes à écouter comme une fiction audio !

 

Récits de parties de jeu de rôle

+ [Marchebranche] Mandala et pain d’épices

La partie de tous les éclatements et de toutes les expérimentations formelles, pour le meilleur comme pour le pire.

+ [Commando Subconscient] Le Château de Papier

Crash-test de Commando Subconscient, un jeu de rôle tactique inspiré d’Inception. Vertige logique à tous les étages !

 

Conventions

Le 7 mars, j’ai eu l’occasion de retourner à la convention nantaise Le Colloque Bob le rôliste ! Dernière convention avant le confinement… L’ambiance était d’ailleurs bizarre, pas de buffet partagé pour des raisons prophylactiques, personne ne se serrait la main, mais évidemment je ne vais pas reprocher aux gens de respecter les gestes barrières. Le thème de cet année, était « le féminin », une contrainte aussi difficile que fertile quand on est un hômme comme moi 🙂 Toutes mes parties du WE étaient magiques, grâce à un public aussi chaleureux que prompt à l’expérimentation !

 

Parties jouées

+ 06/03 : [Inflorenza] La face cachée de la lune
Ayant l’occasion de jouer avec des personnes de confiance, j’ai mis un oeuvre un vieux projet : faire une partie d’Inflorenza où l’on s’autoriserait à aller le plus loin possible dans les thèmes adultes, qu’ils soient porno et/ou gore. J’en ai profité pour tester le théâtre « La face cachée de la lune » par Arjuna Khan, qui me semblait adapté. Au final, nous avons joué un mélange entre une lune onirique toute en clair-obscur et une ambiance western de la Louisiane, et pour ce qui est des thèmes adultes, on n’y est pas allé avec le dos de la cuiller ! Donc, pari réussi, qui me confirme que le système d’Inflorenza est plutôt adapté pour garantir un grand confort en matière de sécurité émotionnelle.

+ 07/03 : [Oriente] Le chemin de traverse
Je devais commencer une partie à Bob le Rôliste à 14h, mais je n’avais qu’un joueur. Pour patienter, nous avons donc joué une partie d’Oriente, avec une dizaine de cartes. Le joueur, pourtant plutôt habitué à Warhammer et l’Appel de Cthulhu, a été séduit par l’aspect narratif du jeu. La partie s’est orientée vers un guide qui était la fille de mon perso (un papy à l’agonie) et qui s’entêtait à prendre de dangereux chemins de traverse pour le conduire à Lourdes. L’autre personnage, une jeune femme, a été menée à toutes sortes de hantises sur le chemin, et c’est la mort dans l’âme et rongée de culpabilité qu’elle s’est quand même résignée à suivre Oriente dans ce chemin où la pourchassent ses fantômes.

+ 07/03 : [Inflorenza] Le Couvent de l’Impossible
Encore un vieux projet mené à terme, puisque je voulais depuis longtemps jouer de l’horreur métaphysique avec Inflorenza, la contrainte de règles étant qu’on définissait une menace métaphysique centrale si balèse qu’on ne pouvait la défaire en lançant les dés. Histoire de sécuriser la proposition, j’ai fait le MJ sur cette session. Je leur ai proposé d’incarner des religieuses (le thème de Bob le Rôliste étant « le féminin ») dans un couvent perdu au milieu des Vosges païennes. Petit add-on, j’ai proposé à chaque joueur une fiche de mission et une fiche de rituel issue des Sentes, histoire de différencier leurs personnages de religieuses. Les fiches de mission ont bien irrigué leur roleplay, les fiches de rituel ont moins servi. Au final, j’ai proposé deux heures et demie d’horreur chrétienne qui, ce me semble, ont bien plu.

+ 07/03 : [Wonderland] Psycho-Crawling
Je suis ma playlist, donc je continue à mener de vieux projets à terme, en l’occurence ici faire du dungeon-crawling dans l’univers onirique de Wonderland ! J’ai pour cela utilisé Donjons & Dragons première édition, bien sûr ! Thème de Bob le Rôliste (« le féminin ») oblige, j’ai proposé à la table d’incarner des pilleurs de donjons qui explorent… des inconscients de femmes du 21ème siècle ! Au final, un donjon bien gonzo avec des influences médiévales, lewis-carrolliennes, et contemporaines, qui leur ont permis de mieux comprendre la vie d’une femme qui avait sacrifié sa carrière d’écrivain pour favoriser la carrière de son mari. Aujourd’hui mère au foyer d’un préado turbulent, elle sombre dans l’alcool… C’était risqué car j’ai joué en total impro mais au final ça a été une super expérience, on a beaucoup ri et il y a eu de chouettes moments de vertige logique. J’adore définitivement les règles de Donjons & Dragons 1 parce que le moindre petit aspect est générateur de fiction et de jeu.

+ 19/03/2020 [Inflorenza] InflorItras

Histoire d’occuper le confinement, j’essaie de faire quelques parties de jeu de rôle en ligne, et à cette occasion j’ai enfin pu tester le crossover entre Inflorenza et Itras By conçu par Eugénie et Côme Martin ! A ce théâtre des plus surréalistes, j’ai adjoint une contrainte créative supplémentaire, qui était de ne jouer son personnage que pendant un tour de table. Ensuite, on reprenait le personnage de quelqu’un d’autre. J’ai trouvé le résultat convaincant, le système d’Inflorenza supportait très bien les différents bouleversements surréalistes, et ça m’a rappelé les plus poétiques de mes parties récentes avec ce jeu.

+ 29/03/20 [Les Sentes] Streaming Apocalypse

Une partie des Sentes jouée en ligne. Compte-rendu et enregistrement ici

La feuille de compétences de la joueuse

La capacité de jeu, exposée dans un article précédent, recouvre un répertoire complexe d’habiletés et de potentialités. J’avais évoqué une capacité de jeu absolue, qui recouvre tout ce qu’elle serait capable d’effectuer au cours de sa carrière, et cette capacité de jeu peut être évaluée par une liste d’habiletés et de potentialités, un peu comme une feuille de personnage en quelque sorte.

Justin Hall, cc-by, sur flickr

Si l’exercice vous intéresse, je vous invite à me donner votre propre liste de personnages en commentaires. Recopiez les éléments de la liste qui vous semblent être vos points forts, ou encore recopiez tous les éléments en leur attribuant à chacun un pourcentage, comme une feuille de l’Appel de Cthulhu.

J’ai conscience que présenter la capacité de jeu comme une liste de compétences peut faire passer un message capacitiste ou capitaliste, résument les joueuses à de simples utilitaires dans la partie de jeu de rôle.

Je voudrais nuancer ce propos en précisant que ce n’est qu’une approximation, un modèle, qui vise surtout à montrer que nos possibilités de préhension durant une partie de jeu de rôle sont différentes d’une joueuse à l’autre. Il n’y a aucune hiérarchie entre les joueuses, d’une parce que je souhaite défendre les dispositifs de jeu inclusifs, et de deux parce que tant qu’on ne connaît pas le dispositif, on ignore quelles habiletés sont requises. Un peu comme un personnage de l’Appel de Cthulhu : mieux vaut-il avoir 90 % en Bibliothèque ou 90% en Arme à feu ? Et bien, comme dirait l’autre, ça dépend du MJ et du scénar 🙂

Cette feuille de compétence veut aussi battre en brèche la notion de joueuse expérimentée. Une joueuse qui n’a jamais fait de jeu de rôle mais a déjà fait du théâtre aura peut-être des scores élevés dans certaines compétences de roleplay qu’une joueuse timide avec vingt ans de jeu de rôle derrière elle n’atteindra jamais. Nos goûts divergent également et nous font porter nos efforts sur des compétences différentes. J’ai ainsi 25 ans d’expérience du jeu de rôle mais je ne suis pas certain d’avoir mis beaucoup de points dans les compétences tactiques 🙂

J’ai organisé cette feuille de compétences par blocs. D’abord mes traditionnelles divisions entre tactique, moral, esthétique et social. Comme elles se sont avérées insuffisantes pour tout couvrir, j’y ai adjoint les blocs « mécanique », « immersion » et « roleplay ».

Cette feuille de compétences n’a pas vocation à être mon propos définitif sur la capacité de jeu. C’est un peu une liste en vrac, on pourrait discuter de chaque intitulé et de sa place dans tel ou tel bloc, et certainement rajouter un tas de compétences auxquelles je n’ai pas pensé.

Chaque compétence est également vague et circonstancielle. Que veut dire « Faire des descriptions cool » ? Cela va bien sûr dépendre de la table 🙂

Les dispositifs inclusifs ont tendance à recruter les joueuses sans regarder leurs feuilles de compétences, tandis que les dispositifs mélioratifs ou inclusifs vont en revanche y accorder de l’attention : les dispositifs mélioratifs visent l’objectif de faire acquérir certaines compétences aux joueuses, tandis que les dispositifs élitistes cherchent à recruter des joueuses qui ont déjà acquis un certain profil.

La feuille de compétences décrit la capacité de la joueuse dans l’absolu. Le dispositif de la partie va bien sûr déterminer si ces compétences auront une chance de s’exercer, voire de s’améliorer. Vous pouvez considérer que le dispositif apporte des bonus ou des malus aux compétences des joueuses 🙂

La capacité de jeu est un concept qui vient des jeux vidéos, des jeux de société et du théâtre. L’adapter aux jeux narratifs est un peu casse-gueule parce que j’ai le sentiment (sans hiérarchiser les types de jeux qui sont tous aussi cool) que la variété des habiletés qu’une joueuse peut déployer est plus vaste dans les jeux narratifs (et sans doute encore s’il y a mise en jeu du corps). Quelque part, le concept de feuille de compétences est peut-être plus adapté que le concept de capacité de jeu.

Ceci rejoint une vieille idée d’expérience que j’avais émise : jouer à une partie de jeu de rôle avec en plus de nos feuilles de personnages, des feuilles de joueuses, qui nous contraindraient à imiter le style d’une joueuse qui n’est pas nous. C’est ce que nous avons testé dans la partie Dieflorenzard en quête d’auteur. L’outil d’émulateur de PJ, proposé pour du JDR solo, s’en rapproche aussi, même s’il est d’ordinaire utilisé pour gérer des PNJ comme s’ils étaient des PJ, plutôt que pour incarner le personnage principal du soliste.

Alors, quand tu veux morfler tout en crevant quand même l’écran, jette 2d6+diva ! Et quand tu veux jeter l’émoi parmi tes petits camarades, jette 2d6+drama !

LA FEUILLE DE COMPÉTENCES DE LA JOUEUSE :

Tactique :

+ Créer un personnage efficace

+ Faire des descriptions précises et utiles

+ Manipuler l’arbitre / les joueuses

+ Faire des plans

+ Optimiser

+ Tricher

+ Se fixer des objectifs atteignables

+ Poser les bonnes questions

+ Diplomatie

+ Psychologie

+ Chance aux dés

Moral :

+ Se fixer une quête

+ Etablir les valeurs de son personnage

+ Commenter la teneur morale des situations

+ Dévoiler l’état d’esprit de son personnage.

+ Drama queen

+ Se mettre en disposition de ressentir des émotions fortes

Esthétique :

+ Expertise dans un domaine

+ Faire des descriptions cool

+ Respecter le canon

+ Co-construire une chouette intrigue

+ Faire un personnage mémorable

+ Expérimenter sur les contraintes formelles

+ Connaître l’univers

+ Créer de l’univers

+ Jouer pour perdre

+ Jouer au service

+ Jouer radiophonique (dans le cadre d’un actual play)

+ Scream queen (pour les jeux de rôle d’horreur)

+ Mettre le dawa dans l’intrigue

Social :

+ Pitcher une partie

+ Planifier les parties

+ Accueillir

+ Faire de bons petits plats

+ Prendre la parole

+ Faire briller les autres

+ Distribuer la parole

+ Avoir une présence agréable

+ Être cool

+ Être un bon public

+ Commenter les actions des autres

+ Respecter la sécurité émotionnelle

+ Prendre soin les un.e.s des autres

+ Respecter la sphère physique des autres

+ Participer à la conversation hors-jeu

Mécanique :

+ Apprendre les mécaniques

+ Mémoriser les mécaniques

+ Enseigner les mécaniques

+ Manipuler les mécaniques

+ Hacker

+ Juriste des règles

+ Expérimenter des situations

+ Playtester

+ Analyse critique

+ Improviser

+ Préparer

+ Mise en jeu du corps

Immersion :

+ Visualiser

+ S’abstraire des signaux parasites

+ Jouer sans méta

+ Retraduire les informations méta en fiction

+ S’émerveiller

+ Entrer en bleed

+ Tester la solidité de l’univers

Roleplay :

+ Interpréter un personnage

+ Comprendre un prétiré

+ Jouer un script

+ S’approprier un rôle

+ Etoffer son personage

+ Lier son personnage aux autres

+ Impliquer son personnage dans l’intrigue

+ Jouer l’impact

+ Dialoguer

+ Décrire son personnage dans son environnement

Pour aller plus loin :

Eugénie, jouer l’impact 1, sur JenesuispasMJmais

Eugénie, jouer au service 1, sur JenesuispasMJmais

Baptiste Cazes, Reprenez le contrôle avec le Freeplay, sur Electro-GN

Podcast Voix d’Altaride 20 – L’appropriation

Podcast Outsider (et article) : Ce sont les joueuses qui font le jeu

Dieflorenzhard en quête d’auteur, compte-rendu de partie pour Inflorenza par Eugénie

La micro-organisation

Si j’ai décidé de lâcher prise des objectifs et que j’ai cessé de conditionner mon bonheur à ma rentabilité créative, je continue en revanche de créer, parce que c’est mon plaisir, et je continue à chercher l’efficacité : sans plus me poser la question de la quantité produite à terme, j’aime la sensation d’être rapide et concentré sur le court terme, ça fait intégralement partie du plaisir que je prends à créer.

On va rentrer dans un article de méthodo un peu lourd, donc si pour vous la simple idée de faire une to do list vous donne de l’urticaire, passez votre chemin ou lisez avec indulgence l’œuvre d’un maniaque de l’organisation.

Rube-Goldberg, domaine public

J’ai déjà eu l’occasion d’expliquer que depuis dix ans, je pratique une méthode d’organisation qui s’appelle la GTD (Getting Things Done) et que j’ai considérablement personnalisé, et poussé à fond, ce qui donne un tableau de bord personnel qui atteint aujourd’hui 7500 entrées.

1. Mon tableau de bord GTD

Récemment, j’ai eu une révélation qui m’a encouragé à pousser cette méthode encore plus loin et a abouti à ce que j’appelle la micro-organisation.

J’avais beau tenter avec acharnement d’être rapide et de ne pas me disperser, je butais sur un constat : lors de mes brèves sessions de travail, je passais énormément de temps à de la simples manipulations informatiques et à vagabonder sur internet.

Cela se couplait à une sensation de débordement total du point de vue ménager : la maison était en désordre, et mon mental dans le même état. Et même mon physique, puisque tout à mes deux vocations principales (être père et créer) j’espaçais beaucoup trop des essentiels de la toilette : brossage de dents, rasage, douche. Je suis débordé par le rangement car je suis minimaliste mais pas mon entourage, ne serait-ce que ranger les affaires que mon fils de trois ans éparpille ressemble au supplice de Sisyphe.

Je ne saurais pas dire comment m’est venue l’idée, mais je crois voir deux points de départs. D’abord cette anecdote sur une personne dans le spectre autistique qui notait tout ce qu’elle devait faire dans la journée, y compris se brosser les dents. J’ignore si je suis moi-même dans le spectre autistique ou non et je n’ai pas l’intention de me faire diagnostiquer, mais quand j’ai entendu cette personne, je ne me suis pas dit « elle doit souffrir pour en arriver là » mais « elle a raison de faire ça, moi aussi je me sentirais mieux comme ça mais je n’ose pas affronter le regard des autres ».

L’autre point de départ est une entorse que j’ai décidé depuis un moment de faire à la méthode GTD. La méthode GTD préconise de faire aussitôt les tâches qui prennent moins de deux minutes. Vous pensez à faire quelque chose, si ça prend moins de deux minutes, il faut le faire aussitôt.

Le problème c’est que si vous passez votre journée à faire les mille petites actions qui prennent moins de deux minutes, vous la finissez en ayant rien fait d’important. Vous avez papillonné de tâche en tâche, qui vous on fait jongler de l’ordinateur à la cuisine en passant par le téléphone et par les réseaux sociaux, des tâches qui avec un minimum de recul se seraient avérées non urgentes voire inutiles. L’autre problème, c’est que certaines micro-tâches s’avéraient être des gouffres à temps : une recherche internet à faire et un quart d’heure plus tard j’étais encore à vagabonder de site en site, un passage sur les réseaux sociaux et je me retrouvais à consulter toutes mes notifications.

En début d’année, j’ai lu un livre d’organisation par Fabien Olicard : Votre temps est infini. Il préconisait de s’inspirer de ce que les serveurs de restaurant appellent « la marche en avant » : ne jamais faire un trajet les mains vides, emporter sur son chemin toutes les choses qui peuvent être rangées au passage. Je l’ai pratiqué quelques semaines, en me disant que j’allais avancer beaucoup plus vite dans les tâches ménagères. Erreur fatale : ça représentait une charge mentale accrue, et je me retrouvais avec dix choses dans les bras sans me rappeler pourquoi j’avais traversé la maison. S’il y a cent petites choses à ranger qui traînent dans votre maison, rangez-les d’un coup ou faites-le dans un ordre prédéterminé et rationalisé, ce sera beaucoup plus efficace et adieu la charge mentale !

Cette bande dessinée sur la charge mentale réalisée par Emma illustre bien de la désastre de « la marche en avant » appliquée au travail domestique. La bande dessinée met en exergue d’autres problèmes, comme le fait que l’organisation du foyer soit trop souvent dévolue aux femmes, mais ce n’est pas mon sujet : je vous invite à lire la bande dessinée en entier. Je ne suis pas là pour conseiller aux femmes de revoir leurs méthodes d’organisation, je pense qu’une égalité d’implication hommes-femmes dans le ménage est prioritaire. Je ne viens pas non plus me plaindre que j’aurais « trop » de tâches ménagères à faire de mon côté : après tout, mon épouse ramène un salaire à la maison et pas moi, il me paraît normal de participer un maximum aux tâches ménagères et parentales. Après, si je peux le faire de façon efficace, c’est du temps gagné pour tout le monde.

Il faut considérer les micro-tâches pour ce qu’elles sont : des interruptions qui vous détournent de votre activité principale du moment. Et si l’adage est vrai, il faudrait plusieurs minutes pour vous reconcentrer sur l’activité principale. Autant dire que les micro-tâches vous empêchent littéralement de faire votre vrai boulot.

J’ai donc pris l’habitude noter les micro-tâches dans mon tableau de bord, ce qui me permettait de le faire plus tard, les groupant par catégories de tâches, ou de les reporter aux calendes grecques, voire de les annuler.

Mais le problème persistait et j’en suis arrivé à une double conclusion :

+ Les tâches notées sur mon tableau de bord étaient trop complexes et incluaient des micro-tâches qui représentaient autant d’interruptions.

+ Il y avait trop de tâches quotidiennes que je ne notais pas sur mon tableau de bord, ce qui rendait leur exécution brouillonne et ruinait ma concentration globale.

Je suis donc revenu à une technique que j’avais un peu délaissée : la macro.

En informatique, une macro est un programme qui exécute une liste de tâches pré-déterminée, et dans mon langage, une macro désigne un modèle de liste de tâches que je recopie à intervalles réguliers.

En l’occurrence, je me suis fait deux macros quotidiennes : une domestique et une créative.

La quantité de tâches ménagères à faire dans une journée était une grande source de stress, parce que c’est clairement ce que je priorise en dernier, derrière m’occuper de mon fils et de mes créations. Résultat : une maison en désordre et une hygiène désatreuse.

J’ai listé toutes les tâches ménagères et d’hygiène que j’étais susceptibles de faire tous les jours ou tous les deux-trois jours. Je les ai ensuite regroupées par catégories de tâches, en l’occurrence par pièce de la maison : les choses à faire dans le garage, les choses à faire dans la salle de bains, dans la cuisine, dans l’ensemble de la maison… J’ai fait une macro pour les tâches à faire dans la journée, elle est à la fois sur mon tableau de bord et sur mon téléphone (car si mon fils est là, mon tableau de bord n’est pas accessible), et j’ai fait aussi une macro du soir sur mon téléphone, qui regroupe les tâches ménagères à faire après le dîner. Et oui, le brossage de dents est dans ces listes.

2. Ma macro du jour domestique

Côté créatif, les choses ont commencé par une totale déstructuration de mon travail. Imaginez par exemple qu’à une époque récente, écrire cet article aurait représenté une seule tâche sur mon tableau de bord. Mais en réalité, elle regroupe de nombreuses étapes :

+ prises de notes fractionnées des idées générales

+ rédaction du corps de l’article dans un éditeur de texte simple.

+ recherches internet pour les références bibliographiques

+ recherches internet d’images

+ mise en forme de l’article sur mon blog

+ diffusion de l’article sur les forums

+ diffusion de l’article sur les réseaux sociaux

+ éventuellement informer certaines personnes de la sortie de l’article…

La micro-organisation consiste à noter toutes ces micro-tâches dans le tableau de bord au lieu de noter la tâche globale.

3. Ma macro du jour créative

Ainsi, lors de la rédaction de cet article, j’ai ressenti le besoin de faire plusieurs recherches internet. Et bien au lieu d’aller sur internet, j’ai noté ces recherches dans ma liste de tâches, et je les ai faites plus tard.

Faites ça pour toutes vos tâches globales, et vous vous retrouvez avec une liste de tâches beaucoup plus longue, mais que vous pouvez ensuite trier par catégorie de tâches, et ainsi faire toutes vos recherches d’internet d’un coup, faire toutes vos rédactions d’un seul bloc sans être interrompu, etc.

4. Macro du jour créative : zoom sur les tâches consacrées à la publication du jour suivant

Je me suis rendu compte que pour gagner vraiment du temps, il fallait aller le plus loin possible dans ce processus de fractionnement des tâches pour ensuite les grouper par lots.

Par exemple, le simple fait de noter une tâche est une action complexe : il faut renseigner la date, la catégorie, le contexte, le projet, la description, l’état (en cours, terminé, etc.). Je sais qu’à lire comme ça, ça semble excessif, mais j’en suis resté au nombre d’informations préconisé par la GTD, et surtout, ainsi décrire une tâche permet de les trier et de les retrouver beaucoup plus facilement dans mon tableau de bord. Je vous rappelle que je suis très productif et aussi très (trop) ambitieux : mon tableau de bord contient 7500 entrées : il est crucial de bien les trier pour s’y retrouver. Par ailleurs, je pense que n’importe quel créatif qui pratiquerait ainsi la micro-organisation se retrouverait vite avec une taille de tableau de bord similaire.

Bref, noter une tâche prenait du temps, beaucoup plus que de juste noter : « faire tel truc ». J’en arrivais à douter de l’efficacité de la GTD car je perdais trop de temps à juste remplir ma liste de tâches !

Donc aujourd’hui, je renseigne une seule colonne : la description (« faire tel truc »). Et une fois par jour, j’ai une entrée dans ma macro créative qui me dit de compléter toutes les lignes où seule la description est présente. Un gain de temps exceptionnel, car ça va beaucoup plus vite de les faire toutes d’un coup, je reste concentré et je peux faire des copier-coller.

5. Ma liste de trucs à faire, en attente d’être complétée

Ma macro créative est une liste de tâches qui consiste essentiellement à piloter ce fractionnement et à penser à toutes les petites et grandes choses à faire quotidiennement : la macro comprend par exemple une liste de toutes les micro-tâches types qui permettent de diffuser une nouvelle par jour : rédaction de corps d’article, recherches internet, mise en forme, diffusion, etc…

Cela comprend aussi des tâches telles que reporter mes notes de téléphone sur le tableau de bord, compléter mes tâches qui se résument à une description simple, vérifier mes mails, vérifier mes réseaux sociaux.

Chose importante : la macro créative est truffée de liens hypertextes vers les sites à visiter et les fichiers à ouvrir, et j’essaie d’appliquer cette règle à tout mon tableau de bord : beaucoup de tâches méritent d’être dotées d’un lien hypertexte. J’ai d’ailleurs sur mon tableau de bord tout un répertoire de liens courants, qui sont plus rapides à copier ou à consulter que si je devais utiliser les favoris de mon explorateur web. Tout cela permet de limiter la perte de temps dûe à la navigation.

La chose qui vous perd le plus de temps, c’est retrouver des liens sur internet et naviguer de programme en programme sur votre ordinateur. La macro créative empêche les deux. Elle me dit quand faire mes recherches internet groupées, quand aller sur facebook, quand aller sur twitter.

6. Ma macro associée à mon roman-feuilleton en cours d’écriture, truffée de liens hypertextes

Une fois par jour, je recopie mon modèle et je l’ajoute dans ma liste de tâches urgentes en cours. Je trie ensuite par catégorie de tâches et j’avance par ordre alphabétique : d’abord les tâches à faire sur le blog « B », puis les tâches à faire sur les éditeurs de texte (que j’appelle « chambre noire » et donc « C » parce que j’utilise l’éditeur de texte le plus simple possible, sans mise en forme, choix des polices, corrections orthographiques, etc, bref le bloc-notes qui me permet d’écrire hyper-vite), puis les tâches à faire sur Discord (« D »), puis les manipulations à faire sur mon tableau de bord (notées Excel, « E »), etc.

Oui, je suis une brute stupide qui accomplit ses tâches du jour par ordre alphabétique. Et je n’ai jamais été aussi rapide.

La micro-organisation est inspirée du taylorisme, mais je vous en prie les anti-capitalistes, ne criez pas au scandale ! Je suis dans votre camp et je déteste l’aliénation que peut apporter aux travailleurs l’organisation scientifique du travail. Mais je suis mon propre patron, je ne fais pas de profit et je déteste travailler, surtout travailler à vide : donc tout ce qui me fait gagner du temps et me rend plus efficace est le bienvenu.

La micro-organisation permet de voir plus concrètement tout ce que l’on fait dans la journée, et donc permet de voir à quoi on peut renoncer. Cela m’a permis notamment de constater que je rendais trop de services aux gens, et qu’au final cela m’empêchait d’aboutir mes projets majeurs, ce qui finalement… ne rendait pas service aux mêmes gens qui me suivent. La chose primordiale à retenir c’est que la tâche la plus rapide, c’est celle qu’on ne fait pas.

Le groupement des tâches par lots crée un sentiment de tunnel et d’urgence et empêche de se disperser et de vagabonder sur le net. Si j’ai un lien à chercher, je vais facilement être tenté d’aller zoner ici et là en plus. Si j’en ai dix à chercher d’un coup, je vais juste chercher mes dix liens, avec le sentiment que je n’ai pas le temps d’aller voir ailleurs. Idem, si j’applique le groupement des tâches à la lettre, je ne passe qu’une fois par jour sur ma boîte mail, qu’une fois par jour sur Facebook, etc. Et quand je suis sur un lot, j’y passe un temps minimal. Ainsi, quand je vais sur Discord, j’ai beaucoup de messages de la communauté à lire et à recopier dans tel ou tel fichier (des comptes-rendus de partie en principal). Avant, j’ouvrais le fichier, je recopiais, je poursuivais ma lecture de discord, j’ouvrais un nouveau fichier, etc. Maintenant, je copie-colle le fichier dans mon tableau de bord, c’est très rapide. Plus tard, ces copier-coller se verront compléter leur description et attribuer la catégorie « Chambre noire », et plus tard (sûrement le jour suivant ou celui d’après, sauf si je boucle ma macro plusieurs fois par jour), ils se verront ventilés dans les différents textes et comptes-rendus, en même temps que je ventilerai d’autres notes. Ceci est aussi valable pour les téléchargements. Vous avez compris que j’ai la navigation en horreur, et choisir le dossier où enregistrer la pièce à télécharger me fait perdre trop de temps, quand bien même j’ai mis en place des raccourcis : aussi désormais je les enregistre par défaut dans le dossier téléchargements, et une fois par jour la macro me dit qu’il est temps de les redispatcher dans leurs dossiers respectifs. Quand je crée un nouveau fichier, je l’enregistre d’ailleurs dans Téléchargements plutôt que dans son dossier final. Il sera redispatché plus tard.

L’objectif essentiel de la micro-organisation, c’est de m’offrir un sentiment de satisfaction. Et ça passe par ce que j’appelle « le strict minimum ». Un des mantras courants de l’organisation personnelle, c’est de commencer la journée par les tâches les plus importantes.

Au niveau créatif, ça signifie, dès que ma journée de travail créatif commence, diffuser ma nouvelle du jour (que j’aurai préparée la veille grâce à ma macro du jour).

Au niveau domestique, ça signifie accomplir, juste après le dîner, ma macro du soir, ou au moins sa partie essentielle qui consiste à débarrasser la table, et à mettre tout ce qui traîne dans la maison (jouets, vieux papiers, déchets, dossiers…) dans un grand sac. Si j’ai le temps, je trie le sac (ce qui est BEAUCOUP plus rapide que de ranger les choses au fur et à mesure), mais si je n’ai pas le temps, la maison est quand même rangée parce que tout ce qui dépasse est planqué dans le grand sac ! Le sol est alors dégagé, je prends alors 5 minutes pour passer un coup de balai, ce qui complète l’impression d’avoir une maison propre, c’est facteur de satisfaction et de sérénité.

Pour trier les affaires de mon grand sac, j’ai une méthode que j’appelle la dichotomie. Je vide le sac sur une table et je le divise en deux tas : ce qui va être rangé dans les chambres, ce qui va être rangé dans les autres pièces… Puis je coupe chaque tas en deux ou trois, et ainsi de suite jusqu’à que j’ai un petit tas par destination finale. C’est vraiment très rapide. Même méthode pour ranger le linge.

En adoptant la micro-organisation, j’avais peur de passer pour un robot, mais si fonctionner de façon normale me rend fou, autant être un robot. Je me rappelle de commentaires quand j’avais expliqué la méthode GTD, des choses du genre : « tant que tu y es, pense à noter à aller aux toilettes, ou pense à noter d’honorer ton épouse ». Aujourd’hui, ces commentaires m’indiffèrent. Ces gens ne partagent pas ma vie et n’ont aucun droit de regard dessus. J’avance de la façon qui me rend heureux, et tant pis pour les qu’en dira-t-on.

Je sais que ma méthode (et encore, je vous ai fait l’économie de screenshots de mon tableau de bord) ressemble à une machine de Rube-Goldberg, ces machines très compliquées inventées pour faire des choses simples

Mais ce n’est qu’apparent. C’est plutôt un programme complexe qui permet de donner l’impression que son travail est simple. L’équivalent organisationnel d’un smartphone. Une intelligence artificielle qui bosse à ma place.

La clé de compréhension, c’est que la façon la plus efficace de faire les choses, c’est de les faire dans le désordre. Si vous faites les choses comme elles se présentent, vous perdez énormément de temps, vous vous déconcentrez, vous papillonnez. Si au contraire vous les notez, très scrupuleusement, et que vous déconstruisez votre ordre habituel de travail pour recomposer un nouvel ordre où les tâches sont groupées par lot et par priorité, vous êtes efficace, serein et concentré. Mais genre trois fois plus.

Il faut au départ s’habituer à l’étrange impression que donne le travail fractionné. Comprenez qu’une tâche qui habituellement me prenait deux heures et que je faisais d’une traite, je la fais maintenant en une heure ou une heure et demie, mais ça peut me prendre une semaine.

Si la micro-organisation booste la productivité, je n’en oublie pas moins l’adieu aux objectifs. Je veux juste avancer dans la journée sans ce sentiment affreux de brasser de l’air. Peut-être que cette montagne n’accouche que d’une souris, car mes journées restent courtes, mais au moins c’est un accouchement sans douleur. Savoir si au bout d’une année, ça m’a permis de sortir X projets importants, en revanche, c’est devenu le cadet de mes soucis, puisque mentalement je me suis mis à la retraite du devoir de fournir une œuvre à un public : seul compte le plaisir de créer quotidiennement sans être déconcentré.

La micro-organisation pourrait donner l’impression que je passe énormément de temps à travailler. Mais c’est faux. Je consacre entre une et six d’heures par jour à la créativité, suivant ma disponibilité. Je limite le ménage au minimum, je passe en revanche quelques temps en cuisine pour faire de bons petits plats, je lis beaucoup de livres et surtout je passe beaucoup de temps à jouer avec mon fils. Mon emploi du temps paraîtrait très relâché à la plupart des travailleurs indépendants ! Le week-end, c’est souvent famille et repos, ou encore consacré à des voyages ou des conventions de jeu de rôle, pendant lesquels je ne toucherai pas à internet ou un à un traitement de texte pendant deux ou trois jours. C’est justement parce que mes temps de travail sont limités que je veux être très concentré. Cela a d’ailleurs été source de tension, parce que je voulais consacrer plus de temps à ma passion et moins à ma famille. Mais les choses sont enfin équilibrées depuis que j’ai renoncé à mes objectifs créatifs et que la micro-organisation a surgonflé ma productivité.

Nous finissons la deuxième semaine de confinement suite à la crise du coronavirus. Cela chamboule les règles de mon côté, puisque je dois passer beaucoup plus de temps à m’occuper de mon fils. Je me retrouve dans l’incapacité de faire ma macro du jour tous les jours. Je me contente des stricts minimums que j’ai cité préalablement (mais il me faut aussi préparer mes nouvelles du jour, ce qui prend entre dix minutes pour un simple compte-rendu de partie… et trois heures pour un épisode de Dans le mufle des Vosges). Mais je le prends comme un défi enthousiasmant qui va me permettre d’affiner encore la micro-organisation. J’ai déjà constaté que ça me permet de lâcher prise de l’obligation de faire certaines choses tous les jours. Je peux me contenter de répondre à mes mails seulement tous les deux ou trois jours par exemple : dans mon domaine, le sentiment d’urgence est souvent illusoire et beaucoup de choses peuvent attendre. C’est réconfortant de le réaliser.