Et si on délaissait un temps les histoires de voyage initiatique et guerrier pour se concentrer sur des histoires de cueillette, sur des histoires de collectifs, nomades ou sédentaires ? Le pari de la fiction alternative proposé par Ursula K. Le Guin est-il soluble dans le jeu de rôle ?
(temps de visionnage / écoute : 42 min) / (temps de lecture : 7 min)
Voir mes autres contenus courts sur le jeu de rôle en format triple article / podcast / vidéo
VERSION AUDIO :
Lire / télécharger sur Archive
SOUTIEN :
Soutiens ces contenus sur Patreon
CRÉDITS :
Le petit bonhomme en plâtre est une photo de Thomas Hawk, cc-by-nc
Un grand merci aux personnes qui soutiennent ce projet de vidéos sur Patreon : royneau ; DeReel ; Denis Langevin ; Maître Yo ; Claude Féry ; Ely Chevillot ; Sylvain ROUSSEAU ; Calameche ; Eric PRADEAU ; Julien Pouard ; Mathieu Grayer ; kF
LIENS UTILES :
[Notions]
[Multimédia : série sur les scènes ludiques]
J’ai eu envie de romantisme noir
Comment faire du jeu de rôle voidpunk
Il déchiffre le manuel de jeu invisible, les illuminati veulent sa peau
[Multimédia]
Thomas Munier, Comment interpréter plusieurs personnages en jeu de rôle, sur Outsider
Thomas Munier, Comment faire du jeu de rôle dans un terroir, sur Outsider
Thomas Munier, Comment faire ressentir le temps long en jeu de rôle, sur Outsider
Thomas Munier, Comment jouer le voyage en jeu de rôle, sur Outsider
[Vidéos]
Un grain de lettres, La Fiction-panier – Récit du récit par Ursula Le Guin
[Articles]
Ursula K. Le Guin, La théorie de la Fiction-Panier, traduit par Aurélien Gabriel Cohen pour la Loge
Schöningen spears, sur Wikipédia.en
[Jeux]
Une année de répit (The Quiet Year)
Atelier créons ensemble une communauté solarpunk, sur Outsider
[Wargame]
Non-combat-Tabletop Almanac Volume 1
[Mythes]
La Descente d’Inanna aux Enfers Psyché Gilgamesh
[Films]
Batman Begins Le magicien d’Oz
[Romans]
[Essai]
Woman’s Creation: Sexual Evolution and the Shaping of Society, par Elizabeth Fisher
Le Héros aux mille et un visages, par Joseph Campbell
Le Guide du scénariste, par Christopher Vogler
[Poésie]
LE SCRIPT DE LA VIDÉO :
« Il est difficile de faire un récit vraiment captivant en racontant la manière dont j’ai arraché une graine d’avoine sauvage de son enveloppe, et puis une autre, et puis une autre, et puis une autre, et puis une autre, et comment j’ai ensuite gratté mes piqûres d’insectes, et Ool a dit quelque chose de drôle, et nous sommes allés jusqu’au ruisseau pour boire, nous avons regardé les tritons pendant un moment, et puis j’ai trouvé un autre coin d’avoine… Non, vraiment ça ne tient pas la comparaison avec la manière dont j’ai plongé ma lance au plus profond du flanc titanesque et poilu, tandis que Oob, empalé sur l’une des gigantesques défenses, se tordait en hurlant, et le sang jaillissait partout en de pourpres torrents, et Boob a été transformé en gelée lorsque le mammouth lui est tombé dessus alors que je tirai ma flèche infaillible à travers son œil pour pénétrer son cerveau.
Cette histoire-là ne contient pas seulement de l’Action, elle possède un Héros. Et les Héros sont puissants. Avant que vous ne vous en soyez rendu compte, les hommes et les femmes dans le coin d’avoine sauvage, leurs enfants, l’habileté des faiseurs, les pensées des pensifs et les chants des chanteurs ne sont plus que des éléments de la nouvelle histoire, appelés au service de la saga du Héros. Mais cette histoire n’est pas leur histoire. C’est la sienne. »
Extrait de « La théorie de la fiction-panier« , par Ursula K. Le Guin, traduit par Aurélien Gabriel Cohen pour la Loge
Je te parle de temps en temps de formes de narration alternatives et parmi elles de la fiction-panier et de l’histoire du sac, deux concepts d’Ursula Le Guin.
Ces deux concepts s’opposent de façon complémentaire et différente au voyage du héros (un héros solitaire qui voyage et accomplit à la pointe de l’épée une quête qui change le monde).
[Guillaume Rioult : Je pense que Le héros aux mille et un visages de Campbell a été très fantasmé. Il y a une forte dimension collective : “Dans ces temps-là [temps mythologiques], toute signification résidait dans le groupe, dans les vastes formes anonymes, et non dans l’individu n’exprimant que lui-même” p515 (Ed Oxus, 2010). Au-delà, en développant un peu, on pourrait même supposer que tous les héros/héroïnes qui ne sont pas nommées participent d’ailleurs à une forme collective, leur anonymat étant support d’identification.
On trouve encore : “Le rôle des rites d’initiation et d’établissement est donc d’enseigner l’unité essentielle de l’individu et du groupe” p510.
Je pense que c’est l’adaptation moderne du voyage du héros, en particulier par l’industrie américaine d’Hollywood, qui a promu un individualisme exacerbé. L’approche d’Ursula Le Guin serait donc plutôt un retour aux sources.
[Note de Thomas : le corpus de Campbell inclut d’ailleurs des figures féminines (Inanna, Psyché) et des groupes de héros. par ailleurs, le combat n’est pas omniprésent dans son corpus).
La fiction-panier, c’est une aventure collective ancrée dans un territoire.
L’histoire du sac, c’est une histoire centrée sur la cueillette, l’activité féminine, domestique, artisanale, le rapport équilibré à la nature.
Je dois préciser que dans le texte source “A carrier bag theory of fiction”, en fait fiction-panier et histoire du sac sont juste deux traductions possibles pour un même terme. Différencier les deux est donc une erreur sémantique de ma part, cependant je la maintiens pour distinguer des récits de collectifs sédentaires (fiction-panier) et des récits de collectifs nomades (histoire du sac).
[Guillaume Rioult : Un exemple radical d’histoire du sac, c’est Gilgamesh qui va cueillir la plante d’immortalité au fond de la mer [Campbell p.256-257]. On pourrait même évoquer l’initiation de Batman dans Batman Begins, qui va cueillir un Pavot bleu d’Himalaya ?]
Note de Thomas : je suis pas certain, car ici la cueillette est chargée de puissance symbolique, et transformée en parcours héroïque. Ursula Le Guin parle plutôt de répétition et de banalité (arracher un grain d’avoine, et encore un autre, et encore un autre).
Nota bene : Ursula Le Guin émet le postulat que le sac de cueillette est apparu avant la lance de chasse. Sur cet aspect, j’ai consulté Sparfell, qui est biclassé rôliste / archéologue :
“Prétendre que le sac est apparu avant [la lance] me paraît être une posture idéologique difficile à tenir.
D’ailleurs, les plus vieux outils en bois ont dans les 200 000 ans (site de schoningen), y’a ptet un autre site à 400 000 (j’ai pas le lieu ni la date exacte en tête), et aucun panier en vue.
Par contre, les premiers outils tranchants (de -3,3 millions d’années à -1,6 en gros) ne sont probablement pas des armes mais des outils de boucherie. La lignée humaine est charognarde avant d’être chasseuse. Vers -1,6, les bifaces sont une possibilité sérieuse pour travailler le bois et donc, faire des sagaies, bâtons de lancer, etc.
Également, dans les outils de cueillette, il y a le bâton à fouir. Un morceau d’os est envisagé d’avoir été utilisé comme ça par des australopithèques si je me souviens bien.
Donc, ouais, le sac pourrait être en cuir ou en vannerie. C’est pas compliqué à faire, mais on n’en retrouve pas de trace ancienne. Je dirais que les traces les plus récentes de sacs datent probablement du mésolithique ; ce qui peut tout à fait être dû à la nature des matières organiques se conservant mal. En étendant le concept de moyen de transport porté par l’humain, des traces au sol de travois ont été trouvées il y a 20 000 ans en Amérique.
Thomas : oui donc les traces archéologiques d’outils tranchants sont pas mal antérieures à celles de récipients.
Sparfell : Très nettement. Les outils de chasse aussi, dans l’absolu, mais c’est plus difficile de s’avancer quand t’as moins de cinq sites pour des centaines de milliers d’années, voire des millions d’années. Et si la take de Le Guin est d’insister sur l’ancienneté de la collecte par rapport à la chasse, de fait le charognage est une forme de récolte.
Oui, mais est-ce vraiment accessible en jdr ?
A priori, hormis les jdr solo ou 1 MJ/ 1PJ, on fait pas tout à fait un voyage du héros en JDR, mais plutôt une version chorale, mais les autres tropes (voyage, baston, changement ou sauvetage du monde) sont plutôt respectés.
[Guillaume Rioult : Je pense qu’il faut quand même nuancer pour le voyage du héros. Vogler, qui a popularisé le voyage du héros dans son Le Guide du scénariste, choisit comme archétype directeur Le magicien d’Oz, qui est une aventure de groupe, bien que centrée sur Dorothy (personnage féminin).
Mais en effet le voyage initiatique peut s’opposer à l’histoire ancrée dans un territoire.
Autre nuance : le genre de l’enquête est très représenté en fiction et en JDR, peut on parler de fiction épée dans ce cas? Puisque la violence n’est pas le mode de résolution privilégié].
Pour faire une fiction-panier, il faudrait plusieurs personnages par jouaire pour rendre l’aspect collectif et ancrer dans un territoire :
• cf contenu « on joue des tas de personnages »
• cf jeu The Quiet Year
• Ars Magica (1987) encourage déjà à jouer plusieurs PJ par joueuse
On peut garder un certain aspect aventureux mais les dangers doivent menacer le collectif, de l’intérieur ou depuis l’extérieur, pour garder une certaine domesticité :
• cf The Quiet Year encore
• cf. Le labyrinthe de l’héroïne (par ailleurs adapté sous forme de fiches de destin dans Les Sentes)
• cf contenu le défi domestique (à paraître)
• cf contenu jouer dans un terroir
• Éventuellement on peut jouer sur un pas de temps long (cf contenu dédié) ou jouer des collectifs comme des personnages (par exemple avec des livrets de cadre)
On peut cependant tolérer des fictions panier à personnage unique, comme c’est le cas dans Les Dépossédés d’Ursula Le Guin ou L’organe et la sonde de Pauline Puccianno, du moment que les préoccupations et enjeux des personnages résonnent avec le collectif. Pour cela, quelques ressources :
• Les Sentes (pas de MJ, que des PJ, personnages ancrés dans le communautaire)
• Atelier de création de communauté solarpunk (et le jeu associé)
• Enclaves, un module pour Biomasse
• L’important en jeu avec MJ, c’est d’avoir un scénario bac à sable, voir bac à sable du quotidien
Pour l’aspect histoire du sac :
• il faut réinventer des enjeux autour de la cueillette et d’autres “péripéties” domestiques (gardiennage d’enfants, dînette), cf Non-combat-Tabletop Almanac Volume 1
• tables aléatoires pour cueillette (cf Biomasse)
• des choses intéressantes dans les magasins (RP dînette)
• du voyage (cf contenu sur le sujet)
• [Guillaume Rioult : L’aspect panier peut aussi constituer une scène plutôt qu’une histoire entière : récolte d’ingrédients pour un sortilège, tels des focus pour Ars Magica, ou bien gestion de domaine comme dans Pendragon.]
Je me rends compte que j’aurais pu insister davantage sur tout ce qu’on peut transporter dans un sac, des végétaux, des petites proies, des fétiches, des cadeaux, de jolies pierres, des jouets, des graines à manger, des graines à semer, des graines de la discorde, des graines d’espoir.
J’aimeJ’aime