Le problème des peuples de fantasy : les rôlistes seraient-ils racistes ?

La représentation d’humanoïdes dans les jeux de rôles de fantasy ou de SF est-elle une métaphore des groupes culturels de l’humanité ? Et si oui, faut-il condamner cette pratique comme xénophobe ? La réponse est peut-être… plus nuancée.

(temps de visionnage : 45 min) / (temps de lecture : 2 min)

Erratum 1: je voulais parler du film Shaft et non Snatch, désolé pour l’erreur de prononciation
Erratum 2 : en fait, The Spire n’est pas qu’une métaphore de la lutte des classes, mais est aussi une métaphore de la ségrégation raciale

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Colloque : Pour une poétique des valeurs en JdR – Isabelle Périer, sur la chaîne Youtube de l’Université Sorbonne Paris Nord
Je joue un elfe noir. Blackface ou pas ? – Convergences 2021, sur la chaîne Youtube Convergences GN

[Articles]

Goblins, Jews, and Antisemitism, sur Jetwitches
Lovecraft était raciste. Maintenant quoi ?, sur Ichi.pro
JL Techer, Les Anneaux de Pouvoir saison 2 : pourquoi il faut arrêter avec cette polémique sur les Orques, sur Ecran Large
The Imperium Is Driven by Hate. Warhammer Is Not, sur Warhammer community
Alignment (Dungeons & Dragons), sur Wikipedia
Dimitra Fimi, Une revisite des races dans le légendaire de Tolkien : construire des cultures et des idéologies dans un monde imaginaire, sur Tolkiendill
Kirill Eskov, sur Wikipédia
J. F. Sambrano, Werewolf: the Apocalypse 5th Edition and the Anti-Indigeneity in the Gaming Industry, sur Patreon
China Miéville, sur Wikipedia.en
Robert Godwin, Tributes : Ursula Le Guin, sur Green Books
Censorship in nazi Germany, sur Wikipedia.en

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Morgane Reynier, [La Cause] Crashtest : Les Etats-Unis Noirs d’Amérique, sur Les Ateliers Imaginaires
Thomas Munier : Le Calendrier Lagunaire, pour Inflorenza Minima, sur Terres Étranges
Thomas Munier : Aborigenalyptica, pour Inflorenza, sur Terres Étranges

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Le petit bonhomme en plâtre est une photo de Thomas Hawk, cc-by-nc

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Le script de la vidéo :

Avant-propos : le racisme, c’est pas bien 🙂 Mais ça n’interdit pas de militer intelligemment.
La polémique Tolkien vS China Miéville (qui qualifie le Seigneur des Anneaux de « verrue sur le derrière de la littérature fantastique », notamment du fait de son traitement des orques). Ursula Le Guin réhabilite de son côté Tolkien en affirmant à la fois que les choses sont plus complexes que cela dans Tolkien mais aussi que les orques et les elfes sont des allégories de principes moraux et non des allégories de races.
Précisons que Tolkien était un vétéran de la première guerre mondiale et n’était pas du tout belliciste.
En 1938, alors que ses œuvres suscitaient l’intérêt d’éditeurs allemands, J.R.R. Tolkien reçut une lettre de l’éditeur Rütten & Loening lui demandant de confirmer ses origines aryennes, conformément aux lois raciales nazies en vigueur. Dans une ébauche de réponse, Tolkien exprima son indignation face à cette requête, déclarant qu’il n’était pas d’origine juive, mais ajoutant : « Je regrette de n’avoir pas d’ancêtres de ce peuple si doué. »

à mon humble avis, utiliser des humanoïdes comme des métaphores racistes est faut : ce serait plutôt une solution des autaires pour parler de guerre et de conflits sans antagoniser des éthnies humaines.

Dans le jeu Star Crossed, on veut pouvoir jouer l’amour impossible avec une personne extraterrestre plutôt qu’entre deux personnes humaines d’ethnies différentes

Le cas Warhammer 40000 : Conférence d’Isabelle Périer sur Dark Heresy VS réaction des responsables de Games Workshop face à la présence d’un uniforme nazi à une convention WH40K en Espagne : « l’empire est piloté par la haine » et « fascistes, ne jouez pas à ce jeu ». C’est quelque chose qu’on retrouvera dans un certain nombre de jdr et qui est connu comme la « no fascists rules », notamment inventée par Olivia Hill.

On veut pouvoir interpréter (en tant que MJ ou PJ) des créatures ontologiquement mauvaises, mais également se frotter avec l’altérité radicale qui est quelque chose qui va bien au-delà de la différence ethnique.

Problème des drows de Donjons et Dragons, en JDR et encore plus en GN. La Conférence : Je joue un elfe noir, blackface ou pas ?, animée par une personne racisée, estime que ça ne pose pas problème du moment que c’est juste la couleur de peau et qu’il n’y a pas de clichés racistes par ailleurs. Par ailleurs, dans un supplément de D&D5 (Mordenkainen Presents: Monsters of the Multiverse (2022), toutes les espèces peuvent désormais avoir l’alignement bon.

Egalement, je préfère qu’on utilise « espèce » ou « peuple » au lieu de « race » (terme utilisé par Tolkien, qui reprend un terme folklorique) qui entretient la confusion.
Je ne suis pas dupe non plus que des autaires ou des jouaires utilisent consciemment les peuples de fantasy pour faire une métaphore des oppressions racistes, bien que pour ma part je trouve ça maladroit car en général une métaphore est toujours hors-sujet et confusante. Je suis bien conscient aussi que des publics réactionnaires projettent leurs fantasmes sur les conflits avec les créatures imaginaires (il n’y a qu’a voir la polémique sur la représentation de femmes et d’enfants orques dans Les Anneaux de Pouvoir 2, qui a mon sens cache un fort relent de masculinisme mais aussi de racisme dans le sens où j’y vois un refus d' »humaniser » les orques), voire y font un plaquage nationaliste (les orcs du roman « Le dernier anneau » de Kirill Eskov sont une métaphore des russes en guerre contre l’occident dégénéré représenté par les humains des Terres du Milieu)

Le truc, c’est qu’on veut aussi pouvoir parler de racisme en jeu de rôle. Que ce soit pour prendre du recul vis-à-vis des influences racistes du hobby comme Lovecraft, avec par exemple un jeu comme Cthulhu Confidential qui permet d’interpréter une personne racisée ou un scénario pour L’Appel de Cthulhu comme Le Jazz du Macchabée, qui dénonce amplement la ségrégation. Ou que ce soit pour expérimenter les oppressions racistes et coloniales avec un jeu comme Dog eat Dog.

J’ai un problème avec un antiracisme à oeillères qui ferait la police jusque dans l’intimité des parties. Ainsi, quand des jouaires tentent de bonne foi d’interpréter des personnes racisées sur un arrière-plan d’oppression, elles peuvent se le voir reprocher si elles rendent leur expérience publique : en tant que personnes blanches, nous ne serions tout simplement pas légitimes pour interpréter les combats politiques des personnes racisées, notamment si ceux-ci prennent une forme violente. Cela n’est pas ma position, je pense que nous devrions nous laisser une marge de manoeuvre pour expérimenter en conscience, et aussi nous garder le droit de présenter des fictions ou des personnages ambigus, sans pour autant qu’on nous taxe de racisme ou de maladresse.

J’ai eu la même interrogation quand j’ai fait jouer (à deux reprises) une partie de jeu de rôle utilisant comme cadre le poème Le Calendrier Lagunaire d’Aimé Césaire (et d’autres de ses oeuvres) ou des aborigènes d’Australie face au colonialisme.

Bien entendu, quand il s’agit de publier un jeu, il faut plus de rigueur et l’idéal est de faire appel à une sensitivity reader, ce que j’ai par exemple fait sur le GN Dusk River, en consultant une autochtone américaine, ce qui a abouti à un manifeste sur les bonnes et les mauvaises façons d’interpréter un personnage autochtone (notamment en incluant l’aspect surnaturel du GN).

On veut aussi pouvoir utiliser les peuples de fantasy comme métaphores pour d’autres conflits, tels que la lutte des classes dans The Spire ou le spécisme dans la campagne L’Ordre et le Sauvage. Ou utiliser la haine entre différentes esp-espèces comme moteur narratif sans en faire un équivalent du racisme. Dans Millevaux, j’utilise comme terme l’exophobie pour désigner la défience des espèces les unes envers les autres.

Je pense enfin qu’en tant qu’autaire, il ne faut pas pré-mâcher un avis, les jouaires sont de grandes personnes et se faire leur propre opinion fait partie du jeu.

Pour conclure, j’ai une réflexion à vous soumettre. Dans Donjons & Dragons, beaucoup d’espèces humanoïdes sont interfertiles : donc tous les humanoïdes sont humains ?

3 commentaires sur “Le problème des peuples de fantasy : les rôlistes seraient-ils racistes ?

  1. Je réalise une chose, c’est aussi que ça reste très difficile de concevoir (par définition) l’altérité radicale, de concevoir des êtres foncièrement différents de nous, et donc fatalement on est très souvent anthropocentriques dans notre façon d’imaginer des créatures sentientes. A ce titre, l’éthologie (étude des sentiences animales), voire les réflexions sur la supposée cognition / communication / pensée végétale, peuvent être utiles.

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