Adieu

Cela fait longtemps que j’ai arrêté de faire des articles sur la créativité, ou même du journal de bord en dehors des bilans mensuels / annuels qui restent de simples vitrines.

Je vais m’exprimer à nouveau sur le sujet, mais cela va ressembler à des adieux. C’en est en quelque sorte.

Je prends ma retraite de créatif.



Je m’explique.

Voilà quatre ans et demi que j’ai quitté mon emploi salarié pour devenir créatif à temps plein. Est-ce que ça m’a rendu heureux ?

La réponse est non.

Passé l’euphorie des débuts, le stress et l’insatisfaction ont commencé à s’accumuler. Je trouvais que je ne sortais pas mes projets assez vite, que je me dispersais (ô combien !), et que je ne pouvais pas consacrer autant de temps à la créativité que je voulais, surtout depuis que je suis devenu père au foyer, au bout d’un an de création à temps plein.

Pourtant, jetons un regard en arrière. J’ai publié une vingtaine de livres, une grosse centaines d’articles, presque une centaine de podcasts, une cinquantaine d’actual play, plus de 500 comptes-rendus de partie… J’ai arpenté les domaines du jeu de rôle (sous à peu près toutes ses formes, y compris des formes que j’ai quasiment créées), du roman, de la poésie, du GN, du livre dont vous êtes le héros, de la narration interactive, du conseil à la création…

Alors pourquoi ?

Pourquoi je n’étais pas heureux ?

Parce que je m’étais fixé un objectif. Celui de gravir une montagne sans sommet.

Aujourd’hui, mon temps de créativité est réduit par rapport au temps dont dispose un travailleur indépendant lambda : comptez autour de vingt heures par semaine, qui descendent à quasiment zéro pendant les vacances scolaires. Et je ne pense pas qu’à l’avenir, ce temps ira en augmentant. Et mon budget alloué à la créativité restera aussi très faible, le plus proche possible de zéro.

Certes, je suis super-organisé, mais ça ne résout rien. Pour créer, il faut du temps.

Partant de là, mon objectif de mener tous mes projets à bien est littéralement en train de m’empoisonner. Je devenais de plus en plus insatisfait, anxieux, irritable. Je devenais une personne toxique pour mes proches et ma famille. Je vivais chaque tâche ménagère et parentale comme un indigne vol de mon précieux temps.

C’est donc après une longue réflexion que j’ai décidé de couper le mal à la racine.

Si mes objectifs créatifs ne me rendent pas heureux, je dois abandonner ces objectifs.

Depuis le début de cette année, j’ai donc pris ma retraite de créatif.

Je pars d’un constat : j’ai tout lieu d’être satisfait d’avoir diffusé tout ce que j’ai diffusé. Je peux considérer mon oeuvre comme terminée. Tout le reste, c’est du bonus.

Certes, je vais continuer à créer, essentiellement pour aboutir les milliers de tâches que j’ai programmées, mais sans objectif d’y arriver.

Je vais utiliser mon temps libre pour créer si ça me fait plaisir, et si je n’ai pas envie ou si je n’ai pas le temps, ce n’est pas grave, parce que mon oeuvre est déjà derrière moi.

Concrètement pour vous, public, ça ne va peut-être pas changer grand-chose. C’est fort possible que vous me voyez diffuser plusieurs news par semaine comme avant. Le seul petit changement, c’est que si vous me demandez quand sortira tel projet que j’avais annoncé depuis un mois ou des années, je vous répondrai : Je n’en sais rien, ça ne sortira peut-être jamais et il faudra se contenter des versions brouillon diffusées précédemment, ou me demander mes fichiers de travail.

Mais pour moi, ça change tout. Je suis mentalement préparé à l’idée que ça puisse s’arrêter du jour au lendemain, et que c’est pas grave, parce que ce qui compte, c’est apprécier ce qu’on est train de faire sur l’instant, pas de terminer quoi que ce soit.

C’est assez difficile de vous décrire la sérénité nouvelle que ça apporte.

Je crois que le bonheur d’une personne l’attend le jour où elle accepte de terminer son histoire, tout comme il faut accepter l’idée de pouvoir mourir n’importe quand pour enfin apprécier la vie au jour le jour.

J’avais pris beaucoup de notes pour cet article-testament, mais finalement les mots ont coulé sans que j’y jette un oeil. J’écrirai peut-être un deuxième article qui synthétise ces notes. Ou peut-être que je ne l’écrirai pas.

Peut-être que je n’écrirai jamais plus rien.

Du fond du coeur, pour m’avoir accompagné jusqu’à présent, je vous remercie.

Adieu.