[Dans le mufle des Vosges] 19. On se couche avec ses morts

ON SE COUCHE AVEC SES MORTS

Au lendemain du combat avec la Mère Truie, on compte les retombées.

Joué / écrit le 25 & 26/03/2020 et le 02 & 03/04/2020

Jeu principal utilisé : aucun pour cette session

N.B. : Les personnages et les faits sont fictifs.

Le projet : Dans le mufle des Vosges, un roman-feuilleton Millevaux

Précision : ces feuilletons sont des premiers jets, donc beaucoup de coquilles demeurent. Merci pour votre compréhension.

Avertissement : contenu sensible (voir détail après l’image)

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Andrew Huff, cc-by-nc, sur flickr

Contenu sensible : handicap, dépendance

Passage précédent :

18. Le martyre
Suite et fin de l’épouvantable combat contre la Mère Truie !

L’histoire :

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Symballein, par Troum, l’ambient drone d’un monde spectral, ou voix, atmosphères, terre et mer se confondent dans un flou lointain.

Pour le Père Houillon, l’aube, bien que déchirant les ténèbres de ses branches, n’apporta que confusion. Revenant d’une expédition nocturne qu’on lui avait tu, les exorcistes arrivaient avec un mort, un estropié et deux nouveaux-venus.

Dès lors, le Père Benoît avait littéralement fait de lui sa bonne du curé. Il avait dû aménager un grabat pour la Soeur Marie-des-Eaux, faire la toilette mortuaire de Champo, fournir au Père Benoît des béquilles qui lui servaient pour ses crises de goutte.

Rouge de fatigue et d’incompréhension, il s’attela au plus dur. Madeleine Soubise sentait très fort le lait, la bouse, la bauge et le pus. Le petiot sentait le charbon. « Voici ma bassine, la pompe à bras est ici, les pierres chaudes là… Et l’essentiel est… ici ! » Il montra le gros morceau de savon de lichen. Il leur pria de conserver par devers eux leurs objets précieux, et jeta leurs robes de nuit au feu, puis leur dénicha des habits de ferme dans la réserve dédiée aux indigents.

Il se dandina ensuite vers le cellier. Une lampée de kirsch lui remettrait les idées en place. Il trouva le Père Benoît en train de descendre sa bouteille.

Pour le repas du midi, le Père Houillon, qui n’avait jamais de si grandes tablées, bricola une salade de pissenlits aux croûtons arrosée d’une meurotte et accompagnée de lardons que le Père Benoît mit de son côté, lui qui pourtant aimait tant la charcuterie. Tous mangèrent en silence, agglutinés autour du founet, qui prodiguait une chaleur bienvenue dans les vieilles pierres du presbytère. Le regard halluciné de la Sœur Jacqueline, tapisserie des horreurs du monde, était impossible à soutenir.

Après le repas, la Madeleine demanda au Père Benoît la permission de faire une sortie rapide. Tout préoccupé qu’il était par d’autres sujets, il lui donna sa bénédiction à condition qu’elle se fît discrète, ce qu’elle jura ses grands Vieux.

Puis il sortit à son tour avec le père Houillon. Il lui prit les clés du presbytère, qu’il ferma à double tour. Une expédition punitive des Soubise était à craindre, malgré l’état dans lequel ils les avaient laissé.

Ils se rendirent dans la chapelle des indigents, au cœur du cimetière, afin que le Père Benoît puisse examiner le corps de l’homme tombé du ciel, à la flamme des bougies. Il étudia longuement ses fractures de chute, mais aussi la texture singulière de son oeil.
Le père Houillon s’épongea le front. « Je ne vois pas pourquoi vous voulez voir ce malheureux… Quel rapport avec votre affaire ? Les enterrements relèvent de mon domaine…
– Et la diablerie relève du mien. Il semble que nous n’en avons pas fini. Par ailleurs, j’ai besoin de vos conseils. Il nous faut mettre Madeleine Soubise et son enfant à l’abri hors des Voivres. Dans quel village pourraient-ils trouver refuge ?
– Si vous voulez les mettre assez loin, que ça soit difficile d’aller les y chercher, je dirais de monter jusqu’à Xertigny.
– Et comment peut-on s’y rendre ?
– Là, c’est le problème. Champo aurait connu le chemin. Mais voilà… Ou sinon, il y a les bohémiens, mais je leur ferais pas confiance. »

Quand ils sortirent de la crypte, le ciel était devenu une chape de suie.
« Moôn, ça annonce du beau ! »

Peu après leur retour, la Madeleine frappa à la porte du presbytère. Elle avait tenu sa promesse de faire court, espérons qu’elle ait été également discrète. Le père Houillon trouva la Sœur Jacqueline assise au chevet de la Sœur Marie-des-Eaux. Cela lui fit l’impression qu’elles se veillaient mutuellement, il trouva ça touchant. Puis il constata que la doyenne s’était pissé dessus.

« Ah, le chameau ! »

Le cœur au bord des lèvres, il fit venir une lavandière et lui lâcha un sou avec pour mission de laver ce sale linge humain. Elle s’acquitta de sa tâche en chantant. Elle prit soin de la doyenne comme d’un nourrisson. Le crépuscule tout zébré de branchages jetait sur elles les feux d’un tableau irréel.

Le Père Benoît tendit au curé un message écrit de son calame personnel.
« Un courrier à envoyer d’urgence au diocèse, par un de vos pigeons voyageurs.
– Je ne veux plus envoyer de pigeons ! Les corbeaux les zoquent !
– Puisque c’est comme ça, je vais vous faire plusieurs copies, vous en enverrez une par jour, même après mon départ.
– Mais tout mon colombarium va y passer !
– Alors c’est que le Vieux veut. Il lui déplaît peut-être que vous ayez laissé des pigeons nicher dans votre clocher. »

La nouvelle avait couru qu’en tant que nouveau chrétien, Champo aurait droit à une veillée funèbre au presbytère, et quelques personnes se rendirent, qui avec sa quenouille, qui avec son livre, qui avec son morceau de bois, son ciseau et sa gouge, au chevet du sherpa. La Mélie Tieûtieû, encore une fois venue par prodige à pied de Gremifontaine sans encombre, le Sybille Henriquet, tout contrit, étreignant sa casquette, la Bernadette, qui avait fait des beignets de pomme de terre râpées, Sœur Joseph, la maîtresse d’école : « Comment je vais faire maintenant ? Je vais devoir aller chercher les piots toute seule. »

La visite la plus surprenante fut celle d’Augure, qui ne lâcha pas un mot de la soirée, se contentant de fixer tout le monde d’un regard ardent.

La Sœur Marie-des-Eaux fut portée en brancard, le tableau rappelait tragiquement la précédente veillée, qui les avait réunis autour du corps de Basile le cordelier.

La Madeleine et l’Hippolyte restèrent confinés dans le cellier, leur présence devait rester secrète.

« Je peux plus filer, dit la Mélie Tieûtieû, j’ai les yeux qui yoyottent. »

La Sœur Jacqueline était posée en équilibre instable sur sa chaise, elle bavait que c’en était gênant. La Bernadette lui tint la main toute la soirée, elle prétexta le chagrin du décès pour laisser couler ses larmes.

Champo, allongé, nettoyé, apprêté, avait l’air serein, mais les bougies lui donnaient un air très vieux.

Le père Vauthier arriva un peu tard. Ses habits jaunes étaient sales et apparemment, il s’était bien fourré la culotte. Mais quand il sortit une bouteille de liqueur de poire et proposa de trinquer à la santé du disparu, personne ne se fit prier.

La nuit passa, entrecoupée de cauchemars pour ceux qui dorment et d’angoisses pour les éveillés. Ce fut la première nuit où la Sœur Marie-des-Eaux délaisser son carnet mémographique et ses récitations de l’Apocalypse. Cette nuit avait un goût de rien ne pouvait être pire. Mais c’était faux. Et pendant ce temps, quelqu’un observait, qui savait tout.

Lexique :

Le lexique est maintenant centralisé dans un article mis à jour à chaque épisode.

Préparation :

A. À la fin de l’épisode précédent, j’ai posé cette question au public : Qui va guider les exorcistes à travers la forêt pour l’exil de Madeleine et Hippolyte ? La mystérieuse Augure, le roué Nono Elie, le candide menuisier Sibylle Henriquet, ou quelqu’un d’autre ?

J’ai eu cette réponse de Damien Lagauzère : « Est-ce que ce serait envisageable de faire intervenir un nouveau personnage? Celui sortirait des bois pour jouer ce rôle de guide et expliquerait qu’il observerait les autres depuis un moment. Pourquoi, comment? Pourquoi n’est-il pas intervenu avant? Vers où compte-t-il les guider? Est-il vraiment fiable? En tout cas, il saurait ce qui vient de leur arriver alors qu’il n’était pas sur les lieux. »

Je ne m’attendais pas à ce que Damien propose un nouveau personnage, mais ça me convient, je vais faire avec. En fait, j’ai fusionné son concept avec un autre qui me trottait en tête et je commence à déjà bien visualiser mon futur guide, la chiffonnière Euphrasie Pierron.

B. Pas d’exercice d’écriture de Draftquest ce jour car pendant le confinement, mes conditions d’écriture sont sous-optimales, et aussi j’ai prévu un gros travail de pré-écriture avec la rédaction des feuilles de personnages de Père Benoît et de Madeleine Soubise, donc j’économise du temps là-dessus.

C. Retrouvez ici mon système d’écriture. Je le mettrai à jour au fur et à mesure.

D. Je complète mes feuilles de personnages avec quatre caractéristiques inspirées du livre L’anatomie du scénario par John Truby :
+ Son désir conscient
+ Son besoin inconscient
+ Sa faiblesse psychologique (qui pousse le personnage à faire du mal aux autres)
+ Sa faiblesse physique (dont souffre le personnage)

E. J’ai profité de l’offre gratuite du deck de cardes de base de The Story Engine et je m’en suis servi pour créer l’arc narratif d’Euphrasie Pierron, qui sera la guide pour l’exil de Madeleine et Hippolyte.

F. J’ai étoffé deux personnages, Père Benoît et Madeleine Soubise, via une feuille de personnage assez complète proposée par Jérémy Baltac pour créer des personnages de roman. Cette feuille de personnage peut par ailleurs diablement vous intéresser si vous voulez faire des personnages de jeu de rôle particulièrement détaillés !
Fiche du père Benoît
Fiche de Madeleine Soubise

G. Beaucoup de préparation pour cet épisode de transition, à laquelle je consacre mes trois heures d’écriture hebdomadaire. Je l’ai donc fusionné avec la session d’écriture suivante, ce qui m’a fait sauter une semaine de publication dans le planning !

H. Entretemps, j’ai parcouru le livre Les Vosges pittoresques et historiques écrit au 19ème siècle par Charles Charton. La couverture avait tout pour me plaire ! Mais in fine le contenu est peu exploitable. Le style littéraire, en mode Petit Futé du 19ème siècle ultra fan des Vosges, est inénarrable. Je me suis contenté de lire les chapitres concernés à la région de Bains et Xertigny (où se trouvent les Voivres) et à celle de Darney.

I. J’ai modifié mon système d’écriture. Désormais (en m’inspirant d’une technique d’Alban Paladin), les PNJ ne peuvent pas avancer sur leur objectif sans impliquer un PJ.

J. Je n’ai pas utilisé de jeu de rôle pour cette session de transition. Il y a un certain nombre de choses à mettre en place avant de commencer l’exil vers Xertigny, qui sera joué avec Oriente.

Bilan :

A. Au train où vont les choses, je pense que la prochaine session sera également jouée sans système principal. Le guide n’a pas encore été recruté et il me reste pas mal de choses à écrire avant le départ !

B. Seulement 1088 mots de récit pour cette session ! Les fiches de Jérémy Baltac ont clairement grévé ma production, mais je le dois aussi à l’écriture en temps fractionné, j’ai dû faire environ 6 sessions d’une heure pour cet épisode. J’ai beaucoup hésité à carrément arrêter Dans le mufle des Vosges durant le confinement, mais j’ignore combien de temps ça va durer, et j’ai peur de salement perdre la main entre temps. Du coup, je vois cette avancée, même à pas d’escargot, comme une forme de résistance.

Aides de jeu utilisées :
Nervure (pour la question au public)

Décompte de mots (pour le récit) :
Pour cet épisode : 1088
Total :  39554

Feuilles de personnages / Objectifs des PNJ :

Voir cet article

Modifications : ajout d’un objectif pour la Sœur Joseph

Question au public :

Voici la question qui fait suite à cet épisode :

Un des personnages principaux (la Sœur Marie-des-Eaux, Père Benoîte, Madeleine ou Hippolyte) a scellé un pacte avec un souvenir précieux en gage. Lequel ? Pouvez-vous en dire plus sur la nature du pacte et du souvenir laissé en gage ?

Euphrasie Pierron

Todd Lappin, cc-by-nc, sur flickr

Euphrasie Pierron

Création de personnage avec The Story Engine :

Agent : une collect(ionn)euse (de chiffons, de mémoire)

Engin : veut rompre une obligation / veut établir une loyauté (par rapport aux cordes ?)

Ancre : une énigme

Conflit : mais ça impliquerait de vivre dans le mensonge / mais il faudra arrêter de vivre dans le mensonge

Aspect : (semble seulement ?) corrompue

Hurler dans les forêts zéro

Il y a quelques années, en publiant Sombre Zéro, Johan Scipion fait partie des initiateurs d’une petite révolution dans le monde du jeu de rôle : le format ultra-court.

Il devient alors possible de faire une partie de jeu de rôle qui dure entre 10 mn et 1/2 h. Aujourd’hui, cela va un peu de soi et beaucoup de jeux le proposent ou le permettent, on trouve aussi des conseils génériques dont l’excellent Mener en 30 mn par Kalwrynn. Mais à l’époque, le jeu de rôle c’était a minima des one-shots de 3-4 h, ce qui reléguait notre loisir à la niche des hardcore gamers.

(C) par Thibault Boube

Sombre Zéro est une petite pépite de game design en cela qu’il arrive à condenser et à rendre intuitif le gameplay de Sombre tout en sauvegardant ses caractéristiques essentielles, dont la létalité des combats. Lors du premier article consacré à Sombre Zéro, on eût pu craindre de perdre en roleplay et en possibilités ludiques, mais les articles suivants ont prouvé le contraire.

Ce qui m’a séduit le plus, ce furent les scénarios ultra-denses aussi riches en possibilités tactiques que le temps de jeu limité le permettait (le scénario Toy Scary est ébouriffant de profondeur en la matière), et la réduction de la feuille de personnage à une simple tuile de 4 cm sur 4, au désign malin qui trahit le goût de Johan Scipion pour les jeux de cartes à collectionner : le symbole du dé au milieu pour rappeler le niveau du personnage, la tagline qui condense tout, et surtout l’emploi des coins de la tuile à la fois pour garder trace du niveau de santé du personnage et pour gérer les capacités spéciales des PJ et des PNJ. Le format tuile était conservé pour représenter le plan de l’action, souvent unique.

(C) par Thibault Boube

Tout ça donnait envie de s’amuser, et ce fut assez naturellement que j’élaborai mes propres scénarios pour Sombre Zéro appliqués à l’univers forestier de Millevaux, qui s’avérèrent parfaits pour faire des démos sur un bout de stand lors des conventions.

Comme je suis un assez piètre dessinateur de plan (ou plutôt un flemmard), j’ai repris à mon compte le principe des tuiles-plans en le mixant avec le concept des marelles présenté dans Millevaux Sombre : les tuiles représentant alors des zones de combat abstraites, qui à mon sens sont suffisantes pour se repérer dans l’espace.

Je reviens sur le principal mérite de Sombre Zéro : te faire comprendre qu’il faut aller à l’essentiel.

Parmi les six scénarios que je propose dans ce recueil Hurler dans les forêts zéro, deux sont initialement des scénarios que j’avais joué avec les règles de L’Appel de Cthulhu : il s’agit de Cromlech et de Sheitan & Haschichins.

Et bien, croyez-le ou non, on ne perd rien de l’intérêt en passant sous Sombre Zéro. Preuve en est qu’une feuille avec une cinquantaine de caractéristiques et de compétences et une liste d’une quinzaine d’équipements n’a guère plus d’intérêt ludique qu’une tuile qui se contente d’un nom, d’une tagline et d’un Trait : les possibilités de roleplay et de jeu tactique se sont avérées tout aussi riches, le superflu en moins. Idem pour les PNJ évidemment, un niveau et une capacité spéciale se substituant efficacement aux stats blocs gourmands de L’Appel de Cthulhu.

(C) par Thibault Boube

Vous avez un peu de tous les formats et de toutes les expérimentations à l’intérieur d’Hurler dans les forêts zéro. Un Tramway nommé Martyre, Le Trésor du Vorgne et Un Pastaga pour l’éternité sont des formats courts de quinze à trente minutes, nerveux et tactiques. Barbaque !, Cromlech et Sheitan & Haschichins sont des scénarios à ambiance (avec des défis épineux) qui vous occuperont une à deux heures chacun.

Le recueil est aussi l’occasion d’un voyage dans les contrées les plus exotiques et dangereuses de Millevaux : Cromlech vous amènera dans l’Archipel d’Écosse, Barbaque ! sur les routes défoncées de la Voie Déchue, Sheitan & Haschischins à travers tout le Sahara… et Un Pastaga pour l’Éternité dans les rues désertes du vieux port de Marseille 🙂

Il y a de l’aventure à la limite de l’héroïsme sacrificiel, des tranches de vie, et bien sûr de l’horreur avec des créatures dégueulasses et stupidement agressives, des machinations lovecraftiennes et de la misère humaine.

(C) par Thibault Boube

Et pour finir, il y a les lithographies troublantes de Thibault Boube, qui marquèrent notre première collaboration, car oui, figurez-vous, ce recueil est un texte fort ancien. L’entrée virevoltante dans la vie d’auteur à temps plein et ma manie d’empiler les nouveaux projets m’empêchèrent d’y mettre la dernière main après sa rédaction initiale qui date d’il y a quatre ans. Il me semble pourtant que le recueil n’a pas pris une ride et vous promet quelques heures d’effroi et de prise de tête dans la forêt déglinguos de Millevaux.

Cet ouvrage, deuxième livre de la sous-gamme Millevaux Sombre, complète la cohorte de scénarios déjà publiés (deux dans le livre source et cinq autres sous forme de PDF) mais c’est aussi un avant-goût. J’ai encore trois scénarios Millevaux Sombre sous le bras (Transilvanian Hunger, Les Maîtres du Vieux Château et Rottendam !) et un jour ils seront vôtres, promis.

Alors, qu’attendez vous pour hurler dans les forêts zéro ?

Formats

Version livre

Disponible en livre artisanal

Version PDF illustrée

Version PDF, texte uniquement

Tuiles à télécharger

Découvrir les illustrations par  Thibault Boube

Podcast Outsider N°50 : Millevaux : Comment créer un jeu Millevaux

Avec Trickytophe, on met les mains dans le cambouis pour savoir comment designer un jeu de rôle forestier ! Et vous, comment vous vous y prendriez pour créer un jeu dans l’univers de Millevaux ?

Lire / télécharger le mp3

crédits jingle : extrait de « Les Forêts Limbiques » par Serendipity Liche Sous licence Creative Commons Attribution + Pas d’Utilisation Commerciale

illustration par Agathe Pons, de la série « De Racines et de Sang », libre de droits

 

Comment créer un jeu Millevaux, le plan

  1. Intro : rapide panorama des jeux Millevaux déjà créés par moi-même et la communauté. 

Question de Yakaab, sur le Discord Millevaux : Expliquer ce qu’est le système Millevaux,  en quoi il sort de l’ordinaire, quels sont ses points essentiels…

Podcast : Des univers féconds, pour le podcast Les voix d’Altaride

2. Questions à Trickytophe, auteur de la campagne Abîme pour Colonial Gothic et du jeu Millevaux ère Forestière : Peux tu-te présenter et évoquer ta découverte de Millevaux (notre rencontre et discussions), ton expérience sur Colonial Gothic et sur Millevaux ère forestière ?

Colonial Gothic

Campagne Abîme pour Colonial Gothic

3. Questions de droits 

Questions de Mhouny sur le discord Millevaux (au passage j’évoque l’existence de ce Discord qui peut servir de plateforme d’échanges / réflexions)  : « peut-être aborder l’aspect droits d’auteurs / possibilité de commercialisation ? »

« il me semble qu’il y a plusieurs licences qui coexistent dans l’univers Millevaux (tes bouquins sont dans le domaine public, mais les autres ? et les illus, il me semble qu’il y a au moins du CC-BY — creative commons attribution — qui se balade, non ?) »

Question de twitter : « Si un auteur s’inspire de Millevaux (et/ou un autre jeu ayant pour cadre Millevaux ie Inflorenza) et édite un jeu payant, quid des droits d’auteur? »

Comment utiliser les illustrations Millevaux (inspirations + illustrations officielles)

Penser à mentionner les droits qu’on met sur son oeuvre dérivée

4. Logiciels

Question de discord :  » toujours prosaïque, aborder comment matériellement vous faites un jeu (quels logiciels), ça peut aider quelqu’un qui souhaite s’y mettre mais soit ne voit pas comment faire, soit s’imagine qu’il lui faudrait trois logiciels de PAO à 1500 € ou je sais pas quoi »

5. Pourquoi faire un jeu Millevaux

Analyser quel vide ça pourrait combler, quelle apport personnel on souhaite apporter, bref pourquoi l’idée a besoin de donner lieu à un nouveau jeu plutôt que d’être un scénario pour un jeu existant. traiter de l’envie et de l’imaginaire que suscite Millevaux.

Les angles de vue possible : l’uchronie, zoomer sur un point de l’univers, faire un crossover, proposer un game play différent…

6. Un point sur les scénarios

Pourquoi faire un scénario plutôt qu’un jeu ?

7. Que garder, que taire et que changer de l’univers officiel ?

Claude Féry sur Discord : « Les paradigmes de Millevaux sont très évocateurs et ont donné lieu à des jeux qui les questionnent, les explorent. A un moment Thomas Munier tu avais envisagé un jeu par élément. Tu es revenu sur ce point et t’es déclaré intéressé par la conception de jeu(X) profond(s). Dans le même temps tu as rendu disponibles des suppléments thématiques sur ces sujets à l’état de  brouillon. Comment la communauté devrait elle s’en emparer, se les approprier ? Le souhaites tu ? Seront-ils des éléments d’Ecorce ? Comment présenter et parler de Millevaux ? Comment y amener de nouveaux joueurs, meneurs et explorateurs ? Millevaux est-il viral ? »

8. Les mécaniques

Une discussion sur le game design adapté à l’univers de Millevaux. Mon cheminement technique, le système sur les images et ressentis. l’écriture de scénario…

Penser à faire des mécaniques qui rendent l’univers

9. La diaspora

Thomas : Où j’évoque mon projet personnel d’axer mes prochains projets en dehors du champ strict du jeu de rôle sur table : jeux de cartes, GN, jeu dont vous êtes le héros, voir d’autres médias non-ludiques (roman, audiovisuel…)

Trickytophe : J’aimerais arriver à un partage des créations des MJ et des tables de jeu pour Ère forestière (bandes de survivants, horlas, lieux, itinéraire, histoires & racontars…), une sorte d’encyclopédie-almanach vivant du jeu.

10. Un point sur mon activité de consultant ès Millevaux

11. Faites relire par la communauté

Et une news postérieure à l’enregistrement du podcast :

Sur la chaîne Pilule Rouge, Christope Breysse présente son projet de jeu de rôle « Millevaux dark fantasy » !

[Dans le mufle des Vosges] 2.La folie du cordelier

LA FOLIE DU CORDELIER

Chose promise, chose due, je continue mon roman Millevaux. Les deux Soeurs exorcistes partent à la rencontre de l’idiot du village coupable de sacrilège.

Joué / écrit le 21/10/2019

Jeu principal utilisé : Les Exorcistes, de Batronoban et Trickytophe (auquel j’ai aussi pas mal contribué avec le texte de l’Apocalypse de Millevaux et tout le chapitre sur la résolution diceless)

Le projet : Dans le mufle des Vosges, un roman-feuilleton Millevaux

N.B. : Les personnages et les faits sont fictifs.

Avertissement : contenu sensible (voir détail après l’image)

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James C Farmer, cc-by-nc-nd, sur flickr

Contenu sensible : mort d’enfant (graphique), cruauté envers les animaux

Passage précédent :
1. Le centre du monde

 

L’histoire :

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Antlia, par Drome, un drone expérimental qui dresse tout un paysage de fermes hantées pour l’éternité.

Le banquet battit ensuite son plein. On jeta un ou deux tocs dans la grande cheminée et la grande salle s’emplit d’une odeur de résine et de suie qui fit du bien aux nerfs et aux corps, si bien que les plus inaptes à la fête finirent manifester l’enthousiasme que la bière de lichen n’avait pas encore réussi à réveiller. Seule la Soeur Marie-des-Eaux gardait cet air renfrogné que seules les personnes comme elles, atteintes de douleurs chroniques, pouvaient affiché, ce renfermement indéridable des traits, cette torture de la chair imprimée dans la face, parce que quand les gens des Voivres trinquaient en l’honneur de l’automne, rejoints par la Soeur Jacqueline qui ne se faisait jamais prier pour partager les instants de convivialité, et bien la Soeur Marie-des-Eaux restait prisonnière de ses os qui lui rentraient dans les organes, elle continuait donc à grincer des dents et ne daignait même pas faire semblant d’être heureuse d’être là.

Elles étaient en bout de table avec Fréchin et l’abbé Houillon, la place d’honneur dos à la cheminée, avec les craquements du bois qui se joignait aux conversations. A l’autre bout, accompagné de sa cour avide de ragots, un homme édenté d’âge canonique, avec des lunettes noires qui lui occupaient tout le visage. On le leur désigna comme l’Oncle Mougeot, une sorte de contre-pouvoir dans le village.

La Bernadette, tout sourire, leur servit le cochon qu’elle venait d’apprêter, il était tout en sauce, et les parts étaient généreuses et Fréchin et l’Abbé Houillon eurent même un bout de la tête et de la cervelle, que le curé s’empressa de vanter comme étant la partie la plus noble du plat, les viandes blanches étant le lot des enfants et des sots. La Soeur Marie-des-Eaux refusa son assiette, et obligea la cuisinière à ne lui servir que des oignons. La Soeur Jacqueline porta la viande à sa bouche avec délice, mais elle n’eut le bonheur que d’une bouchée car la Soeur Marie-des-Eaux planta son Opinel sur la table avec un « N’y touchez pas ! » qui n’aurait supporté aucune réplique.

La Soeur Jacqueline devait se confesser une chose : son novice lui faisait peur. Pour se consoler de ne pouvoir manger plus de cochon, elle en parla :
« D’où vous vient un si beau cochon ?
– C’est un cochon des Soubise, expliqua l’abbé Houillon. Ils l’ont offert en l’honneur de Saint-Constant.
– Et ils sont là les Soubise ?
– Non. Vous savez, ils ne sortent pas beaucoup de leur ferme. C’est la prochaine après l’Auberge.
– Comment ils font pour avoir un tel morceau ?, demanda la Soeur Marie-des-Eaux.
– Alors là, vous m’interrogez sur les mystères de l’élevage. »

Il y eut même du dessert avec de la tarte aux brimbelles qui fit le bonheur de la Soeur Jacqueline et dont Soeur Marie-des-Eaux ne mangea qu’une fourchettée. Et un gars sortit un accordéon tout râpé, on se mit à chanter et à danser. Il y avait des guirlandes de feuilles mortes et de la goutte en l’honneur de l’automne. La Soeur Marie-des-Eaux jetta son verre de goutte dans le feu, mais la Soeur Jacqueline ne se fit pas prier. La mirabelle titrait fort, elle s’empourpra aussitôt, elle se sentait environnée de chaleur à l’intérieur comme à l’extérieur, la gorge lui piquait et la tête lui brûlait. C’était agréable. Il n’y avait pas que des choses terribles dans ce monde.

La Bernadette leur demanda, avec sa voix caractéristique, calme, presque endormie, empreinte de bienveillance :
« Alors comme ça vous venez pour un exorcisme ? »
Ce fut la Soeur Jacqueline qui répondit, car la Soeur Marie-des-Eaux était définitivement dans la bouderie.
« Au départ, oui, nous sommes assermentées pour ça. Mais ça ne sera pas nécessaire. Donc nous profitons de votre hospitalité puis nous repartirons à Saint-Dié. »
A voix basse, la Bernadette conclut : « De toute façon, je crois que vous voyez les choses avec un biais. Il faudra que je vous explique tout ça. »

Un instant d’après, elle dansait avec la Bernadette. La cuisinière avait des yeux plissés derrière ces lunettes, elle avait un sourire qui était taillé pour accueillir les étrangers. Et elle invitait la Soeur Jacqueline dans son rythme.

La Soeur Marie-des-Eaux était économe sur toutes les ressources du groupe, mais faisait une exception avec les bougies. Ce soir encore, dans la petite chambre dans les combles que la Bernadette leur avait douillettement installée, elle maintint l’éclairage jusque fort tard pour tenir à jour son carnet.

Tout en tâchant de trouver le sommeil, la Soeur Jacqueline la regardait noircir les pages de ses pattes de mouches, une écriture serrée, les mots soudés les uns aux autres et recroquevillées dans une forme d’écriture cryptique, presque larvaire, conçue pour faire durer les carnets le plus longtemps possible et rester hermétique à la lecture des curieux.
« Quelle importance ?, songea la Soeur Jacqueline. Si le petit venait à disparaître, personne ne pourra rien comprendre au charabia de son journal et savoir ce qui lui est arrivé. Lui-même, est-il seulement capable de se relire ? »

Au petit matin, la Soeur Jacqueline mangeait en douce du saucisson offert par la cuisinière, quand elle vit le novice descendre l’escalier, tout équipé. Elle repoussa son assiette vite fait.

« On va quand même aller faire un tour voir Basile. Juste pour avoir sa version des faits. C’est bien au lieu-dit Le Chaudron qu’il habite ?
– Oui, fit la Bernadette.
– Et pourquoi ça s’appelle Le Chaudron ?
– ça, c’est juste des légendes locales. », conclut-elle avec un regard appuyé vers la Soeur Jacqueline.

L’abbé Houillon trouva inutile de les accompagner. A vol d’oiseau, le Chaudron était tout proche et par ailleurs les soeurs choisirent de couper au plus droit en évitant les sentiers communaux, mais la forêt était si épaisse que la traversée prit un temps conséquent. C’était de la pente et des talus, le sol glissant bourré de lombrics et l’ombre des épicéas, et l’âne Maurice renâclait à progresser, démontrant à nouveau sa haine proverbiale du hors-piste. Il ne pleuvait presque plus mais les aiguilles charriaient la flotte de la veille, si bien qu’elles étaient tout autant puisées. Il y avait peu de marques de coupe sur les arbres, apparemment l’activité forestière était moins développée que dans les Hautes-Vosges, à croire que les gens des Voivres se terraient dans la grand-rue et n’en sortaient point. Et à se demander si les animaux étaient à l’avenant, car on n’entendait que le coucou.

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Death will someday set you free, par Ghostly Graves, du folk occulte pour western fantôme.

Elles arrivèrent dans un verger de mirabelliers qui menaçait de se faire engloutir. Une dizaine d’arbres noircis, tordus et souffreteux qui correspondaient à ce que la Bernadette leur avait indiqué comme point de repère (bien qu’elle les eut aussi déconseillé d’éviter les chemins communaux). Il y avait des fruits pourris et des chiures d’animaux aux pieds.
« Il faut descendre comme ça à peu près de biais et ce sera la deuxième ferme. », annonça la Soeur Jacqueline. Puis elle déglutit avec peine. Les grognements qui venaient dans son dos lui avaient coupé le sifflet. La Soeur Marie-des-Eaux fourbit son Opinel.

Trois loups, dégueulasses, tous à moitié brûlés, la chair à vif et suppurente (les séquelles d’une attaque de camp ?), les avaient encerclées sans bruit et maintenant s’approchaient. ça se voyait à leur peut museau qu’ils crevaient de faim. Le novice lança son bras armé vers l’une des bêtes mais elle lui attrappa le bras entre ses crocs et s’y accrocha comme une tique à un mollet. La Soeur-Marie-des-Eaux fit abstraction de la douleur, mais elle se retrouvait bloquée comme un con et déjà un deuxième loup arriva dans son dos tandis que le dernier se mit à gueuler d’un air si sinistre que le novice se rendit enfin compte qu’il était temps d’avoir peur. La Soeur Jacqueline tenta de grimper dans un mirabellier, mais les branches pétaient sous son poids et déjà le loup gueulard courait vers sa couenne, et là-dessus la chanoinesse ne savait plus s’il fallait prier le Vieux ou le Diable pour s’en sortir. Le secours lui arriva d’un endroit inattendu : Maurice décocha une ruade au loup gueulard et le bruit de ses côtes cassées rappela en plus gros celui d’une coquille d’oeuf qu’on écrase entre ses doigts. Le loup mutilé pédalait dans la gadoue, tournant sur lui-même et jappant, au supplice. Les deux autres s’enfuirent sans demander leur reste.

La Soeur Marie-des-Eaux se précipita vers leur bête de somme, lui carressant le flanc. « Je crois que tu es l’élément le plus efficace de notre équipe, mon vieux. »

La Soeur Jacqueline était pour qu’on décampe en laissant le loup à son sort. Mais La Soeur Marie-des-Eaux protesta : « Il faut qu’on abrège ses souffrances. » Et le novice se comporta d’une façon que la Soeur Jacqueline détestait, parce que ça la déstabilisait totalement : dans les moments d’action urgente comme celui qui avait précédé, la Soeur Marie-des-Eaux était d’une implacable rapidité, comme il se mouvait dans sa propre unité temporelle. Donc sa déclaration ne souffrait pas la discussion, parce que déjà elle était sur l’animal et son bras avait décrit un arc-de-cercle au-dessus de sa gorge et l’Opinel crachait un flot de sang noir.

D’abord il y eut la douleur du choc mental, comme un réseau de neurones qui explose, mais la douleur était une compagne familière, et après il y eut le flachebacque du loup, et ça, nul ne peut s’y habituer.

Le voilà maintenant dans la peau du loup. L’étrangeté de courir à quatre pattes, les affres spécifiques des grands brûlés, l’exotisme de sa propre odeur, fauve. Là avec sa minuscule meute à épier l’enclos aux cochons. Une immense truie qui lui inspire une sainte terreur, seule une faim tenace l’a incité à venir. La puanteur du lisier.

Et cette femme au visage couvert de croûtes, les cheveux sales collés sur sa peau, couverte d’un manteau de pluie qui cache le reste de son corps. Elle porte un paquet qu’elle s’apprête à jeter aux cochons, et elle voit les loups et finalement c’est à eux qu’elle le jette, comme par – compassion -.
Et dans la peau du loup, il dévore le contenu du paquet sans réfléchir, c’est tendre et chaud. Et puis un bout en tombe alors qu’il se dispute le festin avec les deux autres loups : une tête.

Une tête de bébé.

La Soeur Marie-des-Hauts perd pied et roule dans la pente. Elle s’éclate contre une souche, plante ses mains dans l’humus et vomit tout ce qu’elle peut sortir son estomac, essentiellement le peu d’oignons et de brimbelles qu’elle avait mangé la veille, puis de la bile qui vient lui cramer la gorge.

« Saleté… de flachebacques. »

La Soeur Jacqueline ne lui donne pas vraiment le temps de reprendre ses esprits, elle l’attrappe par le bras et la force à se relever : il faut pas rester là.

Elles arrivent au pied d’un premier corps de ferme, d’un seul bloc, austère, aux murs lépreux et le longent pour atteindre, entre les arbres et le sol marécageux, un étang rempli de prêles – signe qu’elles sont arrivées à la ferme des Thiébaud.

Elles longent la digue étroite. A leur droite, une fontaine couverte, remplie de lentilles d’eaux et d’animalcules blancs qui pourraient bien être des daphnies et qui pourraient bien être autre chose. A la gauche, la maison des Thiébaud, le crépi dégoulinant, avec deux entrées de cave sur les côtés. Devant, l’étable, on entend une ou deux vaches. Derrière, un sentier de gravier conduit aux autres maisons du Chaudron.

Un paysan en pantalon vert est occupé à jeter des choses contre le mur de l’étable. Il se tourne vers elles, il a l’air débonnaire, un teint encore plus couperosé que celui de la Soeur Jacqueline. Il est comme fondant dans ses habits débraillés, il leur adresse un petit sourire et agite la main en guise d’accueil, sans lâcher ce qu’il tient : un chaton éclaté.

« Fallait pas vous déplacer, j’ai rien pour vous recevoir », leur fit la mère Thiébaud une fois qu’elles furent à l’intérieur. La petite vieille, ridée comme pas permis, le menton en galoche, avait mis une casserolle tordue de chicorée à réchauffer sur le poêle dont les émanations noircissaient le mur. Le père Thiébaud était retourné dans son fauteuil et parlait dans le vide.
« Notre Basile a toujours été simple, faut lui pardonner. (Elle rajusta son châle.) Et puis c’est bon, le problème est réglé, y sortira plus, c’est promis. » Elle leur servit leurs tasses de chicorée avec une main tordue par l’arthrose. La Soeur Marie-des-Eaux la regarda avec la sympathie instantanée qui lie les personnes originaires de l’empire des rhumatismes. Il y avait un rameau desséché au-dessus de la bruyante horloge : on était chez des croyants, la foi du charbonnier sans remise en question et sans ostentation.
« Bobi, si Félix est rentré ?, demanda le père.
– Non, pas encore. », fit la mère, l’air un peu inquiet.
Le novice laissa sa consoeur prendre le temps de se réchauffer près du poêle puis demanda :
« Est-ce qu’on peut le voir ? »

L’abbé Houillon avait dit vrai : pour couper court aux craintes du villageois, les Thiébaud avaient enfermé leur fils dans le poulailler et comptaient l’y laisser pour toujours.

C’était une petite dépendance au-dessus de l’entrée de cave, on y voyait guère parce que la fenêtre était couverte d’une vitre de plastique translucide. L’odeur d’ammoniaque était forte et faisait du lieu une sorte de dimension parallèle, qui n’était pas tout à fait notre monde. Il y avait des poules partout dans ce qui avait jadis été une maison d’habitation, dont aujourd’hui les surfaces étaient recouvertes de paille et de déjections. On les invita à monter l’échelle de rondins. Les parents ne pouvaient pas les suivre, de crainte de se casser le cou, et ils verrouillèrent derrière elles.

Il y avait peu de poules sous les combles, mais le coassement incessant venu du palier rappelait l’indignité de la situation. Elles mirent du temps à trouver Basile, vu que le seul oeil-de-boeuf dégageait peu de lumière. Il était recroquevillé, il y avait peu de place pour se tenir debout. Il était en train de tresser une corde avec les mêmes grosses mains qu’ont ici tous les gens du village, et les gens des Vosges en général à cause du labeur. Il leur adressa un sourire plus timide que méfiant. Des cheveux gris et un visage pas méchant. La Soeur Jacqueline pensa qu’il avait peut-être le même âge que lui, et ça lui fit drôle.

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Lashing the Rye, par Harvestman, americana dépressive, sur la superstition paysanne et la grandeur des espaces confinés.

« Y’avait une chatte qui s’était cachée un jour dans ce grenier, fit Basile. Elle était pleine et elle savait qu’on tuerait ses chatons. Alors elle s’est cachée ici. Mais ses chatons ils sont devenus trop grands et elle pouvait plus les nourrir. Un beau jour, la mère elle voit quelque chose tomber de l’oeil de boeuf. C’est la chatte, elle faisait descendre ses chatons. Qu’est-ce qu’ils étaient beaux ! Mais bon ils étaient pleins de puces alors le père y les a claqués contre le mur de l’étable. Mais la chatte elle en avait pas descendu un. Elle l’a descendu plus tard et celui-là on l’a gardé, maintenant il est grand, c’est le chat roux, Félix.
– Vous savez pourquoi on est là ? », demanda la Soeur Jacqueline. La Soeur Marie-des-Eaux la laissait mener les interrogatoires car elle était plus douée avec les gens.
« Parce que j’ai cassé le lustre et le Jésus-cuit, répondit Basile avec un tremblement dans la voix.
– Oui. Pourquoi t’as fait ça ?
– Parce que…
– Parce que t’étais soûl ?
– Parce que c’est des voix dans ma tête… Elles m’ont dit de le faire. »

En fait il leur inspirait de la pitié. Elles lui firent dire un Pater Noster et un Ave Maria et il leur offrit une corde.

« On est vraiment désolés, fit la mère quand ils furent de retour à la cuisine. Il était un peu ficelle, c’est pour ça qu’il est resté avec nous, il aurait pas pu tenir sa propre ferme. Y s’intéressait qu’aux cordes, et pis à tresser des baugeottes. » Elle leur montra quelques uns de ses ouvrages, c’était finement exécuté, et puis il y avait aussi une bombonne à jus de pomme, entourée d’un tressage d’osier de sa main.
« L’ennui, c’est surtout qu’il a cassé le Jésus-Cuit. Du coup ils attendent que le diocèse en rapporte un nouveau, y va sûrement vous demander de faire la commission. Du coup, le Jésus-Cuit cassé, il est dans notre grenier maintenant.
– On peut le voir ?, fit la Soeur Marie-des-Eaux.
– Ah oui, montez, c’est là-haut à droite après l’escalier. Je vous suis pas, j’peux plus monter les marches. »

En haut de l’escalier elles tombèrent sur un palier qui communiquait avec les chambres des Thiébaud et de leurs fils. Il y avait une lampe à huile sur une commode, dont la Soeur Jacqueline s’empara.
Elles poussèrent une porte toute simple que tenait un cale-porte formé d’un boudin de tissu avec une tête de chien. Le pont était saturé par l’odeur des oignons qu’on avait mis à sécher, il y avait des carcasses rouillées d’engins agricoles et des bombonnes de jus de pomme couvertes de poussière. Elles montèrent un escalier de bois des plus instables pour accéder au deuxième étage du grenier. Il y avait des cartons remplis de livres laissés à la crasse et aux moisissures. C’était tentant de s’arrêter pour les consulter, tout ce qui contient de la mémoire nous attire comme le miel pour les mouches, mais ça aurait été inconvenant de s’attarder. La Soeur Marie-des-Eaux s’aventura au fond des greniers. Il n’y avait plus de bois de porte pour accéder à la chambre mansardée du fond. Elle regarda le plancher en premier lieu, car les planches hors d’âge menaçaient de tomber sous son poids, et elle interdit même l’accès à la Soeur Jacqueline, qui pesait deux fois plus lourd qu’elle. Elle sentit un présence, et quand elle se tourna vers la fenêtre, elle sursauta. Car il y avait vraiment quelqu’un !

 

Lexique :

Goutte : liqueur forte, habituellement à la poire où à la mirabelle.
Peut : laid, méchant
Bobi : Interjection
Pont : premier étage d’un grenier, qui communique avec l’extérieur pour faire passer les engins agricoles.

 

Bilan :

On avance à pas de loup dans l’action, mais je suis content de cette mise en place pépère. J’ai beaucoup exploité les idées que j’avais imaginées lors de mon premier brainstorming, mais j’ai un peu plus utilisé le système : j’ai rajouté deux croix sur le chemin de croix (une quand Soeur Marie-des-Eaux a interdit à Soeur Jacqueline de manger de la viande, une quand l’âne les a sortis d’un mauvais), ce qui va leur causer des ennuis dès qu’on rajoutera une troisième croix. J’ai aussi allumé une bougie à cause de la blessure de Soeur Marie des Eaux et j’en allumé deux autres parce que les règles disent de le faire à chaque fois que l’histoire avance. une bougie par session d’écriture me semble donc un minimum.
J’ai aussi été surpris par le résultat. Je n’avais pas imaginé que la Soeur Marie-des-Eaux tuerait le loup mais c’était dans l’enchaînement logique. Et du coup, j’ai amené une règle héritée d’Ecorce : quand on tue quelqu’un, on prend un choc mental (que j’ai décrit comme peu impactant tout simplement parce que la Soeur Marie des Eaux est coriace, mais aussi parce que dans ma tête, c’est l’équivalent de la Tueuse dans Ecorce ; le choc mental ne l’impacte pas.) et on a un flachebacque de la personne qu’on a tué. J’ai tiré sur l’Almanach et ça a amené cette histoire de bébé que j’ai reliée aux Soubise : très pratique parce que ça me surprend et en même temps je fais avancer ma deuxième intrigue.
J’ai prévu une prochaine journée assez pépère mais après il va y avoir de l’action et vu comment les jauges auront monté, ça va faire mal 🙂

 

Jauges communes :

Sainteté : 6
Bougies : 3
Chemin de Croix : 2

 

Feuilles de personnage

Deux Soeurs du Très-Saint-Sauveur (ordre chanoine, couvent à Saint-Dié)

Soeur Jacqueline

Vice :
+ La luxure

Vertu :
+ La prudence

Description physique et personnalité :
Cinquantaine, visage rond et couperosé par la bière de lichen, yeux un peu fixes. Bonne vivante. Assez affectée par l’oubli, n’a pas de souvenir d’avoir jamais quitté le couvent de Saint-Dié

Bref historique :
Il est possible qu’elle ait eu récemment une vie en dehors du couvent. Il est aussi possible qu’elle ait été cloîtrée pour contrer son penchant à la luxure, et qu’on l’ait incité à oublier son passé (onction à l’eau bénite d’oubli ?)

Mots-clefs :
– Soeur Exorciste
– Inspire la confiance
– Cuisinière
– Contemplative
– Intuitions

Lien avec autre PJ :
A sauvé la vie de Soeur Marie des Eaux mais ne s’en souvient pas. Aurait été sa formatrice ou sa compagne d’apprentissage en exorcisme ?

PNJ Favori :
Bernadette, la tenancière du Pont des Fées
Soeur Marie-des-Eaux

Vice :
La colère

Vertu :
La force

Description physique et personnalité :
Jeune, borgne (cache-oeil), cheveux courts, visage androgyne (tout le monde la genre au masculin). Un air de froide détermination. Paranoïaque et violente. A reçu une formation de mémographe et tient un registre de tous ses souvenirs (pattes de mouche)

Bref historique :
A connu une jeunesse très traumatique (elle a notamment aimé un horla, mais celui-ci est mort quand ils se sont embrassés, étonnement c’est la chose qui l’a marqué le plus alors qu’elle a été victime de choses plus violentes), au terme duquel elle a d’abord reçu une formation de mémographe puis de soeur exorciste. En guerre contre les figures du mal. Assez attachée au voeu de chasteté. Fascinée par le texte de l’Apocalypse.

Mots-Clefs :
– Soeur Exorciste
– Opinel
– Mémographe
– Combattante
– Âne

Lien avec autre PJ :
A sauvé la vie de Soeur Jacqueline, s’en rappelle mais ne veut pas lui remettre ça dans les dents. La naïveté de Soeur Jacqueline a failli leur coûter la vie en enfer.

PNJ favori :
Basile, le cordelier (ses cordes sont vecteurs d’égrégore, elles lui ont révélé la statue de Jésus)

 

La suite :

3. Un exorcisme dans le poulailler

Où l’on en apprend plus sur les lunaires habitants du village, et sur les turpitudes morales de nos deux nonnes exorcistes.

Podcast Outsider N°49 : Millevaux : Panorama des publications Millevaux 2/2

Avec près d’une quarantaine de jeux et quelques autres suppléments (contexte, nouvelles, musique, illustration…), Millevaux méritait bien un petit tour d’horizon en podcast ! Comme cela a pris un certain temps de tout présenter, vous avez droit à deux podcasts.

Au programme de ce deuxième épisode :

Toutes les publications Millevaux de mon fait sortis ou développés après Grogne, et les publications Millevaux développées par la communauté !

Je termine ce podcast (enregistré en 2016) par un panorama des publications Millevaux sorties entre 2017 et 2019.

Lire / télécharger le podcast

Crédits jingle : Dino Van Bedt, extrait de l’album A Night in the Woods (un album dédié à Millevaux)

projet de couverture initial pour Bois-Saule. Crédits : Anita363, dentarg, pcgn7, v1ctory_1s_m1ne, cc-by-nc, galeries sur flickr

 

Liens utiles :

Page dédiée à Millevaux

Liste des comptes-rendus de partie dans l’univers de Millevaux, triés par pays

Ma critique de Summerland

Le jeu de rôle Les Ombres d’Esteren

Le jeu de rôle Symbaroum

Le film La Route

Scénario La Guerre des Miasmes

Le livre de Teal Triggs : Fanzines, la révolution du DIY

Le fanzine Putride

Brouillon du jeu de rôle Les Épines de la Rose

Inflorenza Minima, les règles en audio

Arbre, les tergiversations au sujet du système de résolution

Le jeu de rôle Inflorenza Comedia

Inflorenza : 5 trucs, sur Lapin Marteau

Scénario L’Astrolabe, par Patrick Cialf

Podcast Les Voix d’Altaride : Des univers féconds

 

Comptes-rendus de partie cités :

Nos jours coupables, pour The Beast dans l’univers de Millevaux

Campagne Venise Mortelle (pour Inflorenza) : 1 / 2 / 3

La main sanglante (pour Inflorenza)

Rats de Laboratoire (pour Grogne, sous sa forme de hack d’Inflorenza)

Oedipos (pour Millevaux Mantra)

La bataille du temps de parole

Il serait temps qu’on parle des joueuses timides. Ou plutôt, il serait temps qu’on les laisse parler.

Après quelques années à bidouiller des jeux en narration partagée, je constate que j’ai fait un certain progrès quand il s’agit de donner aux joueuses plus d’occasions de parler. Mais je n’en ai pas fait forcément beaucoup pour donner aux joueuses timides la possibilité de s’exprimer.

Je tente ici de lister quelques idées pour faire bouger les choses en la matière. Je crois que le problème doit se résoudre par trois médias : les règles, la MJ, les joueuses. Et ça se passe essentiellement par deux façons : donner de la matière à jouer aux timides, et minimiser le temps de parole des joueuses extraverties. Je propose une liste de solutions pour un problème que je n’ai pas vraiment résolu, et de surcroît, je suis plutôt une personne extravertie, donc si vous avez une autre vue sur le sujet, surtout si vous êtes une personne timide (à une table de jeu de rôle ou dans la vie en général), je serai vraiment heureux de lire vos suggestions.

Francis McKee, cc-by, sur flickr

Donner de la matière à jouer aux timides

Je vais commencer par enfoncer trois portes ouvertes mais je m’en sens un peu obligé. Toutes les joueuses timides n’aspirent pas à un temps de parole accru. Certaines sont tout à fait contentes de parler peu, mais je pense qu’il ne faut pas généraliser leur cas. Croc parlait de sentorette pour les désigner, on entend aussi parler de plante verte. Cela me semble au minimum une destination qui vise à les catégoriser sans chercher à les aider en quoi que ce soit, mais c’est tout aussi bien employé comme une insulte qui relève de l’élitisme.

Si vous avez une joueuse timide à sa table, ce n’est peut-être pas parce que la personne est « malade » ou « handicapée socialement ». C’est peut-être que votre table lui pose problème : les thématiques ou le gameplay ne lui plaisent pas, la personne débute en jeu de rôle ou sur ce type de jeu de rôle et vous ne l’accompagnez pas, il y a un problème de sécurité émotionnelle, ou tout simplement il y a trop de malotrus qui l’empêchent d’en placer une. Donc surtout, l’identification des personnes timides n’a pas à devenir un jugement de valeur.

Egalement, je n’ai pas ici la prétention de donner des pistes pour aider des joueuses qui seraient dans des cas d’anxiété sociale grave. Sans doute que toute technique destinée à aider une timide peut les aider aussi, mais j’ignore si ça peut leur permettre d’atteindre une situation d’aisance réelle.

On est très surpris en bien quand on écoute ce que les timides ont à dire, car ces personnes apportent quelque chose de nouveau : donc si les personnes extraverties mettent en place des méthodes pour faire parler les timides, c’est profitable aux deux parties. De surcroît, même si ce que je vais dire n’a pas valeur d’étude statistique, j’ai souvent remarqué que certaines joueuses timides avaient de super concepts de personnage. Ce serait dommage de ne pas en profiter.

D’autres au contraire créent des personnages au comportement neutre (pas de fanatique loyal bon ou chaotique mauvais) ou peu étoffés, c’est à la fois une ligne de défense mais aussi la source du problème : quand une joueuse timide joue un personnage timide, on peut tomber dans un cercle vicieux. Mais c’est en revanche un archétype de personnage (le personnage neutre, effacé) que les joueuses extraverties et la MJ peuvent apprendre à identifier, car c’est la base de la base : développer suffisamment d’écoute et d’observation pour remarquer qu’il y a une joueuse timide à la table, et commencer à réfléchir sur comment lui proposer une expérience qui soit aussi satisfaisante que pour les autres.

Une fois que les personnes extraverties ou la MJ ont identifié une joueuse timide, elles peuvent jauger son envie de parole (le mieux étant de lui demander). Il ne faudra de toute façon pas les mettre autant en avant qu’une joueuse extravertie. Vouloir transformer une timide en extravertie le temps d’une seule partie, c’est sans doute lui mettre trop de pression sur les épaules.

Joueuses timides, j’ai quelques propositions à vous faire si vous voulez gérer vous-même votre prise de parole :
+ Quand vous vous retrouvez dans une interaction sociale trop intense à votre goût, demandez des pauses.
+ Tentez d’être MJ le temps de quelques séances, avec un effectif réduit composé de personnes avec qui vous êtes à l’aise. Vous serez ainsi placées dans une situation où votre parole est légitime et écoutée. Alors, bien sûr, une parole de « simple » joueuse DEVRAIT être tout autant légitime et écoutée, mais disons que masteriser va vous mettre en jambes pour retrouver une aisance que vous conserverez une fois revenues dans la peau d’un personnage.
+ Tentez de jouer des personnages importants. Demandez à avoir des personnages avec un fort score de charisme, avec des responsabilités, avec de nombreux liens sociaux ou affectifs. Quitte à demander un petit suppléments de points de création pour avoir un soutien technique à votre roleplay. Si vous craignez que les autres joueuses ne respectent pas votre personnage parce que votre roleplay serait trop déconnecté de leurs attentes, demandez à la MJ de rappeler qu’on est tenu de respecter les règles (un personnage avec 18 en charisme, on le respecte, point), ou simplement demandez aux autres joueuses leur indulgence.
+ Expliquez à la table où vous en êtes dans votre rapport à la parole, partez du principe que ça va intéresser l’équipe de savoir ça, et si vous rencontrez des réactions hostiles, c’est certainement que vous n’êtes pas à une table bienveillante, et peut-être allez vous devoir envisager de changer de table.

Voici maintenant quelques suggestions à l’intention des auteurices de jeu, des MJ et des joueuses extraverties.

Du côté du game design, je vois plusieurs solutions. Parmi celles que j’ai testées, aucune n’a eu un effet magique, mais je pense qu’elles contribuent quand même à améliorer la situation :
+ Organiser le jeu en tour par tour. Lors du tour de la joueuse, on joue des scènes braquées sur son personnage. On peut aussi lui allouer des pouvoirs narratifs supplémentaires durant son tour, tel que le dernier mot sur le décor ou les figurants. Cette méthode a pour inconvénient d’être contre-immersive, mais il existe une alternative plus immersive : les tours invisibles. Dans un jeu à MJ, le MJ peut avoir comme consigne d’alterner les scènes braquées sur chaque personnage, sans pour autant informer les joueuses de sa pratique. Cela implique, quand la scène dédiée à une joueuse s’éternise (parce qu’il s’agit d’une joueuse extravertie, parce qu’on manipule beaucoup de technique…), de couper la scène en plein milieu. On précise à la joueuse qu’on va jouer la suite de sa scène plus tard et on passe à une autre.
+ Programmer des scènes-clés par personnage. La bataille du temps de parole ne sera pas gagné tant que chaque personnage n’aura pas eu son quart d’heure de gloire durant la partie. Le scénario ou les règles d’improvisation devraient prévoir une scène par partie pour amener quelque chose d’important (avec toute la subjectivité qu’implique ce terme) dans l’arc narratif de chaque personnage. C’est une méthode qui renforce le principe des tours de parole, qu’ils soient visibles ou invisibles.
+ Donner plus de script aux personnes timides. La plupart des méthodes de création de personnage peuvent être vues comme un script. Compétences, traits, questions, objectifs de personnage ou éléments de background sont autant de matière à jouer. Le jeu peut alors prévoir d’allouer plus de points de création aux joueuses timides (voyez cela comme un ajustement de difficulté), ou laisser la MJ en juger. Je pense personnellement que les joueuses timides gagneraient à avoir plus de matériel de jeu, alors que si on leur demande, elles préfèrent en avoir moins. Ceci dit, je pense qu’une telle proposition gagnerait à rester facultative. Si une joueuse ne veut vraiment pas avoir plus de matériel à jouer, c’est difficile de le lui imposer.
+ Créer des personnages complémentaires. Les jeux à archétype ont souvent comme intérêt que chaque personnage sait faire une chose UTILE que les autres ne savent pas faire, et c’est donc fort pratique qu’une joueuse timide se retrouve avec un personnage indispensable au groupe d’une façon ou d’une autre. Dans les jeux à drama, cette méthode est moins évidente, car aucun personnage n’est vraiment UTILE et on peut faire du drama en excluant certains de la boucle… Cela me semble alors important de trouver pour la joueuse timide un rôle dramatique qui la place au centre des enjeux, en tout cas pas trop à la marge.
+ Créer des liens entre personnages. Les systèmes de création de personnage où chaque personnage est lié à un ou plusieurs autres donnent de la matière à jouer aux timides. Il faut veiller à ce que ces liens soient dynamiques, impliquent des choses à faire. « Tel personnage est mon frère » est un lien statique, il n’implique rien de particulier à faire en jeu. « Tel personnage est mon frère et je tente toujours de le couvrir quand il fait des bourdes », sachant que le personnage du frère a pour objectif RP de commettre des bourdes, voilà un lien dynamique qui va amener la joueuse timide à faire des interactions.

Dans l’ensemble, j’invite à tester les jeux inspirés de For the Queen qui nous poussent à nous intéresser à ce que les autres ont à dire et à leur poser des questions.

J’avais d’autres suggestions, mais je crois qu’elles s’appliquent aussi bien aux règles qu’à la MJ, donc voici une deuxième liste un peu bâtarde. Alors bien sûr, je suis sûr qu’on pourrait déplacer certains de mes conseils d’une liste à une autre, j’ai juste essayé de classer les choses pour plus de commodité, mais je suis le premier convaincu de la porosité entre conseils pour auteurices, MJ et joueuses :
+ Utiliser un totem de parole. C’est un objet (sablier, jeton, totem de jungle speed) qui sert de conque de parole. Pour parler, il faut se saisir de l’objet. Cela a surtout le mérite de formaliser la parole et de marquer un désir qu’elle circule.
+ Utiliser une fleur de parole. On dessine au milieu de la table une fleur avec un pétale par joueuse. Quand une joueuse prend la parole de façon significative, elle ajouter une barre dans sa pétale. Cela permet de suivre le temps de parole de chacune afin de corriger les déséquilibres.
+ Interroger l’usage des règles pour le social. L’absence de règles pour jouer les interactions sociales peut mettre mal à l’aise les joueuses timides (elles vont craindre de ne jamais avoir gain de cause dans les négociations), mais au contraire certaines règles de social vont juste tuer le roleplay des timides dans l’oeuf en le rendant totalement facultatif (ainsi, s’il est possible de simuler la totalité d’un échange verbal avec un simple jet de diplomatie, la joueuse n’aura pu parler que pour dire « je lance mon dé »). Il faut donc trouver un juste milieu, qui oblige la joueuse à parler un minimum sans pour autant lui mettre une pression excessive.

Maintenant, des conseils qui me semblent à la fois du ressort de la MJ, de la facilitatrice ou des joueuses :
+ Rappeler qu’il n’y a aucune pression de performance. Le but n’est pas de juger les personnes sur la qualité de leur roleplay ou de leurs choix tactiques. On est avant tout là pour passer un moment entre personnes qui s’apprécient, pas pour compter les points.
+ Discuter du problème de temps de parole avec les timides plutôt que de vouloir résoudre les choses dans leur dos.
+ Montrer son approbation aux joueuses timides quand elles disent quelque chose. Il semblerait qu’en matière de créativité, la qualité de votre flow augmente quand vous recevez des marques d’approbation. En tout cas, un surcroît de confiance est toujours bon à prendre.

+ Inviter les joueuses les plus proactives à se taire un peu et à moins couper la parole, inviter les joueuses les plus contemplatives à s’exprimer.

Enfin, voici des conseils pour les joueuses extraverties :

+ Se mettre en position d’écoute : partir du principe qu’il est plus important d’apprécier ce que les autres ont à dire plutôt que de les impressionner par sa propre verve.

+ Privilégier les interactions avec les personnages des joueuses timides.
+ S’aligner sur les initiatives des joueuses timides, même si on les trouve sous-optimales.
+ Faire des liens entre son personnage et ceux des joueuses timides, mais dans l’idée de leur apporter du jeu QUAND elles en ont besoin. Il ne faut pas que cette méthode soit une excuse pour vous incruster dans toutes les scènes et voler la vedette.
+ Se donner comme mission de faire au moins une scène d’importance avec une joueuse timide durant la partie.

+ Jouer l’impact : si c’est la joueuse timide qui joue votre chef, obéissez à ses ordres et respectez-là même si vous trouvez que son roleplay n’est pas à la hauteur du leadership présumé de son personnage.

Pour aller plus loin :

Grégory Pogorzelski, Tous dans le minivan, sur Du bruit derrière le paravent

Eugénie, Jouer l’impact 1, sur JenesuispasMJmais

C’est tout ce que j’ai en rayon comme outils et je serais ravi d’en connaître davantage. J’ai un peu expliqué comme les joueuses timides pouvaient se prendre en main, mais j’ai surtout donné des outils pour les autres : auteurices, MJ et joueuses extraverties. Ceci dit, je dois avouer ma défiance à guérir un problème de temps de parole en donnant plus de choses à faire aux personnes extraverties. Il serait peut-être plus important de leur donner moins de choses à faire.
Minimiser le temps de parole des joueuses extraverties

Cette deuxième série de conseils va paraître inhabituelle, car ne sont pas des conseils pour jouer mais des conseils pour sous-jouer, histoire de laisser plus de place aux personnes timides.

Pour aller plus loin :
Thomas Munier, La tentative du silence, sur Outsider

Pour commencer, la personne qui devrait davantage se taire, c’est la MJ. Dans la plupart des jeux à MJ, les échanges sont structurés de cette façon : quand une joueuse veut faire quelque chose, elle doit se tourner vers la MJ qui lui dit comment ça se passe. Cet axiome à lui seul implique que la MJ parle 50% du temps, puisque dès qu’une joueuse parle, la MJ lui répond. Mais en réalité, la MJ a bien souvent plutôt autour de 75% du temps de parole, parce qu’elle a beaucoup d’éléments d’intrigue à mettre en place, parce que ses PNJ prennent beaucoup d’initiatives, parce qu’elle est plus à l’aise que les joueuses pour faire des descriptions dans un univers fictionnel qu’elle connaît bien, etc. A l’opposé du spectre, il me semble que les MJ les plus en retrait ne descendent pas en dessous de 25% du temps de parole, et dans ce cas, si la table compte plus de trois joueuses, elle reste la personne qui parle le plus souvent. Ces pourcentages sont à la louche, je n’ai pas d’étude statistique pour les prouver, mais je pense que vous voyez l’idée. Je me rappelle d’un article en anglais (malheureusement, j’ai perdu la référence) d’un MJ qui se plaignait que ses combats étaient trop long. Pour voir d’où venait le problème, il avait utilisé une appli qui comptabilisait le temps de parole de chaque personne, et il était arrivé à ce constat qu’il parlait 50 % du temps. On peut le comprendre vu à quel point les systèmes de combat les plus techniques sollicitent la MJ.
Une fois cette réalité prise en compte, la MJ peut se demander où elle se situe. Plutôt 25, 50 ou 75%. Si elle est dans les 50 ou 75%, peut-être devrait-elle envisager d’être plus incisive à l’avenir dans ses déclarations, histoire de laisser de la place aux joueuses, et notamment aux plus timides.

Assez tapé sur ces pauvres MJ, il serait temps de s’adresser aux joueuses extraverties. Le problème avec les joueuses extraverties, c’est que ce sont des bonnes joueuses, souvent de celles qu’on salue en fin de partie pour leurs hauts faits mémorables et autres prouesses de roleplay. Le problème, c’est que l’exubérance de leur jeu se fait au détriment des autres. Et peut-être les autres joueuses aiment les voir étaler leur science, mais peut-être aussi qu’elles en ont marre…

D’ailleurs, dans une école de jeu aussi axée sur la qualité du roleplay et de la présence qu’est le jeu en performance, et bien les joueuses trop bavardes sont sanctionnées : on parle ici d’une faute de jeu proche de ce qu’on appelle cabotinage en théâtre d’improvisation. Justement inspiré de l’impro, le jeu au performance met au contraire l’emphase sur un espace de jeu habituellement laissé dans l’ombre : le banc de touche. Le jeu est vu comme un mouvement : le personnage alterne entre présence et absence de la fiction, la joueuse alterne entre participation et retrait, ce qui apporte respiration et rythmique au collectif. Si les joueuses timides sont naturellement sur le banc de touche et qu’il serait malvenu de les inciter à y rester davantage, les joueuses extraverties ont tout à gagner d’apprendre à se rendre régulièrement sur ce banc de touche.

Cela implique notamment de se mettre en retrait physiquement, pour mieux se faire oublier. Privilégiez les fauteuils où il est facile d’alterner entre une position penchée sur la table et une position avachie en arrière. Arrangez-vous pour que les joueuses timides soient sur des chaises, et à proximité de la MJ.

Cultiver la culture du banc de touche, cela veut dire : même si votre personnage attire la lumière, vous devez savoir le plonger dans l’ombre. Vous pouvez allez jusqu’à décréter qu’il est incapacité ou tué suite à une quelconque blessure, juste parce que vous estimez avoir assez parlé et que vous préférez prendre une place de public ou de co-animatrice.

Si vous pouvez parler au reste de l’équipe depuis le banc de touche, faites-le avec parcimonie. Par exemple, si votre personnage n’est pas là, n’en profitez pas pour suggérer aux timides quinze tonnes de choses à faire si ça revient à jouer à leur place.

En règle générale, et même dans les jeux les plus compétitifs, n’essayez pas de gagner. Parce que la win attitude est peu compatible avec l’idée de laisser les autres parler et faire des erreurs qui pourraient vous impacter, ou de céder la préséance dans un dialogue sans avoir eu le dernier mot. Conservez votre pugnacité pour les tables où la répartition de la parole n’est pas un enjeu.
Conclusion :

Voilà, c’était mon grain de sel sur le sujet du temps de parole. Je ne pense pas avoir trouvé le graal, je fais peut-être plus partie du problème que de la solution, mais je pense qu’un bon équilibre entre techniques pour mettre les joueuses timides en avant et techniques pour mettre les joueuses extraverties en retrait ne peut pas faire de mal, à défaut de tout résoudre. Et surtout, parler entre joueuses, identifier les problèmes et les frustrations, chercher ensemble des solutions, et cultiver le souci du temps de parole. En fait, j’appelle surtout de mes voeux que cette question du temps de parole soit davantage un enjeu dans notre culture rôliste, et c’est pour cela que je serais ravi d’entendre vos témoignages à ce sujet.

Pour aller plus loin :
Podcast Atomistique 2/4 : le jeu de rôle social, pour le podcast Les voix d’Altaride
Plan des podcasts Atomistique sur le forum Les Ateliers Imaginaires