Qu’est-ce que tu crées ?

« Que fais-tu comme travail ? »

C’est une question qu’on prononce souvent quand on veut faire connaissance avec une personne. Elle a le défaut de résumer la personne à son travail. Or, son travail et sa vocation peuvent être deux choses distinctes.

Dans le cas où l’activité créatrice d’une personne et son travail sont deux choses distinctes, l’activité créatrice peut être plus enrichissante que le travail. En s’intéressant uniquement au travail de la personne, on peut la renforcer dans l’idée que sa vocation est un gâchis de temps, que seul le travail compte.

Certaines personnes vont aussi répondre : « Rien. » avec un accent de dépit dans la voix qui peut signifier : « Je n’ai pas de travail en ce moment, tu dois sûrement me trouver inutile et sans intérêt. »

Supposons qu’à la même personne sans emploi, on demande : « Qu’est-ce que tu crées ? »

Et qu’elle réponde :

« Des cabanes à oiseaux. »

Demandons-lui pourquoi, et écoutons-la répondre :

« Parce que j’aime les oiseaux. Je veux qu’ils aient un refuge avec de la chaleur et de la nourriture. Et puis, c’est beau, une cabane à oiseaux. »

Posons la question à d’autres personnes :

« Je crée des bons moments entre amis. »

« Je suis père de famille. Je crée un cadre de vie pour mes enfants. »

« Je suis infirmière. Je crée du réconfort. »

 

D’autres questions peuvent provoquer d’aussi beaux échanges :

« Qu’est-ce qui te passionne ? »

« Qu’est-ce que tu préfères faire dans la vie ? »

« Quelle est ta vocation ? »

« Qu’est-ce qui donne du sens à ta vie ? »

 

  • FIN de la série d’articles La Révolution Créative

Quelle direction prendre ?

Une fois qu’on se consacre à la créativité, la principale difficulté est de savoir par où commencer, quel chemin prendre, à quel carrefour bifurquer.

Quel projet va être notre priorité ? Devons-nous nous acharner sur une œuvre jusqu’à ce que nous la jugions terminée ou pouvons-nous papillonner d’une œuvre à l’autre ? Quel planning adopter ?

Pour toutes ces questions, la meilleure boussole est notre curiosité. Attardons-nous sur ce qui active notre curiosité, c’est le plus sûr moyen d’œuvrer en conformité avec nos valeurs, de rester cohérent avec la personne que nous sommes aujourd’hui. Évitons d’établir un planning trop rigide.

Évitons de délaisser nos rêves d’aujourd’hui pour réaliser nos rêves du passé.

L’inné et l’acquis

S’exprimer librement, c’est pratiquer l’activité créatrice de son choix. Que se passe-t-il quand notre condition semble nous interdire l’accès à l’activité qui fait l’objet de notre vocation ?

Cette question ne se pose que si l’on considère nôtre potentiel comme un frein à la créativité. De par leur naissance, leur physique, leur mental, leurs ressources, certaines personnes auraient un bon potentiel pour telle activité, d’autres non. Ces dernières devraient-elles s’abstenir pour autant de pratiquer l’activité qu’elles désirent ? Non.

Une activité est ce que nous en faisons. Si des personnes différentes (entendre des personnes considérées comme ayant un faible potentiel pour cette activité) se consacrent à cette activité, alors la pratique s’adaptera.

S’il y avait plus personne avec une force motrice réduite dans le secteur du bâtiment, les techniques de construction seraient simplement différentes. On utiliserait plus de machines, on penserait autrement le travail pour qu’il nécessite moins d’efforts. Le visage de la profession serait différent parce que ces personnes que rien ne semblait prédisposer au bâtiment vont utiliser leur créativité pour transformer le métier, pour l’adapter à leur condition.

Doit-on interdire à un non-voyant de pratiquer la peinture ? Bien sûr que non. Un peintre sans usage de la vue peut très bien s’épanouir en appliquant des pigments sur une toile. Et ces toiles peuvent tout à fait revêtir un intérêt pour un public. Il est même à parier que sa cécité conférera une tonalité unique à sa toile, un sens de la texture et un hasard des couleurs.

Citons au passage Monet, qui continua à peindre des toiles magnifiques jusqu’à la fin de sa vie alors qu’il perdait peu à peu la vue. Citons Beethoven qui perdit progressivement l’ouïe sans pour autant s’arrêter de composer !

L’intérêt de la créativité est double : s’épanouir en s’exprimant et toucher au moins une personne (cette personne peut être le créatif lui-même) : la qualité n’a rien à voir là-dedans. La qualité est une notion subjective et ne prédit en rien le bonheur du créatif, ou de son public.

Ainsi libéré de l’exigence de qualité, pourquoi nous interdire de pratiquer une activité sous prétexte de l’absence du « bon » potentiel en nous ?

Un enfant avec une trisomie doit-il s’interdire de créer des problèmes mathématiques sous prétexte que son intellect manque de dispositions à l’abstraction ?

La boussole pour choisir son activité créatrice, ce sont nos valeurs, nos goûts, notre envie d’apprendre, notre envie de faire. Et non nos capacités innées.

Le droit à la créativité

Si l’on reconnaît que l’être humain dispose du droit d’expression, que l’expression est nécessaire à son bonheur, alors le droit à la créativité découle de ce droit d’expression.

 

Nous avons intérêt à laisser nos contemporains s’exprimer, quand bien même leurs idées nous paraîtraient stupides ou dangereuses. Même les personnes racistes devraient avoir le droit de s’exprimer. Ainsi, elles font part au monde de leur haine, et peut-être alors peut-on initier un dialogue avec elles, pour apaiser cette haine, peu à peu. Et quand bien même ces personnes ne changeraient jamais d’avis, au moins nous savons à quoi nous en tenir par rapport à elles.

Nous avons vu qu’une personne peut créer même dans des conditions extrêmes de privation de liberté. Pour autant, si l’on souhaite s’épanouir complètement dans la créativité, il nous faut d’abord satisfaire nos besoins primaires (nutrition, logement, sécurité), et il nous faut aussi du temps. Si les ressources nécessaires à assouvir nos besoins primaires nous proviennent d’une activité non-créatrice, si cette activité prend beaucoup de temps, alors il ne nous reste plus assez de temps pour créer. Si au contraire, nous consacrons beaucoup de temps à la créativité, mais que celle-ci est incapable de satisfaire à nos besoins primaires, alors les conditions ne sont plus réunies pour s’exprimer en toute liberté.

En cela, le droit à la créativité est lié au droit à la dignité.

Tout être humain devrait disposer des ressources vitales, sans qu’il lui soit pour cela demandé aucune condition. Donc tout être humain devrait avoir accès à un revenu inconditionnel de base.

Dans certains pays, les personnes sans emploi bénéficient d’allocations qui leur permettent de satisfaire leurs besoins primaires, mais elles sont conditionnelles. La personne doit par exemple prouver qu’elle est à la recherche d’un emploi (que celui-ci soit créatif ou non), qu’elle vit avec un handicap ou une maladie, ou qu’elle prépare un projet artistique. Ces allocations sont loin d’avoir le même effet libérateur que le revenu inconditionnel de base. Les personnes qui bénéficient de ces allocations conditionnelles disposent certes d’un temps libre pour créer, mais l’État qui verse ces allocations est loin de rendre cette activité légitime : en quelque sorte, quand nous profitons de notre temps libre pour créer alors qu’on perçoit ces allocations conditionnelles, nous avons le sentiment d’être un usurpateur. Je l’ai personnellement vécu quand j’étais demandeur d’emploi, et je me suis beaucoup interdit de créer pendant ces périodes.

Si un État versait à chaque citoyen un revenu inconditionnel de base, il autoriserait implicitement chaque personne à disposer de son temps comme elle l’entend, pour être créative ou non.

La créativité est un droit et non un devoir.

Une allocation conditionnée à une activité créative est loin de répondre au droit à la créativité. Quand l’État nous verse une allocation parce que nous avons un projet artistique, il nous impose de maintenir un cap, il peut nous demander des comptes sur notre activité artistique, il peut nous demander des « preuves », et par conséquent nous pousser à nous entêter dans des projets qui ne nous correspondent plus, ce qui revient à ne plus s’exprimer.

En finançant le temps artistique, l’État est loin de financer le temps créatif. Une activité peut être artistique sans être créative, une activité peut être créative sans être artistique.

Supposons que L’État reconnaisse tout type d’œuvres comme fruit de la créativité, du bricolage à la musique, d’élever ses enfants à construire des ponts. Supposons qu’il alloue une allocation conditionnée à une activité créative, comment apporter des preuves de ce qui est par essence une activité hautement subjective et personnelle ? Si l’on passe un mois à chercher l’inspiration sans produire aucune œuvre, méritera-t-on son allocation ?

En supprimant la notion de contrôle, le revenu inconditionnel de base rend ces questions caduques.

Mais serait-il juste de laisser des personnes bénéficiaires du revenu inconditionnel de base être non-créatives ? Mérite-t-on de toucher le revenu inconditionnel de base si l’on passe tout son temps à boire des bières ?

Quatre réponses à cela :

1° La notion de créativité est tellement subjective qu’il est impossible à une personne extérieure de juger de la créativité d’autrui.

Tout le monde est créatif.

3° Même une personne dans le coma participe au monde et à l’humanité, par sa dépendance, par le courage et les questions morales qu’elle nous oblige à déployer.

4° Le revenu inconditionnel de base propose de disposer de son droit à la créativité sans imposer d’être créatif.

La créativité est un droit et non un devoir. Le revenu inconditionnel de base est avant tout un respect du droit à la dignité. Il propose à chaque personne de pratiquer l’activité de son choix car il la libère de la nécessité de dégager du temps et des ressources pour subvenir à ses besoins primaires. En cela, le revenu inconditionnel de base laisse à chaque personne le pouvoir de choisir de mener une activité créative.

En l’absence du revenu inconditionnel de base, à chaque personne de voir comment subvenir à ses besoins primaires tout en pratiquant une activité créative :

+ On peut choisir de pratiquer une activité non-créative à temps partiel qui permettrait de financer ses besoins primaires.

+ On peut choisir de pratiquer une activité créative qui finance ses besoins primaires.

+ On peut choisir de subvenir à ses besoins primaires sans dépenser d’argent, par échange de service sans dépenser d’argent, par échange de service ou en faisant appel à la générosité d’un proche ou d’un mécène.

A chacun de nous d’utiliser notre créativité pour trouver une solution. Et pour garantir le droit à la créativité des autres, abstenons-nous de juger la façon dont ils occupent leur temps.

Créativité et qualité

L’un des obstacles majeurs à la créativité est l’exigence de qualité.

Soit nous nous figurons l’œuvre terminée, sous sa forme parfaite, et nous désespérons d’arriver un jour à ce résultat. Nous pensons que le temps, les connaissances et les ressources nécessaires nous feront à jamais défaut.

Soit nous pensons être incapables de livrer une œuvre d’une qualité acceptable. Nous n’avons aucune idée de ce à quoi ressemblera l’œuvre finie, ou alors cette idée-même nous déçoit.

Cela peut paraître normal de vouloir le meilleur pour nos œuvres, d’avoir une certaine exigence de qualité. Mais si cette exigence de qualité nous pousse à renoncer, en quoi est-elle fertile ? L’exigence de qualité est fertile si elle nous pousse à continuer notre œuvre, si elle nous donne envie de dégager du temps pour elle, d’apprendre de nouvelles techniques, d’acquérir de nouvelles ressources. L’exigence de qualité est fertile si elle nous aide à croître.

Si elle nous freine, autant l’abandonner. D’autant plus qu’en créativité, il n’y a pas de règles.

La qualité est une notion subjective qui ne s’appuie sur aucun standard universel. En cherchant à créer nos propres critères de qualité, nous allons nous imposer des règles qui visent à reproduire ce que nous apprécions dans d’autres œuvres. Ces critères de qualité peuvent constituer un terreau sur laquelle l’œuvre va croître, ou un carcan dans laquelle l’œuvre va s’étioler.

Établissons des critères trop rigides et nous produirons des œuvres calibrées qui nous seront étrangères. Nous nous empêchons alors d’expérimenter de nouvelles formes. Si Picasso ou Kandinski s’étaient appuyés sur les critères de qualité de la peinture de leur époque, il n’y aurait eu ni cubisme, ni art abstrait ! Si Desnos s’était arrêté à l’idée qu’un manuscrit doit être retravaillé une dizaine de fois avant d’être publié, il n’aurait jamais pratiqué l’écriture automatique. La terre n’aurait jamais été bleue comme une orange pour Paul Eluard.

Le contraire de la qualité, c’est tout sauf la médiocrité. Le contraire de la qualité, c’est la sincérité.

En créativité, l’exigence de qualité est facultative. Doit-on interdire à une petite fille de faire des dessins sous prétexte qu’elle ne maîtrise ni la perspective ni le sens des proportions ?

En créativité, l’exigence de sincérité est cruciale.

La créativité, c’est exprimer son point de vue qui est unique au monde parce que notre expérience de la vie est unique, quel que soit notre âge, nos connaissances, nos ressources ou le temps dont nous disposons pour nous exprimer.

Si l’exigence de qualité nous amène à laisser de côté notre point de vue, à cesser de nous exprimer, soit parce que nous renonçons à créer, soit parce que nous nous contentons de copier sans réinterpréter, alors l’exigence de qualité doit être mise de côté.

N’attendons jamais d’être doué pour nous exprimer.

 

Le bronze et le mandala

Quelle trace notre créativité doit-elle laisser sur le monde ? Combien de temps nos créations doivent-elle durer ? Doivent-elles nous survivre ?

Doit-on sculpter du bronze – une des créations humaines les plus pérennes dans le temps – ou dessiner des mandalas – des dessins de sable qu’on détruit sitôt terminés – ?

Que doit-on faire de nos créations ? Doit-on les exposer chez soi ou les diffuser à travers le monde ?

Ce sont deux questions en une.

La première est : à quel point voulons-nous peser sur le monde ? Combien de temps notre création sera-t-elle un bienfait et combien de temps sera-t-elle un déchet ?*

La deuxième est la suivante : qu’est-ce qui importe pour nous ? Notre créativité ou notre création ?

Le mandala propose de se plonger corps et âme dans l’acte de créativité. C’est une expérience de pleine conscience, un moment où l’on vit dans la réalité de l’instant présent. Dans le mandala, l’acte final n’a aucune importance. Ce qui importe, c’est l’acte de créer, de s’exprimer, d’être soi-même et d’être inclus dans le monde.

Ce mandala nous apprend que le but peut être ailleurs que dans la création. La fin est loin de toujours justifier les moyens. Doit-on s’acharner à obtenir une œuvre si l’acte de créativité est non-conforme à nos valeurs, si l’acte de créativité n’est qu’une longue série de souffrances ?

Quand l’architecte Antoni Gaudi travaille à la conception de la Basilique de la Sagrada Familia, alors que les fonds viennent à manquer, il prend deux décisions : renoncer à son salaire et consacrer le restant de ses jours à la Basilique. Mais à ce moment-là, il ne peut être concentré sur la fin : il pense que les travaux ne seront achevés que deux-cent ans après sa mort. Il choisit de se consacrer corps et âme à une activité dont il ne verra jamais l’achèvement, mais qui correspond totalement à ses valeurs.

Qu’on dessine un mandala ou qu’on sculpte du bronze, on peut toujours entrer en pleine conscience, on peut toujours faire le choix de se concentrer sur les moyens et non sur la fin.

Une fois notre création achevée, nous pouvons avoir quelques scrupules à la détruire comme l’on fait d’un mandala. Dans notre programme personnel de transformation du monde, il est peut-être prévu que cette création perdure. Dans ce cas-là, c’est à nous de voir quelles mesures nous allons prendre pour la conserver : allons-nous la figer ou permettre sa modification ultérieure par nous-même ou les autres ? Allons-nous la garder comme un trésor secret ou là faire connaître au plus grand nombre ?

Mais une chose est à retenir : nous ne sommes pas nos créations.

Créer, et aboutir des créations engendrent un sentiment de fierté légitime : nous gagnons tous à être fiers de nous exprimer et d’être fiers de nous-même. Mais évitons de croire que nos réalisations et nos mérites passés puissent nous satisfaire bien longtemps. Une fois abouties, nos créations ne font plus partie de nous. Nous ne les possédons plus et elles ne nous définissent plus.

Les gratifications réelles sont différentes. Elles consistent à apprécier la transformation que nous avons opérée sur le monde. Comme une nouvelle expérience. Et recommencer à créer.

La créativité, est-ce l’originalité ?

Créer, c’est exprimer un retour d’expérience. Généralement, il s’agit d’un retour de plusieurs expériences. Une idée peut être issue de la transformation d’un millier d’expériences dans la vis sans fin de nos pensées !

Or, l’expérience d’un être humain est par essence unique. Personne, pas même notre frère siamois, ne peut se targuer d’avoir vécu exactement la même vie que nous, d’avoir exactement la même personnalité que nous, personnalité qui est la somme d’acquis génétiques uniques et d’une expérience de vie unique.

Par conséquent, personne ne ressent les choses exactement que nous. Et personne ne transforme son ressenti exactement comme nous.

Donc ce que nous créons est unique. Il nous est inévitable d’être original.

Parfois, nous voulons limiter notre originalité en recherchant l’académisme ou la tendance, en copiant les idées ou les créations des autres. Nous le faisons tous de temps en temps. Mais là encore, personne ne copie exactement comme nous. Il nous est impossible de tout copier des autres, pas tant que nous voulons être créatif.

Parfois, nous voulons augmenter notre originalité, en détournant les idées ou les créations des autres. Mais quand on procède ainsi, d’autres peuvent le faire de la même façon. Si nous écartons l’idée que personne ne détourne de la même façon, l’originalité volontaire consiste moins à détourner les idées ou les créations des autres, qu’à s’en détourner. À éviter d’en tenir compte, au profit de nos propres référentiels. Les artistes outsider possèdent une puissante originalité dans le sens où ils créent sans avoir accès à la culture académique, ni même à la culture de masse. Cette absence de références amène des créations naïves, iconoclastes, intimes, révolutionnaires.

Le plus sûr moyen d’être original, c’est d’être soi-même.

Évitons d’être originaux. Soyons sincères.

Mais gardons à l’esprit que la valeur de nos créations est loin de se mesurer à l’originalité. C’est un concept non mesurable. Nous devrions avoir connaissance de la totalité des créations humaines pour savoir si notre œuvre est originale sur quelques critères. Et surtout, la valeur de notre œuvre ne se mesure qu’à sa conformité à nos valeurs.