Créer en souffrance

La souffrance semble un frein à la créativité. Pourtant, la créativité peut être un frein à la souffrance, et la souffrance un moteur pour la créativité.
J’ai une pensée pour les personnes en souffrance. Physique, mentale, morale ou sociale. Je les encourage à se montrer créatives, en dépit de leur souffrance, à cause de leur souffrance.

Je suis incapable d’imaginer ces souffrances extrêmes qui font le quotidien de certaines personnes. Suis-je pour autant incapable de proposer certaines choses pour les accompagner en créativité ? Non. Comme tout être humain, j’ai moi-même connu des souffrances. J’ai connu des chagrins, je porte des deuils, j’ai connu des périodes de maladie. Les gens que j’aime souffrent. J’ai peur de les perdre ou de les voir souffrir. J’ai connu l’obésité. J’ai connu aussi la dépression et le désespoir. Si j’ai surmonté ces épreuves, c’est grâce à mes proches, à des soignants et à moi-même, mais c’est aussi grâce à la créativité. C’est du haut de cette expérience toute personnelle que je souhaite proposer quelques vues.

Quand nous sommes en souffrance, faisons de la créativité une priorité. Et non quelque chose à faire quand on ira mieux. Car ce serait une parfaite excuse pour ne pas aller mieux. Ou pour ne plus jamais être créatif.

N’attendons pas de guérir ou d’être sauvés pour être créatifs. Car la créativité pourrait bien être une des seules choses qui puissent nous guérir ou nous sauver. Parce que dans les camps de concentration, les personnes qui riaient ou chantaient sans attendre d’être libérées avaient plus de chances de vivre un jour de plus. La créativité n’est pas une valeur, elle n’est ni bonne ni mauvaise en soi, mais elle permet de nous exprimer. En cela, elle donne un sens à notre vie. Elle nous donne la force de vivre malgré la souffrance, elle rend cette souffrance plus supportable, nous la fait ressentir de moins en moins.

Si nous n’avons plus la force de créer pour nous, faisons-le pour les autres. Donnons. Car donner est un puissant remède.

En tant que personnes en souffrance, nous avons un rôle envers les autres. Celui de montrer l’exemple. De montrer qu’on peut surmonter cela. Qu’on peut être créatif, qu’on peut s’exprimer, qu’on peut vivre et donner envie de vivre même dans les pires situations.

Pour être créatifs dans la souffrance, apprenons à nous aimer. A aimer qui nous sommes, ici et maintenant, malgré toutes nos imperfections, malgré tout ce qu’on pourrait améliorer. Aimer qui nous sommes pour exprimer qui nous sommes.

Nous repoussons le moment d’être créatif au jour de notre guérison, car nous croyons qu’à ce moment-là, nous aurons plus d’énergie pour créer. Faisons plutôt comme si l’énergie n’augmenterait plus jamais. Ce n’est pas une résolution désespérée. C’est une résolution de joie. La résolution de créer alors même que notre énergie est infime. Cette résolution fait que notre énergie est immense.

Travaillons lentement. Puisque nous n’avons pas d’énergie, prenons notre temps. Avançons pas à pas. Cheminer lentement, c’est vivre quand même.

Inventons des méthodes adaptées à notre état. S’il y avait plus de personnes avec un handicap dans le métier du bâtiment et des travaux publics, ce métier ne serait pas moins efficace. Il serait différent, car les personnes travailleraient différemment, avec des outils différents. Utilisons notre créativité pour inventer ces outils qui nous permettront d’avancer. Le jour où l’on a demandé à Gregory Cuilleron comment il faisait pour cuisiner avec son handicap (il est dépourvu d’avant-bras gauche), il a répondu : « En fait, il n’y a pas de handicap. ».

Apprécions l’instant créatif présent. Ne nous focalisons pas sur l’achèvement. Quand on peint avec un pied, on peint lentement, mais on ne se décourage pas tant qu’on vit dans ce moment à peindre, plutôt que de vivre dans l’idée d’une peinture achevée, d’une peinture parfaite qui nous nargue.

Ne nous comparons pas aux autres. Ne créons pas dans l’idée d’être plus doué qu’un tel, d’être plus célèbre qu’un tel, d’être plus aimé qu’un tel. Quand on y réfléchit, cela ne veut rien dire. Doué, célèbre, aimé, sont des mots qui n’ont pas de sens général. Nous sommes la seule personne au monde à créer les œuvres que nous faisons, car elles expriment qui nous sommes, ce que nous avons vécu. C’est impossible à comparer.

Notre souffrance est un atout pour notre créativité. C’est notre expérience qui alimente nos œuvres. Et les personnes en souffrance ont des choses à dire. Qu’elles soient sombres, commes les romans de Kafka ou Céline, qu’elles soient lumineuses comme la peinture de Frida Kahlo ou la philosophie d’Alexandre Jollien.

La créativité n’est ni bonne ni mauvaise en soi, elle peut aussi créer de la souffrance. Pour pouvoir peindre, Nick Blinko suspendait son traitement, et sa peinture accentuait son mal-être. Pour trancher cette question, remettons-nous à notre jugement. Nous pouvons créer des œuvres sombres si elles nous font du bien, car certaines choses sont mieux dehors que dedans. Si nos œuvres nous détruisent, sachons le reconnaître et utiliser à meilleur escient cet outil qu’est notre créativité.

Cette idée que la créativité permet de vivre dans la joie et non dans la souffrance est le sujet d’un long débat, pas d’un monologue. C’est la question de toute une vie.

Et nous sommes ici ensemble pour nous la poser.