La grosse tête

 

Dès qu’un créatif acquiert un peu de renommée, il peut facilement attraper la grosse tête. Pourtant, la simplicité volontaire reste sa meilleure alliée dans la progression.

Si nous montrons ce que nous créons, il arrive, dès qu’on y met un peu d’acharnement, que des personnes s’y intéressent. Nous recueillons louanges et honneurs. C’est très gratifiant. C’est souvent un but : on crée toujours pour quelqu’un, et pas forcément pour nous seul. C’est une des joies, un des moteurs de la créativité.

Pour autant, mieux vaut éviter de se complaire dans l’autosatisfaction. L’idée n’est pas ici de lister les mérites ou les défauts de l’orgueil. L’idée est de lister les mérites de la modestie.

La modestie est une qualité innée. On est modeste. Ou on ne l’est pas. Traitons plutôt ici d’une faculté qui peut se développer : la simplicité volontaire. Pratiquer la simplicité volontaire, c’est ne pas être dupe de son orgueil. C’est lui adosser une vision des choses qui le tempère. Analyser les choses avec lucidité, configurer son mental pour avancer plus loin. L’orgueil permet d’aller très loin, très vite. Mais l’arrivée peut faire très mal. La simplicité volontaire permet d’y aller à son rythme, et surtout de ne pas se tromper de destination.

Avoir de grandes attentes, c’est s’exposer à de grandes déceptions. Œuvrer sans objectif, c’est être ouvert aux opportunités, et vivre hors des champs de la réussite et de la défaite.

La simplicité en créativité, c’est avoir de grandes ambitions et aucune prétention. S’autoriser à s’inspirer, à copier, à recycler. Être conscient que nos idées ne valent rien,  moins qu’elles ne se juchent sur les épaules de géants. Sur la créativité d’une communauté présente et passée.

Être simple permet de mettre les gens à l’aise avec soi. Et nos œuvres ont besoin de ces personnes. Pour échanger, pour s’étoffer. Plutôt que de chercher à être meilleur que ces personnes, pourquoi ne pas chercher à rendre ces personnes meilleures, en installant un cadre qui leur permette de s’exprimer à leur plein potentiel ?

Être simple, c’est être lucide. A l’échelle de l’univers, à l’échelle de l’humanité, à l’échelle des temps géologiques, et même à l’échelle de notre pays, de notre ville, de notre quartier, de notre propre vie, nos créations sont peu de choses. Très peu de choses. Elles sont juste ce à quoi nous consacrons le temps qui nous est imparti. La chance de créer est peu de choses face à la chance de respirer. La chance de plaire est peu de choses face à la chance d’aimer.

Les gens nous disent : « Ce que vous faites est formidable ! ». Mais personne ne devrait être dupe, ni le flatteur ni le flatté. C’était bien peu de choses au final. Juste du temps passé. L’important est d’avoir fait de notre mieux. Allons-nous répondre : « Oui, vous avez raison, je suis formidable. » ? Bien sûr que non, c’est ridicule. Personne ne répond ça. Personne ne le pense vraiment. C’est bien plus lucide de répondre : « Merci ! Mais c’est peu de choses en réalité. Juste un bon moment de passé. ». Bien sûr, il nous arrivera de choper la grosse tête de temps à autre. Le plus simple, c’est d’en rire. « Pour qui je viens de me prendre ? Un peu de lucidité, il est temps de retourner au travail ! ».

Quand on est créatif et qu’on présente nos œuvres aux autres, on finit toujours par recueillir des encouragements. En vérité, il y a tant d’occasions d’éprouver de la gratitude, qu’il faudrait connaître cent mots différents pour dire merci. Il y a tellement de nuances de gratitude différentes, le langage ne suffit pas. Cultiver l’autosatisfaction est une chose. Cultiver la gratitude nous grandit. La vraie confiance en soi naît de la gratitude. Le vrai bonheur naît de la gratitude. La vraie contribution naît de la gratitude.

N’oublions jamais le chemin parcouru. Hier encore, on était des casseroles. Des petits chanteurs de comptoirs qui jouaient au chapeau avec une voix timide. Soyons reconnaissants pour ce que nous avons obtenus. Soyons contents.

Soyons conscients que nous sommes encore des casseroles.

Le sommet de notre art sera toujours hors de portée, et c’est ce qui en fait la beauté.