[Dans le mufle des Vosges] 18. Le martyre

LE MARTYRE

Suite et fin de l’épouvantable combat contre la Mère Truie !

Joué / écrit le 18 et le 20/03/2020

Jeu principal utilisé : L’Empreinte, de Thomas Munier, survivre à une transformation qui nous submerge

N.B. : Les personnages et les faits sont fictifs.

Le projet : Dans le mufle des Vosges, un roman-feuilleton Millevaux

Précision : ces feuilletons sont des premiers jets, donc beaucoup de coquilles demeurent. Merci pour votre compréhension.

Avertissement : contenu sensible (voir détail après l’image)

49679849386_aa88a0df32_z.jpg
Eric Chan, cc-by, sur flickr

Contenu sensible : violence sur enfant, mutilation génitale (sur adulte)

Passage précédent :

17. Déflagration
Le face à face avec la Mère Truie s’avère dévastateur !

L’histoire :

25131275239_497dce78ac_o.jpg
S/T, par HKY, un post-hardcore lourd, noir, spatial, à fleur de peau : tristesse, abysse et goudron.

Sœur Jacqueline avança vers le Père Soubise, aggravant ses plaies et se mettant davantage à sa merci. Elle devait prendre ce risque pour espérer prendre un allant décisif sur le fils sorcier.
« C’est toi qui n’es pas fort assez. Dénoue Madeleine et Polyte ou il t’en cuira. »

Le Père Soubise n’émit qu’un grognement en guise de réponse. Sa gueule se déforma à la maigre lueur de la lune, dans un immonde bruit d’os broyés. Elle devenait son vrai visage, une tête de porc, le groin palpitant, les yeux étroits, couverte de la sanie de cette métamorphose.

La Sœur Jacqueline serra les dents, elle sentait tout ce qui était encore solide dans son corps devenir de la pisse, du sang et des larmes, mais elle tint bon et masqua sa peur autant qu’il était humainement possible de le faire. Ces choses, ces vacheries de choses, ces hommes-porcs qui ressortaient du pus de son passé, c’en était trop, elle sentait tout claquer dans sa tête, couche par couche, mais whoit ! il fallait qu’elle tienne bon, pour la Sœur Marie des Eaux
… pour Champo
… pour Madeleine
… pour le Polyte
… et même pour le Père Benoît

… pour ce qu’elle portait en elle et qui vaille que vaille était le fruit d’un amour

… et pour expier.

« Vous me les prendrez pas… », vagit la Mère Truie.

Champo avait défoncé la table de nuit des parents Soubise, maintenant il déchirait le matelas. Il y avait bien des écus planqués, mais pas ce sâpré de nom de Vieux de voult. Alors que Madeleine l’aidait à chercher, il eut un sale pressentiment, il se retourna et il vit qu’Hippolyte n’était plus là.

Il le retrouva vite au bruit de ses hurlements et des coups sourds laissés sur son passage. Il était attiré par la Mère Truie comme un aimant, balloté à travers la maison, beugné contre les murs, entraîné par une poigne invisible vers une fenêtre.

Champo le chopa par les pieds au dernier moment, le môme était passé à travers une vitre et il allait s’envoler vers la créature. Madeleine et le sherpa le tenaient de toutes leurs forces, tandis qu’une force grandissante cherchait à leur arracher le gamin tout lacéré de verre et poisseux de sang.

Champo sentit au fond de lui-même comme une vrille dans l’estomac, il réalisa qu’Hippolyte n’était rien pour la Mère Truie, mais qu’elle cherchait juste à faire du mal à chacun d’eux, et le gamin était sa proie parce que ça l’affectait lui, c’était sa faute, à cause de son sentiment de culpabilité, qu’Hippolyte était en danger !

Le Père Benoît était tordu en quatre, il faisait que prier, ses mains tremblaient comme des feuilles, refermées jusqu’au sang sur son crucifix.

« Vous n’êtes RIEN !, exulta la déité horla qu’était la Mère Truie, tout en mettant bas des grappes de porgrelets sur la tête de la Sœur Marie-des-Eaux, qui n’étaient que foetus gluants à la sortie, et grossissaient à toute vitesse, pour devenir des verrats infâmes, les plus peutes créatures que la terre ait jamais portées, aveugles et sans jambes, qui n’avaient d’autre rôle que d’incarner la colère stupide de leur mère avant de crever sous leur propre poids.

25762802431_3711a1410b_o.jpg
Metsänkulkija, par Kalmankantaja, du black metal dépressif, épique et animiste, pour une chevauchée suicidaire au fond des bois.

Et les bêtes à groin, libérées de leurs enclos, prises de panique totale et en même temps toujours sous l’emprise de leur mère, se lâchaient dans tous les temps, bousculant la Sœur Jacqueline, piétinant le Père Benoît. La nuit brune n’était plus qu’un loin cri porcin. C’était la fin !

Madeleine et Champo fermèrent les yeux. Ils sentaient les petits doigts du Polyte sur le point de lâcher les leurs.

La main du Père Benoît émergea de la masse des couennes, brandissant son chapelet.

C’est alors que l’événement se produisit.

Une chasse fantôme venue des tripes du ciel et de la forêt déferla sur la soue et les enclos. Des destriers drapés de loques translucides, que montaient des chevaliers du temps jadis, décharnés, nimbés de lumière, et fondant, dans un éclat de jugement dernier, tout droit vers la truie.

À leur tête en gloire, couronne d’or, de rameaux et de baies, la barbe au vent que parcouraient des torques et des bijoux, l’épée au clair et des proies de toutes sortes pendues dans ses gibecières, le spectre d’un

« L’Empereur Charlemagne, unificateur des chrétiens ! Mes prières ont été entendues ! », exulta le Père Benoît malgré la douleur.

Et alors qu’il chargait la déité horla, la Sœur Marie-des-Eaux reconnut sa monture.

Il était donc là aussi, le fier animal sauvé des limbes par la grâce divine, et dans un braiement d’outre-tombe revenant à leur rescousse.

Maurice !

« Sâpré nom de Vieux de vacherie ! », bouâla le Père Soubise, distrait par l’apparition. Il fit la double erreur de relâcher sa poigne sur sa fourche et de regarder en arrière. La Sœur Jacqueline retira ses mains ensanglantées des pointes de la fourche, puis, mû d’une force qu’on n’aurait jamais pu lui soupçonner, la retourna contre son bourreau.

En plein dans les parties.

Le Père Soubise tourna d’un coup blanc comme un linge à part là où ça pissait rouge le sang, et son corps glissa des lames alors qu’il tombait dans les pommes.

Champo raffermit sa poigne sur l’enfant. Mais n’en pouvant plus, la Madeleine lâcha. Et Champo fut emporté avec le petiot ! Le Polyte passa à travers le réseau de cordes. Il n’en fut pas autant du sherpa, qui s’écrasa dans le réseau et finit étranglé. La dernière chose que vit le môme avant de perdre connaissance, c’était son protecteur, les yeux écarquillés, tirant la langue. C’en était fini de Champo, qui n’avait jamais rien eu d’autre de sa vie en tête que de guider ceux dans le besoin.

Le Polyte tomba comme un paquet sur la couenne de la Mère Truie. Elle poussa une gueulante de mille beusses enragées quand la charge spectrale fondit sur elle avec le grondement d’un coup de tonnerre.

Le Père Benoît, qu’on eut put tenir pour lent et dépassé par les événements, fit la preuve de son sang-froid. Il comprit qu’ils avaient qu’une fenêtre de temps très réduite avant que la chasse fantôme ne révèle que ce qu’elle était : un écran de fumée. Il vit la Madeleine Soubise tenter de passer à travers les cordes, il s’empara de l’Opinel du novice et trancha dans les filins, libérant à la fois la mère et le cadavre du sherpa.
« Prenez votre enfant et suivez-nous, on doit partir MAINTENANT ! »

Il ordonna à la Sœur Jacqueline de porter la Sœur Marie-des-Eaux et se chargea lui-même du corps de Champo. Pas question de laisser un chrétien fraîchement baptisé aux mains de ces monstres.

Et c’est ainsi que les exorcistes quittèrent le clair bois pour se réfugier au presbytère, qui ne serait qu’un abri très temporaire.

Alors que la presque-aube jetait un peu de voyotte dans la sacristie et que le Père Houillon rassemblait du vin et des linges, dans un dérisoire simulacre d’assistance, le Père Benoît put constater les dégâts.

La Mère Truie n’avait pas été inquiétée.

Le Père et le Grand-Père Soubise se remettraient de leurs blessures pour si peu qu’ils trouveraient un guérisseur dans le village ou que leur monstrueuse maîtresse possède des soins dans sa palette maléfique.

Il ne voyait pas comment jeter l’anathème sur eux, aussi, le trafic de porcs allait continuer et la Mère Truie pourrait encore se nourrir de la violence faite aux animaux et aux hommes. Tout au mieux pourrait-il en détourner les gens de bien.

Madeleine et Hippolyte avaient pu les suivre. « J’suis plus nouée, je le sens, là. », avait dit la mère. Le Père Soubise devait conserver son voult dans son pantalon, et c’est ce qui l’a perdu. Mais ils ne pouvaient pas rester aux Voivres, sous peine de retomber dans le giron des Soubise. Aussi leur exil était à organiser dans les plus brefs délais.

Le malheureux sherpa était mort et le Père Benoît ne put que lui administrer le dernier sacrement, misant sur la possibilité d’un dernier souffle présent dans sa poitrine.

La Sœur Marie-des-Eaux était condamnée au grabat.

Il surprit une conversation censément privée entre le novice et la Sœur Jacqueline, penchée sur son lit de souffrance :
« Tu vois Marie, les voivrais n’avaient pas le choix, ils étaient sous l’emprise de la Mère Truie.
– C’est faux. En tuant les animaux, ils accédaient à leurs souvenirs. Ils auraient dû comprendre qu’ils faisaient du mal à des êtres sensibles : ils savent mais ils ignorent.
– Assez parlé de ces pauvres bêtes. Parlons de toi, Marie. Je n’ai pas choisi grand-chose de ma vie et toi non plus. Mais toi, tu peux encore saisir ta chance. »

Ce furent les derniers mots sensés qu’on entendit de la bouche de la doyenne. Dorénavant, elle n’afficha plus qu’un masque béat en guise de visage. La raison l’avait quittée.

Lexique :

Le lexique est maintenant centralisé dans un article mis à jour à chaque épisode.

Notes liées aux règles de L’Empreinte :

Menace : une Déité Horla (la Mère Truie)
Lieu de départ : Les Voivres
Avancement :
Acte I – Introspection + Tentation + Agression
Acte II – Introspection + Tentation + Agression
Acte III – Introspection + Tentation + Agression
Acte IV – Introspection + Tentation + Agression

Préparation :

A. À la fin de l’épisode précédent, j’ai posé cette question au public : Pour qui ou quoi le Père Benoît est-il prêt à se battre ?

J’ai eu cette réponse de Damien Lagauzère : « Et si le Père Benoit avait un souvenir tatoué ou gravé à même la peau, quelque chose qu’il ne voudrait et ne pourrait ainsi oublier? Un peur comme dans le film Memento ^^ Cela ferait office pour lui de mobile à ses actions même s’il en a oublié l’origine. Il suivrait « les ordres » de ce souvenir. Cela pourrait être un passage de l’Apocalypse ou une historiette tirée de l’almanach. »

Je rajoute la réponse à mon programme !

B. Voici l’exercice d’écriture de Draftquest du jour : « Cette semaine, pour ceux et celles qui ne se sont pas encore lancés, un exercice pour vous aider. Une sorte de petite essai libre, de dix lignes. Dites-nous ce que vous avez envie de raconter! »

Voilà une question difficile ! Je ne suis pas parti avec une idée très précise en tête, les choses se développent au fur et à mesure, j’écris « pour voir ce qui va se passer » pour reprendre l’expression chère aux jeux de rôles propulsés par l’Apocalypse. Mais je suppose que dès le départ, j’avais une idée de mon mélange entre Millevaux et le folklore vosgien du 19ème siècle, pour avoir déjà fait quelques parties de jeu de rôle sur le sujet, et l’idée de faire jouer des prêtres exorcistes était également déjà assez mûrie, pour l’avoir expérimentée sur une de mes parties de jeu de rôle Millevosges. Le couple de sœurs exorcistes m’est venu du couple de moines dans Le Nom de la Rose. J’aimais beaucoup ce couple mais pour être original, je l’ai inversé doublement : outre le changement de sexe, j’ai fait de la doyenne une naïve qui s’ouvre aux plaisirs charnels, et du novice un érudit à la foi inébranlable, bref j’ai inversé les rôles par rapport au Nom de la Rose. Cela s’est avéré fertile. Le fait que les exorcistes soient des sœurs est particulièrement intéressant parce que ça leur interdit de faire les sacrements et les forcent à composer avec le clergé masculin. Quand au concept d’écriture, motorisé par du jeu de rôle, il me vient d’une longue réflexion sur la possibilité d’irriguer des romans par des systèmes de jeu de rôle, initiée notamment avec ce podcast. J’ai lancé Dans le mufle des Vosges pour répondre à ce défi, car je sentais que dans la communauté littéraire et rôliste, tout le monde était dubitatif sur cette possibilité. J’ai recyclé un vieux projet de jeu de rôle, qui était de jouer au jeu Les Exorcistes dans Millevosges et un autre vieux projet, qui était de faire une campagne multi-systèmes, et ça a donné un résultat qui a dépassé mes espérances.

C. Retrouvez ici mon système d’écriture. Je le mettrai à jour au fur et à mesure.

D. Par curiosité, je suis retourné voir le nombre de mots de mes précédents romans achevés : 47000 mots pour La Guerre en Silence, et 81000 mots pour Hors de la Chair (qui est en fait un recueil de trois nouvelles qui se suivent). Je réalise donc qu’avec déjà 37000 mots pour 17 session d’écriture (soit 2200 mots par session), j’avance plutôt bien ! Je vais maintenir l’objectif de 40-45 sessions / 100 000 mots, mais je dois garder à l’esprit qu’arrêter avant ce terme serait déjà tout à fait honorable en terme de taille.

E. Confinement oblige, mes habitudes de travail sont chamboulées et il ne m’est plus possible de faire une session d’écriture d’un seul bloc. Pour tenir le rythme d’un épiosde par semaine, je vais donc fractionner ma session de trois heures en autant de micro-sessions qu’il sera nécessaire (mais j’ai au moins un bloc d’1 h 3/4 ce soir).

F. Mes lectures du moment : Je suis en train de lire La Mélie Tieutieû : Couaries avec le Père Fanfan de Georges L’Hôte, une série de saynètes en patois lorrain que j’ai empruntée à la bibliothèque familiale : une inspiration indispensable pour réviser mon patois et mon humour paysan ! Je suis également plongé dans Petits métiers des villes, Petits métiers des champs de Fabienne Reboul-Scherrer, qui met à l’honneur des vieux métiers du 19ème siècle : une source d’inspiration intéressante pour Dans le Mufle des Vosges et tout à fait prodigieuses pour Millevaux.

Bilan :

A. Avec la fermeture des écoles, je dois m’occuper de mon fils, et ça m’a été assez difficile de trouver ces trois heures d’écriture ! En attendant, je suis très en retard sur beaucoup de choses courantes. Alors j’ignore si je pourrai continuer Dans le mufle des Vosges lors des prochaines semaines de confinement. Nous verrons bien.

B. « L’esprit de Charlemagne qui autrefois conclu un pacte avec la nature lors de son long séjour à Gérardmer revient du royaume des morts pour venger Maurice le supplicié » : voilà la réponse que Claude Féry avait faite à une de mes questions au public et qui attendait sur mon script depuis si longtemps ! Il était enfin arrivé le moment de l’appliquer ! J’espère que ça valait le coup d’attendre ! 🙂 J’ai essayé d’annoncer un minimum la chose pour que ça ne fasse pas trop deus ex machine, j’espère que les ficelles ne sont pas trop grosses 🙂

C. Sur un final à 6d6 pour les exorcistes contre 8d6 pour la Mère Truie, je sentais l’affaire perdue d’avance ! Et bien les probabilités m’ont donné tort, avec un total de 23 pour les exorcistes contre… 22 pour la Mère Truie ! Il s’en est vraiment fallu d’un cheveu ! Mais le mode cauchemar fait quand même bien mal, en me coûtant la bagatelle de deux personnages à qui j’étais très attaché ! Bon, ceci dit, j’avais commencé ce roman en me jurant qu’aucun personnage ne serait sacré… donc l’un dans l’autre j’ai eu ce que je voulais !

D. C’est donc la fin de la partie jouée avec L’Empreinte ! ça aura duré un sacré moment avec presque une demi-douzaine de sessions sans jets de dé ! Mais je pense que ça en valait la peine ! L’Empreinte a été un bon choix pour son caractère désespéré et nous a offert un final digne de ce nom à ce chapitre : je suis assez fier du système de résolution de ce jeu ! Je suis à peu près sûr de jouer la partie suivante avec Oriente, pour jouer l’exil de Madeleine et Hippolyte (qui ont failli ne pas y avoir droit !), ce qui va nous tenir quelques temps éloigné des Voivres.

E. Record bas du nombre de mots depuis que je fais le compte ! Il faut dire que manipuler le système de combat de L’Empreinte a ralenti mon écriture, mais j’espère pour le meilleur ! Après tout c’était un climax et il ne fallait pas le rater !

Aides de jeu utilisées :
Aucune, le combat m’a trop accaparé 🙂

Décompte de mots (pour le récit) :
Pour cet épisode : 1473
Total :  38466

Feuilles de personnages / Objectifs des PNJ :

Voir cet article

Modifications : J’ai rajouté une empreinte à Champo et à la Sœur Jacqueline et les ai transféré dans le cimetière des personnages.

Question au public :

Voici la question qui fait suite à cet épisode :

Qui va guider les exorcistes à travers la forêt pour l’exil de Madeleine et Hippolyte ? La mystérieuse Augure, le roué Nono Elie, le candide menuisier Sibylle Henriquet, ou quelqu’un d’autre ?

Épisode suivant :

19. On se couche avec ses morts
Au lendemain du combat avec la Mère Truie, on compte les retombées.

La capacité de jeu

En furetant sur les internets, je suis tombé sur une notion qui apparaît dans le domaine du jeu vidéo comme dans le domaine du théâtre : la capacité de jeu. Baptiste Cazes en a proposé une déclinaison dans le domaine du GN, et j’aimerais m’approprier la notion en la déclinant dans le domaine du jeu de rôle, ou plus largement des jeux narratifs, car je pense que c’est une notion importante à considérer pour offrir des expériences de jeu plus inclusives, plus satisfaisantes pour les participantes, tout en diminuant la pression exercée sur leurs épaules.

Pedro Ribeiro Simões, cc-by, sur flickr

Avant de rentrer dans les détails, je tente une première définition : la capacité de jeu, c’est la capacité d’une joueuse à jouer, autrement dit l’éventail des attitudes et des coups qui lui sont possibles dans sa carrière de joueuse en général et durant la partie en particulier.

Pour aller plus loin :

Baptiste Cazes, La capacité de jeu, partie 1 : Quel joueur êtes vous ?, sur Electro-GN

Baptiste Cazes, La capacité de jeu, partie 2 : Les aptitudes à travailler, sur Electro-GN

La joueuse dispose d’une capacité de joueuse dans l’absolu, c’est-à-dire d’un répertoire d’attitudes et de coups qu’elle est susceptible de déployer à l’échelle de toute sa carrière : mais la totalité de ce répertoire n’est pas disponible à tous moments, il évolue avec le temps et l’humeur.

Par attitudes et coups possibles, on entend l’éventail des dialogues, gestes et décisions qu’une joueuse peut prendre dans le cadre d’un jeu narratif, et ceci recouvre aussi bien des pratiques tactiques, morales, esthétiques ou sociales. Ceci regroupe des coups et des attitudes observables de tous et toutes, comme le roleplay, la description du décor et des figurants, la manipulation des règles ou le comportement social, à des phénomènes plus intérieurs comme la visualisation, l’immersion ou l’appréhension de son personnage. La capacité de jeu recouvre les trois domaines du gameplay des jeux narratifs : l’interactivité, l’intercréativé et l’interprétation.

Pour aller plus loin :

Thomas Munier, Podcast L’interprétation, sur Outsider

La capacité de jeu dépend du parcours de la joueuse : de sa culture ludique et extraludique, de son entourage. Elle est aussi influencée par sa personnalité : ainsi on peut supposer qu’une joueuse extravertie aura une capacité de jeu plus étendue (ou au moins différente) qu’une joueuse introvertie. Sa capacité de jeu sera également limitée par ses tabous ludiques ou émotionnels.

Les handicaps physiques et mentaux de la joueuse influent sur sa capacité de jeu, mais pas uniquement en la diminuant. Ainsi, une joueuse non-voyante aura peut-être une aptitude exceptionnelle à décrire les informations non-visuelles, et pourra également décrire des informations visuelles de façon disruptive, ou encore… tricher en lisant les résultats des dés en braille.

Lors d’une partie, la joueuse ne dispose que d’une partie de sa capacité de jeu, selon son état de santé physique et mental du moment, son énergie du moment, son état de confiance, le temps dont elle dispose pour jouer, et plus généralement, selon le cadre de jeu.

C’est là qu’intervient l’importance du dispositif de jeu. J’emprunte le terme « dispositif » à Virgile Malaquin qui l’emploie pour désigner l’acceptation la plus large du terme « système de jeu ». Le dispositif recouvre l’ensemble du contexte et des conditions rendant le jeu possible et l’encadrant : les participant.e.s, les règles du jeu, le contrat social (incluant l’éventuelle adaptation/hack des règles), les techniques de sécurité émotionnelle, le lieu de jeu, les non-participant.e.s autour, la durée du jeu, le support technique (social, textuel, virtuel, vidéoludique, présence de plateaux, de cartes, de dés, de pions ; musique, décorations, costumes, mise en scène…), etc. Pas de system does matter ou de player does matter dans la notion dans le dispositif : c’est TOUT le contexte qui est important.

Pour aller plus loin :

Principe de Baker-Care, sur Wikipedia

Romaric Briand, Le système du jeu de rôle, in Le Maelstrom (auto-édité)

Ce dispositif va censurer une partie de la capacité de la joueuse, mais va aussi en révéler une autre, par exemple en mettant la joueuse en confiance ou en rendant certaines pratiques légitimes : ainsi, une joueuse pourra très bien être en capacité de décrire le décor et les figurants, mais ne jamais le faire avant qu’un dispositif ne l’y encourage explicitement.

Il convient de distinguer ce que le dispositif permet (ce qu’il rend possible ou du moins n’interdit pas), et ce que le dispositif encourage (ce qui relève des prescriptions explicites, mais qui peuvent par ailleurs être empêchées par le dispositif : supposons par exemple un dispositif qui vous annonce que les personnages seront moteurs de l’intrigue mais qui finalement enchaîne les deus ex machina qui leur volent la vedette). Il se peut donc qu’un dispositif ne permette pas ce qu’il annonce encourager. Il se peut aussi qu’un dispositif permette une chose mais qu’elle ne soit pas mise en œuvre parce qu’elle n’est pas par ailleurs encouragée (ainsi, il peut être possible de modifier les règles du jeu à la volée mais peut-être que personne ne le fera si ça n’a pas été encouragé au départ).

Il ne suffit pas de dire qu’une chose est possible pour la rendre possible, il faut aussi établir le climat de confiance nécessaire à rendre la chose possible : c’est pour cela que je mets une nuance entre « autoriser » et « encourager » et que dans le verbe « permettre », on peut lire à la fois « permettre mécaniquement » et « permettre moralement ».

Un dispositif peut permettre une chose sans pour autant l’avoir prévue. Un dispositif peut permettre un type de propositions (« vous pouvez faire des blagues ») sans anticiper la nature des propositions (le dispositif ignore quelles blagues seront faites), tout comme un dispositif peut permettre une chose sans l’avoir fait exprès (sans même parler des joueuses qui font du « bug exploit »).

Un dispositif peut permettre beaucoup de choses, dans l’espoir de produire de bonnes parties par une forme de darwinisme ludique. Ainsi, le jeu de rôle traditionnel offre de nombreuses libertés : en quelque sorte, il permet le pire pour permettre le meilleur.

Alors que d’autres dispositifs vont être très restrictifs dans l’idée que c’est la voie royale vers une bonne partie. Ce qui est le cas des groupes qui jouent à des jeux spécialisés tout en clarifiant beaucoup leurs propres attentes à l’avance.

Par ailleurs, il ne suffit pas qu’une chose soit permise et encouragée pour qu’une joueuse le fasse : il faut aussi que le geste ait du sens, que ce soit dans la fiction, dans la cohérence narrative, dans les valeurs morales éprouvées, au sein du groupe de joueuses, ou selon les objectifs ludiques…

J’avais écrit une petite formule pour résumer cela :

Capacité de jeu = Information x agentivité x empouvoirement x sens.

L’information, c’est l’autorisation explicite de différents gestes.

L’agentivité mesure à la fois la capacité d’interaction des joueuses et l’impact potentiel de leurs actions. Plus l’agentivité est forte, plus le personnage a d’impact sur la situation et plus la joueuse est maîtresse de son personnage. Je ne suis pas tout à fait content d’avoir placé l’agentivité dans

L’empouvoirement, c’est la faculté du dispositif à faire réaliser à la joueuse son plein potentiel.

Le sens, comme dit précédemment, c’est la cohérence, la pertinence des choix possibles.

Pour aller plus loin :

Podcast Les Voix d’Altaride, Agentivité

Il existe des joueuses capables de dépasser ce qui est encouragé, voir dépasser ce qui est permis, dans certains domaines (la power gameuse dans le jeu tactique, l’extrêmiste dans le jeu moral, la joueuse en performance dans le jeu tactique, la joueuse « ambianceuse » dans le jeu moral), mais hormis ce cas particulier de joueuses promptes au détournement ou à l’expérimentation, on peut supposer que la capacité de jeu de la joueuse sera encadrée à la fois parce que le dispositif permet et par ce qu’il autorise ou encourage.

Pour aller plus loin :

Eugénie & kF, Jouer en performance 1, sur JenesuispasMJmais

Maintenant que nous avons compris l’importance du dispositif dans la capacité de jeu de la joueuse au cours de la partie, il convient de lister les différents types de dispositifs selon leurs requis vis-à-vis de la capacité de jeu des joueuses :

+ Les dispositifs inclusifs sont conçus pour fonctionner quel que soit la capacité de jeu de la joueuse. On ne demande pas à la joueuse des efforts particuliers, en tout cas on l’accepte comme elle est. Il n’y a pas de notion de « bon jeu » ou de « mauvais jeu », seul compte le fait de partager une expérience ensemble. Certains dispositifs inclusifs sont très encapacitants, mais même ceux-ci ne vont pas reprocher à une joueuse de « sous-jouer ».

+ Les dispositifs mélioratifs ont pour but d’atteindre un standard de jeu élevé, voire un poil au-delà de la zone de confort habituelle des joueuses impliquées. Il implique de permettre aux joueuses de s’entraîner (par des ateliers, des discussions ou des recherches) pour étendre leur capacité de jeu avant la partie. Si finalement, la capacité de jeu d’une joueuse est en-dessous des attentes, cela ne lui sera pas reproché mais le groupe peut le vivre comme un échec, appelant une nouvelle tentative.

+ Les dispositifs élitistes ont pour but d’atteindre un standard de jeu élevé. Il implique de recruter des joueuses ayant déjà la capacité de jeu suffisante, et/ou de leur proposer un entraînement préalable, et/ou de proposer des techniques pour étendre la capacité de jeu durant la partie. Si à l’approche de la partie, une joueuse n’a pas atteint la capacité de jeu demandée, elle peut se retrouver exclue. Si au cours de la partie, elle n’atteint pas la capacité de jeu demandée, elle peut se retrouver exclue des prochaines parties.

Je ne voudrais pas émettre un jugement de valeur sur ces trois types de dispositifs. Je dirais peut-être que si vous avez un temps de jeu suffisant, évitez le 100 % élitiste, prévoyez quelques parties qui soit en mode inclusif ou mélioratif. Vous pourriez ainsi (re)découvrir des joueuses, avoir de bonnes surprises, et sortir de votre tour d’ivoire. Quitte à vous rendre compte que l’important dans une partie de jeu de rôle… n’est pas forcément de faire une bonne partie.

On ne doit rien à personne

« J’arrive, bien sûr j’arrive, mais j’ai jamais rien fait d’autre qu’arriver.»

Jacques Brel, «J’arrive»

Je voudrais revenir sur une des choses qui a motivé ma lettre d’adieu : le problème avec le sens du devoir.

Quand j’ai commencé à écrire puis à diffuser mon travail via des plateformes amateur, je le faisais de façon assez égoïste. Mais avec le temps, j’ai eu le plaisir d’avoir un certain public, et je me suis mis en tête que les gens attendaient mes prochaines sorties. En fait, certains titres m’étaient tout particulièrement réclamés.

Le problème avec la scène du jeu de rôle indépendant, c’est que toutes les personnes qui diffusaient des jeux de rôles, quelles que soient leur ambition initiale, se sont mises à raisonner comme des professionnelles. On s’abreuvait à des sources, la Forge en anglais, et Silentdrift / La Cellule en français, qui professaient l’autoédition comme une manière pour les auteur.e.s de vivre de leurs plumes, et au fur et à mesure, sortir des jeux gratuits ou à faible marge à commencé à sonner comme un manque de sérieux. L’autoédition était devenue une finalité et non un moyen.

J’ai moi-même fait beaucoup de plans sur la comète, calculant le nombre de livres que je devais vendre pour espérer me sortir l’équivalent d’un salaire, et j’étais encore dans cet état d’esprit quand j’ai dit au revoir à mon boss. Las ! L’écriture est l’un des métiers les plus précaires au monde, et si on réduit le scope au seul marché du jeu de rôle, je ne connais qu’une personne qui se verse l’équivalent d’un salaire grâce à l’écriture de jeu de rôle, et ça implique une masse de travail considérable, et certainement un tas de compromis artistiques.

J’ai finalement renoncé à cette ambition, et c’est pour cela que mes travaux sont accessibles gratuitement. Mais baignant dans un milieu où même les plus dilettantes se devaient de se comporter comme des professionnels, j’ai continué à réfléchir de la sorte, assumant la double casquette d’amateur professionnel.

Les projets ont continué à s’accumuler, et j’ai fait autant de promesses de sorties. Et je me suis mis en tête que mes projets étaient autant de commandes du public qu’il me fallait honorer. Et je n’y parvenais pas, commençant sans cesse de nouveaux projets et me mettant en retard sur tout, et ça m’a bouffé la vie, d’autant plus qu’avec la naissance de mon fils, je me suis retrouvé père au foyer et ça allait absorber une bonne partie de mon temps.

Je me rappelle récemment qu’à l’occasion d’une promo Lulu, Le Grümph a fait une annonce sur le forum Casus No, disant au public que c’était l’occasion de lui prendre ses livres, ainsi que ceux d’autres auteur.e.s sérieux.e.s qui livraient leur travaux «en temps et en heure», et il en donnait une liste. J’étais dans la liste et ça m’a chagriné parce que je ne correspondais pas vraiment au type qui livre les choses « en temps et en heure » et parce que je culpabilisais beaucoup à ce sujet.

J’étais atteint d’une maladie chronique : le sens du devoir.

Fort heureusement, j’en suis guéri et ça va beaucoup mieux.

Je ne pense pas que la créativité puisse s’épanouir sous pression, et se comporter comme un professionnel qui doit assurer des commandes « en temps et en heure » n’est pas la plus sûre façon d’être heureux ni d’être créatif, j’entends sincère dans son expression.

La première étape dans mon changement d’état d’esprit a donc été de m’auto-professer un égoïsme radical : je ne produis que pour moi-même. S’il y a un public derrière, c’est bien. Si ça n’intéresse personne, c’est bien.

J’en ai alors fini avec les objectifs de boucler tel ou tel projet. Mais j’avais toujours en tête de créer en haut potentiel : ma journée idéale était toujours une journée sans aucune perte de temps, productive au maximum possible.

Cette idée aussi, il a fallu s’en sevrer. Parce qu’il y a des journées où on n’est pas en forme, des journées où on n’a juste pas la possibilité de créer parce que les tâches ménagères et parentales sont trop présentes, des journées pour la famille. Et encore, soyons fous, des journées pour soi.

Donc il n’y a plus de journée idéale. Certes, je développe des outils méthodologiques pour être toujours plus productif, mais je ne m’attache pas à leur réussite. Parce qu’après tout, je n’ai rien à livrer. A quoi me sert d’être productif si j’ai renoncé à satisfaire un public ?

J’ai donc lâché prise de l’idée de résoudre ses dilemmes d’équilibre. Je veux juste être disponible à ce qui advient.

Faire les choses par sens du devoir est la plus sûre façon de se les rendre détestable : au lieu, je profite de mes moments dédiés à la créativité comme d’une façon de prendre soin de moi. Après tout, en matière de jeu de rôle, j’aurais pu me contenter d’écrire Inflorenza et Les Sentes pour me dire satisfait. Ce sont deux œuvres importantes qui méritent à elles seules que je me mette à la retraite.

Je travaille tous les jours, mais entre les mille menues tâches quotidiennes et les projets de longue haleine, les choses peinent à sortir. Donc, vraiment, se concentrer sur la fin, c’est la meilleure façon de se pourrir la vie.

Plusieurs personnes me réclament de finir certains projets entamés il y a des années. Pourtant, c’est important que j’ignore ces requêtes. Ces jeux sont déjà dispos en brouillon et j’ai déjà livré sous forme terminée de quoi jouer pendant des années.

J’en viens à une idée que je développerai peut-être plus tard dans un article : La meilleure façon de développer une amitié n’est pas de se filer mutuellement du boulot. Ce qui m’intéresse vis-à-vis de mon public, c’est de faire des rencontres, de développer des amitiés. Et ce n’est pas, moi en harcelant le public de produire des comptes-rendus et des œuvres dérivées, et le public en me harcelant de requête sur telle ou telle sortie ou en me demandant de relire tel ou tel truc ou de me renseigner sur telle ou telle source d’inspis, que nous allons développer une sereine amitié.

En parallèle de cette insatisfaction et de ce stress créatif chronique, j’ai recommencé à faire de l’hyperphagie. Alors que j’avais réussi à perdre 40 kilos, j’en ai repris 20 et je continue à prendre du poids. Je pense qu’il y a un lien direct entre mon envie de finir et mon hyperphagie. Quand vous mangez une sucrerie, quand vous terminez un projet ou quand vous terminez une simple tâche, vous obtenez la même chose de votre cerveau : de la dopamine, l’hormone de la récompense. La dépendance à la dopamine est un phénomène délétère qui explique des choses aussi variées que l’hyperphagie, l’addiction à internet, ou le «workaholisme», trois problèmes dont je souffre.

Pour se désintoxiquer de la dopamine, il faut se désintoxiquer de l’achèvement : se concentrer sur le “en cours’ et cesser de rechercher le «terminé».

L’addiction, c’est quand au moment où tu devrais avoir du plaisir, tu penses déjà à la prochaine fois. J’en ai assez de ça. J’en ai assez, j’en ai assez.

Cet article ne va peut-être pas dire grand-chose par rapport aux précédents sur la créativité mais pourtant pour moi il marque un grand changement d’état d’esprit, la fin d’un cycle.

Je ne veux pas édicter aucun conseil général, je vais juste parler de mon cas particulier. À vous d’en tirer des extrapolations ou pas.

Je veux savourer l’ennui et la faim comme une victoire.

Le bonheur vient quand tout les jours on envisage sa mort, mais il n’est complet qu’en se tuant symboliquement, il me faut tuer l’artiste.

Pour mieux donner, il ne faut rien promettre. Je ne vous promettrai plus rien, je ne me promettrai plus rien.

Quand Nicolas Gogol publie son roman «Les Âmes Mortes», le peuple russe le capte comme étant le chef d’œuvre qui enfin capturait l’âme de la nation. Mais «Les Âmes Mortes» est un récit inachevé qui appelait une suite, et cette suite, Gogol a travaillé dessus sa vie durant, cette suite que le peuple russe attendait tant. Au final, Gogol n’a jamais été satisfait de travail, et il a jeté son manuscrit au feu.

Qui sait quelles merveilles il a jeté au feu parce que son perfectionnisme était rentré en conjonction avec les folles attentes de son public ? Quel gâchis.

Se concentrer sur les résultats est la plus sûre façon de ne rien aboutir, ou de l’aboutir dans une douleur considérable. J’ai tout plaqué pour que la créativité me rende heureux, par pour qu’elle me rende malheureux !

Alors on ferme boutique. On arrête de ce sentir obligé d’être au courant de tout. J’avais une readlist d’une centaines d’articles de bibliographie, je l’ai supprimée. J’envisage aussi de supprimer ma playlist de podcasts.

J’ai bien conscience d’être contradictoire, aussi bien dans cet article que dans mes propos en général. La tension entre lâcher prise et désir de productivité demeure.

Il faut faire ce à quoi on est bon ; je suis un bon commenceur, pas un bon terminateur:) Je me suis récemment posé la question : est-ce que mon œuvre aurait été intéressante si j’avais été plus concentré ? J’admire des auteurs comme Johan Scipion qui au fil des années parviennent toujours à se concentrer sur un projet unique qui polissent toujours plus, ne se réservant des variations qu’à l’intérieur de ce projet.

Mais en ce qui me concerne, si j’avais appliqué la politique du projet unique, je pense que mon œuvre serait restée, sinon médiocre, du moins attendue. En matière de jeu de rôle, j’en serais toujours au triptyque scénario / carac / compétences. Avoir papillonné de projet en projet m’a permis d’innover en permanence, et souvent un ancien projet bénéficiait des progrès accomplis grâce aux projets suivants. C’est le cas d’Arbre, sur lequel j’échouais à greffer un système de résolution satisfaisant. Je l’ai donc laissé en jachère,et quelques projets suivants, j’ai conçu Inflorenza Minima qui s’est avéré le système de résolution idéal pour Arbre.

Rien de ce qu’on fait n’a d’importance. J’ai l’habitude de répéter que le jeu de rôle est la chose la moins importante au monde, mais c’est vrai de toute activité humaine. Il ne faut pas se bercer d’illusions : à l’échelle de l’univers ou des temps géologiques, nos actions n’ont aucun impact.

Voilà pourquoi il faut se soucier de l’action et non de l’impact.

En matière de gestion de projets, même état d’esprit : finalement, j’ignore ce qui va avoir de l’impact, si c’est le projet sur lequel j’avance ou si le projet que j’ai délaissé en aurait eu plus. Après tout, je continue à sortir une nouveauté par jour. Quoi que je sortes, ça a une résonnance, alors à quoi bon se soucier de ce qui n’avance pas alors que j’avance toujours sur quelque chose ?

Je ne souffrais pas de burn out ou de bore out mais d’une insatisfaction chronique, qui faisait que chaque tâche que je faisais était en concurrence avec mille autres tâches qu’il aurait peut-être mieux valu faire à la place.

Il y a dans notre société comme une sorte de capitalisme du sens, un course sans fin vers un accomplissement inatteignable. Je ne veux plus y participer.

J’ai projeté tellement dans mon public, je pensais qu’il pourrait m’apporter l’amour qui me manquait. Et j’ai pourtant un public très chaleureux !

Un des symptômes de cette faim inextinguible d’amour et de reconnaissance, c’est ce que j’appelle « la tragédie du mentor». Je me trouvais des mentors, des maître.sse.s à penser, et je voulais les épater en sortant tel ou tel jeu. Mais quand au final, la personne n’avait pas l’air si épatée ou si intéressée par mon livre, c’était la descente aux enfers ! Une réaction stupide de ma part. Du moment qu’elle est diffusée, une œuvre ne s’adresse plus à une seule personne, mais à une infinité, et il y a toujours eu des gens pour aimer des choses que mes mentors n’aimaient pas. Et je n’avais pas à conditionner l’amour que je portais à mon mentor au fait qu’ils aimeraient tel ou tel jeu.

Il ne faut pas se fixer d’horizon parce que l’horizon est impossible à atteindre !

L’adieu aux objectifs redonne ses lettres de noblesse à l’expression « se reposer sur ses lauriers ». C’est vraiment très reposant.

Cela va de pair avec une volontaire cécité aux réactions du public. Ne pas s’attrister des mauvaises critiques ou de son indifférence, ne pas non plus se réjouir outre mesure de ses bonnes réactions, car c’est une drogue dure dont je vous ai déjà exposé les conséquences.

En me donnant une obligation de moyens et non de résultats, j’espère enfin pouvoir créer dans la joie.

Podcast Outsider N°52 : Game Design jeu de rôle : L’expérience du jeu de rôle permet-elle d’écrire du roman ?

Avec Erell, nous discutons des ponts entre écriture de scénario de jeu de rôle, pratique du jeu de rôle, et écriture de roman !

Lire / télécharger le podcast

Penn State, cc-by-nc

Crédits jingle :

Komiku, deux extraits de l’album Poupi’s incredible adventures, cc-by

Bibliographie :

Thomas Munier, Le jeu de rôle, un outil d’écriture pour le roman, sur Outsider

Thomas Munier, Dans le mufle des Vosges, un roman-feuilleton écrit grâce à des systèmes de jeu de rôle

Le podcast « Procrastination » sur l’écriture de fiction SFFF

Grégory Pogorzelski, Les Gardiens de la Galaxie !, sur Du Bruit derrière le Paravent

Jean-Philippe Jaworski, Incarner des PNJ, in Mener des parties de jeu de rôle, ed. Lapin Marteau

Coralie David et Jérôme Larré, Évolution du discours théorique, in Jeu de rôle sur table, un laboratoire de l’imaginaire, ed. Lettres Modernes Minard

Thomas Munier, Comment créer une carte mentale pour bien visualiser son univers, sur Outsider

John Truby, L’Anatomie du scénario

Philip Athans, Writing Monsters: How to Craft Believably Terrifying Creatures to Enhance Your Horror, Fantasy, and Science Fiction

Elisabeth Vonarburg, Comment écrire des histoires – Guide de l’explorateur

Randy Ingermanson, How to Write a Novel Using the Snowflake Method

[Dans le mufle des Vosges] 17. Déflagration

DÉFLAGRATION

Le face à face avec la Mère Truie s’avère dévastateur !

Joué / écrit le 09/03/2020

Jeu principal utilisé : L’Empreinte, de Thomas Munier, survivre à une transformation qui nous submerge

N.B. : Les personnages et les faits sont fictifs.

Le projet : Dans le mufle des Vosges, un roman-feuilleton Millevaux

Précision : ces feuilletons sont des premiers jets, donc beaucoup de coquilles demeurent. Merci pour votre compréhension.

Avertissement : contenu sensible (voir détail après l’image)

26483453498_349b43f58a_c.jpg
(C) Armand Pigss

Contenu sensible : zoophilie, ultra-violence

Passage précédent :

16. L’heure du sacrifice
Enfin uni.e.s, les exorcistes s’apprêtent à tout donner.

L’histoire :

25224221236_1757420647_o.jpg
Migration, par Buried At Sea, un mare de goudron drone sludgecore qui se traîne lourdement à l’infini vers la mort.

La ferme des Soubise semblait endormie, une carcasse sous le croissant de lune, que fouettaient les arbres en se balançant au gré du vent. Entre la soue et la bâtisse, un chaos de courges énormes et d’enclos à cochons. L’un d’eux pouvait se réveiller à n’importe quel moment et donner l’alerte. La nuit était déjà brune, il ne ferait bientôt plus assez sombre pour agir.

« Je vais ouvrir la porte, Père Benoît. Je me sens inspiré par Saint François d’Assise. Il ne tolérerait pas le mal qu’à commis cette créature à nos frères les animaux.

Il y avait du bruit derrière la porte. Mais les dés étaient jetés, il était plus que temps de se lancer.

Il ouvrit !

Dans la pénombre, une masse grognante qui puait comme mille fosses à lisier. Et derrière elle, s’activant comme un beau diable, un vieil homme nu. A son visage rond et ses cheveux frisés, Champo le reconnut, bien qu’il paraissait de plus en plus rarement dans le village. C’était le grand-père Soubise. Et il était en train de triquer la Mère Truie.

« Démon, siffla la Sœur Jacqueline. Ainsi donc, c’est toi le père de tous ces porgrelets !
L’homme resta silencieux. Il se retira des chairs flasques de sa maîtresse, le vît encore dressé.
C’est la Mère Truie qui répondit, d’une voix caverneuse, étouffant les exorcistes de son haleine putride, les aspergeant de glaviots et de pus :
« Grrrrrrrruuuuu-yyyyy-kkkkkkkkrrrrrrrlllllll !!! Gra-ortchl. Comment ose-tu revenir à moi, toi qui t’es enfuie de mon giron ? Comment osez-vous venir me troubler ainsi que ma progéniture ? »
Elle se vautrait sur ses propres porgrelets et en écrasa un par négligence.
« Silence !, bouâla la Soeur Marie-des-Eaux. Tu n’es qu’une mère qui dévore ses enfants. Relâche-les, laisse les voivrais en paix et vas-t-en.
– Légion…, siffla le Père Benoît.
– GRRRRRRREUUUYYYYUUUIIIIRRRRRRRKKKKLLLLL ! A moi, mes cochons ! A moi, les Soubise ! A moi, les enfants ! »

Déjà le halo d’une lampe à huile se fit voir derrière les carreaux crasseux de la maison. On accourait !

La Sœur Marie-des-Eaux eut la revoyotte de son dialogue avec le maire Fréchin. « Tu es un tueur, comme moi. » Il revit la scène de l’abattage dans l’arrière-salle du Pont des Fées. Son oeil mort palpitait comme une forge.

« Silence ! Tu n’es qu’une mère qui dévore ses enfants ! », lança-t-il.
Il se jeta de toutes ses forces sur la gueule immense de la bestiole et planta son opinel entre ses deux yeux. Le monstre rua dans tous les sens en boûlant comme la gorge de l’enfer et propulsa le novice dans les planches de la soue qu’il traversa comme si ça avait été du carton.

Champo se croyait déterminé à affronter l’horreur. Il ne l’était pas. Il tourna les talons, souleva par une forme de lâcheté et de désespoir qu’il ne se serait jamais soupçonné. Dehors, le père Soubise en robe de chambre avec sa fourche, pataugeant dans le péquis, et derrière lui, tenant la lampe à huile, Madeleine avec le petit Hippolyte dans ses basques.

Le père Soubise dépassa le sherpa, enjambant les courges, la protection de la Mère Truie avait sa priorité.

Alors Champo eut une idée pour se redonner une contenance, et il gueula assez fort pour que les exorcistes l’entendent.

« Madeleine, Hippolyte, c’est terminé ! Il faut me suivre ! Il faut s’enfuir ! »

26544148685_7f6e0713f2_o.jpg
Subliminal Genocide, par Xasthur, black metal dépressif et shoegaze, une peinture des limbes entre ciel et enfer qui se complaît dans la souffrance, y trouve son lit et sa catharsis.

« Vinrat ! Toi, j’t’avais donné une chance mais j’vais t’planter !, rugit le père Soubise en se retournant.
Champo leva sa serpe italienne devant ses yeux, dans un geste de défense plus que d’attaque.
Mais quelque chose s’interposa entre lui et le fermier sorcier. Glissant comme des serpents, puis se tendant comme des câbles, venues des quatre coins de la cour, des cordes se tendirent et s’arrimèrent aux pignons des granges, bloquant le passage.
Champo n’en revenait pas, il se demandait ce que c’était, puis il se rappela Basile. Basile le cordelier.

Le Père Soubise fouettait les cordes avec sa fourche, sans efficacité. « Nom de Vieux de nom de Vieux, de toute façon, tu peux pas me les prendre, y sont noués !
Madeleine Soubise, dont la lumière éclairait les croûtes du visages pour en souligner le relief, hocha la tête pour confirmer, au désespoir.

« Jacqueline…, chuinta la Truie que le sang giclant de son crâne dérangeait à peine, t’es prise par le con, que ça soit par moi ou par d’autres, ça te perdra ! Elle se recula, manquant d’écrabouiller son amant, avec un mouvement de traction de la tête, comme si elle tirait quelque chose avec les dents. Et la Sœur Jacqueline fut traînée les genoux dans la boue, le bassin en avant, et elle souffrait comme si on lui avait fourré des braises dans l’intimité, comme si on lui coulait du plomb fondu sur les cuisses et le ventre, et dans son intérieur, quelque chose tressauta.

Le Père Benoît récitait les prières d’exorcisme :
« Exorcismus in Satanas !
Et Angelos Apostatos !

Judica Domine nocentes me expugna impugnantes me !

Confundantur et revereantur quærentes animam meam !

Fiat via illorum tenebræ, et lubricum : et Angelus Domini persequens eos !

Gloria ! Patri ! et Filio ! et Spiritui Sancto !

Sicut erat in principio…

Arg…

Et nunc ! Et semper !
Et in sæcula … sæculorum !!!

AMEN ! »

Mais ça revenait à pisser dans un violon.

La Sœur Jacqueline était maintenant les quatre fers en l’air et glissait dans la boue à droite à gauche à mesure que la truie secouait la tête, hurlant, pleurant, traînée de plus en plus vers elle.

« Tu m’auras pas, tu m’auras plus, la Mère ! Moi aussi je suis une sorcière !
Le grand-père sentait qu’il y avait un risque, alors il se campa entre la doyenne et la truie. Il pointa son majeur à l’ongle noir, et le croisa avec le majeur de son autre main pour former une croix inversée, il accentuait le mal de la nonne et tentait de la renverser dans leur camp. Elle était soulevée d’ondes de douleur et de ses profondeurs, remontait, plus horrible encore, une vague de plaisir charnel.

« Imbéciles !, hurla-t-elle avec une voix rauque que le Père Benoît reconnût comme la voix des possédés ! En me torturant à ce point, vous ne me rendez que plus forte ! Je suis votre égAAAALEEEEE ! »
Elle se tordit en arrière, sa colonne vertébrale se ploya dans un craquement dégueulasse. Dans son ventre, un poing frappa. Ainsi, c’était vrai, la Bernadette lui avait fait un petiot, et d’une certaine façon il lui venait en aide.

Des vagues de flux spirituel s’échappèrent d’elles en souffles excentriques comme autant de déflagrations. Le grand-père Soubise, pour puissant qu’il fût, tomba à la renverse comme si sa tête avait reçu un boulet de canon, la gueule en sang.

Les cochons étaient tellement en panique qu’ils défoncèrent leurs enclos.

La Soeur Marie-des-Eaux se traînait dans la boue en s’aidant de son crucifix qu’il plantait devant lui, incapable de marcher.

« Wrrriiiiick… Des vieux et des éclopés, voilà tout ce qu’on m’envoit. »

Et la Mère Truie se roula sur le novice. La dernière chose qu’il vit fut le corps énorme, puant et couvert d’éclaboussures de porgrelets s’affaisser sur son corps.

Sainte Mère de Vieux ! Je me suis déjà fait écraser par un truc de cette taille !

Alors qu’il sentait ses os à peine ressoudés se briser à nouveau, le novice était en pleine revoyotte, il était tout petiot à l’époque. L’engin agricole était trop chargé d’un côté. Il lui avait basculé dessus. Il ressent à nouveau la douleur, inédite pour l’époque, presque surpassée dans son intensité par la stupéfaction, la stupéfaction de sentir que son corps vient d’être broyé comme une noix. Il n’a que la tête qui dépasse, il n’a même plus l’énergie de crier, il ne peut que pleurer. Tout se brouille, il perd connaissance à intervalles réguliers, à chaque fois de plus en plus de gens attroupés dans la forêt autour de lui. Il entend sa mère pleurer. Il voit son père les bras ballants, complètement impuissants. ça bouâle dans tous les sens, des dizaines de bras qui tentent de soulever le colosse de métal. En vain.

Ainsi donc sa vie n’a été que souffrance.

Champo tirait Hippolyte par la main, le gamin avait beau se débattre, le sherpa l’emportait d’une poigne surnaturelle, et Madeleine avait pas d’autre choix que de les suivre.

Il était rentré dans la ferme, et il fouillait tous les meubles, en sortait tout un bric-à-brac qu’il jetait aussitôt derrière lui :
« Il faut trouver le voult. Il faut trouver l’objet qui vous noue… Fouillez !
– Mais vous comprenez pas, ça sert à rien…
– J’ai dit FOUILLEZ ! J’veux pas encore perdre un môme ! J’en perdrai plus jamais un ! » Il était rouge de rage, il écrasait des assiettes et des pots sur le mur au papier peint pourri. Sa mâchoire tremblait et Hippolyte en avait encore plus peur que de son père.

Les cochons, victimes et esclaves de leur mère, couraient au milieu des planches emportées par le vent, éclatant les courges sur leur passage. Gruikkk, gruikkkk, gruikkkkk !!!!

La Mère Truie, toujours bloquant le novice, jubila en présence de la Sœur Jacqueline. Le Père Benoît, lui, ne comptait pas.

« Là où vous m’avez étonné, c’est en réussissant à retourner mes alliés Corax contre moi. Mais ça ne fait rien, finalement, ils ne sont pas venus vous aider, et quoi qu’ils vous aient confié, ça n’a pas l’air de faire d’effet… Grruiikkk
Puis ses paroles se poursuivirent en grognement et son grognement se mua en un langage articulé fait de borborygmes et de hurlements proches du brâme : la langue putride !

« IIIIII wwwww AAAAAaaaaaa…. SssssHHHHHHH BBbbbbbbweur Gniiiii GGGGRRRWWWWRRReeeeuuuuhhhh TTTTTTrrrrrrr GrrrrruIIIIIIIIIKKKKKKRRRRLLLLLL ! »

Ils comprirent à cet instant qu’ils avaient affaire à une entité de la fin des temps.

« Whoit ! La graine de la mort absolue !, bouâla Champo. Il s’était enfui avec la seule chose qui pouvait peut-être nuire à ce monstre. Et maintenant, s’il revenait, il serait peut-être trop tard pour sauver Madeleine et Hippolyte !

Le père Soubise s’approchait de la doyenne avec sa fourche tendue. Il sifflotait.

Elle arrêta les pointes avec ses mains. Ou plutôt à travers ses mains.


Lexique :

Le lexique est maintenant centralisé dans un article mis à jour à chaque épisode.

Notes liées aux règles de L’Empreinte :

Menace : une Déité Horla (la Mère Truie)
Lieu de départ : Les Voivres
Avancement :
Acte I – Introspection + Tentation + Agression
Acte II – Introspection + Tentation + Agression
Acte III – Introspection + Tentation + Agression
Acte IV – Introspection + Tentation + Agression (en cours)

Préparation :

A. À la fin de l’épisode précédent, j’ai posé cette question au public : Durant la confrontation avec la Mère Truie, qui va leur prêter assistance contre toute attente ?

J’ai eu cette réponse de Damien Lagauzère : « Et pour la question… m’inspirant de mon solo en cours… Et si c’était un Horla qui intervenait pour les aider contre la Mère-Truie? Peut-être le ferait-il pour de mauvaises raisons (c’est un Horla) mais peut-être aussi pour de bonnes… voire les deux ^^ »

Voilà qui met sur des charbons ardents ! Je rajoute la réponse à mon programme !

B. Voici l’exercice d’écriture de Draftquest du jour : « je vous propose de rédiger un petit texte qui présente tous vos personnages, pas seulement selon leur liens explicites (par exemple, Roger est le mari de Jessica), mais aussi selon leurs liens implicites (Roger et Jessica sont diamétralement opposés: Roger est laid, elle est à tomber par terre – il est drôle, elle est sérieuse – il ne ferait pas de mal à une mouche, elle est potentiellement vénéneuse). Essayez de faire tenir cela en dix lignes. Cela vous permettra, dans un second temps, de faire des personnages qui seront « organiquement » liés. A vos stylos! Et on en parle sur le forum! »

Les quatre personnages, Sœur Jacqueline, Sœur Marie-des-Eaux, Père Benoît et Champo sont des exorcistes. Père Benoît a formé Sœur Jacqueline dans les forêts limbiques, qui a à son tour formé Sœur Marie-des-Eaux. On peut dire que les deux sœurs ont formé Champo, mais c’est encore rudimentaire, il n’a pas encore fait de séjour dans les forêts limbiques.
Père Benoît et Sœur Jacqueline partagent une certaine gourmandise, bien que Sœur Jacqueline ait tendance à la perdre depuis qu’elle a rompu avec la Bernadette.
Au contraire, Sœur Marie-des-Eaux et Champo partagent le sens de l’ascèse et ne se nourrissent que de végétaux. Ils semblent aussi avoir en commun le fait d’avoir un passé tourmenté.
Sœur Jacqueline n’est pas en reste en la matière, puisqu’elle a jadis été une servante de la Mère Truie, à l’époque où celle-ci se consacrait à la luxure et non à la violence. Elle semble avoir oublié beaucoup de son passé, et sa servitude à la Mère Truie ne lui est revenue que récemment.
On ne sait rien du passé de Père Benoît, ni s’il s’en rappelle. Il semble débonnaire et touché par la grâce, mais là aussi on ne sait si c’est une réalité intérieure ou une apparence.

C. Retrouvez ici mon système d’écriture. Je le mettrai à jour au fur et à mesure.

D. J’ai l’impression d’avoir été plus rapide dans ma mise en place, pour autant il ne me reste qu’une grosse heure et demie pour écrire mon histoire ! Tâchons d’être efficace !

Bilan :

Ecrire cette dernière scène de confrontation avec les règles de l’Empreinte a été galvanisant ! La musique de fond aidant, j’étais ON FIRE ! Le système de combat de l’Empreinte permet d’obtenir des scènes de conflit très détaillées, et je suis très surpris par la tournure des événements ! Les règles rendent la chose ample, par conséquent je n’en suis qu’à la moitié de mon combat ! Je me suis fixé comme objectif de sauver Madeleine et Hippolyte, mais seul l’avenir nous dira si cet objectif, pour humble soit-il, a des chances d’être atteint !

Aides de jeu utilisées :
Table des détails forestiers
Le jeu de rôle Les Exorcistes
Nervure

Décompte de mots (pour le récit) :
Pour cet épisode : 1707 mots
Total :  36993 mots

Feuilles de personnages / Objectifs des PNJ :

Voir cet article

Modifications :
Une nouvelle empreinte pour Sœur Jacqueline : « enceinte de la Bernadette »

Question au public :

Voici la question qui fait suite à cet épisode :

Pour qui ou quoi le Père Benoît est-il prêt à se battre ?

Épisode suivant :

18. Le martyre

Suite et fin de l’épouvantable combat contre la Mère Truie !

La description contre l’ellipse

On pourrait résumer les différentes écoles de pensée du jeu de rôle à un débat opposant le besoin de description au besoin d’ellipse.

Le jeu de rôle est un média narratif dont le récit est rarement en temps réel, contrairement au jeu de rôle grandeur nature. En GN, le temps réel est la norme comme elle censée l’être dans la série 24H Chrono, et l’ellipse est une exception plutôt réservée aux formats expérimentaux. Le théâtre peut être vu comme une succession de temps réels parfois séparés par des ellipses entre chaque scène (même la fameuse unité de temps impliquait que la pièce se déroule en 24H, et donc on ne voit que des extraits de la journée, vu que la pièce dure entre 2 H). En jeu de rôle, c’est l’ellipse qui est la norme, l’unité de temps étant l’exception : elle est d’ailleurs assez chimérique à atteindre à moins de de rapprocher le style du jeu du GN, car si je décris une armoire, cela me prend du temps, alors que dans la fiction, c’est censé être instantané. Toute description des éléments du « théâtre de l’esprit » nous coûte du temps qui n’est pas du temps réel. Et c’est pour cette raison précise qu’il paraîtrait saugrenu que chaque joueuse décrive l’entièreté des gestes de son personnage. Autrement, dit le jeu de rôle, est comme d’autres, un média narratif de l’ellipse par excellence. La question est : comment doser entre ellipse et description ?

Pour aller plus loin :

Thomas Munier, L’art imprononcé : comprendre le jeu de rôle sur le forum Les Ateliers Imaginaires

Liakapelke, cc-by, sur flickr

Voici quelques exemples de tension entre ellipse et description intéressants à avoir en tête.

La résolution par tâche VS la résolution par conflit

Écorce est un de mes jeux qui s’inscrit dans la vague OSR. Il en déroge néanmoins en effectuant un zoom plus étroit sur l’action. En OSR, les rounds de combats sont nerveux et peu précis : chaque personnage jette à son tour son jet d’attaque contre la CA de l’adversaire et son jet de dégât (Into the Odd raccourcit même ses étapes au seul jet de dégât), et c’est marre.

Dans Écorce, j’ai voulu des combats à la fois plus tactique et plus cinématographiques, aussi lorsque c’est son tour d’agir un personnage ne fait pas une mais deux actions, et à chaque action son adversaire a droit à une réaction. Chacun lance son dé d’attaque à chaque fois, et pour chacune des deux étapes, c’est celui qui a obtenu le plus gros score qui passe son action en premier. Ceci, combiné à d’autres détails de règles, donne le résultat que je voulais, au prix de combats un peu plus longs.

Écorce est un exemple de résolution par tâche assez microscopique.

Inflorenza est un de mes jeux qui au contraire dézoome le plus l’action. En fait, on ne résout pas une action mais une situation générale où les parties opposées défendent chacune leur objectif, et ces objectifs peuvent être d’aussi grande portée que le désirent les joueuses : autrement dit, on peut résoudre une bataille entière ou même l’avenir d’une dynastie en un seul jet de dé. Cela permet notamment de ne jamais se refuser une résolution sous prétexte qu’on manque de temps. Je me rappelle une partie où les personnages mènent une vendetta contre la mafia. Il nous reste cinq minutes à jouer et nous avons le regret de ne pas avoir conclu cette vendetta. Qu’à cela ne tienne, on décrète que les personnages font une entrée fracassante dans le QG de la mafia, et on déclare une baston générale avec pour objectif de détruire définitivement l’organisation. On l’a résolu en un jet de dé. Brutal, rapide, badass, efficace. Mais le prix à payer, c’est qu’on perd beaucoup de détails et pour un certain public, l’action peut alors paraître téléphonée ou les joueuses peuvent avoir le sentiment d’avoir peu de contrôle.

Pour aller plus loin :

Thomas Munier, La gestion du rythme et du temps pour le forum Les Ateliers Imaginaires

Thomas Munier, Corbeaux des Balkans, compte-rendu de partie pour Inflorenza

Le doigt mouillé contre les programmes

Dans les jeux carac-compétences les plus light, les joueuses se contentent souvent de dire ce qu’elles font (je dis telle chose au chambellan, je donne un coup de poing à la mercenaire) et la MJ décide si ça marche et quelles sont les conséquences. Au besoin, elle demande un jet de compétence en octroyant un bonus ou un malus de circonstance.

Dans les jeux propulsés par l’Apocalypse (c’est assez flagrant dans Dungeon World), chaque déclaration de la joueuse est l’objet d’une auscultation fine par la MJ, qui va souvent l’assaillir de questions pour lui faire préciser l’objectif de son personnage et sa façon de s’y prendre, puis décider quel move ou principe s’applique, et ensuite appliquer les procédures (parfois complexes) associées au dit move ou principe.

Le doigt mouillé procède d’un arbitraire humain et peut entraîner des frustrations, mais il a le mérite de permettre une gestion rapide des conflits, alors que l’application d’une procédure plus rigide telle que celles des PBTA (mais on pourrait en dire autant de jeux comme Pathfinder), si elle semble plus juste et offre une aide à l’improvisation et une direction artistique claire pour la MJ, ralentit l’action, interrompt l’immersion et le flow : en rentrant dans le détail, elle a les défauts de ses qualités.

Pour aller plus loin :

Podcast Les Aventureux, Radio Polémique Gamer #1 – Jeux Narrativistes vs Jeux Traditionnels

La simulation contre l’abstraction

L’exemple précédent est un sous-cas d’une opposition plus globale qui agite le monde du jeu de rôle, et celui du wargame avant lui : faut-il une règle et une description pour chaque chose ou un système de résolution simple et générique adossé à un univers en carton-pâte suffisent-ils ? C’est bien sûr affaire de sensibilité. Mais il faut retenir que la satisfaction de plaisirs d’immersion différente, des questions de justice et d’équilibrage ludique ou encore la créativité des joueuses contre la direction artistique des auteurs ne sont pas les seuls enjeux de ce débat : le temps est aussi un aspect majeur.

Pour aller plus loin :

Coralie David et Jérôme Larré, Évolution du discours théorique in Le Jeu de Rôle sur Table, un Laboratoire de l’Imaginaire, ed. Lettres Modernes Minard

Podcast Outsider Game Design Jeu de rôle : N°5 : La Simplicité

Interstices et mécaniques

Valentin T., au cours de discussions sur le Discord des Courants Alternatifs, émet l’hypothèse que les joueuses ne jouent pas vraiment au moment où elles manipulent les mécaniques de jeu, mais justement dans les interstices où ces mécaniques sont absentes. Par exemple, dans le jeu de rôle Sad Oni, il est question de gérer des conflits contre des monstres par le dialogue. Le jeu offre deux possibilités : la première, c’est de jouer le dialogue en roleplay, laissant à la MJ le soin d’en décider l’issue (en OSR, jeu dont Sad Oni se réclame; on parle alors de player skill : la MJ juge de la qualité des propositions de la joueuse pour évaluer ses chances de réussite). Mais Sad Oni propose aussi une autre résolution des dialogues, si la joueuse en fait la demande : le personnage peut faire un jet de compétence de dialogue. Le player skill s’en trouve limité : ici, il s’agit juste de choisir la compétence de dialogue la plus appropriée et d’avoir de la chance aux dés.

Selon l’hypothèse des interstices et des mécaniques, on ne joue pas quand les mécaniques interviennent. À Sad Oni, quand on fait jet de compétence de dialogue, il n’y a pas de gameplay, ou si peu : on regarde sa fiche, on lance un dé. Les interactions sont plus riches, plus ludiques si on joue vraiment les dialogues. Et pour revenir au sujet de cet article, on doit aussi préciser que lorsqu’on fait intervenir les mécaniques, on fait justement une ellipse : pas besoin de préciser en détail ce que dit son personnage quand on fait un jet de compétence !

L’hypothèse des interstices et des mécaniques propose une façon contre-intuitive mais assez intéressante de penser le game design : les mécaniques d’un jeu ne doivent pas servir à gérer les scènes que l’auteurice juge intéressantes, qui gagneront à être jouées en roleplay. Au contraire, les mécaniques de jeu doivent servir à gérer les scènes que l’auteurice juge secondaires. Ce sont certes des scènes voulues par l’auteurice mais elles méritent d’être traitées rapidement, sous forme d’ellipse.

Cette pratique peut notamment provoquer un effet « boîte noire » fertile en spéculations. Ainsi, dans le jeu Mars Colony, la phase de roleplay consiste à discuter pour prendre des décisions utiles à l’avenir de la colonie martienne. L’impact de ces décisions est quant à lui passé sous ellipse : un simple jet de dé, très proche d’un pile ou face en décide : on sait donc si la situation s’améliore ou non suite aux décisions, mais on ignore quel rôle exact ont tenu ces décisions dans le processus, et comment l’écosystème et l’économie martienne se sont comportés dans le détail.

Sécurité émotionnelle

Il convient de revenir à l’exemple de Sad Oni et expliquer que l’option compétences de dialogue n’y est pas présente au hasard. J’ai dit que Sad Oni, s’il s’inspire de la scène OSR, s’en démarque également : le jeu est décrit comme de « l’OSR décolonial », on peut encore l’assimiler à la vague Sword Dream, une sous-branche de l’OSR qui se propose d’offrir des jeux épris d’empathie, de contemplation et de justice sociale.

Concrètement, l’option compétences est présente au service des joueuses souffrant d’une trop grande timidité pour se sentir capable de partir dans de longs tunnels de roleplay avec les monstres. Bref, Sad Oni s’inscrit dans une démarche de design inclusif et permet à un plus grand nombre de personnes de profiter de l’expérience, quitte à la minimiser si besoin.

Ceci est une technique dite de confort et elle nous renvoie plus largement aux techniques de sécurité émotionnelle, majoritairement basées sur la gestion de la description (la technique de Luxton, visant à retourner une scène traumatisante) ou l’ellipse (les lignes et les voiles). J’ai personnellement un souci avec l’usage qui est fait de la carte X, car il est difficile de savoir si elle permet d’annuler une scène ou de faire l’ellipse dessus. Si je sors la carte X quand une scène de torture commence, est-ce que la scène de torture n’a jamais eu lieu, ou est-ce qu’elle se passe mais on arrête de la décrire ? Je serais partisan de l’annulation pure et simple, mais j’ai le sentiment d’une absence de consensus sur la question : il faut donc en reparler, de préférence au moment où la carte X est présentée, plutôt qu’au moment où on veut s’en servir. Le texte qui présente la carte X est clair sur le fait que la carte annule la scène, mais ce texte est rarement imprimé à la table de jeu, donc on en revient à la négociation verbale sur le pouvoir de la carte X.

La carte « son », un dispositif mis en place par Claude Féry à sa table, sur un fonctionnement proche de la carte X ( disposée à droite de la carte « son »). Si une joueuse tapote la carte « son », l’arbitre doit interrompre sa description pour laisser la parole.

Pour aller plus loin :

John Stavropoulos, La Carte X, sur PTGPTB.fr

Alex P, Que veulent dire “lignes” et “voiles”?, sur PTGPTB.fr

PH Lee, L’accessibilité des jeux de rôle et la technique de Luxton, sur Di6Dent

Thomas Munier, La bataille du temps de parole sur Outsider

Atomistique

Je ne peux m’empêcher d’appliquer le débat description VS ellipse à ma façon personnelle de découper les jeux de rôles et leur pratique en tendances tactiques, morales, esthétiques et sociales. Selon votre priorité du moment, vous gérerez la description et l’ellipse d’une façon bien particulière.

En jeu tactique, il convient d’être descriptif sur toutes les scènes à enjeu, afin de donner aux joueuses toutes sortes de leviers et de contraintes, pour enrichir leur description et proposer des défis dignes de ce nom. Les joueuses elles-même vont avoir tendance à poser des questions pour faire « zoomer » sur tout détail dont la connaissance pourrait leur apporter un avantage. A l’inverse, toute scène qui s’éloignerait du type de défi que le jeu propose de gérer en priorité (une phase de voyage dans un jeu axé combat, une phase d’enquête dans un jeu axé diplomatie), doit faire l’objet d’ellipses impitoyables.

En jeu moral, c’est la richesse psychologique des personnages, la complexité de leurs relations et les enjeux politiques d’un milieu qui vont faire l’objet d’une attention particulière, de façon à offrir des dilemmes moraux qui soient construit, et proposer un terreau propice à l’identification et à l’émotion. Tout ce qui ne sert pas à faire progresser l’état émotionnel des protagonistes et des joueuses doit être abrégé. Ainsi, en jeu moral, un combat n’a d’intérêt que par les problématiques qu’il porte, et sa gestion technique doit être minimaliste, voire shuntée arbitrairement au profit d’un conflit aux options limitées, mais toutes fertiles en enjeux.

En jeu esthétique, c’est bien sûr tout ce qui a trait au canon qui doit faire l’objet de descriptions gourmandes. Aucun souci pour passer une demi-heure à décrire l’ambiance dans une taverne si cela permet de poser l’ambiance typique d’un univers ou d’un genre littéraire. Mais si la couleur est reine dans le jeu esthétique, il doit se garder des boursouflures qu’il porte en lui comme autant de maladies génétiques : tunnels d’information sur l’univers sans rapport avec les situations de jeu, dialogues ampoulés, description de chaque bouton de manchette… Épure et minimalisme peuvent être partie prenante d’une esthétique, et si la partie se veut une œuvre impactante, elle le sera par un équilibre entre le dit et le non-dit, entre les pleins et les vides.

En jeu social, c’est en fait la fiction qui va se faire resserrer : l’enjeu est de laisser de la place aux discussions des joueuses, qu’elles soient des commentaires sur la fiction, ou des hors-sujets complets. On privilégiera des scénarios et des situations minimalistes, mais on les traitera de façon stimulante, avec enthousiasme, avec un intérêt porté vers le fun immédiat de chacune. Bien sûr, les dialogues se tailleront la part du lien dans les fictions, quitte à ce qu’ils soient mécanisés (on pensera au Baron Munchausen, à Dying Earth ou encore à certains PBTA), alors que tout le reste méritera une gestion technique épurée.

Pour aller plus loin :

Plan des podcasts Atomistique sur le forum Les Ateliers Imaginaires

Réification, définition sur le Glossaire des Ateliers Imaginaires

kF, Poser des questions harmonieuses en OSR, sur Ristretto Revenants

Conclusion

Chaque aspect d’une partie de jeu de rôle représente du temps de jeu, du temps de récit, du temps d’interaction sociale. Somme toute, l’arbitrage, si présent dans notre loisir, se centre sur la gestion de ce temps, un temps qui se doit d’être bien usé, sans avarice ni prodigalité excessive : il est bien possible que la clé du plaisir de la table se trouve là.

[Dans le mufle des Vosges] 16. L’heure du sacrifice

L’HEURE DU SACRIFICE

Enfin uni.e.s, les exorcistes s’apprêtent à tout donner.

Joué / écrit le 02/03/2020

Jeu principal utilisé : L’Empreinte, de Thomas Munier, survivre à une transformation qui nous submerge

N.B. : Les personnages et les faits sont fictifs.

Le projet : Dans le mufle des Vosges, un roman-feuilleton Millevaux

Précision : ces feuilletons sont des premiers jets, donc beaucoup de coquilles demeurent. Merci pour votre compréhension.

Avertissement : contenu sensible (voir détail après l’image)

10716815175_7f948c125a_z.jpg
nmmacedo, cc-by-nd, sur flickr

Contenu sensible : rien cette fois 🙂

Passage précédent :

15. Le baptême
Quand tout le monde se prépare à la grande conflagration. Un épisode à nouveau marqué par un grand remaniement méthodologique.

L’histoire :

25472695956_0a7c325b50_o.jpg
My Firstborn Will Surely Be Blind, par Dead Raven Choir, du folk black metal guerrier mid-tempo, avec chant rauque et cuivres brûlants, pour une chevauchée céleste et catastrophique auprès du Roi-Chasseur.

« C’est entendu, nous allons voir ensemble ce qu’est votre Mère Truie », avait convenu le Père Benoît, prenant la direction des opérations.

On avait à peine pris le temps de rassurer les ouailles émues de la panique de Champo, que déjà l’exorciste avait réuni toute l’équipe dans le presbytère, priant le Père Houillon d’aller voir ailleurs. Il avait béni les habits du sherpa et les siens, et ils s’étaient mis en marche vers la ferme des Soubise, en passant par les chemins buissonniers du Clair Bois. La bise leur fouettait le visage comme si elle en faisait une affaire personnelle et des branches arrachées aux épicéas tombaient de toutes part autour d’eux. Le sol était fangeux des passages des porcs et des vaches, et pour trouver un passage où ils ne laisseraient pas d’empreintes dans le péteuillot, ils s’aventurèrent à travers des buissons d’auberpines et ceux-ci essayèrent de les bouffer, tant et si bien qu’ils n’en ressortirent qu’au prix de violentes contusions et de leurs habits bénis tout en lambeaux.

Ils arrivèrent tous déchirés et crottés devant la soue, et tout le monde fut pris d’un puissant haut-le-coeur en raison des remugles infects. Le Père Benoît, tout certain de son immunité, empoigna la clenche de la porte, mais celle-ci ne tourna pas.

« C’est verrouillé à triple tour, et c’est du solide.
– On enfonce, fit la Soeur Marie-des-Eaux !
– Cela va faire beaucoup de bruit, et d’ailleurs j’ai l’impression que ça s’agite déjà dans la ferme des Soubise, remarqua Champo. On n’aurait pas dû agir au crépuscule. On va tous les avoir sur le dos.
– Tant pis, on repart, ordonna le Père Benoît. Il faudra revenir mieux préparé. »

Qu’elle était fière, cette expédition !

Dans la confidence de la presque-nuit, quand enfin le coucou s’était tu, Champo se débarbouillait le greuniot à l’eau du Ru Migaille. Elle était glacée, ça lui faisait du bien, cette eau c’était l’oubli et le pardon, emportant sans relâche les joies et les peines des jours passés vers le limon terminal sans en garder aucune trace.

Plaquée sur son visage, ça lui fit comme un choc électrique, le même que tout à l’heure au baptême, voilà-t-y pas que maintenant cette eau de rinçage et de réconfort agissait sur lui comme une eau de revoyotte !

Lhapka.

Il la revoyait, son visage comme raviné des mille épreuves d’une vie, ses habits cintrés et pratiques auxquels elle suspendait son matériel, battu par le vent des Hautes Vosges. La maîtresse alpiniste l’avait recueilli après la mort de ses parents et sa fuite du Dieu Corbeau. Elle lui avait appris son métier de sherpa.

Ils gravissent ensemble le mont du Hohneck. Il lui parle, est-ce qu’il lui a dit à cette époque ou est-ce le Champo du présent qui cherche à l’atteindre à travers les âges :

« Maîtresse Lhapka, si tu m’as recueilli, c’est pour faire ton devoir d’amie de la famille, mais avais-tu d’autres raisons ? »

Le vent les plaquait contre la paroi, il leur bouâlait dans les oreilles comme un grand tétras énervé.

Ils avaient dû éviter la pente la moins escarpée car un lynx énorme l’arpentait et s’étaient ainsi retrouvés à flanc de falaise. Les prises étaient traîtresse et s’accrocher aux racines et aux arbustes était une option encore moins tentable.

À leurs pieds, la vallée s’évaporait, la forêt de résineux ondoyait. Le monde était sauvage.

La nature, mûe par des forces au-delà de toute compréhension, avait repris ses droits et ils étaient au coeur de cette expérience.

« Je n’ai pas pu avoir d’enfant. Alors, oui le sens du devoir n’a pas été la seule raison. Et j’ai senti ton potentiel. Tu étais le seul à qui je pouvais transmettre ce que je savais.
– Transmettre ce que tu étais. »

Lhakpa lui fit des gros yeux, comme si elle avait compris que Champo lui parlait depuis un autre temps.

Ensemble, ce jour-là, ils avaient gravi le Hohnek alors qu’il était réputé invincible.

Mais là-bas, là-haut ! …

Elle y a laissé sa vie et Champo y a laissé sa mémoire.

La Sœur Marie-des-Eaux n’en pouvait plus d’être enfermée dans la cave à vins, alors au milieu de la grasse-nuit, il sortit faire les cent pas derrière l’église. Des bruits de gibier foisonnaient sous les broussailles. Un froid comme venu du cul de l’hiver lui rentrait dans la moelle. Il récita l’Apocalypse pour se galvaniser :

« Car en vérité je vous le dis, le Démon et celles et ceux qui portent son visage et parlent en son Nom sont déjà dans les murs de la Cité. Qu’ils aient pris le corps et le visage des Hommes, des bêtes ou des monstres. Qu’ils aient l’apparence séduisante et moite des désirs contre-nature ou qu’ils portent tous les stigmates de la Bête. Ils sont déjà là, à la fois cause et conséquence de la sauvagerie déréglée à laquelle l’Homme s’est voué dans son ignorance et sa désobéissanceau Vieux. Le Juste saura reconnaître les enfants du Démon et du Bouc Noir là où ils se cachent, dans les palais et dans les jungles, dans les cloaques et dans les temples. Et s’il est vrai que le Vieux lui parle, il saura quoi faire : tuer les enfants du Démon, les ramener dans la lumière du Vieux, ou encore empêcher que d’autres abominations viennent à naître. »

Il fermait les yeux en récitant, pour mieux se figurer prenant part au combat biblique.

Avant de les rouvrir il sentit d’abord cette désagréable et familière odeur de biscuit et de fumier.

Avant de les rouvrir il avait déjà la main refermée sur son Opinel !

Quand il les rouvrit, le fils Domange était en face, souffle contre souffle, son peut greniot toujours emmailloté dans un bandage : visiblement son nez cassé n’était pas encore guéri.

Il plaqua le visiteur contre l’écorce d’un chêne avec toute la poigne de la colère :
« Salopiaud ! T’as voulu m’faire la peau et t’as zoqué Maurice ! Et tu r’viens encore dans nos pattes ! J’vais t’faire les derniers sacrements ! »
Le fils Domange ouvrit grand sa main et ce qu’il dévoila lui sauva la vie.

Le novice se calma un peu et l’écouta parler. Il expliqua les choses avec ses mots à lui, c’était très frustre car il parlait de concepts au-delà sa compréhension avec ses moyens langagiers qui étaient limités. Mais en gros, il reconnaissait ce qu’il avait fait, mais ce n’était pas de vraies décisions de sa part. Il s’était senti « traîné » par quelque chose. Et il n’aimait pas ça. Sûr, c’était pas un saint, et sûr il allait pas assez souvent à confesse, mais c’était pas vraiment lui. Il avait été « traîné ». Traîné à fréquenter certaines personnes et traîné à faire certaines choses. Et il en avait marre d’être la pâte d’un meunier invisible, et il était temps de faire quelque chose.

C’est pour ça qu’il lui confia la clé de la soue.

Et si ouvrir cette serrure pouvait rendre le monde meilleur, ou même juste rendre un fils Domange meilleur, ça valait peut-être le coup.

Quatre d’Opprobre
Saint François d’Assise
Jour du Potiron dans le Calendrier Républicain

« C’est l’heure du sacrifice. »

Voici ce que dit Père Benoît quand on le réveilla en pleine noire-nuit pour lui montrer la clé. Il avait compris l’urgence de la situation, et plus tard ils ne sauraient jamais aussi prêts que maintenant.

Ils passèrent par le Ru Migaille récupérer Champo puis s’enfoncèrent à nouveau dans le Clair Bois, sans lanterne. La lune dans son premier quartier dispensa juste assez de ses rais à travers les frondaisons pour leur servir de complice. Cette fois-le sherpa avait sa serpe italienne et l’auberpine, toute affamée qu’elle fut, rendit grâce sous la virgule de sa lame.

« Allez, j’ouvre. », fit le Père Benoît.

Lexique :

Le lexique est maintenant centralisé dans un article mis à jour à chaque épisode.

Notes liées aux règles de L’Empreinte :

Menace : une Déité Horla (la Mère Truie)
Lieu de départ : Les Voivres
Avancement :
Acte I – Introspection + Tentation + Agression
Acte II – Introspection + Tentation + Agression
Acte III – Introspection + Tentation + Agression
Acte IV – Introspection + Tentation

Préparation :

A. À la fin de l’épisode précédent, j’ai posé cette question au public : Quel est l’événement dont la nature (rationnelle ou surnaturelle) va faire débat au sein des exorcistes ?

J’ai eu cette réponse de Damien Lagauzère : « Et bien là comme ça tout de suite, je pense à 2 évènements. Le 1er serait… la pluie! La question serait alors de savoir pourquoi une averse poserait des questions justement. Serait-elle la conséquence d’une menace lancée par une sorcière, une sorte d’imprécation? Aurait-elle été précédé de signes qu’un villageois aux talents d’haruspice aurait pu interpréter? S’agit-il d’une pluie acide ou surnaturelle? Et en 2nd, je pensais à l’intervention d’un Horla… mais un gros ^^ un truc énorme du genre d’un rejeton de Shub-Niggurath qui jaillirait du fond de la forêt. Là encore, pourquoi? A-t-il été appelé? Arrivet-t-il par hasard? Je n’en sais rien ^^ »

Damien, je rajoute ta réponse à mon programme ! J’espère avoir d’autres personnes qui répondent lors des prochains épisodes, mais je ne suis peut-être pas beaucoup lu. Mais quoi qui ce se passe, même si personne ne lisait, je continuerai 🙂

B. Je poursuis mes lectures d’inspiration. En ce moment, j’en suis aux deux tiers du Journal d’un curé de campagne, de Georges Bernanos, qui offre de plonger dans l’intimité d’un jeune prêtre aussi pétri de foi que de doutes. Il y a dans cette peinture du mal au quotidien et dans l’exploration d’abysses métaphysiques l’expression d’un genre littéraire tout entier : l’horreur chrétienne. Bien que je ne pourrais et ne saurais singer l’emphase de l’auteur, il y a là forcément source d’inspiration.

C. Voici l’exercice d’écriture de Draftquest du jour :

Il s’agit de partager une page d’écriture (ou de réécriture) ou l’on a tenté de pratiquer le « show don’t tell » et de relire une page partagée par un.e autre. Je me contenterai ici de relire une page de la communauté, en l’occurence celle de Saule.

J’ai choisi cet extrait en raison du pseudo de l’auteurice et ce fut une bonne pioche : c’était de la fantasy forestière ! Il y a plein de choses intéressantes dans ce petit texte qui pourraient être repompées dans Millevaux, je n’ai rien trouvé à redire sur le style, mais en revanche, concernant l’application de l’exercice, j’ai quelques réserves. A plusieurs reprises, le narrateur donne des informations de contextes en mode survol : s’il y avait une caméra dans la fiction, elle ne pourrait pas percevoir ces informations (le fait que seuls les sévetiers aient accès à l’arbre-mère, le nom de l’arbre-mère, de la cité de racines, l’importance de la mission du protagoniste…). Autrement dit, ce n’est pas cinématographique comme la consigne « show don’t tell » me semble l’encourager. J’essaie pour ma part d’avoir un style cinématographique, d’apporter les informations par la description, les dialogues et éventuellement le ressenti intérieur des personnages plutôt que par des confidences que nous ferait le narrateur. Mais bien sûr c’est plus facile à dire qu’à faire, et cette relecture me montre qu’une vigilance reste de mise et que je serais fort capable de reproduire les mêmes choses que Saule dans son exemple.

D. Mon programme de para-rédaction est aujourd’hui peaufiné, cela me permet de gagner du temps, mais je dois reconnaître que je m’impose trop de para-rédactionnel. Vous dérouler mes lectures du moment et faire l’exercice d’écriture de Draftquest m’a consommé une demi-heure. Je vais continuer à le faire parce que ça m’intéresse, mais je dois être bien conscient que j’économiserais un tiers à demi de temps d’écriture si je zappais tout le para-rédactionnel. Si jamais je refais un jour un autre roman Millevaux, c’est à tout prix ce que je devrai faire.

E. Le prochain jour est la fête de Saint-François d’Assise, fondateur de l’ordre des Franciscains, stigmatisé et défenseur des animaux qu’il juge égal de l’homme devant Dieu : je pense qu’il y a un coup à jouer avec ce saint !

F. J’ai créé une page de blog dédiée à mon système d’écriture, et je la mettrai à jour au fur et à mesure.

G. Bon, j’ai encore passé une heure à tout préparer… Surpréparation quand tu nous tiens…

Bilan :

A. J’ai appliqué la réponse de Damien Lagauzère, qui impliquait que les PJ devaient faire confiance à un des meurtriers de Maurice. C’est ainsi qu’ils se sont retrouvés à commercer avec le fils Domange ! Cela m’intéresse, car ça permet de réhabiliter un personnage que j’ai jusqu’à présent présenté comme totalement mauvais. Toute occasion de nuancer est bonne à prendre, d’autant plus que je crains toujours que le roman pêche par des figurants trop détestables : je veux qu’on s’attache un minimum à eux afin d’épouser la cause des exorcistes.

B. Je continue mon ancrage dans le réel puisque je suis maintenant le calendrier lunaire ! C’est la meilleure option pour mentionner les phases de la lune sans faire d’enchaînements improbables. Je me tâte presque de faire de même pour la météo, mais je veux m’en tenir à une météo détestable, alors si jamais le dernier automne vosgien a été trop clément (réchauffement climatique…), je serai embêté.

C. Enfin j’arrive à mon dernier volet de cette partie du jeu de rôle L’Empreinte ! Prochaine session d’écriture, impossible d’y réchapper, on lance les dés et ça va sharcler !

Aides de jeu utilisées :
Nervure

Décompte de mots (pour le récit) :
Pour cet épisode : 1290 mots
Total :  35286 mots

Le compte de mots par épisode s’amenuise à chaque fois ! Autant ma machine m’a fait gagner du temps, autant je fais trop de para-rédaction !

Feuilles de personnages / Objectifs des PNJ :

Voir cet article

Je n’accorde pas encore tout à fait au Père Benoît le statut de PJ : dans le jet de dé final de l’Empreinte, il sera seulement compté comme allié. S’il survit à tout ça, il sera je pense bombardé PJ lors du prochain chapitre, joué avec un autre système de jeu de rôle

Modifications :

Un passé rajouté pour Soeur Marie-des-Eaux (mention de la disparition de son frère Raymond)

Question au public :

Voici la question qui fait suite à cet épisode :

Durant la confrontation avec la Mère Truie, qui va leur prêter assistance contre toute attente ?

Épisode suivant :

17. Déflagration

Le face à face avec la Mère Truie s’avère dévastateur !